A M. LE DOCTEUR HIFFELSHEIM, A PARIS
Paris, le 17 décembre 1859.
Ami,
Une migraine n° 1 et de deux jours, — j'avais un arriéré à payer, — a débuté jeudi matin, au moment oùj'ai reçu votre lettre. Sans cela j'y aurais répondu de suite.
Merci de vos félicitations qui me touchent parce que je les connais sincères. Vous avez détendu la syphilisation à son levant, sans attendre qu'une déclaration lui vint du septentrion.
Je n'ai pas le travail de M. Melchior Robert qui n'est point dans la librairie. Qu'importe que j'y sois cité le dernier ! La science avant moi !
Il n'en fallait pas moins beaucoup d'élévation dans l'esprit de M. Melchior Robert, pour qu'il en vînt là après son point de départ et après tout ce qui s'est passé.
Envoyez-moi l'adresse de M. Melchior Robert et je m'empresserai de lui faire parvenir tout ce que j'ai en fait d'écrits.
Je vous dirai des choses curieuses qui se passent ici, quand nous nous verrons.
Je suis un peu pressé de besogne après deux jours de migraine.
Tout à vous.
A M. LE PROFESSEUR BCECK., A. CHRISTIANIA. (NORWÉGE)
Paris, le 4 avril 18G0.
Très-cher Confrère et ami,
Mon silence doit vous étonner. Il vous étonnera bien plus encore quand vous en saurez la cause que voici : Je voulais vous envoyer de mûres réflexions sur ce que nous m'écriviez à la date du 23 janvier, à savoir, que les femmes syphilisées ont généralement des enfants syphilitiques. Mais à force d'avoir l'intention de vous écrire quelque chose qui fût digne de vous, je ne vous ai point écrit du tout. Je reviendrai plus tard là-dessus; aujourd'hui pour ne pas différer davantage, je vais vous donner ma causerie habituelle que je ferai suivre d'une prochaine lettre.
Quels accidents existaient avant leur syphilisation chez ces deux syphilisées qui ont eu des syphilides tuberculo-serpigineuses ? Depuis combien de temps étaient-elles syphilisées? Avez-vous pu les resyphiliser ? Je ne vous demande pas si elles avaient pris antérieurement du mercure ou d'autres médicaments minéraux ; d'ailleurs vous pourriez l'ignorer.
Mêmes questions à peu près sur les mères syphilisées de vos enfants nés syphilitiques ? En outre, quel genre d'accidents les enfants ont-ils présenté et quelle a été l'intensité de ces accidents?
J'ai fait part à M. Brochin, rédacteur de la Gazette des hôpitaux du vote du Storthing. Mais votre nom est si glorieusement attaché ici à la syphilisation qu'on a cru qu'il s'agissait d'un travail exclusif et complet sur la syphilisation.
Autre question plus importante, celle de la correction du texte complet de votre ouvrage. La langue française est difficile à manier, plus difficile encore sur un sujet que l'écrivain ne connaît pas. Il faut ajouter et retrancher des mots, tourner et retourner des phrases, puis revoir avec soin les corrections, etc. Ainsi en lisant la seconde partie de votre Radesyge queje n'ai pas pu parfaire comme la première parce que vous avez désiré que la copie de votre manuscrit ne fût pas transcrite, je me suis rappelé des pensées que j'aurais exprimées autrement que je ne l'avais fait dans la première partie, s'il eut été encore temps d"y revenir. En tout cas vous ne me gênerez pas et ne me ferez que plaisir en m'envoyant une certaine quantité de copie que je corrigerai, ferai transcrire, recorrigerai et vous renverrai. Cela dépendra du reste beaucoup de la nature, de l'étendue du travail, etc. En sachant des détails sur tout cela, je pourrai vous donner une réponse plus explicite. Mais ne craignez jamais de m'importuner surtout pour des questions qui tiennent à la syphilisation. Rappelez-vous que quoique vous me demandiez en toute chose, vous ne me demanderez jamais pour vous tout ce que vous avez fait pour moi.
Il n'est rien paru en fait de brochures que celle de M. Fournier, sur la contagion syphilitique. Je vous l'enverrai, ainsi qu'une analyse critique que j'en fais, dans la Revue médicale. Je puis vous assurer que rien d'important n'a été publié dans le Moniteur des hôpitaux ou au moins à quoi j'aie fait attention ; néanmoins j'en compulserai encore les tables. Je tiens ordinairement un registre exact, dans des cahiers-annuaires, de tout ce qui paraît d'important sur la spécialité ; mais il y a déjà longtemps que j'ai reconnu les inconvénients de noter les articles qui n'ont rien d'important ou de nouveau.
Je suppose que vous avez reçu par la poste le Mémoire de M. Melchior Robert. Je vous ai moi-même envoyé le Bulletin de la Société de Marseille, dont le numéro important pour nous m'a été donné par quelqu'un qui ne fait pas collection.
Au moment où je songe à vous et vous écris, je reçois votre lettre du 25 mars et l'autorisation d'accepter et de porter la décoration de l'Etoile polaire.
Je vois que vous tenez beaucoup à votre affaire de Lyon. J'en vais de suite écrire un mot à M. Berne, chirurgien des hôpitaux de Lyon, qui a publié, le premier, une de me?
leçons faites à l'Ecole pratique sur la syphilisation ; mais j'aimerais presque mieux que vous n'allassiez point il Lyon, parce qu'alors vous feriez un plus long séjour à Paris.
J'écrirai à Bonn, pour avoir le volume dont vous me parlez. J'ai la un correspondant très-fort en syphilistique.
Je suis, etc.
A M. DIDAY, EX-CHIRURGIEN EN CHEF DE L'HOPITAL DE L'ANTIQUA.ILLE, A LYON.
Paris, le 7 avril 18G0.
Très-honorable Confrère,
Je viens remplir auprès de vous une mission toute spontanée et délicate. Le professeur W. Bceck m'apprend que, sur votre invitation, il est sur le point d'aller passer quelques mois à Lyon, pour y pratiquer la syphilisation sur des malades que vous lui procureriez. Mon désir que cela soit est aussi grand que sont mes doutes sur la possibilité de la chose. N'y a-t-il pas un obstacle dans ce qui s'est passé à Lyon et par suite de la confusion qui s'est à tort établie dans certains esprits entre les divers genres d'inoculations syphilitiques? Lyon est une ville trop richement pourvue (grâce surtout à une initiative dans laquelle vous avez la plus grande part) de syphilistes, pour que des- syphilisations ne puissent y être faites et bien laites sans le secours d'aucun étranger. Il est vrai que le professeur W. Bœck arriverait chez vous avec le prestige d'une pratique d'hôpital exclusive de huit années en fait de syphilisation. Quoi qu'il en soit, M. Bœck, que rien n'arrête dans son ardeur pour le progrès, ne parle de rien moins que d'aller séjourner un certain temps à Lyon, avec sa femme et ses enfants. Je ne voudrais pas que, par suite d'un malentendu, ce grand déplacement et les frais qu'il entraînera pour M. Bœck devinssent inutiles. C'est pourquoi je vous prie de me dire ce qui est possible à cet égard.
Je me suis occupé d'un travail sur la contagion secondaire, auquel je mettrai la dernière main après un cours de médecine opératoire que je vais commencer. J'espére démontrer sans réplique, à l'aide de faits que j'ai des raisons pour ne pas produire à présent, que le résultat de cette contagion n'est pas un chancre.
J'attends de votre obligeance une courte réponse.
Veuillez recevoir, etc.
A M. DIDAY, EX-CHIRURGIEN EN CHÇF DE L'HOPITAL DE L' ANTIQUAILLE, A LYON.
Paris, le 17 avril 1860.
Mon cher Confrère,
J'avais pressenti le fond de votre réponse ; je comprenais que Lyon devait se trouver, pendant quelque temps, dans une position exceptionnelle au point de vue des inoculations syphilitiques ; je voyais même un moyen de l'aider à en sortir dans l'intervention de M. Bœck. Il est des distinctions que le public étranger à la médecine ne sait pas comprendre et que quelques médecins ne veulent pas admettre. C'est à vous, cher Confrère, à contribuer à ce que la confusion ne se fasse pas parmi les médecins. Les gens du monde s'éclaireront par suite.
Qu a-t-on fait à Lyon? (Je ne veux pas dire que rien de semblable n'ait été fait ailleurs ; mais il ne m'appartient pas de le blâmer tout haut.) On a inoculé le virus à un sujet, avec complication de circonstances non atténuantes :
1° Ce sujet avait une maladie externe, parasitaire ; rien n'indiquait qu'elle pût être modifiée avantageusement par le virus en question;
2° Ce sujet était un enfant incapable de donner son consentement.
Il n'y a rien là qui atteigne l'honorabilité de nos deux confrères, car ils ne croyaient pas à la contagion de la syphilis constitutionnelle, et ne comptaient par conséquent pas sur la réussite; aussi M. Gailleton n'est pas curieux de constater luùmême la source du pus et d'assister à l'inoculation. M. Guyennot, de son côté, ne suit pas son malade de près dans le début de l'affection locale. Je démontrerai en temps et lieu qu'il n'a pas bien vu comment les choses se sont passées dans le principe.
Je vous prierai même à l'occasion de demander en mon nom à M. Gailleton son avis là-dessus.
Les syphilisateurs, au contraire, n'inoculent le virus contre des maladies non syphilitiques qu'avec la plus grande circonspection, et quand seulement les trois circonstances suivantes se trouvent réunies :
1<> La maladie est grave et rebelle ;
2° Il existe des chances d'être utile;
3° Le consentement des malades, des parents ou des tuteurs, est obtenu.
Il y a la même différence entre ce qu'on a fait à Lyon et la syphilisation, qu'entre un coup de poignard qui tue et un coup de bistouri qui ouvre un abcès.
C'est donc avec un douloureux et confraternel silence que j'ai laissé s'établir sans réclamation une assimilation aussi l'ausse que funeste.
Je vous prie donc, vous qui êtes un des organes les mieux écoutés de la publicité, de faire savoir à l'occasion mon opinion, que je ne manquerai pas, en temps et lieu, de produire dans tout son jour.
Quant au virus syphilitique, on ne l'empêchera pas plus d'être un des grands modificateurs de l'organisme, salutaire ou nuisible, suivant les circonstances, qu'on n'empêchera l'électricité d'être ici la foudre et là un des instruments les plus utiles de l'homme. Ce que je dis du virus syphilitique s'entendra un jour de tous les virus sans exception.
La syphilisation parcourt d'ailleurs son évolution régulière, et ne peut pas plus avoir accompli son rôle en dix ans, qu'un accident secondaire isolé ne peut donner la vérole en huit jours.
Quant à M. Bœck, mon avis n'est pas qu'il faille rien demander au Parquet, ni même à l'administration des hôpitaux de Lyon, tant que les médecins de l'Antiquaille ne trouveront pas dans leur conviction et dans leur conscience des motifs d'expérimenter et de faire des traitements. Ce jour-là, ils feront comme moi et n'auront sans doute besoin ni de l'autorisation d'aucune administration, ni de l'intervention de M. Bœck.
Mais je tiens avant tout à ce qu'il soit bien établi que de donner la vérole à un enfant teigneux n'est pas la même chose que de la donner, par exemple, à une personne dévorée par un cancer irrémédiable. Il n'est pas de membre du Parquet lyonnais qui ne bénisse la deuto- syphilisation en pareille circonstance.
Quant à la syphilisation, il y a longtemps qu'elle est mise hors de cause aux yeux de ceux qui constatent des guérisons, comme aux yeux de ceux qui, comme vous, pensent que le chancre (oïde j ne pourrait dans aucun cas produire l'infection.
Agréez, etc.
A M. C. SPERINO, MÉDECIN EN CHEF DU SYPHILICOME, A TURIN (ITALIE)
Paris, le 20 mai 1860.
Mon cher et très-honoré Confrère,
Je n'ai pas encore eu l'occasion de vous féliciter de votre si bien méritée et triple nomination au Professorat, au Conseil supérieur de l'Instruction publique et à la Chambre des députés. Je le fais en ce moment-ci avec un grand plaisir.
La nouvelle que vous me donnez de l'installation prochaine de la syphilisation en Russie est très-importante, parce que la Russie est une grande nation, dans laquelle d'ailleurs la rigueur du climat rend pénible le traitement mercuriel.
Il est très-bon que quelqu'un soit allé apprendre chez vous l'application de la méthode, car des tentatives de syphilisation ont été interrompues à Saint-Pétersbourg, parce qu'on ne connaissait pas bien le modus faciendi, et que de malencontreuses et erronées publications, relatives à l'existence prétendue de deux sortes de chancres, n'ont pas laissé de jeter de l'embarras et de la confusion dans les esprits. J'ai vivement insisté auprès de quelques médecins russes qui m'en parlaient, pour qu'ils allassent vous voir à Turin ; mais les affaires d'Italie ne sont guère favorables à l'étude.
Je ne sais pas qui est ce M. Krayser, dont vous me parlez. Je suppose que le médecin russe qui observe chez vous est M. Nicolas Mansouroff, pour lequel M. Bœck m'a envoyé une lettre que je garde sur mon bureau.
MM. Krayser et Mansouroff ont-ils une mission de leur Gouvernement, ou bien sont-ils venus spontanément? Ne serait-il pas opportun de glisser une note dans un journal de Paris, où l'on mentionnerait cela? Si oui, envoyez-moi cette note. Il ne faut pas oublier cette action honnête qu'on peut avoir sur le public, en lui annonçant ce qui est vrai.
Aucun journal de Paris n'a publié de détails sur les mesures sanitaires que vous avez prises en Piémont; il serait aussi bon que cela fût fait. Si. comme cela parait probable, il se fait une nouvelle expédition française en Italie, vous n'aurez pas à vous plaindre de la négligence de nos chirurgiens militaires à votre égard, pourvu que vous me mandiez alors que vous avez des syphilisations en train. J'ai beaucoup de relations parmi les chirurgiens militaires, auxquels j'ai donné longtemps des leçons de médecine opératoire ; j'en vois plusieurs qui reviennent de l'Italie. S'ils y retournent, je leur donnerai des lettres pour vous.
M. Bœck viendra vers la fin de juin à Paris. Tâchez de pouvoir vous y rendre.
M. Gibert ne parle pas mal de la syphilisation dans son nouveau Traité ; il fait comme
une rétractation, qui ne laisse pas d'être honorable pour lui et avantageuse pour no La vérité finit toujours par avoir son tour. L'opinion publique lait des progrès à Paris faveur de la syphilisation. Je commence mardi la syphilisation d'un médecin de 50 a pour une syphilis récente.
L'opinion à Lyon est détestable; elle est bonne a Marseille.
Agréez, etc.