A. M. E. KAUFFMANN, AU CHATEAU D'ESPAERON (VAR
Paris, le 21 mai 1860.
Cher ami,
M. Diday avait offert des malades à M. Bœck. Celui-ci les avait acceptés. M. Diday s'était trop avancé selon moi et finalement aussi, selon lui, puisqu'il s'est rétracté. Cette affaire n'a jamais eu d'autre importance à mes yeux.
Pas n'était besoin de faire venir un Norwégien en France pour y appliquer une découverte française. J'admire les travaux et le courage de M. Bœck; j'aime etj'estimel'homme, mais ne dois-je pas sans trop d'amour-propre me sentir capable de développer moimême ma découverte dans mon propre pays si l'on m'en donnait les moyens? L'inventeur sait-il moins bien son invention que ceux qui la tiennentde lui? Le prétendre, n'estce pas un affront de plus à lui faire subir?
Je hais la fausse modestie. Elle n'est qu'hypocrisie et orgueil!
Je me sens homme, et je le dis fièrement, à imprimer à la syphilisation un autre essor que celui qu'elle a eu jusqu'à présent. Quoi ! je l'ai créée, je l'aime, je lui ai consacré ma vie, et je ne serais ni digne ni capable de la pousser dans le monde! Mais ne serait-elle pas encore dans les limbes, si, me méfiant de mes propres pensées et de mes forces, je ne l'avais pas proclamée avec cette fermeté et cette confiance en moi-même que je veux apporter à la développer? J'ai assez vécu et assez affronté de déceptions pour avoir éprouvé quicl valeant humeri, quid ferre récusent.
Voici ce que c'est que l'affaire de Lyon qu'on nous objecte :
Un jeune enfant, âgé de dix ans, est atteint de teigne faveuse.La teigne est une maladie qui n'est pas constitutionnelle, et qui consiste uniquement dans la production d'un parasite végétal (c'est en quelque sorte une muscardine de l'espèce humaine).
Ceux qui ne veulent pas d'inoculations curatives, inoculent purement et simplement la vérole à cet enfant, qui ne peut, vu son âge, donner son consentement, et qu'ils ne peuvent avoir d'aucune manière la prétention de guérir d'une maladie tout externe. Certes, ce ne peut être là faire de la syphilisation ; ce serait bien plutôt le contraire, puisque la syphilisation enlève la maladie qu'ils ont donnée.
Bien plus, on croyait que l'inoculation qu'on avait faite ne réussirait pas. Aussi a-t-on très-mal observé les phénomènes qui se sont montrés les premiers.
Ensuite, on a voulu utiliser le fait scientifiquement. Quand plus tard la justice est intervenue sur la dénonciation des antisyphilisateurs qui croyaient nous atteindre, il était trop tard pour dire qu'on avait été surtout étourdi. Mais ce n'est pas à nous qu'il appartient d'apprendre tout cela au public. Notre lot n'est-il pas de continuer à subir des calomnies?
Quand on vous dira que le cas de Lyon est un cas de syphilisation, vous pourrez répondre hardiment que oui et absolument de la même manière qu'il y a identité entre un coup de bistouri qui poignarde et un autre qui guérit un malade par l'ouverture d'un abcès.
Mais comment les choses se sont-elles passées devant le Tribunal de Lyon?
Le discours de l'avocat, publié par la Gazette que dirige M. Diday, a des lacunes indiquées par des points. Le considérant du jugement parle avec éloge de ceux qui ont bien mérité de la science et de l'humanité par leurs recherches sur l'inoculation. Est-ce que par hasard ces messieurs auraient eu besoin pour se défendre de faire l'éloge des syphilisateurs, et qu'ils auraient ensuite complètement supprimé dans leur publication les traces et les suites de cet éloge?
Si vous repassez par Lyon, tâchez d'en rapporter les numéros du journal politique le Progrès, qui parle de l'affaire plusieurs fois, et que personne n'a pu ou voulu me procurer, bien que j'en aie fait la demande de tous côtés, et notamment la demande formelle à M. Diday. Y aurait-il encore quelque chose là-dessous?
Bien à vous.