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RELATION ET APPRÉCIATION DES SÉANCES

La question de l'origine du vaccin était en litige à l'Académie de médecine. C'est à ce propos que la notice suivante a vu le jour. L'autour a resserré l'expression de sa pensée dans le lit de Procuste d'un journal (1), dans un moment où il n'avait pourtant pas le temps d'être court.

Il n'a été que plus touché de l'attention qu'on a bien voulu accorder à ces quelques pages, et de l'empressement avec lequel les organes de la presse médicale française et étrangère les ont analysées ou reproduites.

Mais il ne désire pas qu'elles tombent entre les mains de ceux qui, quel qu'en soit le prétexte ou le motif, ne paraissent pas favorables à ses opinions sur les virus. Il n'a d'autre but que celui de faire prévaloir la vérité, et il pense que la discussion ne porte de bons fruits qu'entre les gens qui sont à peu près du même avis et animés du désir de s'entendre.

Son ambition aura été plus que satisfaite, s'il est parvenu à mettre en lumière une seule nouveauté à propos de la vaccine. A son avis ce sont les éclaireurs qui manquent plutôt que les collectionneurs dans la milice des écrivains de la science. N'y a-t-il pas d'ailleurs assez longtemps qu'on accumule des faits pour que le moment soit enfin venu de produire des idées et d'avoir le courage de les soutenir?

En l'année 1798, le 21 juin, Edward Jenner jette du fond du Gloucester, dans le camp des inoculateurs surpris, son premier écrit sur la vérole de vache (cowpox).

C'est l'immortelle préface de tous les travaux qui se feront plus tard sur la vaccine. Jenner devance de si loin son époque, qu'il annonce comme possible le tarissement de la source chevaline du vaccin, et semble par conséquent prévoir les discussions dont cette source pourra un jour devenir l'objet. « Il paraît probable, dit-il, que cette maladie s'éteindra tout à fait ou qu'elle deviendra extrêmement rare. »

Jenner, toutefois, entre en matière par une déclaration étonnante. « En s'éloignant de l'état de nature, dit-il, l'homme s'est attiré une foule de maux. L'amour du luxe l'a familiarisé avec un grand nombre d'animaux sauvages ; c'est par des vues intéressées qu'il a soumis à son empire la vache, le cochon, le mouton, le cheval, etc. Ceux-ci n'ont pas tardé à contracter des maladies en rapport avec leur nouvel état ; le grease du cheval est une de ces maladies. »

Ainsi, cette source du vaccin est, suivant Jenner, le résultat de notre amz bition et de la corruption de nos mœurs.

(1) Publiée sous le titre : jenner ET la. vaccine, dans le Courrier médical des 28 juin et 5 juillet 1862, et ensuite en brochure, avec dédicace A MM. DEPAUL et H, BOULEY, membres de l'académie de médecine, Paris, imp. Divry et Ce, 1862.

Toujours osl-il qu'au début dé son œuvre Jenncr proclame fermement l'origine greasienne do la vaccine. Il y revient souvent avec la même conviction dans le cours do son travail et dans ses autres ouvrages. Lo 'â juin 1800, il écrit au professeur Odier (de Genève) : « A présont, il ne me reste aucun doute sur la vérité de ma première conjecture, que la vaccine vient originairement du cheval. C'est ce que jo viens de démontrer complètement. »

Ayons confiance dans la parole de Jenner sans trop insister pour obtenir des preuves qu'il cache peut-être à d'implacables détracteurs avides d'en tirer parti. Cet homme à la physionomie douce et noble, à l'intelligence élevée, n'a rien de l'enthousiaste ni du rêveur présomptueux ; s'il ne se découvre pas tout entier dans ses œuvres, ce qui reste dans l'ombre se reflète en partie dans son entourage. Pour bien comprendre Jenner, il faudrait être à sa place, ou tout au moins parler sa langue.

D'après Jenner, le grease fournit le vaccin, et ne le fournit qu'à une époque de son évolution. C'est ce que Loy prouve mathématiquement, comme le dit Husson, à propos du grease constitutionnel.

Or, si vous traduisez improprement le terme grease par ceux-ci : eaux-auxjambes, javart, etc., s'il s'agit d'une maladie que vous ne connaissiez pas, ou si, la connaissant imparfaitement, vous n'en inoculez pas le produit au moment opportun, votre insuccès peut-il infirmer en rien l'assertion de Jenner ?

Que dure la vaccine à l'état aigu 1 quelques semaines. Pendant combien de temps le vaccin est-il franchement inoculable? pendant quelques jours. Pourquoi voudriez-vous donc que le grease du cheval, qui n'est pas, suivant Jenner, autre chose que la vaccine, fournît pendant longtemps le principe vaccinal?

Jenner semble croire que la matière du grease aurait besoin de passer par le médium de la vache pour se transformer en vaccin, c'est-à-dire pour devenir inoculable à l'homme et être capable de le préserver de la petite vérole. Mais làdessus les idées de Jenner sont incertaines et vacillantes ; quel est d'ailleurs le fait important? La préservation de l'homme contre la variole par la vaccine.

Jenner ne se présente pas comme un grand inventeur. Que de modestie, au contraire, que de simplicité^dans son langage! Il vient, sans prétention, confirmer une croyance qui règne dans sa contrée, à savoir que la vérole de vache préserve ceux qui ont eu cette maladie de la petite vérole.

La belle duchesse de Cleveland, favorite de Charles II, répondit à plusieurs personnes qui lui donnaient des craintes pour sa beauté, au milieu d'une affreuse épidémie de petite vérole, qu'elle n'avait rien à redouter de ce fléau, ayant eu dans son pays une maladie qui en préservait.

C'est Jenner lui-même qui prend plaisir à raconter cette anecdote.

Jenner, infatigable propagateur de l'inoculation variolique, avait d'ailleurs remarqué qu'il échouait souvent dans ses efforts pour communiquer la variole à des maréchaux-ferrants et à des fermiers. C'est qu'ils avaient antérieurement contracté le grease, ou le cow-pox.

On croyait que la vaccine était une petite vérole modifiée. Jenner se complaît dans son premier ouvrage à développer cette hypothèse, qu'il abandonne plus tard pour une proposition inverse, à savoir que la petite vérole dérive ellemêmo de la vaccine ou du grease, ce qui est pour lui la même chose.

Il eut beaucoup de peine à convaincre les médecins de l'excellence de la vaccine, quoique les succès de l'inoculation eussent aplani les voies à sa découverte. Que de répugnances n'cut-il pas à vaincre, que d'objections à détruire, et même que d'opprobres à supporter? Mais son pays lui décerna bientôt les

plus magnifiques récompenses ; la gloire do Jonner est aujourd'hui une des plus pures ot des plus grandes qui furent jamais.

Ce n'ost pas que la vaccine se trouvât à l'abri de toute objection grave. On aurait pu reprocher à ses partisans d'inoculer la syphilis en insérant le vaccin d'un enfant syphilitique. Mais cetto objection, dont se trouvait également passible l'inoculation variolique, n'était pas môme soulevée; c'étaient au contraire les vaccinalours qui rejetaient sur le compte de la syphilis dos accidents dont on tirait argument contre la vaccine. Un dessin do W. Rowley, détracteur ardent do Jenner, représente un enfant victime de la vaccination et qui pouvait bien ôtro réellement atteint d'une syphilide, sinon d'une éruption vaccinale sériouse.

Il peut arriver, en effet, à la suite de la vaccination, des éruptions cutanées érythémateuses, papuleuses, vésiculeuses, etc., des vaccinîdes, en un mot, et môme des ulcères et des abcès. Mais ces éruptions et ces accidents sont en général passagers, surtout si l'on s'est arrangé de façon à épuiser entièrement l'action du virus vaccin sur l'organisme, c'est-à-dire si l'on a inoculé convenablement et au besoin itérativement aux cuisses, où l'insertion réussit mieux, une matière active et bien conservée. La préservation contre la petite vérole n'en devient alors que plus parfaite. Je voudrais qu'on me permît l'emploi du mot vaccinisation pour caractériser ce perfectionnement dans l'art de vacciner.

Ce qu'on raprochait vivement à Jenner, c'était surtout de communiquer à l'homme le grease puant, le cow-pox, c'est-à-dire une maladie des bêtes. « La petite vérole est un fléau, s'écrie W. Rowley, — elle est innée dans l'homme, mais" la vaccine a été produite par l'homme présomptueux et audacieux. » On prétendait avoir vu des enfants dont la physionomie avait pris, à la suite de la vaccine, la forme d'une tête de vache et dont les goûts s'étaient abêtis ; on annonçait même avec une sorte d'effroi qu'il pourrait bien leur pousser des cornes et une grande queue. Enfin le Dr Erhman (de Francfort) prétendit démontrer, en citant les saintes Écritures et les Pères de l'Église, que la vaccine n'était pas autre chose que l'antechrist.

Quand la vaccine eut fourni ses preuves, on contesta à Jenner 5'honneur de l'avoir trouvée. Un de ses véritables inventeurs, car il y en avait plusieurs, c'était Rabaud-Pommier, ministre protestant, de Montpellier ; Rabaud-Pomrcier avait fait part, disait-on, d'une conjecture sur l'inoculation de la picote des vaches au Dr Pew, ami de Jenner. D'ailleurs, Rabaud-Pommier était bien loin d'être lui-même le premier en date, car la pratique de la vaccination était connue dans l'Inde depuis un temps immémorial. Bien entendu que, sans la glorieuse initiative de Jenner, nous ne connaîtrions absolument rien de toutes ces choses-là.

Revenons à l'origine greasienne si controversée de la vaccine, puisque les Observations de Jenner ni les Expériences décisives de Loy, de Sacco et d'autres n'ont pu entraîner toutes les convictions à cet égard.

Le reproche a été fait à Jenner, sous bien des formes diverses, d'avoir transmis à l'homme une maladie ulcéreuse et puante des chevaux, maladie impure et dégoûtante de sa nature, prétendait-on, malgré la douce haleine de la vache en santé, et d'avoir ainsi mêlé un sang corrompu pris des animaux à celui du corps des faibles enfants. D'un autre côté, Jenner prévoyait que l'origine greasienne pourrait b ien finir par se perdre. Ces deux considérations, à défaut d'autres, ne l'auraient-elles pas empêché de tenir à son opinion primitive, s'il ne l'avait crue l'expression de la vérité? Aurait-il consenti surtout à ternir l'éclat

de sa gloire en soutenant une erreur par amour-propre? Une passion si basse aurait-elle pu pénétrer dans la grande âme de Jenner?

Voici un virus qu'on recueille sur le pis des vaches laitières, à la condition exclusive qu'elles sont traites par des fermiers mis eux-mêmes en rapport avec des chevaux atteints de grease. Le virus a quelquefois passé directement des chevaux à l'homme. Mais l'inoculation directe du cheval à la vache, et de la vache à la vache, en est difficilo ; en d'autres termes, on ne peut que difficilement inoculer le grease à la vache. Cette circonstance, qui paraît embarrassante, va au contraire me servir tout à l'heure pour expliquer comme quoi la vaccino ne peut pas vonir originairement de la vache. La vaccine serait donc une êquine, si l'on voulait se servir d'un mot dont le professeur Odier (de Genève), ne croyait pas la création suffisamment justifiée, quoique ce mot semble, comme celui de vaccino, avoir pris naissance sous sa plume.

J'écarte l'opinion dénuée de preuves qui fait provenir la vaccine de la piqûre d'un insecte aujourd'hui détruit. Il n'est pourtant pas impossible qu'un insecte ait transporté accidentellement le grease du cheval à la vache. Peut-être trouverait-on là un moyen de rendre raison de la prétendue origine spontanée de la vaccine sur la vache ?

Il faut pourtant que la vaccine ait une origine dans le Gloucester où exerçait Jenner? Mais il répugne d'admettre qu'une entité morbide si bien accentuée que la vaccine puisse provenir primitivement de différentes sources : ici, surgir spontanément, là, naître par suite de l'inoculation de matières chevalines diverses.

Pourquoi croirait-on même que la vaccine puisse être une petite vérole modifiée? Quoi? un virus, celui de la petite vérole qui se transmet par l'atmosphère, qui est volatil, se transformerait en un virus fixe comme le vaccin? On verrait en un mot la conversion du variolin en vaccin, sans qu'on pût la produire artificiellement ot sans que la reversion du vaccin en variolin s'observât jamais !

En fait de syphilis, on peut être témoin ou artisan de la transformation réciproque, énergiquement contestée pourtant, de la forme virulente chancreuse et de la forme pseudo-chancreuse ; qui sait même si, l'éveil étant donné, un habile artiste vétérinaire ne nous montrera pas un jour, plus étroitement lié qu'il ne le paraît, le principe d'une certaine espèce de gourme avec le virus farcino-morveux?

Que se passe-t-il quand on peut inoculer positivement un même virus à une même personne et à quelques jours d'intervalle? Le temps d'incubation est abrégé ou supprimé, suivant les cas, pour l'inoculation qui est pratiquée la dernière. En est-il de même quand on inocule la vaccine à une personne qui est déjà en état d'incubation de la variole? Le temps d'incubation est-il raccourci pour la vaccine? Nullement, il n'y a de diminué que l'intensité et l'activité de l'éruption vaccinale. Un phénomène analogue, en sens inverse bien entendu, a lieu si la vaccine est inoculée d'abord et la variole ensuite. Quand on inocule en même temps les deux virus variolin et vaccin, les deux éruptions apparaissent distinctes et s'avancent d'abord côte à côte et indépendantes l'une de l'autre; elles se gênent ensuite mutuellement dans leur marche sans jamais se confondre, s'identifier, sans que jamais l'une s'efface complètement devant l'autre ; en un mot, elles ne cessent pas d'être deux.

Si je voulais résumer ma pensée, qui risque do rester obscure à cause de la concision à laquelle je m'astreins ici, je dirais que l'action immédiate (pendant la première quinzaine environ) de l'un de ces deux virus sur l'organisme est

différente do cello de l'autre, mais que les effets ultérieurs des deux virus (variolin et vaccin) sur la constitution paraissent se rapprocher et môme se confondre. Ce sont comme deux lignes qui, formant les deux côtés d'un angle, ont une origine différente et ne se. rencontrent qu'au sommet.

La vaccine secondaire, les vaccinides ne ressemblent qu'exceptionnellement aux éruptions varioliques générales. Les vaccinides consistent en éry thèmes, en vésicules, et surtout en papules miliaires, lichénoïdes, quelquefois larges ; très-rarement en bulles ; la variole est plus généralement pustuleuse. L'existence des vaccinides est l'exception, tandis que l'éruption varioleuso générale est la règle, môme à la suite de l'inoculation du variolin. Il faut pourtant admettre qu'on observerait plus fréquemment des vaccinides si l'on suivait plus attentivement et plus longtemps qu'on ne le fait les vaccinés. Mais en tous cas on ne doit pas plus confondre les deux éruptions, que confondre, par exemple, les scrofulides avec les herpétides.

Laissons de côté dans cette discussion la clavelée qui ne doit rien avoir à y faire directement, c'est-à-dire qui ne pourrait intervenir que par voie d'analogie plus éloignée.

Qu'ai-je donc voulu établir? J'ai voulu établir : 1° que la vaccine n'est pas la variole; 2° que la vaccine n'est pas aborigène dans la vache.

La vaccine n'est pas identique à la petite vérole ; elle s'en distingue par des attributs que je viens d'indiquer. 11 y a entre elles d'autres caractères différentiels dont l'exposition me forcerait à entrer dans de longues considérations, que je réserve sur les virus en général. Si la vaccine n'était qu'une petite vérole déguisée qui se fût, pour ainsi dire, détrônée elle-même, pourquoi craindrait-on de la perdre? Ne pourrait-on pas, au contraire, s'en passer avec satisfaction ?

La vaccine n'est pas aborigène dans la vache, parce que, si elle en venait primitivement, elle passerait aisément d'une vache à une autre vache non vaccinée, et que son principe se fortifierait dans de semblables transmissions. Il n'en est rien ; ce principe prend sur cette bête quand il est très-fort, mais la vache n'est nullement de nature à le fortifier, à le régénérer; elle en est surtout la pierre de touche. Si donc nous recueillons le vaccin sur la vache, c'est parce qu'il y est de bonne qualité et que nous profitons d'ailleurs de l'occasion; mais nous aurions sans doute plus d'avantages à le recueillir sur le cheval si nous en trouvions l'occasion et que nous sachions saisir le moment opportun.

La matière d'un chancre vénérien, pour prendre un exemple, est-elle inoculable à un animal, nous en concluons que cette matière a beaucoup d'énergie, mais nous sommes loin d'en inférer qu'elle est aborigène dans cet animal. La vache est au vaccin ce qu'est le singe au syphilin; chose remarquable, de même qu'on a cru la vaccine aborigène dans la vache, on a prétendu que la syphilis était née du commerce impur de l'homme avec de gros singes : qui plus est, un syphiliste considéré de tous a pu s'égarer jusqu'au point d'affirmer qu'il serait imprudent de vouloir faire passer le virus syphilitique des animaux à l'homme, parce qu'on courait le risque de communiquer la morve à ce dernier!

La syphilis répand plus de jour sur les autres maladies virulentes qu'elle n'en reçoit d'elles. C'est parce que la lenteur de sa marche permet d'approfondir des phénomènes pathologiques qui, ailleurs, se passent avec trop de précipitation pour qu'on puisse les observer commodément. La syphilis est aux autres maladies virulentes à peu près ce qu'est une analyse à une synthèse.

La syphilisation clle-mêmej bien comprise un jour, payera à la vaccination un droit d'aînesse et reconnaîtra avec usure les services qu'elle en aura reçus.

Mais l'honorable M. Bousquet a commis une double erreur en disant dans un de ses Rapports les plus attiquement écrits, que c'est la vaccination qui, par suite d'une fausse analogie, a suggéré l'idée de la syphilisation. Il y a erreur d'abord, parce que la syphilisation a été découverte directement par des expériences et l'observation ; ensuite parce que cette analogie que dénie M. Bousquet n'est pas aussi vaine qu'il le prétend ; on doit, pour l'apprécier justement, tenir compte des écrits des syphilisateurs. C'est à quoi je convie ardemment le consciencieux rapporteur de l'Académie de médecine. Il est vrai que l'inoculation variolique se rapproche plus, à ce point de vue, de l'inoculation syphilitique que l'inoculation vaccinale : mais je dois ici m'abstenir de tout détail.

En pathologie générale, on a détourné la syphilis de son rôle ; c'est à tort qu'on l'a rapprochée, à cause de la lenteur de sa marche, des maladies constitutionnelles chroniques. Celles-ci n'ont rien de la marche régulière, de l'évolution continue de la syphilis abandonnée à elle-même. La plupart, au contraire, des maladies virulentes sont régulières et franches dans leur allure rapide, à moins que cette allure n'ait été déconcertée par l'action de médicaments énergiques ou par l'intervention d'une puissante cause hygiénique.

Il reste donc beaucoup à faire pour constituer en corps de doctrine l'histoire naturelle des virus et des maladies virulentes. Au point de vue de nos connaissances sur la vaccine, nous n'avons pas encore atteint Jenner : pourtant il faut l'atteindre et puis le dépasser. Nous y arriverons en suivant les voies qu'a lui-même tracées ce grand observateur, et au besoin en nous en frayant de nouvelles. Si, comme j'ai peine à en douter, le grease, le cow-pox et la vaccine sont une même maladie, pourquoi perpétuer la confusion en les séparant par des appellations différentes?

Ce que j'admire dans Jenner, c'est d'avoir, grâce à sa persévérance et à la pénétration de son génie, extrait la vérité de la gangue traditionnelle où elle était ensevelie et de s'être ainsi dressé un magnifique piédestal avec d'informes matériaux. C'est là un mérite bien différent de celui qui consiste à contrôler une vérité par la supputation, quelquefois décevante, d'Observations méthodiquement alignées. Qu'ont de commun les calculs d'un teneur de livres avec les sublimes combinaisons du génie V Je suis loin toutefois de méconnaître le résultat des précieux labeurs de la statistique. Je sais même qu'avant peu l'Académie recevra l'hommage d'un monument élevé à la science médicale par ce solide instrument d'investigation (i).

Je n'abandonnerai pas cette question de l'origine du vaccin sans reproduire une indication utile que je trouve dans le livre attachant de Madame Léonie d'Aunet, intitulé : voyage d'une femme au spitzberg.

« Comme je m'étonnais, dit l'auteur, de n'avoir vu aucun Lapon marqué par la petite vérole, l'interprète m'assura que les rennes portent comme les vaches, autour des mamelles, le bienfaisant cow-pox (vaccin), et comme les hommes et les femmes se livrent au soin de les traire; sans doute ils sont préservés de la petite vérole par cette vaccination accidentelle. Ils ne sont pas à l'abri d'une autre contagion plus horrible, .celle de la lèpre. »

Deux choses principales sont à vérifier dans ces quelques lignes :

(1) Recherches sur la syphilis appuyées de tableaux de statistique tirés des archives des hôpitaux de Christiania, par W. Bœck, professeur à la Faculté de médecine de Christiania, ouvrage publié aux frais du Gouvernement, 1862.

1° L'existence de la vaccine ou d'une maladie analogue au pis des rennes ;

2° La non-existence de la potile vérole en Laponie, ce qui indiquerait qu'on ne doit pas rattacher le vaccin des rennes à une source variolique. Il est vrai que Parfait dil, au contraire, que les Suédois ont porté la variole aux Lapons, dont la malheureuse population fut réduite des trois quarts et les habitations abandonnées aux ours. S'agit-il d'une invasion de petite vérole qui n'aurait été suivie d'aucune autre, ou qui ne serait pas généralisée dans une grande étendue du pays lapon ?

Quant au motif de l'absence de la petite vérole en Laponie, mis en avant par Madame Léonie d'Aunet, il est fort invraisemblable. Gomment croire, en effet, que tous les Lapons soient, sans exception, ni môme sans distinction d'âge, trayeurs de rennes ?

N'est-il pas permis de conjecturer que si la petite vérole n'existait pas en Laponie, c'est que personne ne l'y aurait portée? Le climat y est rigoureux; les relations et les ressources commerciales y sont infiniment peu développées. Le virus variolique exige sans doute, pour son importation, soit des conditions de température, d'hygrométrie, etc., soit d'autres circonstances inconnues qui ne se rencontrent pas aisément dans les pays froids où la civilisation n'a point encore pénétré, mais qui pourront se trouver un jour en Laponie, si elles n'y ont déjà régné.

Une autre circonstance, qui ne se rattache qu'indirectement à mon sujet, me frappe dans le récit de Madame Léonie d'Aunet, d'autant plus que je l'ai trouvée mentionnée dans .plusieurs de mes lectures. Je veux parler d'une sorte d'antagonisme qui semble exister entre la lèpre et la petite vérole.

Moseley, qui a partagé sa vie entre l'étude des maladies des tropiques et l'inoculation de la petite vérole, s'exprime à ce sujet dans les termes suivants :

« Pendant tout le temps que j'ai demeuré dans les Indes occidentales, je n'ai jamais vu d'individu affecté du. pian ou de Véléphantiasis, qui eût eu la petite vérole spontanément, quoiqu'il vécût au milieu de personnes atteintes de cette maladie. »

Il y a là sans doute un filon précieux dont l'exploitation mériterait peut-être d'exciter le zèle et l'ambition d'un nouveau Jenner.

En traçant ces lignes, je n'ignore pas que le savant W. Bœck a observé la variole sur un grand nombre de spedalsques pendant une épidémie; mais s'il y avait dans ces faits une inconnue, ne faudrait-il pas chercher à la dégager ? Les antagonismes morbides, qui sont plus fréquents qu'on ne croît et une des plus puissantes ressources de la nature pour la conservation des espèces, peuvent se cacher sous des éléments complexes, et qu'il s'agit de parvenir à débrouiller. La mise en œuvre de ces ressources par l'art contribuerait beaucoup au progrès de la prophylaxie et de la thérapeutique.

Pour revenir à notre voyageuse, ne dédaignons pas les indications d'une femme. Quand il s'agit d'humanité et de conservation de leurs charmes, les femmes s'y connaissent doublement. Ne sont-ce pas des femmes qui ont pratiqué l'inoculation dans le principe ? N'est-ce pas une Thessalienne qui l'a portée à Gonstantinople? N'est-ce pas une femme, compatriote de Jenner, qui l'a transportée de ce pays en Angleterre ?

Je ne saurais donc mieux clore ces considérations qu'en transcrivant Id passage suivant d'une lettre où milady Wortlay Montagute révèle à une amie, à l'Angleterre et à l'Europe, la merveilleuse pratique de l'inoculation :

« A propos de maladie, écrit-elle d'Andrinople, à la date du 1er avril 1717, je vais vous apprendre une chose qui vous fera désirer d'être ici. La petite vérole, si généralè et si cruelle

parmi nous, n'est qu'une bagatelle dans ce pays, par le moyen de l'inoculation qu'on a découverte (c'est le terme dont on se sert). Il y a une troupe de vieilles femmes dont l'unique métier est de faire cette opération. Le temps qui lui est le plus propre est au commencement de l'automne, lorsque le grand chaud est passé. Les chefs de maison s'envoyent demander les uns aux autres s'il y a quelqu'un dans leur famille qui veut avoir la petite vérole : on s'assemble plusieurs, et, krsque le nombre se monte à quinze ou seize, on fait venir une de ces vieilles femmes, qui apporte de la matière de petite vérole de la meilleure espèce, plein une coquille de noix. Elle demande quelle veine on veut se faire ouvrir, et, d'après la réponse, elle en ouvre une avec une grande aiguille qui ne fait pas plus de mal qu'une égratignure, et y introduit autant de matière qu'elle en peut prendre avec la tête de son aiguille : elle lie ensuite la plaie en y appliquant un petit morceau de coquille ; elle fait la même opération à quatre ou cinq autres veines. Les Grecs ont ordinairement la superstition d'en ouvrir une au milieu du front, une à chaque bras et une sur la poitrine, pour imiter le signe de la croix, mais cette pratique a un très-mauvais effet, parce qu'il reste des cicatrices à toutes ces petites plaies. On ne fait ordinairement ouvrir les veines pour cette opération qu'à des parties du corps qui sont cachées, comme aux jambes ou aux bras. Les enfants auxquels on fait l'inoculation jouent et se portent bien pendant huit jours, au bout desquels la fièvre les prend ; ils gardent alors le lit deux jours, rarement trois; ils n'ont ordinairement que vingt ou trente grains au visage qui ne marquent jamais. Enfin, au bout de huit jours, ils se portent aussi bien que s'ils n'avaient pas été malades. Les plaies qu'on leur a faites jettent beaucoup pendant leur maladie, ce qui attire sans doute le venin de la petite vérole et l'empêche de se répandre ailleurs avec violence. On fait tous les ans cette opération à des milliers d'enfants, et l'Ambassadeur de France dit qu'on prend ici la petite vérole par amusement, comme ailleurs les eaux. On n'a vu mourir ici personne de l'inoculation, et je suis si convaincue de la bonté de cette opération que j'ai résolu de la faire faire à mon cher petit enfant. J'aime assez ma patrie pour tâcher d'y introduire cet usage, et je ne manquerais d'écrire exprès à nos médecins, si je les croyais assez zélés pour sacrifier leur intérêt particulier au bien du genre humain, et pour perdre une partie si considérable de leur revenu, maisje craindrais, au contraire, de m'exposer à tout leur ressentiment, qui est dangereux, si j'entreprenais de leur faire un tort si considérable. Peut-être qu'à mon retour en Angleterre j'aurai assez de courage pour leur déclarer la guerre. Admirez le zèle héroïque de votre amie, etc.»

Les médecins anglais, auxquels lady Montagute se proposait de déclarer la guerre, lui ont pardonné, en faveur d'une grande idée, cette boutade de son sexe. Rivalisant avec elle de bon sens et d'esprit, on les vit passer dans son camp pour devenir ses auxiliaires. Ils furent ainsi les précurseurs de Jenner.

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