‹ La syphilisation [electronic resource]Chapitre 138 sur 205 · RELATION ET APPRÉCIATION DES SÉANCES · texte numérisé non relu

RELATION ET APPRÉCIATION DES SÉANCES

Séance du 33 juin 1863.

L'Académie de médecine paraît entrer dans une phase de renaissance. Les questions les plus vitales, les plus virulentes s'y donnent rendez-vous. C'est elle qui recueille les germes cà et là, comme dispersés, de médecine comparée. La séance du °23 juin 1863 a été particulièrement instructive. On peut en juger par les détails suivants :

M. Bouley reçoit dans sa clinique d'Alfort un cheval atteint d'aphthes dans la bouche. — (On prie M. Bouley de fairela description de ces aphthes, et d'indiqeur surtout s'ils sont symptomatiques d'une maladie assez commune pour qu'il soit possible, sinon facile, de répéter l'expérimentation dont il s'agit.)

Il inocule la matière de ces aphthes au pis d'une vache, qui contracte ainsi le cow-pox. — (On prie également M. Bouley de fournir des renseignements détaillés et précis sur ce cow-pox.)

Lo mercredi, 17 juin, la matière de ce cow-poxest inoculée à un enfant à la mamelle, non vacciné, par 6 piqûres, 3 à chaque bras, et à plusieurs élèves vaccinés de l'école d'Alfort. — (J'ignore par combien de piqûres ces dernières inoculations ont été faites.)

Le mardi, 23 juin, 6 jours par conséquent après toutes ces inoculations, l'enfant présentait 4 pustules vaccinales, dont 3 au bras droit. Ces dernières se trouvaient assez rapprochées les unes des autres et faisaient comme les angles d'un triangle équilatéral. Elles étaient toutes les quatre circulaires, plaies, nacrées, un peu chagrinées, à peine ombiliquées au centre, et entièrement dépourvues d'auréole. Elles avaient environ chacune 5 millimètres de diamètre. Les trois élèves n'offraient que des vésicules de fausse vaccine, irréguliôres, entourées de larges auréoles érylhémateuses et à circonférence diffuse.

Voilà l'esquisse du fait. J'ai vu les bras de l'enfant et ceux des élèves d'Alfort. Mais je n'ai pu me livrer à une observation bien rigoureuse au milieu de la confusion qui résultait de la curiosité et de l'empressement de chacun.

La maladie inoculée est évidemment un cow-pox dont l'action ne paraît pas toutefois avoir été très-énergique.

En m'exprimant ainsi, j'éprouve pourtant un doute, un seul doute, parce que je n'ai jamais été témoin de l'inoculation variolique. Jamais je n'en ai constaté les phénomènes. Mais ceux-ci paraissent, d'après les récits laissés par les inoculateurs, différer en certains points de ce qui se passe à la suite de l'inoculation vaccinale (vésico-pustule non arrondie, vésico-pustulettes de voisinage, etc.).

Quelle était la maladie du cheval d'Alfort V Etait-ce une des formes du grease anglais, ou pour mieux dire du grease de Jenner et de Loy? Y avait-il des vésicules ailleurs que dans la bouche? La pensée flotte d'une conjecture à une autre conjecture.

Où les chevaux de Jenner et de Loy contractaient-ils le grease? Dans d'humides pâturages. Le virus greasien y existait-il donc sous une forme quelconque ?

Le cheval d'Alfort a-t-il touché de sa bouche, a-t-il brouté le môme herbage que les chevaux de Jenner et de Loy foulaient de leurs pieds, de leurs talons?

Pourquoi d'ailleurs les virus, avant de s'attaquer aux mammifères ou à l'homme, n'auraient-ils pas eu une existence indépendante des uns ou de l'autre? Qu'on me pardonne d'essayer de sortir, par des hypothèses, par des tâtonnements, de l'obscurité qui nous ensevelit !

Aidez-nous donc, M. Bouley! Apprenez-nous, de grâce! si la maladie de votre cheval est une maladie commune, une maladie que vous connaissez bien, vous qui connaissez tant de choses ? En cas d'affirmative, rassemblez-en. plusieurs exemples, et au lieu d'affaiblir le principe contagieux en le transmettant à la vache, faites-en d'abord l'insertion à notre espèce, si vous êtes sûr, bien entendu, de ne pas nous communiquer un principe funeste. Jenner n'enseignaitil pas que le grease s'adoucit, c'est-à-dire s'affaiblit en traversant l'organisme de la vache?

Séance du ÎO novembre 1863.

L'Académie vient d'en finir avec de petites affaires de détail. Elle va désormais s'occuper de la grande question de Vorigine du vaccin. A ce propos on a parlé, à tort peut-être, de faits révolutionnaires. Nous scmblons nous trouver, au contraire, en face d'une restauration; Jenner, accompagné de son lieute-

nant Loy, reprend possession de son royaume. L'Anglais, en France, va donc régner au sein de l'Académie.

La question doit être circonscrite. Il faut la résoudre seule tout à fait, et non pas en traiter vingt autres imparfaitement. Il est bien à craindre pourtant qu'on n'en excède les limites, et que chacun ne vienne nous débiter tout ce qu'il sait sur la vaccine. Mais la tribune académique ne devrait-elle pas être un tribunal suprême, plutôt qu'un bazar de science ou même qu'une chaire d'enseignement? Espérons donc que M. le Président rappellera militairement à la question quiconque essayera de s'en écarter.

Puisse-t-on ne pas renier la tradition historique et rendre à Jcnner ce qui appartient à Jcnner, et à Loy ce qui appartient à Loy ! Puisse aussi chaque orateur être bien pénétré des paroles suivantes, que le respectable M. Huzard faisait voltiger mardi dernier dans la salle des Pas-Perdus:

« Dans une science, quand les progrès font découvrir des faits nouveaux et ouvrent une nouvelle voie de recherches, je comprends qu'on invente des mots pour exprimer ces choses nouvelles ; mais, quand cette circonstance ne se présente pas, il me semble que c'est un mal, un très-grand mal, en ce qu'on paraît attribuer à ces mots une acception propre, et vouloir faire croire qu'ils indiquent des découvertes et des progrès: d'où une confusion bien regrettable dans le langage et dans les idées. » (Journal des vétérinaires du Midi. — juillet 1863.) *

M. Depaul ouvrira la marche, justement fier d'avoir pressenti ce qui s'est fait. Après lui, s'avancera M. Bouley, plus justement fier encore de l'avoir fait. Tous les vétérinaires viendront ensuite à la file. C'est à qui nous fera profiter de son avis. En outre, nous assisterons sans doute aux débuts de M. Blot, et peut-être aussi aurons-nous le plaisir d'entendre le savant professeur de médecine comparée, qui n'ouvre pas assez souvent la bouche.... je veux dire à l'Académie.

J'ai cité plusieurs fois le nom de Loy, trop laissé dans l'oubli, à mon gré. Je fais grand cas de sa brochurette compacte sur l'origine greasienne du vaccin (1):" je voudrais être une autorité dans la science pour rendre à ce modeste compatriote et contemporain de Jenner toute la justice et lui conférer toute la gloire qu'il mérite. J'adresse en sa faveur un appel à l'esprit d'équité de chaque membre de l'Académie.

J'ai suivi avec le plus vif intérêt les expériences de M. Bouley à Alfort. J'assisterai avec non moins d'empressement aux discussions de l'Académie, dont je rendrai compte aux lecteurs du Courrier médical. Je prie ceux-ci de me venir en aide de leur côté, en me faisant parvenir tous les renseignements qu'ils pourraient avoir.

Je commencerai par un hors-d'œuvre en guise de programme de la discussion La première condition de succès en vaccinant, c'est d'avoir de bon vaccin. Un bon vaccin doit être recueilli à point et, autant que possible, inoculé sans retard.

En outre, ses deux principaux attributs sont d'être pur et d'être fort.

II sera pur si le vaccinifère est sain et surtout s'il ne recèle aucun germe syphilitique. Il faut aussi que ce vaccin ne soit pas récolté trop tard, c'est-à-dire alors que la vésico-pustulc qui le sécrète est déjà devenue purulente.

(1) Le Mémoire de Loy est reproduit in extenso dans le Chapitre suivant : SLR l'origine OREA.SIENNE DU VACCIN.

Si l'on empruntait le vaccin à un animal, il faudrait s'assurer do garanties du môme genre : garantie contre la morve, à l'égard du cheval; garantie contre la péripneumonio exsudative, à l'égard d'une béte bovine.

Avant les données fournies par la syphilisation sur les virus, on ignorait généralement qu'une môme espèce de virus pût avoir plus ou moins d'énergie. Quand le vaccin était faible, on échouait souvent dans la vaccination, sans savoir pourquoi. Aujourd'hui qu'on est averti, on choisit mieux le vaccin, et on compte beaucoup moins de revers. Seulement, on est modeste pour nous et on a bien soin de ne pas indiquer la source de cette nouvelle lumière.

Jenncr enseignait pourtant que le grea.se s'adoucit en passant par l'organisme de la vache; mais il n'insistait pas là-dessus; il craignait peut-être de susciter des embarras à la pratique naissante et encore mal affermie de la vaccination.

Comment peut-on obtenir du vaccin énergique?

L'analogie est le meilleur des guides, quand on sait l'interroger sans violence.

S'agit-il d'études sur les maladies virulentes? Qu'on suive attentivement et pas à pas la marche de la syphilis. Ses progrès sont lents; on a donc bien le temps d'observer les phénomènes. Il ne reste plus ensuite qu'à découvrir, dans le cours des autres maladies virulentes, des phénomènes analogues à ceux qu'on a aisément constatés pendant l'évolution de la syphilis.

S'agit-il encore de l'inoculation des virus ? Je crois n'exagérer rien en affirmant que la science est plus avancée en ce qui concerne l'inoculation du virus syphilitique, que dans ce qui a trait à l'inoculation de tous les autres virus ensemble.

Choisissons, pour nous conduire, plutôt ce qui est avancé que ce qui est en retard, et pour bien vacciner, calquons notre manière d'agir sur celle des syphilisateurs.

Or, comment ceux-ci renforcent-ils le virus syphilitique? En l'inoculant sur son propre terrain, qui est l'homme, à des jeunes gens vigoureux, le moins possible exploités jusque-là par la syphilis. — Pour de plus amples renseignements, s'adresser aux écrits des syphilisateurs.

Quel est le véritable terrain de la vaccine ? C'est le cheval. Nous ferons donc avec le vaccin sur le cheval ce que nous cherchons à faire sur l'homme avec le syphilin. Nous aurons notamment soin de choisir un cheval aussi exempt que possible d'infection greasienne ou vaccinale antérieure.

Si, ensuite, nous transportons le vaccin du cheval à la vache et que nous l'empruntions à celle-ci pour l'inoculer à l'homme, ce sera" dans le but de nous prémunir contre la morve si fréquente chez le cheval, bien qu'à mon sens une complète garantie puisse être obtenue par un examen savant et minutieux du cheval, comme d'habiles vétérinaires savent le faire.

En tout cas, ce transport sur la vachs nous apprendra que le virus est trèsfort, puisqu'il n'y a qu'un tel vaccin qui puisse prendre sur elle.

Voici donc le moyen de se procurer d'excellent vaccin dans tous les pays et à toutes les époques de l'année ; il faut :

•1° Inoculer du vaccin n'importe lequel, pourvu que ce soit du vaccin, à un jeune cheval bien portant, bien nourri, et exempt de toute affection greasienne antérieure.

2° Au besoin, inoculer à point la matière de la pustule produite au siège dé l'inoculation sur ce cheval à un autre cheval placé dans les mômes conditions. Le premier et surtout le second de ces chevaux fournira par ses pustules d'ino-

culation, plutôt que par celles qui pourront survenir ailleurs, un puissant vaccin.

Or, comnio je suppose ces deux chevaux bien portants, on pourra sans crainte leur emprunter le vaccin directement, c'est-à-dire sans aucun intermédiaire.

Cependant il est des hommes qui aiment à suivre les sentiers de la routine, et pour lesquels le flambeau de la science, quelque brillant qu'il soit, parait toujours vacillant. Ceux-là n'oseront pas emprunter le vaccin à un cheval, fûtil bien portant ; carie cheval est le terrain de la morve, laquelle est un épouvantail.

Ces personnes prudentes voudront donc préalablement inoculer ce vaccin de cheval à une bête bovine jeune et bien portante.

Si elles réussissent, elles auront la certitude que ce virus était très-fort et qu'il l'est encore, quoiqu'un peu affaibli, adouci, comme disait Jenner, par son passage à travers l'organisme de la bôte bovine.

Elles n'ont, du reste, aucune peur que cet animal ait la morve ou la syphilis.

Dieu soit loué ! On aurait ainsi emprunté le vaccin à une vache. Que la volonté de la routine soit faite à l'Académie, comme dans les mairies et en tous lieux.

Résumé de ce résumé. — Inoculons le vaccin d'un enfant à un cheval ; au besoin, inoculons à un autre cheval la matière de la pustule ainsi produite; au besoin encore, inoculons de même le vaccin du premier et surtout celui du second cheval à une vache. Ces chevaux, surtout le dernier, et cette vache offriront des sources d'excellent vaccin, principalement aux pustules d'inoculation.

Il ne faut jamais oublier que le cheval est le vrai terrain, le vrai régénérateur du vaccin, et que, toutes choses étant égales, la vésico-pustule d'inoculation fournit le meilleur virus. Cette vésico-pustule représente, en effet, en langage syphilitique, le chancre et le pseudo-chancre.

Cette méthode diffère donc essentiellement de toutes celles qu'on a proposées depuis le commencement de ce siècle pour la régénération du vaccin. Personne, en effet, n'a jamais dit :

1° Qu'il fallait régénérer le grease (cow-pox, vaccin) sur son vrai terrain, c'est-à-dire sur le cheval.

2° Que la partie de l'animal inoculé qui fournit le meilleur virus, c'est précisément le siège de l'inoculation.

C'est la syphilisation qui nous a appris cela, comme bien d'autres choses encore. Aussi disais-je dans ma brochure jenner et la vaccine : « La syphilisation elle-même, bien comprise un jour, payera à la vaccination un droit d'aînesse et reconnaîtra avec usure les services qu'elle en a reçus (1). » Je rendrai bientôt publique une étude sur tous les virus, où l'on verra que la syphilis et la syphilisation représentent le fil d'Ariane de ce labyrinthe compliqué.

Voilà tout ce que j'avais à dire avant de parler de la séance de l'Académie.

On m'avertit que, si la discussion n'aboutit pas à l'ordre d'idées que j'indique, je risque de me trouver tout seul! — Qu'importe 1 ne faut-il pas que quelqu'un s'avance le premier? Ne sais-je pas de reste que les gros bataillons n'arrivent que fort tard à la suite de Vavant-garde Vérité?

Cependant, l'arène académique est ouverte; l'affaire est engagée. La parole

(1) Voir ci-dessus, page 520.

appartient, comme on dit, aux événements. Qu'elle soit donc à M. Depaul. A tout prendre, son discours est un gros événement.

On a parlé de révolution; j'ai moi-même parlé de restauration jennerienne. Qu'est tout cela en comparaison du radicalisme outré de M. Depaul, vrai foudre d'Académie? Sa parole agite tout le monde: M. Dubois tressaille, M. Bouley s'emporte, le Président gronde, les orthodoxes tremblent et frémissent, car M. Depaul a lâché ces mots qui ont résonné comme un tocsin dansla salle: le vaccin n'existe pas! C'est pourtant ainsi que s'est exprimé un des pontifes du temple.

Mais, si le vaccin n'existait pas, il faudrait l'inventer!

Le vaccin n existe pas! Qu'est-ce donc que celle maladie vésiculo-pusluleuse du cheval dont tout le monde admet actuellement l'existence, et dont l'inoculation à une vache donne à cette vache la vaccine?

Cette maladie qu'on a gratifiée de tant de noms divers, que Loy appelait il y a plus de soixante ans le grease constitutionnel, que M. Bouley appellera demain le horse-pox (vérole de cheval); cette maladie n'est pas autre chose, dans l'opinion de M. Depaul, que la variole du cheval. Ce n'est pas une variole particulière au cheval et distincte de la variole de l'homme, car alors il suffirait de l'appeler grease, horse-pox, ou autrement, pour que toutle monde tombât d'accord, dans cette Babel scientifique; — mais c'est la variole de l'homme lui-même directement communiquée au cheval.

M. Depaul, se proposant de démontrer cela mardi prochain, a bien besoin qu'on lui laisse la parole.

Mais, auparavant, qu'il me soit permis de relever un incident. Un interrupteur ayant objecté à M. Depaul une opinion de M. Rayer, M. Depaul s'est noblement écrié : Quand fai bien étudié une question, je dis hautement ce qui vie semble être la vérité. Je témoigne ainsi à mes maîtres, en suivant leur exemple, toute la déférence que fai pour eux. Ces paroles sont restées dans mon esprit comme le couronnement du discours de M. Depaul ! Puissent-elles donner des gages à la liberté de discussion au sein de l'Académie et dans la presse!

Séance du 17 novembre 1863.

Chaque virus a son terrain, c'est-à-dire qu'il existe une espèce animale sur laquelle il se développe mieux que sur les autres espèces.

L'homme est le terrain de la syphilis, de la variole et de bien d'autres virus; le cheval est le terrain du grease pustuleux (vaccine), et de la morve ; le mouT ton est le terrain de la clavelée, etc.

Le développement entier d'un virus sur son terrain spécial rend ce terrain plus ou moins impropre, et pour un temps plus ou moins long, à une évolution nouvelle et complète de la maladie qui est produite par ce virus et qui le produit à son tour.

Deux choses principales sont donc à prendre en considération dans l'étude respective des virus et de leurs terrains: 1° la nature constitutive de ces terrains ; 2° leur virginité, si l'on peut dire, à l'égard des virus qui correspondent à chacun d'entre eux.

Tout virus affaibli qui sera inséré convenablement sur son terrain, celui-ci étant vierge de l'action de ce virus, s'y régénérera, c'est-à-dire qu'il deviendra plus énergique, sinon dès la première, du moins après un petit nombre de générations.

Ainsi, un virus syphilitique faible so régénérera sur un homme vierge jusque-là de l'action do ce virus.

Un virus varioliquo i'aiblo so régénérera de même sur un homme également vierge de l'action de ce virus ou do l'action qui en est succédanée, du virus vaccin.

Un virus claveleux faible se régénérera sur un mouton vierge jusque-là de l'action do co virus.

Enfin, un virus greasien (vaccin) faible se régénérera aisément sur un cheval exempt jusque-là de toute contamination greasienne.

En tout cas, l'endroit inoculé rendra à un certain moment, et toutes choses égales d'ailleurs, le meilleur virus.

Un virus régénéré par son ensemencement sur son propre terrain et récolté à point, à maturité, principalement au siège de l'inoculation, pourra prendre sur un autre terrain, surtout si ce virus y est inséré peu de temps après sa récolte.

C'est ainsi qu'un virus syphilitique fort, chancreuxou pseudo-chancreux, peut prendre sur le singe, sur le chat et sur d'autres animaux.

C'est ainsi que le virus varioliquo fort peut prendre sur le singe, sur la vache, etc.

C'est encore ainsi que le virus greasien (vaccin) fort peut prendre sur la vache, sur le porc, etc.

Mais le virus vaccin n'est pas plus propre à la vache, que le virus syphilitique et varioliquene sont propres au singe. La vache est un réactif, une pierre de touche du vaccin comme le singe est un réactif, une pierre de touche du variolin et du syphilin.

Ce n'est donc pas sur la vache (on ne fait pourtant que cela depuis soixante ans!) qu'il fallait chercher l'origine et la régénération du vaccin, mais sur le cheval. Car ce ne sont pas les réactifs qui font les produits; ils se bornent à les constater. De mémo la pierre de touche nous décèle, mais ne recèle pas les métaux précieux.

Avait-on besoin, pour tenter de reproduire le grease sur le cheval par l'inoculation d'un vaccin d'enfant, de connaître bien la description de ce grease, et d'être à même de le retrouver sur le cheval? Non. Il suffisait d'être bien fermemement convaincu que le vrai terrain du grease est le cheval.

C'est pourquoi je prêche depuis dix ans dans le désert et le flambeau de la syphilisation à la main, que, pour faire du bon vaccin, il suffirait d'inoculer du mauvais vaccin à l'espèce chevaline par une ou plusieurs générations.

Je le répéterai pendant dix ans encore, s'il le faut pour déterminer quelqu'un à fonder une fabrique de vaccin.

Qu'on me donne des chevaux et je me charge du reste.

Que tout confrère qui a un cheval lui inocule le vaccin et il obtiendra du grease pustuleux.

On s'est donc fourvoyé pendant soixante ans, en faisant des tentatives pour régénérer le vaccin sur la vache, soit par des inoculations de virus varioleux, soit par des inoculations de vaccin emprunté à l'espèce humaine.

M. Bouley a-t-il moins mérité de la science, parce que la voie qu'il a suivie à la recherche du vrai grease n'était pas la seule, la plus courte et la plus sûre? Non, puisqu'il est arrivé au but!

A-t-il moins mérité de la science, parce qu'il a eu des précurseurs et qu'il a commis des erreurs? Non, encore.

Gultemberg, Colomb, Galilée, Harvcy et Jcnner lui même ont eu des devan-

tiers et ont fait des erreurs. Tous, en outre, ont dû laisser leur œuvre imparfaite. Mais ils ont remué le monde. M. Bouley remue l'Académie.

Honneur donc à M. Bouley et à ses collaborateurs! Ceux-ci se nomment: Bousquet, Depaul, Lafosse et Leblanc.

La lutto a été vive mardi dernier à l'Académie, M. Depaul et M. Bouley se sont poliment salués, comme les guerriers d'Homère. M. Depaul a poussé la courtoisie jusqu'à permettre à son adversaire de faire feu le premier. Celui-ci, armé de sa parole élégante ot facile, a raconté ses expériences, ses méprises et ses tâtonnements. Je ne redirai pas son discours. J'y reviendrai une autre fois à propos de la description du grease. D'ailleurs, la parole et l'offensive ont été bientôt reprises par M. Depaul.

M. Depaul fait la description delà maladie observée à Alfort et dont le produit, inoculé à la vache, adonné le cow-pox. Le premier sujet, dont l'observation a été publiée par M. Bouley, était atteint d'aphthes dans la bouche. M. Bouley n'a mentionné aucune éruption à la peau. Mais bientôt les faits se sont reproduits en grand nombre, et grâce à l'intervention de MM. Depaul et Bayer, on a pu constater une éruption générale à la peau. M. Depaul décrit, en détail, les pustules de cette maladie, dans laquelle il distingue trois périodes. Il insiste sur deux circonstances dont la première est contestée, à savoir : 1° que la maladie se communiquait par l'atmosphère et non pas seulement par inoculation ; 2° que la maladie inoculée est constamment moins grave que la même maladie produite par les voies mystérieuses de la nature.

Avant délaisser prendrela parole à M. Bouley, M. Depaul avait déposé, sur le bureau, ses conclusions sous un pli cacheté, afin qu'on ne pût pas dire plus tard que les explications de M. Bouley et le cours de la discussion eussent modifié en rien sa manière de voir. C'est un excès de loyauté de la part de M. Depaul.

M. Depaul n'a donc pas encore fait connaître explicitement ses conclusions. Mais tout le monde les a devinées. Elles peuvent se résumer dans cette seule phrase : La maladie du cheval qui donne la vaccine n'est pas autre chose que la variole de V homme communiquée au cheval.

M. Depaul continuera son argumentation mardi prochain.

Je n'entrerai pas dans de plus longs détails sur la description du grease pustuleux donnée par M. Depaul. J'en ai moi-même, dans mes notes, une description que j'ai essayé de tracer d'après nature à Alfort. Un scrupule de délicatesse m'a seul empêché de devancer, sur ce point, les communications de M. Bouley.

Sans doute, il ressortira de ma description que le grease pustuleux n'est pas la variole; mais, à tout prendre, la description d'une maladie n'est qu'une conception abstraite qui prend l'empreinte des convictions de l'observateur. L'histoire des malades pourrait être plus concluante. Et encore, je ne crois pas que, dans l'état présent des esprits, la question d'identité du grease pustuleux et de la variole soit de nature à être résolue par des observations, quelque bien prises qu'on les suppose.

Ne discute-t-on pas depuis longtemps, malgré les plus soigneuses descriptions de cas particuliers, sur l'identité de la goutte et du rhumatisme, et sur celle du typhus et de la fièvre typhoïde? Pour prendre un exemple dans les maladies virulentes à manifestations cutanées, sommes-nous tous du même avis sur la question de savoir si la varicelle et la varioloïde sont le produit de la même espèce virulente?

Tout le monde admet que la variole et la vaccine se ressemblent beaucoup.

Mais on conteste qu'elles soient identiques dans leur essence. La variole do l'homme et la claveléc du mouton ne se ressemblent-elles pas sans qu'il y ait entre elles filiation?

Où faut-il donc chercher des lumières? C'est encore à l'analogie qu'il faut les emprun ter.

Elle nous apprend que les espèces virulentes sont immuables. On ne saurait citer un seul exemple do virus qui se soit transfiguré. Bien au contraire, il y a de nombreux cas de virus qui, ayant transmigré d'une espèce animale à une autre, ont conservé leur ??ioi,et se sont montrés pourvus de tous leurs attributs, du moins dès qu'ils ont été replacés sur leur propre terrain.

Inocule-t-on la syphilis à un animal, elle y conserve encore son propre cachet; la reprend-t-on pour la rendre à l'homme, elle y est, à plus forte raison, toujours la môme.

Un homme est-il suspect d'être atteint de morve, on tentera l'inoculation de son pus à un cheval, et si l'inoculation est affirmative, la morve produite sur ce cheval no différera en rien de celle qui viendrait d'un autre cheval. C'est là une voie de diagnostic dans laquelle on s'engage souvent, aidé des lumières de M. Bouley.

Pourquoi donc la variole inoculée au cheval où à la vache deviendrait-elle vaccine et resterait-elle indéfiniment vaccine, môme après de nombreuses générations sur l'homme ? Des exemples authentiques démontrent au contraire qu'on a ainsi semé le germe d'épidémies varioliques. v

Je ne crois pas que le grease pustuleux se communique par l'atmosphère. Le vaccin, qui lui est identique, ne se communique jamais ainsi. Il serait bien étrange que la variole, se communiquant de l'homme aux animaux par l'atmosphère, ne revînt jamais à l'homme par la même voie. Il serait bien plus extraordinaire encore que cette maladie qui est humaine, après avoir été artificiellement transmise des animaux à l'homme, ne redevînt jamais, sur ce terrain qui lui est propre, susceptible de se propager par la voie de l'atmosphère.

La matière sécrétée par la vésico-pustule greasienne est citrine, et reste longtemps séreuse; elle se concrète en stalactites claires, friables, luisantes et d'une couleur mélicérique. Ces croûtes sont peu adhérentes, à moins qu'elles ne soient retenues par des poils. La matière variolique devient bien vite purulente ; elle forme des croûtes mates, sombres, noirâtres, ombiliquées, poisseuses, et jusqu'à un certain point malléables. L'adhérence de ces croûtes est assez considérable; elles ne tombent que tard.

La première fois que j'ai examiné l'élève Amiot qui avait été directement atteint du grease pustuleux, à Alfort, je n'ai reconnu aucune des maladies de la peau dont le diagnostic m'est familier. Mon ravissement et mon illusion étaient tels que je me serais volontiers écrié eûpvixa, et que je me suis cru un moment transporté à l'époque et dans la patrie de Jenner. Je croyais contempler un des faits rapportés par l'inventeur de la vaccine et par Loy. C'est parce que j'étais bien sûr d'avoir sous les yeux une maladie insolite que j'ai vivement désiré qu'elle pût être observée par les savants médecins de l'hôpital Saint- Louis, mes maîtres, et que j'ai voulu voir Amiot une seconde fois. Un deuxième examen des plus attentifs et des plus réfléchis n'a rien changé à mes premières impressions. L'idée d'un pemphygus aigu se serait bien plutôt offerte à mon esprit que celle d'une variole ; mais je n'avais affaire ni à un pemphygus ni à une variole. Non! je n'ai jamais pu reconnaître les traits d'une variole, même discrète, dans cette pustule du doigt, accompagnée de lymphitcet d'adénite, et dont M. Bouley nous dira plus tard les caractères ; non plus que dans une

grosse vésicule, surmontant un sourcil, pour ne pas dire une bulle, arrondie, gonflée par une sérosité citrino abondante, laquelle sérosité se figeait en sortant et a formé plus lard une croûte que je considère comme caractéristique du grease pustuleux et que je distinguerais entro mille, si elle s'offrait de nouveau à mon observation. Quand la variole se montre discrète et bénigne, on chercherait en vain de grosses vésicules, des bulles isolées, jaunâtres et persistant pendant plusieurs jours. Mais on observe çà et là de petites vésicopustules, claires, grisâtres, éphémères.

On voit quelquefois se développer simultanément la vaccine et la variole sur le même sujet. Chacune de ces deux maladies porte alors son propre signalement. Du temps de Jenner surtout cela se rencontrait souvent, et je ne sache pas que ses adversaires aient jamais conçu la pensée de lui objecter que la vaccine n'était qu'un être de raison.

Je me hâte de rentrer dans mon rôle de narrateur. Je laisse en face l'un de l'autre MM. Depaul et Bouley, deux athlètes qui se valent; l'un instruit, grave, honnête, exact, réfléchi, patient, énergique; l'autre, vif, disert, prime-sautier, ardent et très-justementglorieux. La galerie s'intéresse vivement à leurs débats et s'anime. La palme du vainqueur sera la vérité conquise.

Une demande me vient de plusieurs côtés et même de quelques bancs de l'Académie. On réclame de moi des renseignements historiques sur le grease et sur l'origine du vaccin. Ce n'est ni le lieu ni le moment de dresser une bibliographie complète du sujet, qu'on trouvera d'ailleurs dans le savant ouvrage de Steinbrenner. Je me bornerai à combler des lacunes en transcrivant quelquesune de mes notes au courant de la plume.

Saint-Colomban parle d'un nuage, lequel répandra une pluie mortelle qui occasionnera de cruelles ulcérations purulentes sur le corps de l'homme et sur le pis des femelles d'animaux. (Henri Georges. — histoire de la petite vérole, p. 8.)

Étienne Roderic, de Castro (de meteoris microscomi, libri quinque, Venise, 1621 et 1624-, in-folio), raconte, dans le chapitre 6 du livre IV, l'histoire d'un cheval qui était couvert d'une éruption varioliforme.

Jo. Lindestolpe (liber de venenis, Lipsiœ, 1739) décrit une maladie éruptive semblable qui a infecté les rennes en Laponie.

Bourgelat s'exprime ainsi dans un Mémoire publié en 1770, page 8 : « Elle (l'inoculation) nous a parfaitement réussi sur les chevaux de rivière, communément exposés à un farcin dû à la nourriture échauffante qu'on leur donne et à un passage continuel et successif de l'eau sur la terre et de la terre dans l'eau, au moment d'une sueur provoquée par un travail pénible et forcé. Nous ne l'aurions pas même mise en usage à leur égard, si nous n'avions vu que, ce farcin guéri, le retour du mal n'était plus à craindre pour eux. »

Je recommande expressément la lecture de la petite brochure de Loy ; on ne doit pas se contenter du résumé qu'en donnent Husson et Steinbrenner. Cette brochure a pour titre : account of some experiments on the origin of the cow-pox, in-8°, 1802; 29 pages (l).De Carro en a donné une traduction française, qu'il a accompagnée de réflexions et fait suivre d'une partie de la correspondance de Jenner. Il émet en note une opinion qui ne diffère pas beaucoup de celle de M. Depaul : « On sait, dit-il, que le grease constitutionnel, le seul qui possède la faculté antivariolique, est accompagné d'une éruption sur la plus grande partie du corps; or, qu*y aurait-il d'extraordinaire à croire que la même maladie qui produit une éruption sur le cheval ait aussi produit la petite vérole?

(1) Voir ci-après le Mémoire de Loy.

Enfin, voici lo résumé d'un article curieux de la Gazette médicale de Berlin (novembre, 1834) : in

En 1830, il entra chaque jour, pendant plusieurs semaines, à l'École vétérinaire de Berlin, plusieurs chevaux atteints du grease. Le professeur Herfcwig et onze élèves furent infectés.

Après quelques jours d'un léger état fébrile compliqué de la tuméfaction d'un ou de plusieurs doigts, quelquefois môme de la main et du système lymphatique du membre supérieur, il se manifestait sur les doigts enflés, ordinairement dans le voisinage de l'ongle, une petite papule rouge qui augmentait de volume et se convertissait vers le dixième jour en une pustule bleuâtre du volume d'un pois, d'une structure aréolaire et remplie d'une sérosité limpide. Les pustules se couvraient ensuite d'une croûte brunâtre, laquelle tombait au bout de quelques semaines et laissait une cicatrice. Leur apparition fut accompagnée chez les élèves Knaths etMelzbach (ils avaient été vaccinés), et sur l'élève Rappsilbcr(il avait eu la petite vérole), d'.un état fébrile très-prononcé et d'une éruption, sur le dos de la main et sur l'avant-bras, de pustules ressemblant à celles de la vaccine. Les huit autres élèves et le professeur Hertwig (ils avaient été vaccinés) éprouvèrent des symptômes moins intenses.

Séance du 24 novembre 1863.

Trois méthodes ont été préconisées dans le but de régénérer le vaccin. Je n'entends pas parler de l'inoculation à l'espèce humaine de la matière variolique plus ou moins mitigée; car c'est là un anachronisme qui nous reporterait à une époque antérieure à Jenner.

Ces trois méthodes consistent dans l'inoculation à la vache:

A. La première, du grease;

B. La deuxième, du vaccin humain ;

Page 1