‹ La syphilisation [electronic resource]Chapitre 140 sur 205 · CD CD · texte numérisé non relu

CD CD

lathi

m oo 2 c>

CD

d „ , 01 CD 3 CD

eval

•Sis!

pq

co

CD

co

co

co

la

ri

CD

si

co

co

vert

co

Dé

CD *cd 35 c as

7i Mra

co Z

ss 2

o co

co co a w n

en

V5 co

O « co'

Q co pi

va o

ri o p

ri p a

co

vu

narine gauche, sur une étendue de 1 centimètre carré. Sur la plaie saignante est déposée de la salive soupçonnée virulente.

Le 23 octobre, une inoculation est pratiquée à. la lèvre supérieure de ce cheval, sur une tache blanche presque dépourvue de poils. Le liquide virulent, pris à l'aide d'une lancette à une pustule de la face du cheval de Billancourt (lieu de l'écurie du cheval anglais), a été apporté à Sèvres et lentement délayé dans la piqûre pendant l'inoculation.

Le même jour, des croûtes jaune doré, provenant d'une pustule de la couronne du membre postérieur gauche du cheval anglais, sont dissoutes dans une petite quantité d'eau tiède, et le liquide, de consistance presque sirupeuse, est inoculé à divers animaux. (Les résultats seront donnés ailleurs ainsi que ceux d'autres inoculations que nous passerons aujourd'hui sous silence.)

Précisons maintenant davantage et détaillons un peu plus les résultats obtenus par certaines de nos inoculations mentionnées au tableau.

Vendredi, 2 octobre. — Il n'y a encore rien d'apparent aux endroits inoculés le 20 du cheval de M. Mathieu.

Dimanche, 25 octobre. — Un travail simultané commence à paraître aux inoculations du 20 et à celle du 23.

Lundi, 26 octobre. — Ce travail est plus avancé. La pustule correspondant à l'inoculation du 23 est ainsi décrite dans nos notes : Diamètre, 1 centimètre; hauteur, 1 millimètre; aspect blanc-bleuâtre-azuré de l'épiderme. Pustule de vaccine accentuée. Point central de la piqûre évident. Nulle auréole visible. L'animal témoigne par son indocilité que la pustule est douloureuse quand on y touche. Nous déchirons l'épiderme dans le but de recueillir du virus. Il s'écoule du sang en même temps qu'une sérosité jaunâtre, limpide, abondante. Les glandes maxillaires et les ganglions lymphatiques circonvoisins sont pris.

Nous invoquerons plus tard cette circonstance qu'un travail aussi avancé avait lieu le 25 et le 26, au siège unique de l'inoculation du 23, qu'aux endroits contaminés le 20, c'est-à-dire trois jours auparavant.

Mercredi, 29 octobre.— M. H. -S. Bouley, cousin de M. Henri Bouley, est présent et observe avec nous. Il affirme que la maladie que nous avons sous les yeux a été décrite dans la bouche sous le nom d'herpès phlycténoïdes et à la peau sous celui de farcin léger.

Les choses précédemment notées sont encore plus manifestes que le 26 : mais la multiplicité des inoculations ne permet pas d'assigner ce qui revient à chacune dans l'état général de l'organisme, lequel état n'offre d'ailleurs rien de très-saillant et qui soit de nature à empêcher le travail de l'animal.

Samedi, 7 novembre. — L'inoculation faite le 28 à la lèvre gauche de la vulve d'une vache normande n1a pas réussi.

L'inoculation du 29 faite à l'oreille droite du taureau sans cornes a produit une belle pustule.

Nous appellerons plus tard l'attention sur cette circonstance, que l'inoculation de la matière empruntée à une pustule de 5 jours a été sans résultat, tandis que l'inoculation de la matière empruntée à cette même pustule le lendemain a donné un résultat positif.

Lundi, 16 novembre. — Voici ce que nous observons avec M. Leblanc et M. A. Geoffroy Saint-Hilaire sur la vache zébu inoculée à la vulve le 7 novembre. La pustule est large, plate, arrondie et donne à la pression peu de liquide. Son milieu est occupé, non pas précisément par une croûte, mais par un épidémie desséché et noirâtre. Cette circonstance fait d'abord conjecLurer à un homme habile que la pustule est en voie de dessiccation. Mais l'examen de sa partie

périphérique qui forme comme une couronne soulevée et ressemblant assez bien à une plaque muqueuse syphilitique de la peau, l'absence de pus, la sécrétion d'une sérosité jaunâtre, quoique peu abondante, et la date de l'inoculation qui a produit la pustule nous indiquent au contraire que celle-ci doit fournir un excellent fluide. — C'est ce que l'expérience a confirmé. — Quand on touche à cette pustule, l'animal s'agite et fait voir qu'il souffre. La pseudocroûte étant arrachée, il apparaît une ulcération superficielle, mais si caractéristique, qu'il suffit de l'avoir vue pour être à même d'en reconnaître toujours une semblable. C'est môme, disons-nous dans nos notes, un phénomène d'autant plus remarquable que nous no pouvons pas nous permettre de traiter ainsi sans ménagements les pustules des jeunes enfants vaccinés.

L'épiderme de la pustule est fort adhérent; cette pustule est elle-même trèsvisible à cause de la place qu'elle occupe, et a laissé plus tard une belle cicatrice blanche, déprimée, contrastant avec la couleur jaunâtre de la vulve, et qui sera longtemps apparente. Nous reviendrons sur la visibilité de cette pustule et sur l'adhérence de sa pseudo-croûte.

Mercredi, 25 novembre. — Nous constatons la réussite de l'inoculation pratiquée le 15 à la jument de Java. Notre registre contient de longs détails que nous ne pouvons relater ici. Nous rappellerons seulement que la pustule vaccinifère avait 7 jours à dater du moment de l'inoculation.

Il y a eu insuccès (circonstance à noter) sur deux vaches inoculées le surlendemain avec la matière instantanément recueillie de la môme pustule vaccinifère.

Lundi, 30 novembre. — Nous faisons la visite de nos animaux de concert avec M. Leblanc. Nous examinons notamment, avec un soin tout particulier, les deux pustules limitrophes de la jument de Java. Nous arrachons la croûte de l'une d'elles. Il coule un peu de sang. Nous trouvons sous cette croûte un fond pultacé, comme pseudo-membraneux et dont la trame a pour base un pus de cicatrisation, blanchâtre, concret, et qui, sans son aspect laiteux, communiquerait à l'ulcération une fausse ressemblance avec les ulcères nosocomiaux. Nos notes indiquent ainsi les caractères de la croûte de chaque pustule : Elle est noire, luisante, ombiliquée, et vraiment caractéristique du grease pustuleux.

Mardi, 1er décembre. — Tout le monde remarque à l'Académie que le cheval de Java qui n'a pas été inoculé est également atteint du grease. Mais nous ferons observer : 1° Que ce cheval est placé dans l'écurie à côté de sa femelle, à laquelle il prodigue fort souvent de vives caresses buccales. Il y a donc entre eux non-seulement litière et alimentation communes, mais encore un contact incessant des plus directs. 2° Que la bouche de ce cheval a été la porte d'entrée et jusqu'ici le siège exclusif de l'action du virus.

Enfin nous saisissons l'occasion de noter que le cheval anglais qui a été la source primitive de notre virus avait été placé dans la môme écurie que plusieurs autres chevaux dont aucun n'a été contaminé, bien que nous n'ayons non plus constaté chez aucun d'entre eux des traces cicatricielles d'un grease pustuleux dont il aurait pu être antérieurement atteint.

Nos expériences n'étant pas terminées, nous ajournons nos conclusions.

M. Depaul a encore occupé la tribune le mardi Ier décembre, et a terminé son argumentation.

M. Depaul interprète dans le sens do ses idées l'exhibition faite par M. Rufz. Nos' lecteurs l'auraient deviné d'après tous les renseignements qu'ils possèdent.

Mais ils apprécieront plus tard la vraie signification de nos Expériences, qui est conforme, croyons-nous, aux dogmes de Jenner et de Loy.

M. Depaul reproduit à l'appui de son opinion différents arguments que nos lecteurs connaissent do reste avec leur contradiction.

M. Depaul a incidemment protesté contre la manière do voir de ceux qui admettent l'existenco de plusieurs virus syphilitiques. Sous ce rapport, je marche avec lui sous le môme drapeau, que je n'ai jamais renié et qui a toujours été celui des syphilisatcurs.

M. Depaul a enfin donné lecture de ses conclusions. Ce document est trop important pour ne pas être reproduit textuellement en entier. Je joindrai de courtes réflexions' à chacune de ces conclusions. Pour éviter toute équivoque, je formerai de chacune de mes réflexions un alinéa distinct.

Voici le texte de M. Depaul suivi pas à pas de mes réflexions :

« Conclusions. — De tout ce qui précède et des diverses communications que depuis plusieurs années j'ai eu occasion de faire à l'Académie sur le môme sujet, je crois être en droit de tirer les conclusions suivantes :

« 1° Il n'existe pas do virus vaccin. »

Le virus vaccin existe et n'est pas autre chose que le virus du grease pustuleux ou le greasin.

« î° Le prétendu virus vaccin, qu'on considère comme l'antagoniste, le neutralisant du virus varioleux, n'est autre que le virus varioleux lui-môme. »

Le virus vaccin ou le greasin n'est pas identique au virus varioleux. Sa généalogie n'est pas la même.

« 3° Les espèces bovine et chevaline sont sujettes à une maladie éruptive, qui est identique, quant à la nature, à la variole de l'espèce humaine. »

L'espèce chevaline, plutôt que l'espèce bovine, est le vrai terrain du grease pustuleux. L'homme est le vrai terrain de la variole.

« 4° Il est à peu près démontré qu'il en est de même pour plusieurs autres espèces animales (porcs, moutons, chèvres, chiens, singes, etc.). Je suis moins affirmatif en ce qui concerne ces derniers animaux, parce que je n'ai pas encore une expérience personnelle suffisante. »

Je m'abstiens, pour les mêmes motifs que l'auteur, de rien affirmer, ni de rien nier.

a 5° Les phénomènes locaux et généraux que présentent les animaux sont les mêmes que ceux observés chez l'homme. Il n'y a de différences, quant aux pustules, que celles qui dépendent de la structure de la peau et de la présence de poils nombreux. »

Les phénomènes généraux de la variole sont alarmants. Ceux du grease pustuleux ne le sont ni chez l'homme, ni chez les animaux. Les phénomènes locaux du grease pustuleux paraissent différer chez l'homme de ceux de la variole.

« 6° Comme dans l'espèce humaine, la variole apparaît sous forme sporadique ou épidômique dans les espèces bovine et chevaline. »

Cette proposition est admissible, si le mot sporadiquo n'est pas ici exclusif de l'existence préalable de tout principe conLagicux : car, de même qu'il faut

du variolin pour produire la variole, il faut du virus greasien pour produire le grease pustuleux.

« 7° Du cheval on l'inocule facilement à la vache et réciproquement. »

Le grease pustuleux ne passe pas facilement du cheval à la vache; il passe plus facilement de la vache au cheval.

« 8° Do la vache on l'inocule sans peine aux individus de l'espèce humaine, pourvu qu'ils n'aient eu ni la variole spontanée, ni la variole inoculée. »

Cela est vrai, parce qu'il n'y a que le virus greasien très-fort qui puisse prendre sur la vache et que celle-ci le rend, sinon toujours, du moins fréquemment, assez fort pour qu'il puisse s'inoculer à l'homme.

« 9° Du cheval, on l'inoculerait sans doute aussi à l'homme ; mais la prudence n'a pas permis jusqu'ici de tenter ces expériences, le cheval étant sujet à plusieurs autres maladies graves qui pourraient s'inoculer en môme temps. »

Le hasard a produit cette inoculation. Je me suis plusieurs fois inoculé le grease pustuleux emprunté directement au cheval. L'effet produit a été peu considérable à cause de mes vaccinations antérieures. Un médecin de Neuilly a déjà inoculé le grease pustuleux d'un de nos chevaux à un enfant. Cela sera un jour la pratique commune. La sauvegarde et les bienfaits de cette pratique devront être subordonnés à un diagnostic bien fait de la morve chez le cheval et à un examen scientifique, toujours très-soigneux, des chevaux vaccinifères.

« 10° La variole de l'homme s'inocule à la vache, au cheval et à plusieurs autres espèces. >>

Des expériences à cet égard viennent d'être instituées par plusieurs personnes. N'en préjugeons pas les résultats.

« 1 1° Quand une épidémie de variole sévit sur l'espèce humaine, elle peut s'étendre par contagion aux animaux (vaches, bœufs, chevaux, moutons, etc.). »

Je fais des réserves. Cela pourtant doit paraître exact à ceux qui admettent l'identité du variolin et du virus greasien.

« 12° Une épidémie de variole peut débuter par les animaux et s'étendre également à l'homme. »

Mêmes incertitudes de ma part, mais il n'y aura jamais d'épidémie de grease pustuleux chez l'homme, parce que le grease pustuleux ne peut pas se transmettre par l'atmosphère.

« 13° La variole inoculée produit une réaction générale beaucoup moins grande que la variole développée par simple contagion. Cela est vrai pour l'espèce humaine et surtout pour les autres espèces animales. »

Cela est vrai de toutes les maladies virulentes à principe volatil ou infectieux, c'est-à-dire communicables par l'atmosphère, parce que dans l'inoculation on choisit des virus exempts de toute impureté et que le principal théâtre de la maladie est fixé à l'extérieur du corps.

« 14° Les pustules qui résultent de la variole inoculée sont souvent limitées aux points mêmes de l'inoculation, »

Quelquefois plutôt que souvent.

APPRÉCIATION DES SÉANCES DE L'ACADÉMIE DE MEDECINE. 549 « 13° Quand une éruption secondaire se produit, elle est presque toujours insignifiante et se compose d'un très-petit nombre de pustules faciles à compter.»

La maladie est en effet, toutes choses égales d'ailleurs, plus bénigne et l'éruption plus discrète.

a 16° D'une manière générale on peut dire que la variole des animaux est plus discrète et moins grave que celle de l'espèce humaine. »

Sans doute, surtout quand il s'agit du grease pustuleux et non pas de la variole elle-même.

« 17° On a beaucoup exagéré les dangers de l'inoculation de la variole dans l'espèce humaine. Il suffit d'étudier sans idée préconçue ce qui a été écrit sur ce sujet pour s'en convaincre. »

Cela est vrai pour l'inoculé, mais non pas pour ses voisins, parmi lesquels on peut répandre la contagion variolique.

« 18° Il est probable que les animaux sont, comme l'homme, sujets à des éruptions aphtheuses. »

Sans nul doute.

« 19° Mais la maladie aphtheuse, telle qu'elle est décrite par plusieurs de nos vétérinaires modernes, n'est autre chose que la variole. »

Proposition contestable et énergiquement contestée dans sa généralité.

« 20° C'est un chapitre nouveau qui doit désormais trouver sa place dans les Dictionnaires et dans les Traités de médecine vétérinaire, sous le nom de variole. »

L'article variole existe dans le Dictionnaire d'Hurtrel d'Arboval. Mais beaucoup de choses, grâce particulièrement à M. Depaul, devraient être changées dans cet article.

Mardi dernier, 8 décembre, M. Bouley a occupé la tribune pendant toute la séance. Il a rappelé le point de départ de ses Expériences. Il paraissait démontré que la vaccine vient du cheval. Mais quelle était la maladie du cheval qui produit la vaccine? Y en avait-il une seule ou plusieurs? Pour résoudre cette question, M. Bouley a formé le projet d'inoculer à la vache toutes les maladies possibles du cheval. La première maladie de ce genre qui s'offre à son observation est une maladie aphtheuse. Il l'inocule à la vache et, — peut-on avoir la main plus heureuse? — il produit d'emblée le cow-pox. Ce cow-pox est inoculé à un enfant par M. Marchant, médecin de Charenton, qui obtient des pustules de vaccine et confirme ainsi la belle découverte de M. Bouley.

M. Bouley soutient que M. Depaul a élevé un édifice qui manque de base expérimentale. Les portes de l'Ecole d'Alfort, dit-il, ont été largement ouvertes à M. Depaul pour qu'il pût tout observer; il aurait suffi que M. Depaul eût indiqué un programme d'expériences utiles à ses vues, pour que M. Bouley se fût empressé d'instituer ces expériences.

M. Bouley entre ensuite dans le fond du débat. Il raconte ses Expériences, ses tâtonnements, ses succès et ses erreurs. Il rapporte l'histoire de l'élève d'Alfort, Amiot, qui a été atteint du grease pustuleux en soignant un cheval, et il me fait l'honneur d'invoquer mon témoignage pour établir que la maladie dont cet élève fut atteint ne ressemble pas à la variole.

Je pense effectivement que la maladie d'Amiot ne présentait rien qui pût suggérer à l'esprit Tidée d'une variolo. En voyant cet élève, au contraire, je me suis rappelé à l'instant un fait entièrement semblable publié par Loy et dans lequel rien ne manque, pas même une vésico-pustule pemphygoïdo du sourcil dont Loy rapporte l'origine, comme M. Bouley, à une égratignuro que le malade se serait faite avec l'ongle.

J'irai plus loin. En consultant mes notes et mes souvenirs, je puis affirmer que j'ai observé jusqu'à trois fois le grease pustuleux à l'hôpital Saint-Louis, et il ressemble si peu à la variole, que les hommes les plus habiles et les plus compétents n'ont pas plus que moi reconnu la nature de cette maladie éphémère et peu grave. En observant un de ces cas notamment, je me suis rappelé les faits de Jonner ot de Loy; l'idée de vaccine et celle d'inoculation me sont venues. J'ai même fait part de mes impressions au chef de service; mais à cause de la marche rapide et de la bénignité de la maladie, et en l'absence de renseignements précis fournis par le malade, je suis demeuré dans le doute. Je ne crois donc pas êlre faux prophète en annonçant que des faits semblables se reproduiront dans les hôpitaux et que désormais on n'en manquera pas le diagnostic, parce qu'on est averti.

M. Bouley donne le récit de quelques tentatives infructueuses qu'il a faites pour inoculer la variole à des vaches. Il n'est pas le premier qui ait tenté ces inutiles essais. Mais il fait observer avec raison que ces expériences doivent être reprises, parce que les vaches qu'il a inoculées pouvaient bien avoir déjà eu le cow-pox.

J'ajouterai à ce qu'a dit M. Bouley, en me basant sur les idées générales que je professe relativement au virus, qu'il faut grandement tenir compte dans ces expériences de la qualité des virus, et que, pour moi, il y en a de forts et de faibles à tous les degrés. Il s'en suit naturellement qu'on doit choisir les plus forts pour avoir plus de chance de réussir. J'ai déjà plusieurs fois insisté là-dessus et je préviens que je réclamerai ma part du succès, si l'on obtient quelque chose en marchant dans la voie que j'indique.

Enfin, M. Bouley arrive aussi à sa conclusion. La voici :

Il existe une maladie du cheval, aujourd'hui, et grâce à lui, bien connue, qui est l'origine de la vaccine. Qu'importent, à tout prendre, le nom et la nature de cette maladie, pourvu qu'on soit mis à même de l'utiliser?

Cette incertitude de M. Bouley, relativement au nom de la maladie, a pu faire naître, quelque obscurité dans l'esprit de ses auditeurs. Que M. Depaul, pour qui cette maladie est identique à la variole humaine, l'appelle variole de cheval, rien de mieux. Mais, si M. Bouley pense que la variole de l'homme et le grease pustuleux sont différents, il doit les désigner l'une et l'autre par des noms également différents.

Que de commodités, au contraire, dans l'emploi jennerien du mot grease, qui est le meilleur, précisément parce qu'il no préjuge rien et qu'il a reçu la sanction du temps ! Comme il simplifie le langage! Comme il se prête sans peine à la formation d'une foule de dérivés, tels que : grease pustuleux, virus greasienl Je défie au contraire qu'on dégage un dérivé bien formé du mot anglais horse-pox, malencontreusement adopté par M. Bouley.

En tout cas, sans renier la collaboration importante de M. Lafosse, de M. Depaul et do plusieurs autres, sans jeter un voile sur la tradition trop oubliée de Jenneret de Loy, nous devons reconnaître que M. Bouley a conquis son plus beau titre de gloire on marquant du doigt une maladie utile qu'on croyait rare ou perdue, et quo désormais on retrouvera souvent. Sa mission, sans

douto, avait été préparéo et commencée par d'autres, et le hasard l'a bien servi ; sans doute aussi il a chancelé dans sa voie ; mais quel est le messie qui n'a pas ou son prophète, sa bonne étoile et ses défaillances? Il ne manque plus à M. Boulcy que la persécution pour consacrer son œuvre, et c'est ce que je lui souhaite

Toutefois, il est infiniment regrettable que M. Bouley n'ait pas donné la description générale, la nosographie du grease pustuleux; car, pour reconnaître une maladie, il faut la connaître bien, et pour la connaître bien, il faut qu'elle ait été bien décrite. C'est là une lacune que nous avons déjà commencé à combler. Nous achèverons bientôt de le faire, dans les limites de nos forces et de notre aptitude.

L'Académie tiendra mardi prochain sa séance annuelle et procédera de mardi prochain en huit à ses élections et au renouvellement de son Bureau. Voilà l'occasion d'une trêve, éminemment propre à calmer les passions, et que chacun emploiera, à fourbir ses armes. Peut-être aussi que, pendant ce temps de relâche, quelques expériences aboutiront.

Le premier orateur que nous aurons le plaisir d'entendre est M. J. Guérin. Il planera dans des régions d'où l'on voit moins bien, mais plus loin. Les données des sens feront souvent place, dans son discours, aux vues de l'esprit, qui ne sont pas à dédaigner.

Dans la poursuite de la vérité, il ne faut rejeter aucun appoint.

Séance du 29 décembre 1863.

La discussion a été reprise sur l'origine du vaccin et la parole a été donnée à M. Piorry. M. Piorry a lu un discours. Pourquoi lire, sachant improviser? Pourquoi sacrifier la parole vivante à la lettre morte? Pourquoi vider les bancs, quand on peut captiver la foule? Il faut être bien sûr de soi-même pour aborder la tribune un cahier à la main ! C'est le secret de M. Piorry.

Avant de parler du discours de M. Piorry, je dirai un mot sur M. Piorry.

J'aime et j'admire M. Piorry autant que M. Piorry lui-même. Je suis fermement convaincu que ceux qui le raillent veulent sauver leur nom de l'oubli, en l'accolant au sien, qui sera immortel.

Que de sujets divers n'a-t-il pas traités dans sa vie! Que de cordes n'a-t-il pas fait vibrer, depuis celle de sa lyre théologale jusqu'à la corde plus rude qui nous redit sans cesse les notes de Vonomapathologie ! Quel est l'azur qu'il n'a pas sillonné de ses ailes, ou le recoin organique qu'il n'a pas fouillé de son soc? L'âme, le corps, les aspirations les plus sublimes de «otre être, les détails les plus infimes de notre machine, M. Piorry atout manié, remué, scruté, sondé, analysé! Il a tant parlé et tant écrit, tant comparé d'idées et tant combiné de mots, que nul ne serait de force à lire tout ce qu'il a écrit, et à épeler même tous les mots qu'il a imaginés.

C'est que, partout et toujours, M. Piorry disperse des idées originales et sème une multitude de mots nouveaux qui semblent sortir d'une corne d'abondance. Oui, M. Piorry est toujours fécond, toujours infatigable, toujours sur la brèche. Au besoin, il déverserait le trop plein de son âme bouillante sur les banquettes vides de l'Académie. Il créera, s'il le faut, cont nouveaux mots à l'heure, sans que nous ayons le temps de les apprendre. On dirait qu'il convertit en mots tout ce qu'il touche : c'est un continuel miracle de Cana onomapathologique.

Pour tout dire en un mot, M. Piorry porte une magnifique couronne de gloire dont la percussion est le plus élincelant fleuron. C'est du moins celui qui a fait lo plus de bruit.

Ouvrez maintenant le sixième volume du traité de pathologie iatrique de M. Piorry, à l'article varioso-dermite (p. 457), vous y trouverez la plupart des idées que M. Piorry a émises, mardi dernier, accompagnées de beaucoup d'autres non moins ingénieuses. Notez seulement que, dans le langage de M. Piorry, le mot; de vaccine est remplacé par le mot plus commode de boysiose. Je l'emploierai quelquefois, pour l'agrément de mes lecteurs. Il est fâcheux que M. Piorry, contrairement à ses principes, n'ait pas encore formé des dérivés de ce mot pour remplacer les expressions évidemment devenues impropres de vaccine, vaccination, etc.

M. Piorry est partisan de l'unité vaccino-variolique ; le vaccin, je veux dire le boysiose, est pour lui la même chose que le virus variolique, lequel aurait reçu une transformation inamissible (l) de son passage par l'organisme de la vache. C'est bien surprenant! Quoi! ce boysiose, après avoir été virus variolique, ne serait plus susceptible de le redevenir jamais, môme après avoir passé et repassé cent fois à travers l'organisme humain, qui est son point de départ !

Il faut bien que l'idée d'unité soit conforme aux tendances de l'esprit humain pour avoir séduitmêmeM. Piorry qui, dans un transport dezèlepour la localisation organique, a failli un jour faire une maladie différente de chaque manifestation de la variole ! Je ne suis pas même bien sûr que ce ne soit pas encore là son opinion, témoin ses conclusions de mardi dernier, queje trouve, à vrai dire, obscures, sinon contradictoires. En tout cas, l'identité des deux virus n'était autrefois, pour M. Piorry, que l'objet d'une hypothèse dont il se bornait à indiquer les moyens de vérification, sans avoir jamais, que je sache, mis la main à l'œuvre pour la vérifier.

M. Piorry, dira-t-on peut-être, ne se borne pas à affirmer l'identité du variolin et du boysiose. Il en donne des preuves. Ainsi les boutons de la variole inoculée et ceux de la vaccine se ressemblent et suivent la même marche. En outre, la variole et la vaccine sont préservatrices, substitutives l'une de l'autre. — Sans doute ; mais tout cela ne justifie qu'une hypothèse et n'autorise pas une affirmation : « Pour apprécier la valeur de cette hypothèse (c'est M. Piorry qui écrit et souligne, voir le traité de pathologie iatrique (tome VI, p. 460), il faudrait inoculer la variole à la vache, et voir si, chez cet animal, la vaccine n'en serait pas le résultat. »

Où sont les documents qui confirment cette hypothèse? Il serait bien facile, au contraire, d'en trouver qui la détruisent! Pourquoi M. Piorry affirme-t-il aujourd'hui ce qu'il ne faisait que supposer il y a quinze ans? Apporte-t-il des faits nouveaux, des expériences nouvelles? Non. Alors pourquoi ne pense-t-il pas ou, pour mieux dire, pourquoi ne doute-t-il plus de même qu'autrefois? J'en appelle de l'opinion moderne de M. Piorry à ce qu'il professait du haut de sa chaire en 1848, dans la maturité de son âge et dans la plénitude de son talent. Aucune considération ne pesait alors sur son jugement pour le faire pencher dans un sens ou dans un autre.

M. Piorry a formulé dans son discours deux jugements de détail sur lesquels je veux dire mon avis.

1° Il a reconnu que le virus de la variole peut avoir plus ou moins d'éner-

(1) Un compositeur avait mis inadmissible, au lieu de inamissible; voir ci-après la dernière phrase de l'avant-dernier § de la page 555.

gie. Il en est de même de tous les virus, d'après un dogme des syphilisateurs. Cela est donc vrai du vaccin, comme du variolin. Mais M. Piorry paraît croire que le boysiose n'est que du variolin affaibli. C'est une erreur. Une vaccine très-forte ne présente que mieux accusés ses propres caractères, qui sont bien distincts de ceux de la variole. Bien plus, cette vaccine préserve mieux de la variole qu'une variole bénigne et autant qu'une variole très-forte, dont elle n'offre pas les dangers. Et puis, si le vaccin n'était que du variolin affaibli, on n'aurait pas de peine à en composer avec du variolin et un peu d'eau depuis qu'on sait qu'il suffit de tremper les virus pour les mitiger. Or, des tentatives de fabrication de vaccin faites par cette voie ont complètement échoué.

Personne n'ignore les Expériences plus anciennes de Robert (de Marseille) (1828), tant de fois répétées depuis, et notamment à Lyon, par M. Brachet, et qui consistaient à inoculer un mélange de lait de vache et de variolin. On sait aussi que Robert, à la suite de beaucoup d'autres et comme MM. Piorry et Depaul, soutenait que la vaccine n'était qu'une variole modifiée. Il n'est pas une page de l'histoire de la vaccine où cette opinion ne soit inscrite. — J. Baron ne dit-il pas lui-même, dans son important ouvrage, souvent cité ailleurs qu'en France, que la maladie du cheval d'où dérive la vaccine vient aussi à d'autres parties (que les jambes) du corps du cheval, et qu'elle n'est autre que la variole des chevaux, comme le cow-pox n'est que la variole des vaches?

1° M. Piorry donne à entendre que, si on inoculait le principe de la petite vérole à l'espèce humaine par plusieurs générations successives, et qu'on prît toujours le virus aux pustules d'inoculation, on récolterait un virus de plus en plus affaibli et qui pourrait ainsi graduellement se rapprocher du vaccin. Je pense, au contraire, que de cette manière le variolin se fortifierait successivement, et qu'il finirait par engendrer des petites véroles de plus en plus graves et de moins en moins ressemblantes au grease pustuleux développé sur l'homme.

Je m'explique. La matière de la vésico-pustule d'inoculation présente des degrés divers d'énergie depuis le moment où elle commence à être inoculable jusqu'à celui où elle cesse de l'être. Elle est le plus forte à un moment intermédiaire, mais non fixé avec précision, entre le commencement et la fin de son inoculabilité. Or, on fortifiera toujours de plus en plus la matière, si on la récolte pour l'inoculer de bras à bras au moment où elle a le plus d'énergie. On s'exposerait au contraire à l'affaiblir sans cesse, et à la priver même complètement de toute puissance, en la récoltant et en l'inoculant irrégulièrement.

Il faut dire et répéter que le variolin, comme le vaccin, a besoin d'être trèsfort pour préserver absolument de la petite vérole. C'est d'ailleurs l'expression d'une loi à laquelle sont soumis tous les virus, et que Fernel a plus ou moins formellement promulguée pourle virus syphilitique.

En définitive, M. Piorry n'a apporté aucun élément nouveau à la solution du problème. Il a produit une affirmation qu'il avait sagement réservée en 1848. Alors il n'avait pas de croyance. Aujourd'hui il est hérétique.

Je reproduis ses conclusions que je me dispense, pour ne pas me répéter, de discuter une à une. Mes lecteurs sont à même de les juger. Qu'ils tâchent seulement de les comprendre :

«1° L'observation, l'expérimentation et le raisonnement se réunissent pour prouver que le virus de la vaccine n'est autre que celui de la petite vérole ; mais son degré est plus faible dans le premier cas que dans le second.

« 2° La variole n'est pas une seule maladie, mais les symptômes désignés par ce nom se rattachent à des affections fort différentes entre elles.

« 3° Le virus qui donne lieu à ces diverses affections est essentiellement de

mémo nature, du môme caractère, et l'idée d'unité ne se rapporte pas aux collections de phénomènes de variole, mais au virus qui lui donne lieu.

« 4° Il en est ainsi de la plupart des unités morbides admises; c'est le virus qui los cause qui seul est unUairc, et les maladies qu'il détermine sont^diflerentes entre elles et partout dissemblables.

« 5° Le très-grand tort de la plupart des nosologistes est d'avoir confondu les virus qu'ils n'avaient pas nommés avec les collections de symptômes d\ie ces virus produisent.

« 6° Cette faute n'arrivera plus quand, en se servant de la nomenclature pathologique, on aura donné à chaque virus un nom spécial et propre à le distinguer des phénomènes auxquels il donno lieu. »

S'il ne surgit aucun fait inédit, ni aucun argument imprévu au milieu de la discussion, celle-ci va désormais se traîner péniblement au lieu de planer dans la région des lumières, Espérons toutefois qu'elle pourra se relever et nous montrer pout-être des perspectives inattendues sous le souffle vivifiant do nouveaux orateurs.

Les membres de l'Académie inscrits pour prendre la parole sont MM. J.Guérin, Bouvier, Magne, Leblanc, Reynal, Ricord et Bouillaud. Après eux, viendront les répliques. Si cette discussion n'enfante qu'une souris, ce ne sera pas faute d'avoir fait autant de bruit qu'une montagne.

Gomme contingent de la correspondance et de la discussion, je signalerai, en terminant cet article, une note de M. Chassagny (de Lyon), sur la question en litige.

Séance du 5 janvier 1864.

Dans mon dernier article, j'énonçais l'espoir que le souffle d'un nouvel orateur pourrait fournir de nouveaux aliments à la discussion. Je prophétisais M. J. Guérin. M. Guérin est partisan déclaré des droits de l'intelligence et delà suprématie des principes en médecine. Pourquoi craindrais-je de l'en féliciter? Est-ce parce qu'il marche à rencontre des idées courantes? Mais qu'importe, s'il marche bien et s'il avance! Socrate forçait un jour le passage pour entrer au théâtre pendant que tout le monde en sortait, quelqu'un lui demanda la raison de cette conduite. Le philosophe répondit qu'il avait soin, dans toutes ses démarches, de résister à la fouie. M. Guérin est comme Socrate et ne se trompe pas toujours. Son esprit trouve quelquefois des aperçus profonds. On voit bien que M, Guérin est mal à l'aise dans un milieu médical où domine le culte des détails et dont, par un bizarre contraste, M. Grisolle venait d'exaller les avantages au moment où M. Guérin est monté à la tribune.

M. Guérin commence par établir qu'il a fait ses réserves quand M. Bouley a annoncé la production du cow-pox par l'inoculation de la matière aphtheuse d'un cheval. Il a, dit-il, explicitement déclaré, au mois de juillet, dans la Gazette médicale, que M- Bouley ne devait pas avoir réellement produit ainsi le cow-pox, ou bien qu'il s'agissait d'autre chose que d'une maladie aphtheuse, c'est-à-dire qu'il s'agissait vraisemblablement d'une maladie plus générale, d'une petite vérole par exemple.

J'applaudis à cette revendication de M. Guérin et j'en réclame le bénéfice, car, dès le 27 juin, j'ai déclaré dans \eCourrier médical (I), aussi explicitement

(1) Voir ci-dessus : Séance du 23 juin 1863, p. 529.

quo lui ol sans posor comme lui do dilemme, que M. Bouley avait dû inoculer la môme maladie que Loy, c'est-à-dire lo groaso pustuleux et non pas la variole.

M. Guérin abordo ensuite l'examen de l'opinion de M. Dopaul dans l'expression de laquelle il croit devoir constater trois variantes, savoir :

1° Ce que M. Dopaul a exprimé devant l'Académie. Il aurait admis que la variolo insérée à l'organisme de la vache y produirait le cow-pox.

2° Ce qu'il a écrit ensuite dans la Gazette des hôpitaux. Le vaccin n'existerait pas, ou du moins il ne serait autre choso, ni plus ni moins, quo lo variolin. Cette doctrine mène, par une inflexible logique) à la restauration de l'inoculation variolique. M. Depaul a donc pu être conséquent avec lui-mêmo quand il a inoculé la variole à un enfant.

3° Enfin, dans le Bulletin de V Académie, M. Depaul serait à peu près revenu à sa première opinion, tout en repoussant la conformité qu'on avait signalée entre cette manière de voir et les conséquences rigoureusement déductibles des Expériences de Loy.

En définitive, il n'y a pas une bien grande distancé entre l'opinion de M. Depaul et celle de M. Guérin. Ils me paraissent au contraire s'être rencontrés tous deux dans une erreur commune, à laquelle ils ont abouti par des routes opposées. N'est-ce pas ce qui peut expliquer comment ils se sont heurtés sans se comprendre?

Tout en critiquant la croyance à trois branches de son adversaire, dont la branche mitoyenne finit par s'écarter seule des deux autres, M. Guérin se rattache à la première opinion, à l'opinion orale, académique, de M. Depaul. Le vaccin est le produit d'une variole qui a traversé un organisme animal (cheval, vache).

M. Guérin désapprouve surtout les procédés scientifiques de M.. Depaul. Il le blâme en outre de s'être arrogé une part trop grande dans la constatation d'une vérité à laquelle M. Guérin était arrivé, de son côté, en suivant les principes généraux delà science. M. Depaul n'aurait donc fait qu'oeuvre de labeur, tandis que M. Guérin avait fait œuvre de génie,

M. Depaul, dit M. Guérin, s'est d'abord cru l'inventeur de la vérité qu'il proclamait, ensuite il était convenu que son rôle s'était borné à affermir cette vérité; enfin il aurait répudié dans le Bulletin toute conformité entre sa manière de voir et celle de ses devanciers. L'opinion de M. Depaul ne m'a pas paru être très-claire dans la bouche de M. Guérin. Peut-être est-ce la faute du sujet, obscur de sa nature! Peut-être y ajouté-je encore quelque obscurité par mon récit! Mais l'important est de savoir que M. Depaul s'est définitivement fixé à une opinion peu différente de celle de M. Guérin et dont les partisans paraissent être nombreux. Dans cette manière de voir, la vaccine viendrait de la variole après avoir subi une modification inamissible (je ne désavoue pas un compositeur qui m'a fait dire inadmissible), en passant par un organisme animal.

Pour M. Guérin, la vaccine, quoique venant de la variole et lui ressemblant, en est pourtant parfaitement distincte. Qu'importe à M. Guérin une ressemblance objcctivo ! Rien ne ressemble plus aux pustules de la variole, et rien n'en diffère plus que les pustules stibiéos. Mais je suis étonné que la considération de l'unité de cause n'ait point arrêté l'esprit logique de M. .Guérin sur la pente où il s'est sans doute laissé glisser par un faux pas do dialectique. Et en effet, M. Guérin a signalé entre la vaccine et la variole deux différences dont la première, il est vrai, n'est pas aussi certaine qu'il le croit, mais dont la seconde a une importance fondamentale. Or, malgré ces deux différences qui, à ses yeux,

paraissent avoir la même valeur, l'adversaire de M. Depaul n'en considère pas moins les deux virus ou les deux maladies -qui leur correspondent comme unies entre elles par les liens de la plus étroite filiation. Voici ces deux différences signalées par M. Guérin et auxquelles je fais ici allusion :

1° Le principe de la variole une fois introduit dans l'organisme y détermine une effervescence, une fermentation en vertu de laquelle toute l'économie animale prend part, dans un moment donné, à un travail de reproduction de la matière variolique. Mais M. Guérin croit-il irrévocablement qu'un phénomène analogue n'ait pas lieu pour la vaccine, bien que les choses ne se passent pas d'une manière aussi apparente? M. Kergaradec a rapporté l'histoire de soixante enfants qui, vaccinés au milieu d'une épidémie de variole, en ont été garantis, après avoir tous éprouvé les mêmes symptômes généraux, sans que le moindre phénomène vésico-pustuleux se soit montré aux parties inoculées (1). L'immunité acquise dans les cas semblables tient sans doute à un travail de tout l'organisme, lequel travail doit être régénérateur du virus.

2° Le vaccin ne peut pas donner lieu à des épidémies comme le variolin.Tout le monde partage cet avis. Mais j'explique cette différence d'action des deiyc virus autrement que ne le fait M. Guérin. M. Guérin croit que cela résulte de l'absence dans la vaccine du travail général dont il vient d'être question. Cela peut tenir à ce qu'il faut au vaccin, pour agir, une porte d'entrée saignante ou tout au moins des orifices muqueux béants. Mais cela tiendrait surtout, selon moi, à ce que, — en supposant que le vaccin fût volatil, — il s'altérerait promptement dans l'atmosphère et arriverait, pour ainsi dire, inefficace au contact des divers organismes.

Celte dernière dissidence entre M. Guérin et moi est purement théorique. Nous pensons de même sur le phénomène et ses conséquences. Le public est de notre avis. Je n'en veux d'autre preuve que les marques d'approbation qui ont suivi une vigoureuse profession de foi de M. Guérin en faveur de la vaccine, dont il a opposé les bienfaits aux dangers que pourrait courir la société si quelqu'un était tenté de réhabiliter la pratique de l'inoculation de la variole.

Mais pourquoi faut-il qu'une opinion si nette et si juste soit, chez M. Guérin, le produit d'une inconséquence ? Comment, en effet, M. Guérin peut-il admettre que, si la vaccine vient de la variole, elle ne puisse jamais y retourner? M. Guérin frôle souvent la vérité des ailes de son génie, sans réussir toujours à la saisir dans ses serres.

Ainsi, M. Guérin entrevoit parfaitement que la vaccine peut jouer le rôle de première assise dans une doctrine générale des virus, mais il n'a pas à sa disposition un nombre suffisant de faits de détail parmi lesquels il puisse choisir tous les matériaux dont il aurait besoin pour l'édification d'une œuvre durable et complète.

Il prévoit très-bien qu'on se rendra maître un jour, par l'inoculation, de tous les virus, mais il n'a que peu de renseignements sur les moyens que la science tient en réserve pour réaliser sa prévision. Comme cet esprit d'élite serait illuminé après avoir pris connaissance des écrits des syphilisateurs !

Nul doute que tous les virus ne soient inoculables et qu'on ne puisse se prémunir un jour par l'inoculation contre l'action de chacun d'entre eux. Mais on; s'égarerait sur la trace d'une fausse analogie si Ton parlait de ce principe er-J roné, que la vaccine préserve de la variole parce qu'elle n'est qu'une variole modifiée ou affaiblie. C'est qu'à côté de la loi de Y extinguibilité des virus par.

(l; Transactions médicales, 8 septembre 1834, p. 13 et suiv.

eux-mêmes se place celle de leur destructibilité par d'autres virus qui sont leurs succédanés ou leurs antagonistes. Voilà une mine féconde dont la vaccine peut encore être considérée comme le premier filon.

Jamais, d'ailleurs, une seuleatteinte faible d'une maladie virulente ne saurait suffire à la préservation contre une atteinte plus forte. Il n'y a qu'une atteinte forte antérieure qui puisse préserver d'une maladie forte (variole, vaccine, etc.), à moins qu'une série d'atteintes bénignes ne suppléent par le nombre à l'effet qu'aurait produit une maladie forte. La quantité, ici, peut remplacer la qualité (inoculations chancreuses, immunité par accoutumement contre la fièvre jaune, etc.).

Mais, en fait d'inoculations préservatives ou curalives, où chercherons-nous le principe à inoculer? La nature nous en offre, entre autres, deux grandes sources:

1° Le virus se rassemble temporairement dans une production spéciale; dans le chancre et le pseudo-chancre, pour la syphilis ; dans des vésico-pustules, pour la variole et la vaccine; dans des lysses, dont on nie à tort l'existence, pour la rage; dans des bubons, pour la peste (t), et peut-être ailleurs, etc. C'est là le foyer et pour ainsi dire le quartier général du virus.

2° Pendant le cours de toute maladie virulente, il existe une période, plus ou moins longue, où le sang recèle, plus ou moins disséminé, le principe contagieux de cette maladie. Gela est surabondamment démontré pour la syphilis. Home (d'Édimbourg) inoculait la rougeole par le sang. Morbilli per incisionem, dit-il, ope sanguinis infecti communicantur, uti a me usu confirmatum est (2). Je pourrais citer des exemples analogues pour la variole, la fièvre typhoïde, et même pour la vaccine et la rage, etc.

Séance du 12 janvier 1864.

M. J. Guérin a énoncé dans l'avant-dernière séance de l'Académie un apophthegme qui mérite bien d'être conservé. Tant vaut V expérimentateur, tant vaut V expérience, a t-il dit. Rien n'est plus vrai. Ce mot remarquable signifie deux choses: la première, c'est qu'il faut être intelligent et habile pour instituer et faire réussir des expériences; la seconde, c'est qu'il faut être encore plus intelligent pour les interpréter convenablement et en tirer le meilleur parti possible. Il n'appartient donc qu'à un homme souverainement doué d'intelligence de commenter judicieusement les expériences d'autrui ouïes siennes propres.

Or, un homme, pour intelligent qu'il soit, peut être aveuglé par des préjugés, enchaîné par des idées préconçues, passionné par un sujet d'amour-propre; il peut subir enfin l'influence d'une préoccupation quelconque, et se trouver ainsi, en face de certaines questions, dans la condition ou même au-dessous de la condition d'un homme complètement dénué de valeur. Je ne parle pas de la paresse, de l'indifférence ou de la mauvaise foi, qui peuvent encore corrompre le jugement.

En supposant donc que toutes les expériences soient bien faites, peu d'hommes sont à même de les juger, parce que les gens intelligents font partie de la minorité, et qu'il faut encore exclure de cette minorité ceux auxquels des préju-

(1) Samoïlowitz, mémoire sur l'inoculation de la. peste, Strasbourg, 1782.

(2) F. Home, principia medicin^e, Amsterdam, 1766, p. 186.

gés, des idées préconçues, une question d'amour-propre ou un autre sujet de préoccupation enlèvent la garantie d'une appréciation judicieuse et impartiale.

Si vous faites des expériences, vous avez donc beaucoup de chances de les voir mal interpréter, puisque les gens capables de les bien interpréter sont rares et que d'autres s'empresseront inévitablement de donner leur avis. Avezvous raison? Vous aurez beaucoup de chances de paraître avoir tort. Avez-vous trouvé une chose Y Le public sera bien capable do croire que vous en avez trouvé une autre. Communia error facit jus.

Ces lignes que je viens de tracer, emporté par la légèreté de ma plume, n'ont évidemment pas le moindre rapport à ce que je vais dire. Il n'existe, en effet, parmi les académiciens et les journalistes que des gens d'infiniment d'esprit, et à aucun d'entre eux ne viendra l'idée de rien prendre pour lui dans mon récit ou de s'en formaliser.

Tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai lu, tout ce que j'ai appris m'a convaincu que le grease pustuleux et la variole n'ont pas la môme origine et n'offrent de commun que des traits de ressemblance et quelques atttributs. Les Expériences que j'ai faites avec M. Mathieu me l'ont en outre complètement démontré. Mais j'ai beau explorer, une lanterne à la main, tous les recoins de l'Académie, il ne m'est pas possible de découvrir un seul homme qui soit entièrement de cet avis. Personne ne paraît disposé à affirmer résolument que le grease pustuleux n'est pas la variole de l'homme communiquée au cheval. MM. Depaul et Henri Bouley, d'un si contraire parti, MM. Jules Guérin et Depaul, d'opinions si divergentes à d'autres égards, s'accordent pourtant sur la prétendue identité du grease pustuleux et de la variole qu'ils admettent, à la parfaite satisfaction de la plupart des organes de la presse médicale. Toutes les voix se confondent presque dans un concert édifiant. N'est-ce pas à s'écrier: Vax populi, vôx Dei ?

Eh bien! non, ce proverbe m'est suspect. Je m'inscris contre lui : Etiamsi omnes, ego non, voilà ma devise.

Non 1 le grease pustuleux n'est pas, n'a jamais été et ne sera jamais la variole. — Non ! la variole n'est pas, n'a jamais été et ne sera jamais le grease pustuleux.

Le grease pustuleux n'est pas la variole, car le cheval est son meilleur terrain. Le grease pustuleux n'est pas la variole, car il prend très-facilement sur le cheval. Le grease pustuleux n'est pas la variole, car il se régénère trèsfacilement sur le cheval.

Par contre, la variole n'est pas le grease pustuleux, car l'homme est son meilleur terrain. La variole n'est pas le grease pustuleux, car elle prend très-facilement sur l'homme. La variole n'est pas le grease pustuleux, car elle se régénère très-facilement sur l'homme.

Le grease pustuleux n'est pas la variole, car il prend assez facilement sur la vache. — La variole n'est pas le grease pustuleux, car elle prend très-difficilement sur la vache.

Le grease pustuleux n'est pas la variole, car il ne se transmet pas par l'atmosphère. — La variole n'est pas le grease pustuleux, car elle se transmet par l'atmosphère.

Le grease pustuleux n'est pas la variole, car c'est une maladie bénigne. — La variole n'est pas le grease pustuleux, car c'est une maladie grave.

Le grease pustuleux n'est pas la variole, car l'éruption greasieune se borne souvent à la porto d'entrée du virus. — La variole n'est pas le grease pustuleux, car l'éruption variolique est presque toujours générale.

Le greaso pustuleux n'est pas la variole, car la sécrétion qu'il fournit est presque exclusivement séreuse jusqu'à la fin. — La variole n'est pas le grease pustuleux, caria sécrétion qu'elle fournit dovient bien vite et demeure purulente pendant tout le cours de la maladie.

Le greaso pustuleux n'est pas la- variole, car il ne se transforme jamais en variole. — La variole n'est pas le grease pustuleux, car elle ne se transforme jamais on grease pustuleux.

Le grease pustuleux n'est pas la variole, car son produit n'engendre jamais la variole. — La variolo n'est pas le grease pustuleux, car son produit n'engendre jamais le grease pustuleux.

Le grease pustuleux n'est pas la variole, car il peut coexister avec la variole. — La variole n'est pas le grease pustuleux, car elle peut coexister avec le grease pustuleux.

Le grease pustuleux n'est pas la variole, quoiqu'il préserve de la variole. — La variole n'est pas le grease pustuleux, quoiqu'elle préserve du grease pustuleux.

Le grease pustuleux, quoique ressemblant à la variole, n'est pas plus la variole que la pustulation stibiée, quoique ressemblant à la variole, n'est la variole. — La variole, quoique ressemblant au grease pustuleux, n'est pas plus le grease pustuleux que la pustulation stibiée, quoique ressemblant au grease pustuleux, n'est le grease pustuleux.

Le grease pustuleux n'a pas de parenté avec la variole, quoique le chancre syphilitique ait de la parenté avec le pseudo-chancre syphilitique.

Le grease pustuleux n'est pas plus la variole, parce qu'on l'a nommé variole de cheval, qu'il n'est la syphilis parce qu'on l'a appelé vérole de vache.

Le grease pustuleux n'a jamais ressemblé et ne ressemblera jamais entièrement qu'au grease pustuleux. — La variole n'a jamais ressemblé et ne ressemblera jamais entièrement qu'à la variole.

Le virus greasien, comme le grease pustuleux, est intransmutable. — Le virus varioleux, comme la variole, est intransmutable.

En un mot, le grease pustuleux a été, et sera toujours exclusivement le grease pustuleux. — La variole a été et sera toujours exclusivement la variole.

Maintenant le grease pustuleux n'est pas, n'a jamais été et ne sera jamais la clavelée. — Laclavelée n'est pas.... — Je donne la parole à MM. les vétérinaires.

Je la prends pour dire quelque chose de la séance de mardi dernier..

Depuis la mi-octobre, nous nous livrons, M. Mathieu et moi, à des expériences sur le grease pustuleux. Pour ne pas laisser se perdre la source greasienne que nous avons découverte, nous l'avons fait passer d'un cheval à un autre cheval et ainsi de suite.

Plusieurs résultats nous sont acquis, d'autres ont besoin de confirmation;

Parmi nos résultais incontestables, il en est deux qui nous on paru offrir un intérêt d'urgence. Les déposer dans un long Mémoire, envoyer celui-ci à l'Académie, qui l'aurait immanquablement renvoyé à une Commission, n'était-ce pas nous mettre dans le cas de voir se réfléchir bien loin du foyer académique le peu de lumières que nous désirions répandre tout de suite sur les débals V

C'est pourquoi nous nous sommes bornés à envoyer à l'Académie, sous forme de Lettre, une note, une note si courte qu'il no put venir l'idée à personne de la prendre pour autre chose qu'un simple renseignement d'actualité.

Le Conseil de l'Académie nous a marqué plus d'égards que nous ne désirions. Il a daigné considérer nos quelques lignes comme trop importantes pour être lues en séance et comme lout à fait dignes des honneurs d'une Commission. Le

renvoyé à la Commission de vaccine a donc été prononcé par le Président. Nous avons été confus de tant de distinction !

Fort heureusement que M. Bouley, l'obligeance môme, est venu en aide à notre confusion et au secours de notre modestie. Il a pris la peine de lire à part notre lettre et d'en détailler le contenu, à l'Académie.

L'incident a donc fait un tout petit bruit que nous ne recherchions pas. Comme il s'agit de données scientifiques, je reproduis textuellement notre lettre:

« Monsieur le Président,

« Nous avons l'honneur de communiquer à l'Académie le résultat de quelques-unes de nos Expériences sur l'inoîblation du grease pustuleux, objet de la discussion actuelle.

« Ces expériences démontrent, croyons-nous, l'exactitude des deux propositions suivantes :

« 1° Le grease pustuleux (cow-pox, vaccine) n'est pas infectieux, c'est-à-dire communicable par l'atmosphère.

« 2° La fièvre aphtheuse des ruminants (stomatite aphtheuse, cocote) est distincte du grease pustuleux.

« 1° EXPÉRIENCES DÉMONTRANT QUE LE GREASE PUSTULEUX N'EST PAS INFECTIEUX.

« Un cheval de cinq ans, de la race du Lincolnshire, est amené d'Angleterre dans les premiers jours d'octobre 1863, par M. Moyse Isidore, marchand de chevaux à Paris.

« Le 10 du même mois, il est vendu à M. D..., qui le fait conduire dans sa propriété de Billancourt.

« A son arrivée chez son nouveau propriétaire, l'animal est en santé, et ce n'est que six jours après que se montrent sur lui les symptômes du grease pustuleux.

« Chez M. D..., ce cheval fut logé dans une très-bonne écurie, avec trois autres chevaux anglais, parfaitement sains et ne portant aucune cicatrice de grease antécédent.

« Chaque stalle de cette écurie est séparée de sa voisine par une cloison haute de 2 mètres, laquelle est continuée antérieurement par des barreaux de fer verticaux, espacés de 7 centimètres environ.

« Notre malade n'était donc pas complètement isolé de ses voisins et vivait dans la même atmosphère qu'eux. Pendant toute la durée de son affection, il est resté dans cette écurie avec les autres chevaux. Malgré ces diverses circonstances, aucun de ces derniers nya cessé d'être en santé, et cependant bien des fois les chevaux sains ont dû respirer l'air expulsé des poumons du malade et l'air vicié par les émanations diverses produites par l'état morbide de ce dernier. Les mêmes palefreniers leur ont donné des soins et ce n'est qu'à une époque déjà avancée de l'affection que nous sommes intervenus pour empêcher que le malade ne fut pansé avec les brosses et les éponges communes.

<i Du 20 octobre 1863 au 10 janvier 1864, vingt-huit animaux, vaches et chevaux, ont été inoculés avec le virus fourni par le cheval de M. D.... Vingtcinq d'entre eux ont présenté, au lieu de l'inoculation, des pustules caractéristiques du grease.

« Ces vingt-cinq animaux ont été, pendant toute la durée de ces expériences, laissés au milieu d'un grand nombre de chevaux et de vaches côte à côte, sans

séparation aucune. Pas un seul cas de contagion ne s'est manifesté. Le pelil cheval de Java amené à l'Académie a paru faire exception; mais ce cheval était placé, dans son écurie, à côté do la jument inoculée quelques jours auparavant à la lèvre supérieure ; et pendant tout le temps qu'a duré l'Expérience, il n'a cessé do prodiguer à cette jument un grand nombre de caresses buccales. « Nous laissons, à l'Académie le soin d'apprécier la portée de cette exception.

« 2° EXPÉRIENCES DÉMONTRANT QUE LA FIEVRE APHTHEUSE EST DISTINCTE DU GREASE PUSTULEUX.

« Nous nous abstenons, dans cette courte lettre, de rien dire des caractères différentiels des deux maladies. Nous nous bornerons à donner les résultats sommaires de nos Expériences.

« Il y a quelques mois, toutes les vaches, au nombre de vingt-deux, du sieur B..., laitier à Auteuil, étaient affectées de la fièvre aphtheuse.

« Le 3 décembre dernier, deux d'entre elles ont été inoculées du grease pustuleux : aux oreilles, à l'aide de la lancette; sur la muqueuse buccale, par une légère friction exécutée pendant quelques secondes, avec le doigt chargé de sérosité virulente.

« Le 9 décembre, de magnifiques pustules existaien t aux oreilles de ces deux vaches et sur la muqueuse de la bouche d'une d'elles.

« Le 27 décembre 1863 et le 2 janvier 1864, deux vaches affectées de la fièvre aphtheuse à la période de cicatrisation ont été, chez le sieur G. S..., nourrisseur à Boulogne, inoculées, à l'oreille, du grease pustuleux.

« Le 2 janvier, pour l'inoculation du 27 décembre, et le 8 janvier pour l'inoculation du 2 courant, nous avons constaté l'existence de pustules greasiennes très-caractéristiques sur les parties inoculées.

« Or, il résulte de nos Expériences qu'un même animal ne peutpas avoir deux fois le grease pustuleux ; donc la stomatite aphtheuse et le grease pustuleux ne sont pas la même maladie.

« Nous avons l'honneur, Monsieur le Président, etc. »

MM. Reynal et Magne ont presque complètement rempli la séance par deux discours substantiels et relevés par du piquant méridional. Je renvoie le résumé et l'appréciation de ces discours au prochain article.

Séance du 12 janvier 1864(1).

J'aperçus un jour un animal qui montrait la tête'à travers les barreaux d'une fenêtre d'un rez-de-chaussée. Son air farouche excita ma curiosité. Est-ce un chien ou un loup ? demandai-je à un personnage qui était en sa compagnie. C'est un chien-loup, me fut-il répondu.

Le grease qui produit la vaccine est, ma foi, dans un cas semblable. Est-il vésiculeux ou pustuleux? Réponse : il est vésiculo-pustuleux (2). C'est donc par abréviation que je ne lui donne que l'épithète de pustuleux. Plus tard j'abrégerai encore plus, en l'appelant grease tout court.

(1) Le premier article sur la séance du 12 janvier 1864, reproduit ci dessus p. 557-561, paraissait dans le Courrier médical du 10 janvier 18G4 et le second article, sur la même séance, dans le numéro hebdomadaire suivant du 23 janvier 1804.

(2) Voir ci-après : mémoire sur le grease pustuleux, Affection.

C'est pourquoi je suis étonné que l'École d'Alfort, à laquelle on a paru faire un crime d'avoir vu des vésicules dans la bouche d'un cheval greasien, ait pour ainsi dire battu en retraite. A sa place, je serais allé en avant et j'aurais dit : Ah ! vous ne voulez pas qu'il y ait des vésicules dans la bouche, eh bien! il y en aura même à la peau.

La parole est maintenant à M. Reynal. Quand M. Reynal parle, la vérité semble sortir do son puits, — je veux dire d'un puits de science.

M. Reynal commence par établir que la fièvre aphtheuse est essentiellement vésiculeuse.

Il ne peut y avoir, sur cette assertion, aucune controverse. La description que M. Reynal donne de la fièvre aphtheuse (cocote), celle de M. Magne, et celle de M. Rayer rapportée par M. Reynal, sont catégoriques à cet égard.

C'est par des vésicules isolées ou confluentes que la maladie se montre sur la muqueuse de la bouche, au pourtour des lèvres, du muffle et .les narines, dans l'espace interdigital, et sur les mamelles. On peut voir, mesurer, ponctionner ces vésicules et en enlever l'épiderme. Parfois ces vésicules sont en si grand nombre dans la bouche et spécialement sur la langue que l'épithélium, soulevé, s'en détache tout d'une pièce, comme si ce dernier organe venait d'être plongé dans l'eau bouillante.

C'est là une des formes de la maladie arrivée à son apogée. Mais il est une autre forme moins avancée, et que l'affection ne dépasse pas toujours, particulièrement quand celle-ci a pour siège les mamelles et les espaces interdigités. C'est alors qu'elle peut revêtir, jusqu'à un certain point, le caractère sur lequel j'insistais tout à l'heure de la plaque muqueuse de la peau. C'est alors aussi que le diagnostic différentiel doit être établi avec plus de netteté.

Quand cette forme existe, les éléments primitifs apparaissent dans la bouche et se groupent en dedans des joues et des lèvres, sur la langue et surtout sur les bords alvéolaires des deux mâchoires.

Les vésicules sont-elles isolées, elles consistent en de petits soulèvements de l'épithélium, aplatis et circulaires. Sont-elles confluentes, elles consistent, au contraire, en soulèvements de plaques étendues d'épiderme. Mais qu'elles soient isolées ou confluentes, elles sont formées par l'épithélium épaissi et imprégné d'une sérosité plutôt infiltrée qu'épanchée, qui ne sépare pas complètement l'épithélium de la superficie du chorion; par suite des progrès du mal, et à cause des frottements, cet épithélium se rompt ordinairement et laisse à nu une surface excoriée, mais non pas, à proprement parler, ulcérée.

Sur les trayons, les éléments primitifs sont circulaires, aplatis, et dépassent peu le niveau de la peau voisine dont ils sont plus distincts par leur relief périphérique que par la couleur. Cette couleur, en effet, n'est pas autre que celle de la peau; peut-être tire-t-elle un peu plus sur le blanc. Cette nuance de colo* ration paraît surtout résulter de l'imprégnation de l'épiderme et des parties sous-jacentes par de la sérosité. Pas plus, du reste, que dans la bouche, l'épiderme n'est complètement isolé, à moins qu'il ne soit rompu vers la fin.

Aux espaces interdigiLés, les éléments primitifs n'offrent pas un caractère aussi accusé, parce qu'ils sont vite déformés.

M. Reynal s'appuie sur cette description, sur l'opinion des divers écrivains vétérinaires, sur celle de M. Rayer et sur celle de Hertwig, pour établir que, d'une manière générale, c'est bien plutôt une maladie vésiculeuse qu'une maladie pustuleuse. Hertwig a vu même la contagion s'étendre à l'espèce humaine. « Il apparut, dit-il, des vésicules sur la langue, sur les lèvres et sur les mains des personnes. »

La maladie aphtheuse, suivant M. Reynal, n'aurait jamais pu être inoculée. M. Reynal s'est-il mal expliqué? l'ai-je mal compris? Une maladie générale, éruptive, contagieuso des besLiaux, et communicablo à l'homme, ne serait pas inoculable! Quelle singulière exception!

M. Reynal a constaté, après M. Mathieu et moi, que les bètcs qui avaient été atteintes de cette maladie aphtheuse n'avaient pas acquis d'exemption contre le grease pustuleux. Il a bien voulu ajouter que nos Expériences étaient confirmatives des siennes. C'étaient, au contraire, les siennes qui confirmaient les nôtres. A lui seul appartiennent l'autorité et le droit de parler en cetlo matière, comme expert et comme juge.

M. Reynal passe ensuite à la clavelée, pour établir qu'elle est bien distincte du grease pustuleux. Sur quoi, dit M. Reynal, s'appuie M. Depaul pour prouver l'identité de la clavelée avec la maladie vaccinogène du cheval V Exclusivement sur les Expériences de Sacco.

Or, M. Depaul a contesté la compélcnco de Sacco, quand il a voulu démontrer, contrairement à l'opinion de celui-ci, que le cow-pox ne venait pas du javart. Donc, M. Depaul n'est pas en droit d'invoquer d'autres Expériences du même auteur pour prouver, conformément à l'opinion de cet auteur, que la clavelée et le cow-pox ne sont qu'un ; ou, pour condenser l'argument de M. Reynal : Sacco s'est trompé une fois d'après M. Depaul ; donc il doit s'être trompé toujours d' après tout le monde.

Dumarsais appelle ce sophisme : Passer de ce qui est vrai à quelque égard, à ce qui est vrai simplement.

M. Reynal persisterait-il dans son raisonnement ainsi dépouillé de tout prestige oratoire? Non. Eh bien! nous serions de l'avis de M. Reynal, qui a mieux que cela à objecter à M. Depaul.

M. Reynal entre ensuite dans le détail des Expériences de Sacco, relativement à la clavelée. Sacco ne les a pas toutes faites ou contrôlées lui-même. Il a inoculé la vaccine en même temps que la clavelée. Donc il a pu faire des mélanges, commettre des distractions, se servir de lancettes mal nettoyées, etc.

Mais Sacco, dirons-nous, pouvait-il faire de semblables expériences sans inoculer en même temps les deux virus? Non.

D'ailleurs, dire, avec M. Reynal : Sacco a pu se tromper, donc il s'est trompé, n'est-ce pas affaiblir l'argumentation plutôt que de lui donner de la force? En logique, comme dans un combat, quand on possède une bonne arme, il faut s'en servir tout de suite,

M. Reynal apporte, dans la balance, le poids d'Expériences faites par les vétérinaires de tous les pays. Nous n'avons plus que l'embarras du choix.

Huzard soumet à la vaccination 2,000 moutons, sans les préserver, par celte opération, de la clavelée. Donc, le virus de la vaccine n'est pas identique à celui de la clavelée. On peut contester, sans doute, que les Expériences aient été faites ou bien faites, mais on ne saurait nier la conclusion à déduire.

Voisin (de Versailles) fait la même Expérience, sauf le nombre de bêtes inoculées qui est plus restreint. 11 obtient un résultat identique à celui de Huzard.

Deux témoins de la valeur de Huzard et de Voisin doivent entraîner la conviction de tous les juges non prévenus.

Voisin fait l'Expérience inverse. Il inocule le claveau à des enfants. Il les vaccine ensuite et la vaccine prend parfaitement.

En résumé, le discours de M. Reynal, plein de raisonnements et de faits, laissera dans l'esprit de tout lecteur impartial cette double conviction que la fièvre

aphtheusedes ruminants et la clavelée sont parfaitement distinctes du grease pustuleux.

Après M. Reynal, vient le tour de M. Magne, qui fait un début académique du meilleur augure.

M. Magne parle dans le môme sens que M. Reynal. Mais, telle est la richesse de son propre fonds, qu'au lieu de n'avoir fait que glaner, il nous apporte une riche moisson. Je vais trier quelques gerbes de son discours pour l'instruction de nos lecteurs.

Passons, sans nous y arrêter, sur des considérations de pathologie générale comparée, sur lesquelles M. Magne s'est beaucoup appesanti. Quelques-unes de ces considérations m'ont paru obscures, sinon contradictoires dans la forme. Je ne veux ramasser que le bon grain.

M. Magne explique très-bien pourquoi, au point de vue étiologique, le cow-pox a été rattaché au javart et aux eaux-aux-jambes. D'une part, ces maladies s'accompagnent de solutions do continuité qui servent aisément de porte d'entrée au virus greasien; d'autre part, les pansements qu'elles nécessitent mettent sans cesse les palefreniers en rapport avec la sécrétion virulente du grease qui a été ainsi contracté par les chevaux. M. Magne fait judicieusement observer que le grease pustuleux étant une maladie légère, n'exige presque aucun soin. Aussi ne doit-il se communiquer que rarement aux palefreniers quand il se trouve seul sur un cheval.

J'ajouterai une considération qui vient corroborer la manière de voir de M. Magne, et quej'ai déjà plusieurs fois exprimée dans le cours de ces comptes rendus : c'est que la porte d'entrée de la maladie présente une source virulente plus copieuse, plus énergique et plus longue à se tarir que toutes les autres.

Il résulte des explications de M. Magne et de mes réflexions : 1° que les chevaux atteints du javart et des eaux-aux-jambes sont, toutes choses égales d'ailleurs, plus exposés que d'autres à contracter le grease pustuleux; 2° que les chevaux qui ont ainsi contracté le grease pustuleux doivent, toutes choses égales d'ailleurs, plus fréquemment communiquer cette maladie à leurs palefreniers qu'un même nombre de chevaux greasiens placés dans d'autres conditions.

M. Magne explique, d'une manière assez singulière, comment la vaccine, sans être la variole, peut en préserver et réciproquement.

Il cite un grand nombre d'exemples de maladies qui ne peuvent pas coexister ou qui coexistent difficilement sur le même individu. Je suis, à cet égard, entièrement de son avis.

M. Magne poursuit ainsi sa thèse :

On préserve de la péripneumonie exsudative une bête bovine par l'inoculation, faite à sa queue, d'un liquide extrait du poumon d'un animal affecté de cette maladie. Or, ce qui se produit à la queue de l'animal inoculé n'est pas une péripneumonie exsudative. Donc, c'est un exemple de maladie qui préserve d'une maladie autre qu'elle-même.

M. Magne se trompe ici, parce qu'il confond l'affection avec la maladie. Il est bien regrettable qu'on ait tiré le nom de la maladie exsudative de celui de l'organe que cette maladie affecte principalement, car la prétendue péripneumonie exsudative est en réalité une maladie de tout l'organisme, dont le quartier général peut s'établir ailleurs que dans les poumons.

Dans une maladie, les affections peuvent différer entre elles sans que cette maladie cesse d'être absolument identique à elle-même, à la réserve de l'intensité, bien entendu. La péripneumonie exsudative n'est pas plus une maladie

du poumon que la variole et la syphilis ne sont des maladies de la peau. C'est, je le répète, une maladie totius substantiœ. Ce qui se passe au poumon et ce qui se passe à la queue, dans lo cas d'inoculation, constituent des affections semblables, identiques, sauf la différentation qui lient à la distinction des organes et à la manière différente dont s'est introduit b virus dans l'organisme. La maladie, c'est l'unité; les affections forment la variété. Si l'accident de la queue proserve des lésions pulmonaires, c'est qu'il est, avec ces lésions, l'expression symptomatique d'une même maladie. Il ne garantit contre l'affection que parce qu'il garantit contre la maladie elle-même.

D'ailleurs, de ce que deux maladies différentes ne peuvent pas exister en même temps sur un sujet, il ne s'en suit pas rigoureusement qu'elles ne puissent pas s'y montrer après un long intervalle de temps.

Il y a plus : si la vaccine et la variole préservent l'une de l'autre, cela ne peut tenir à ce qu'elles sont incapables de se développer en même temps sur un même sujet. Il est, au contraire, démontré par un .grand nombre de faits qu'elles peuvent marcher ensemble sur le même individu. Mais ce qu'elles ne peuvent pas faire, c'est se succéder l'une à l'autre ou l'une d'elles à elle-même sur un même individu. Elles seraient donc plutôt exclusives l'une de l'autre, ou chacune d'elle-même, dans le temps que dans l'espace.

En faisant ces remarques, je n'ai pas l'intention d'infirmer la thèse de M. Magne, puisque, au contraire, je m'en fais aussi le défenseur. Je crois, comme lui, à la non-identité des deux virus, Mais c'est précisément parce que je pense que son opinion peut être appuyée des plus solides arguments que je m'oppose à ce qu'on la soutienne par des sophismes.

M. Magne, avant de terminer son discours, trace quelques traits descriptifs différentiels entre la maladie aphtheuse et la vaccine ou la variole. Les vésicules de la maladie aphtheuse diffèrent, dit-il, entre autres caractères, des pustules de la vaccine ou de celles de la variole en ce qu'elles se confondent les unes avec les autres quand elles sont limitrophes. Il en résulte qu'à la langue, par exemple, il se détache parfois de larges [surfaces d'épiderme. Les pustules delà vaccine, au contraire, et celles de la variole restent distinctes, lors même qu'elles sont très-rapprochées entre elles.

En faisant parler de variole à M. Magne, je ne sais pas vraiment si je rends bien sa pensée. S'il y a une confusion, elle tient à ce qu'on a donné au grease le nom impropre de variole de cheval.

M. Magne ajoute enfin que la maladie aphtheuse ne peut se communiquer à l'homme ni au cheval. Cette assertion diffère à peine de ce qu'avait dit M. Reynal. Mais les faits rapportés par Hertwig et rappelés par M. Reynal la contredisent en ce qui regarde l'homme. Peut-être aussi que des faits ultérieurs l'infirmeront en ce qu'elle a de relatif au cheval.

En résumé, M. Magne a dit d'excellentes choses, en termes convenables et modestes, comme il convient au vrai mérite et au vrai savant.

Séance du 30 janvier 1864.

Montaigne accable d'ironie les auteurs qui, ayant un petit lopin d'idées à faire courir, s'imaginent d'écrire toute la physique. L'Académie n'aurait pas trouvé grâce devant lui. N'est-ce pas, en effet, à qui viendra nous y redire les mêmes choses? Qu'il mériterait d'être favorablement accueilli, celui qui n'apporterait qu'un élément nouveau de solution exprimé en termes nets et concis.

Le devoir du Prôsidont devrait être d'empêcher qu'on ne trouble une question quand elle commence à se clarifier, comme disait, pendant la séance, un spirituel académicien. J'épargnerai donc à nos lecteurs le détail d'une foule de répétitions elde superfluités académiques. Ce qu'ils désirent, je suppose, c'est de se représenter la physionomie des séances et de connaître, sans équivoque et sans confusion, ce qui s'est dit de véritablement utile.

Deux membres ont occupé mardi la tribune : i° M. Bouillaud, rhéteur émérite, qu'on écoute avec plaisir et qu'on écouterait avec délices s'il était plus sobre de paroles. Comme nous l'aurions goûté s'il n'avait pas voulu nous rassasier! Quelles excellentes choses il aurait dites s'il ne les avait pas redites! 2° M. Leblanc, si riche de son propre fonds qu'on s'étonne qu'il n'ait pas assez évité l'écueil des lieux communs de la question.

M. Bouillaud est l'homme des généralités splendides et étendues. Il commence par mastiquer la base du piédestal de Jenner, que des Lilliputiens ont gratté. Gloiro à Jenner !

M. Bouillaud est à la fois de l'avis et l'antagoniste de tout le monde. 11 donnerait volontiers raison à tous, pourvu qu'il lui ait été auparavant loisible d'infliger des remontrances à chacun.

A entendre M. Bouillaud, M. Guérin ne connaîtrait pas même bien son abcd philosophique. Pour un rien, il l'aurait accusé d'avoir des idées innées sur les virus. Néanmoins, M. Bouillaud ne paraît pas avoir d'autre opinion que M. Guérin sur Jenner, la vaccine et la variole.

Autre contraste : Après avoir blâmé les procédés de M. Guérin et approuvé ses résultats, M. Bouillaud célèbre les mérites, la découverte et les démonstrations de M. Depaul, dont il condamne pourtant l'idée sur fa non-existence du vaccin, ainsi que les tendances à adopter l'inoculation variolique. Bien plus, M. Bouillaud conteste, textes en main, à M. Depaul, la priorité de sa conception. Il rappelle notamment que MM. Piorry et Guérin sont les devanciers de M. Depaul. En somme, d'après M. Bouillaud, M. Guérin semblerait être arrivé à la vérité par une mauvaise voie, tandis que M. Depaul se serait égaré en suivant la bonne.

Voici le tour de M. Bouley, réservé sans doute pour la bonne bouche. M. Bouillaud traite M. Bouley de bon enfant et même d'enfant terrible. Il lui rappelle, dans son propre langage, qu'il s'était d'abord enfoncé (sic), et le comble de cajoleries absolument comme s'il n'était pas de notre âge ou de notre sexe. Puis, il le traite effectivement en mineur et lui inflige, sans que M. Bouley s'en irrite, la plus piquante des corrections. Il blâme, avec raison sans doute, les opinions arrêtées de M. Bouley sur la spontanéité de la morve (ici M. Bouley riposte par un aveu d'incorrigibilité) et rapproche, avec une impitoyable ironie, de cette opinion, le sentiment primitif de M. Bouley sur la multiplicité des sources équines du vaccin. M. Bouillaud constate la résipiscence de M. Bouley sur ce dernier point, et nous fait pressentir que M. Bouley brûlera ainsi successivement toutes les idoles qu'il a adorées, de manière à rentrer plein de componction et de repentir dans les bonnes grâces de M, Depaul. M. Bouillaud suppose, il est vrai, que M. Depaul y mettra du sien. Et de fait, en l'absence d'opinion explicite de M. Bouley, on ne voit guère qu'une cloison, plutôt qu'une véritable distance, qui le sépare de M. Depaul.

Comment oserais-jo dire bassement que le couronnement de ce discours devrait être un baiser Lamourette? Me serait-il possible de descendre si vite et

sans transition des hauteurs sublimes où nous a conduits M. Bouillaud par de nombreuses citations des meilleurs classiques?

Un Ministre de l'Instruction publique qui aurait assisté à la séance se serait certainement écrié, après avoir entendu M. Bouillaud : Je me suis cru au Théâtre- Français.

Il n'aurait malheureusement rien pu dire de semblable après avoir écouté M. Leblanc, parce qu'il ne l'aurait pas entendu. Il est regrettable que M. Leblanc ne se soit parlé qu'à lui-même, car il apporte ordinairement, dans toutes les questions qu'il traite, un riche fonds de pratique et une grande sagacité.

M. Leblanc est de ceux qui lisent au lieu d'improviser. Cette manière de procéder a des avantages et des inconvénients. Ceux-ci sont incomparablement les plus grands. L'action d'un lecteur est moins vive et moins attachante que celle d'un improvisateur. Il s'en suit que l'auditeur ne se rend pas aussi exactement compte et se pénètre moins bien de la pensée de l'auteur.

Celui-ci désire, de son côté, que son discours fasse un tout complet. 11 y a donc fait entrer une foule de choses qui ont déjà été répétées, au lieu de répondre, par exemple, à des arguments qui viennent d'être produits. Tout au plus nous fait-il grâce de quelques lieux communs. Quelquefois, en outre, le discours imprimé plus tard n'est pas complètement identique à celui qui a été lu.

Telles sont mes réflexions sur les discours lus, en général, mais non pas sur celui de M. Leblanc en particulier. Je regrette au contraire de ne l'avoir pas bien entendu, parce que je suis sûr que mes lecteurs y perdent infiniment.

M. Leblanc a libellé, si je l'ai bien compris, deux sortes de conclusions : 1° des contre-conclusions, c'est-à-dire l'examen et la correction une à une des conclusions de M. Depaul ; 2° ses conclusions propres. Un homme d'esprit a appelé ces dernières conclusions de conclusions.

Je vais mentionner, en y joignant mes remarques, quelques-unes des propositions que j'ai pu saisir à la volée dans le discours de M. Leblanc.

M. Leblanc est d'avis qu'indépendamment du risque de transmettre la morve, il y aurait péril à inoculer, en guise de vaccin, le grease pustuleux à de jeunes enfants. Il cite à l'appui de son opinion l'intensité des accidents produits sur les adultes qui s'étaient accidentellement inoculé le grease. Je puis rassurer M. Leblanc sur ce point. Les virus, en général, et le greasin en particulier, prennent plus énergiquement sur les adultes que sur les enfants et les vieillards. L'intensité des accidents qui se manifestent est donc, toutes choses égales d'ailleurs, en raison directe de la vigueur de l'individu inoeulé. Souvent même le vaccin et le virus chancreux syphilitique ne prennent pas bien sur les trèsjeunes enfants. C'est la principale raison pourquoi je ne pense pas qu'il soit convenable de vacciner les enfants trop jeunes, quand il n'y a pas, bien entendu, imminence d'épidémie.

En parlant des nombreuses insertions greasiennes que nous avons pratiquées, M. Mathieu et moi, au Jardin d'acclimatation, et notamment de quelquesunes dans lesquelles il a bien voulu nous assister, M. Leblanc fait observer avec raison que les pustules produites sur les chiens et sur les moulons étaient petites, peu énergiques, et qu'elles s'éteignaient rapidement, mais il a ajouté qu'elles n'étaient plus propres à de nouvelles inoculations positives. Je crois au contraire, — et ce n'est pas une pure hypothèse, — qu'on aurait pu se servir de la matière de ces pustulettes pour régénérer le greasin par des inoculations bien faites sur des chevaux ; il est vrai qu'on pourrait employer plus avantageusement encore, dans le même but, du vaccin emprunté à l'espèce humaine.

M. Leblanc a cité les passages d'une longue loltre de Hering, dans laquelle ce célèbre vétérinaire allemand décrit sur le pis des vaches un cow-pox spontané, distinct du cow-pox inoculé. Ce prétendu cow-pox n'est vraisemblablement pas autre chose qu'un eczéma impéligineux, très-fréquent chez les vaches qui ont récemment vêlé, de même que l'eczéma du sein s'observe souvent chez les femmes enceintes ou nouvellement accouchées, surtout quand celles-ci deviennent nourrices.

Cet eczéma impétigineux est mélangé de pustulettes d'acné. J'ai eu occasion de l'observer, dimanche dernier, avec M. Mathieu, sur les vaches d'un nourrisseur do Billancourt. On nous a même affirmé qu'un médecin avait récolté du cow-pox sur les pis de ces vaches. Je suis sûr que ce prétendu co w-pox n'aura produit aucun effet sur les enfants.

Voici une esquisse provisoire du diagnostic différentiel des deux maladies :

Le cow-pox se montre vers la fin de l'été et en automne. — L'eczéma impétigineux apparaît dans toutes les saisons, et principalement en hiver.

La matière du cow-pox est inoculable dans les conditions voulues. — La matière de l'eczéma impétigineux ne l'est jamais.

Les vésico-pustules de cow-pox sont régulièrement circulaires, larges, d'une teinte azurée, environnées d'auréoles, et ne présentent pas ou présentent à peine une succession dans leur apparition sur le même sujet; elle ne sont pas mélangées d'acné. — Les vésicules et les pustules de l'eczéma impétigineux sont mélangées de pustules d'acné ; elles sont étroites, irrégulières, de volume fort différent entre elles. Elles ont une couleur rosée; elles n'offrent pas ou presque pas d'auréole, et se manifestent ordinairement par des poussées successives.

Les vésico-pustules de cow-pox ne deviennent purulentes que tout à fait à la fin et sont nettement ombiliquées. — Dans l'eczéma impétigineux, s'il y a des éléments primitifs séreux, il y a aussi, dès le début, concomitance de pustules d'impétigo et de pustules d'acné. C'est le goulot de ces dernières qu'on a pris sans doute pour une dépression ombiliquée.

Dans le cow-pox, les croûtes sont régulières, épaisses, arrondies, adhérentes et d'un jaune foncé ; le pis est glabre. — Dans l'eczéma impétigineux, il y a des lamelles minces, irrégulières, souvent allongées, fendillées et qui se détachent aisément. Le pis est comme chagriné.

Dans le cow-pox, il y a engorgement de ganglions correspondant au siège qu'il occupe. — Cela n'a pas lieu dans l'eczéma, à moins que la partie malade n'ait trop été irritée par l'action de traire.

Les cicatrices du cow-pox sont caractéristiques. — Il n'y a pas de cicatrices à la suite de l'eczéma impétigineux.

Les vaches, en général, ne sont atteintes qu'une seule fois, et pendant un temps limité, du cow-pox. — Elles peuvent avoir plusieurs fois et indéfiniment l'eczéma impétigineux des mamelles, etc.

Je compléterai plus tard ces détails de concert avec M. Mathieu.

La discussion avance vers sa fin. Mais quelle sera cette fin? N'oublions pas que la vaccine est plus qu'une prophylaxie : c'est une institution. Le certificat de vaccine est exigé de par la loi, comme un certificat de bonne vie et mœurs. L'opinion publique réclame une formule précise. Il faut que l'Académie émette un vote, puisqu'elle est gardienne de l'institution et que c'est de son sein qu'est partie l'attaque contre la vaccine : Ubi malum, ibi remedium.

COUP d'oeil sur le résultat de la. discussion et état de la. question. Nous sommes dans un pèlerinage scientifique.

Dans tout pèlerinage il y a un point de départ et un point d'arrivée, qui est le but à atteindre. Pendant la route, on ne doit jamais oublier le but, ni le point de départ; on doit savoir où l'on est, c'est-à-dire connaître exactement le trajet qu'on a parcouru et celui qui reste encore à parcourir.

Or, quel est le but do notre pèlerinage scientifique actuel V La découverte de la sourco primitive du vaccin.

Cependant tout le monde est d'accord que le virus qui nous sert ordinairement vient sans intermédiaire de la vache.

D'où et comment est-il venu à la vache? Est-il propre à la vache, ou celle-ci l'a-t-elle reçu du cheval ?

Quelques-uns croient qu'il peut être primitivement propre à la vache, quoiqu'il lui vienne la plupart du temps du cheval. — Le plus grand nombre n'admet que l'origine chevaline. — En tout cas, tout le monde convient, plus ou moins, de celte origine.

Voilà, par conséquent, le rendez-vous de toutes les opinions ; c'est comme un carrefour où se croisent plusieurs chemins. Faisons halte.

Trois routes s'ouvrent devant nous :

Dans la première s'engagent fermement ceux qui croient que le grease pustuleux est une maladie propre au cheval et absolument distincte de la variole.

Dans la seconde, se pressent ceux qui pensent que le grease pustuleux résulte de la variole humaine, transportée au cheval.

Dans la troisième entrent nonchalamment ceux qui n'ont pas encore de parti pris. Ils vont dans un cul-de-sac au fond duquel est un poteau... (?)

Voici les principaux arguments de ceux qui soutiennent que le grease pustuleux est une maladie propre du cheval, absolument distincte de la variole :

1° Ils invoquent la nosographie et les caractères objectifs de la maladie.

2° Le grease pustuleux n'est pas infectieux comme la variole, c'est-à-dire communicable comme elle par la voie de l'atmosphère.

3° Il s'inocule et se régénère plus facilement sur le cheval que sur toute autre espèce ; la variole, au contraire, s'inocule et se régénère plus facilement sur l'homme que sur toute autre espèce animale.

On pourrait donc établir, en quelque sorte mathématiquement, la proportion suivante : Grease pustuleux : cheval il variole l homme, etc.

Ou bien : Grease pustuleux l variole 1 1 cheval l homme, etc.

4° On n'a jamais constaté la transformation du grease pustuleux en variole, ni réciproquement la transformation de la variole en grease pustuleux.

Les partisans de l'origine varioleuse du grease pustuleux font valoir :

•1° Quelques traits de ressemblance objectifs.

1° La préservation de l'une des deux maladies par l'autre.

Ceux qui suivent la voie borgne du doute n'invoquent pas d'arguments. Ils ne nient rien et n'affirment rien. Tout au plus interrogent-ils sans se charger de répondre. Pourtant, ces hommes incertains peuvent, à un moment donné, quitter leur état d'équilibre instable et faire pencher la balance d'un côté, en s'y inclinant. Ils deviennent alors juges entre deux parties, duobus pugnantibus judicat alter. Avis à M. Bouley.

Abandonnons momentanément la route que nous avons choisie, c'est-à-dire "celle où l'on admet que le grease pustuleux est une maladie du cheval, distincte de la variole.

Laissons dans leur cul-de-sac les hommes de doute, jusqu'à ce qu'ils nous reviennent comme juges ou autrement.

Soyons, provisoirement et en apparence, de l'avis de ceux qui font provenir le grease de la variole, Nous saurons, en les suivant, où ils aboutissent.

Mais voici que tout de suite leur route se bifurque :

Premier chemin. «Le grease pustuleux vient de la variole cl n'est que variole. Le vaccin est néant. Le néant ne s'inocule pas. Inoculons la variole. » Voilà ce qu'on y dit, tout haut ou tout bas, et ce qu'enseigne la logique.

Second chemin. « Le grease pustuleux vient directement de la variole et pourtant n'est pas la variole. Le vaccin existe. Inoculons-le, et gardons-nous d'inoculor la variole. » Voilà ce qui s'y répète à l'envi, un peu en dépit de la logique.

Les pèlerins de ces deux chemins ont, les uns comme les autres, mal observé dès le commencement. C'est pour cela qu'ils se sont mal dirigés, en s'engageant d'abord dans la route mère et ensuite dans l'un ou l'autre des deux chemins.

Ceux du premier chemin ont marché droit et sont arrivés à l'erreur. Ceux du second chemin n'ont pas marché droit et sont arrivés à la vérité. C'est qu'en partant d'un principe faux et en raisonnant juste on arrive fatalement à l'erreur.

C'est aussi qu'en partant d'un principe faux et en raisonnant mal on peut rencontrer la vérité. — Ainsi ont fait les pèlerins du second chemin.

Malheureusement pour eux, ils laisseront échapper vite la vérité qu'ils n'ont pas abordée par son bon côté.

Que de gens, toutefois, feraient, comme ceux du premier chemin, fausse route en ce monde, s'ils n'avaient pas l'esprit faux !

En définitive, l'hypothèse de l'origine varioleuse du grease procède d'un manque d'observation, et ne pourrait avoir une bonne fin que par suite d'un défaut de logique. Négligeons-la donc tout à fait.

Renonçons vite sans retour à toutes ces voies perdues, puisque nous trouvons grandement ouverte la voie de la vérité. On y apprend que le grease pustuleux, origine du cow-pox, est une maladie propre dù cheval, bien distincte de la variole. On trouve au bout de l'avenue la statue de Jenner couronnée de son auréole. C'est l'apothéose du génie.

Est-ce à dire que la variole n'ait jamais été et ne sera jamais observée sur les animaux? Aucunement.

Abstraction faite des cas de grease, de clavelée, de cocote, etc., qui ont été pris pour des cas de variole, on trouve encore dans les annales de la médecine des Observations authentiques de varioles développées sur les animaux. Il s'est toujours agi, bien entendu, conformément aux principes inaugurés par la sypliilisation, de varioles faibles qui avaient été produites par des virus fort exaltés, pour emprunter une expression à Montesquieu. Il faut récuser d'ailleurs, vu l'incertitude actuelle de la science, toutes les Observations dans lesquelles il ne s'agit pas très-évidemment de la variole, à moins qu'on ait bien constaté le passage do cette maladie de l'homme aux animaux.

Ainsi j'exclus moi-même le texte suivant que j'ai rappelé ci-dessus et que M. Bouvier a mentionné dans son remarquable discours de mardi dernier : « Non est soli homini peculiare hoc malum... Siquidem arietum infinitus numéros apud nos ex variolisperiit, et nos aliquando equum vidi mus variolis plénum;

APPRÉCIATION DES SÉANCES DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE. 571 cœterum non est animalibus familiare hoc malum (l). » Quello est la maladie yarioliforme qui a lue un nombre infini do moutons vers la fin du xvi° ou dans Le commencement du xvii0 siècle? C'est, à n'en pouvoir douter, la clavelée. Quont au cheval couvert de pustules, n'est-il pas vraisemblable qu'il était atteint du grease?

Mais on peut citer quelques exemples moins contestables de variole humaine communiquéo aux animaux. En voici quelques-uns que j'extrais de mes notes sans les trier :

« Nous avons plusieurs exemples de contagion que les hommes ont communiquée aux bêtes. J'avais un chien chez moi, dit Gœtzius (Act. phys.med. germ., vol. Il, obs. 183, p. 426), qui jouait avec mes enfants, qui avaient alors la petite vérole; cet animal, qui les léchait souvent, contracta cette maladie. Il avait des boutons rouges à l'abdomen et aux autres endroits où il avait moins de poil. On apercevait par ses agitations et par ses plaintes qu'il souffrait; cependant il ne manquait point d'appétit, et en léchant les endroits affectés, il guérit en peu de temps ("2). »

L'origine du mal est certaine. Il a fallu sans doute, pour que la petite vérole se communiquât à un chien, que son principe fût très-fort. Et encore ce chien n'a-t-il eu qu'une petite vérole très-peu intense et comme abortive, puisqu'elle ne s'est manifestée que par des boutons rouges et par d'autres symptômes bien plus équivoques, et qu'elle s'est bien vite guérie.

« ... Un paysan du comté d'Essex donna la petite vérole à ses deux garçons, l'un âgé de 9 ans et l'autre de 12, en leur faisant manger des tartines de beurre saupoudrées avec la poudre de croûtes varioliques : ils eurent la maladie d'une espèce très-bénigne. Mais ces enfants ayant donné une portion de leur repas au chien de la maison, cet animal fut malade pendant deux à trois jours, but beaucoup et refusa de manger. Le quatrième jour, il eut une éruption varioleuse décidée; le neuvième, les pustules étaient mûres ; elles séchèrent et tombèrent comme chez les enfants, (3). »

Moyen simple d'inoculer la variole aux animaux, et qui consiste à leur donner du variolin comme condiment !

« J'ai vu (Valentin), à Norfolk en Virginie, dans l'an III (1795, v. st.), un singe appartenant à Georges Linham, négociant français, attaqué de la petite-vérole qui était alors dans la même maison. Cet animal fut pendant deux à trois jours triste et abattu, éternua, eut Zes paupières rouges, et ne mangea point jusqu'à ce que l'éruption eût paru. Elle se fit pendant les trois jours suivants, et fut discrète.Nous observâmes une plus grande quantité de pustules à la face, au ventre et vers les aisselles. Le dessèchement se fit comme dans les petites véroles inoculées d'espèce discrète rare (4). »

Toutes ces varioles bénignes d'animaux ne ressemblent pas beaucoup au grease pustuleux, qu'on persiste à vouloir considérer comme n'étant pas autre chose que la variole humaine, adoucie et modifiée par son passage à travers un organisme animal.

(1) Stephanus Rodericus Castrensis : DE meteoris MICROSCOMI; Florentin, MDCXXI. (Dans le livre iv, au chapitre 6, intitulé : De sanguinis menstrui veneno, p. 174.) Cité ci -dessus, p. 537.

(2) Bibliothèque choisie de médecine, par M. Planque, t. XXIV, p. 204.

(3) Journal de la. société philomatique de paris (octobre et novembre 1792).

(4) F. Desoteux et L. Valentin. traité historique et pratique de l'inoculation, an VIII; note de la page 309.

Les oiseaux eux-mêmes ne paraissent pas être plus absolument exempts de la variole que du grease pustuleux.

« Holwell dit que dans une épidémie do petite vérole confluente, en 1744, les oiseaux de basse-cour de Madras, et autres volatiles, furenttués en grand nombre par cette maladie, dont ils eurent les symptômes qui accompagnent ordinairement tous ses temps. Son perroquet, qui en fut égalementatteint, eut une fièvre ardente pendant deux jours. Après sa mort, il trouva la gorge, l'estomac et tout le canal intestinal boursouflés et couverts de boutons, comme la surface du corps (4). »

Quant au grease pustuleux chez les oiseaux, un vétérinaire, en qui j'ai pleine confiance parce que je connais son habileté et sa franchise, M. Charlier, racontait, mardi dernier, à M. Mathieu que le grease pustuleux a régné en même temps, cet été, sur ses chevaux et sur ses poules.

Plus on démontrera que les animaux peuvent avoir la variole, plus il semble devenir facile de faire du vaccin avec du variolin. Allons! à l'œuvre, messieurs les identistes ! Vous prétendez avoir surpris le secret de la nature et ne pas douter qu'elle ne transforme la variole en grease pustuleux. Eh bien! faitesnous du vaccin avec du variolin, ou, si vous aimez mieux, du variolin avec du vaccin. Comme cela doit vous paraître aisé ! Faites-en; ce mot est bien court. Mais la réalisation de l'idée qu'il exprime suffit pour fermer la bouche à tous vos adversaires. Non verbis, sed factis.

Sans cette condition, nous admirerons vos beaux discours, parce que votre éloquence est égale à votre savoir; mais nous nierons résolûment que le grease pustuleux soit la variole, ou que le vaccin soit du variolin, malgré des attributs communs ; de même que nous nions que la potasse et la soude soient identiques en dépit de tant de propriétés physiques et chimiques qui leur sont communes.

En résumé, vous qui affirmez, apportez vos preuves; nous avons souvent fburni les nôtres, quoique nous eussions pu nous retrancher derrière l'adage: Nihil négative probatur.

Séance du 2 février 1864.

Le discours que M. Bouvier a prononcé dans la séance du mardi 2 est un hommage rendu aux recherches bibliographiques qui a gagné tous les suffrages.

Le savant et consciencieux académicien s'est attaché par-dessus tout à faire revivre par l'autorité de sa parole le petit écrit de Loy contre l'oubli duquel j'ai constamment élevé la voix, et il a bien voulu me faire partager le mérite de cette résurrection historique. Je l'en remercie d'autant plus vivement que j'ai été moins habitué à tant de justice.

En rapportant les principales idées que M. Bouvier a formulées, je ne me départirai pas de mon rôle d'éclaireur et de critique. Le discours de M. Bouvier a produit une trop légitime impression sur l'assistance pour qu'il ne faille pas en examiner avec le plus grand soin la doctrine et les tendances. Car quelques grains d'ivraie peuvent d'autant plus facilement passer inaperçus au milieu du bon grain que celui-ci est plus abondant.

M. Bouvier a fait observer que Jenner supposait lui-même une origine commune à la vaccine et à la variole. On invoquait même de son temps cette conformité originelle à l'appui de l'efficacité et de l'innocuité de la vaccination.

Cette remarque fort juste de M. Bouvier mérite d'être accompagnée de quel-

(1) F. Desoteux et L. Valentiu: loco citato; note de la p. 312.

ques réllexions. L'étude attentive des écrits de Jenner m'a convaincu que ce grand homme professait sur ce point des idées fort incertaines et moins. nettes peut-être que celles qui mûrissaient dans son esprit si sagace. On devine, en lisant ses écrits, que Jenner brigue à la fois les suffrages de ses contemporains et ceux de la postérité. Or, à une époque et dans un pays où l'inoculation variolique était en faveur, on comprend qu'il devenait facile à Jenner de faire accueillir favorablement la vaccine en laissant croire qu'elle constituait moins une révolution qu'un simple perfectionnement de la méthode en vigueur. Les hommes de génie éprouvent ainsi le besoin de s'abaisser au niveau de leurs contemporains. Mais, ce n'était pas là le dernier mot de Jenner, ni surtout l'enseignement qui ressort clairement de l'ensemble de ses publications.

On ne tient pas assez compte du temps et du lieu où il vivait, quand on formule un jugement sur Jenner. Mais lui, il n'ignorait pas que, 30 années auparavant, Daniel Sutton avait été poursuivi devant les assises de Chelmsford pour l'application d'une nouvelle méthode d'inoculer, qui est la seule qu'on pratique aujourd'hui. Quelle circonspection l'initiateur de Berkeley ne devait-il pas apporter dans tous ses écrits et dans tous ses actes !

Aujourd'hui que la vaccine est appréciée partout, elle n'a plus besoin de s'amoindrir ni de s'abriter sous le couvert de l'insertion variolique : elle ne procède que d'elle-même. Ce n'est plus, comme autrefois, une maladie puante des animaux ; elle a si souvent passé par l'homme ! Elle a pénétré dans notre sang, dans nos moeurs , dans nos institutions. C'est une puissance qu'on ne détrônera pas.

M. Bouvier divise en trois époques, bien artificielles sans doute, l'histoire de la vaccine au point de vue de la détermination de sa source :

La première époque correspond à l'origine même de la découverte. Elle a peu de durée, mais elle est très-importante. Elle s'étend depuis la première publication de Jenner (21 juin 1798) jusqu'à la formation en France du Comité central de vaccine'(21 mai 1800).

La deuxième époque s'étend depuis la fondation de ce Comité jusqu'à son remplacement par une Commission formée dans le sein de l'Académie de médecine en juin ou en juillet 1823, c'est-à-dire presque trois années après la fondation de celte Académie (décembre 1820).

La troisième époque enfin comprend tout l'intervalle qui existe entre l'année 1823 et le moment où nous sommes.

Pendant la première époque, l'origine équine n'a eu pour partisan bien décidé que Jenner. Cet homme marche toujours en avant de tous les autres.

M. Bouvier rapporte que Loy (de Pickering, dans le Comté d'York) a parfaitement connu la maladie équine qui produit le cow-pox, et qu'il insiste sur l'existence de pustules disséminées sur les diverses parties du corps. M. Bouvier ajoute, avec beaucoup de raison, que le tableau tracé par Loy serait plus complet, si ce chirurgien n'avait pas ignoré l'éruption buccale, et s'il fût entré dans un plus grand nombre de détails objectifs.

M. Bouvier fait observer qu'en revanche Loy a pratiqué avec succès, ce que notre époque n'a pas osé faire, l'inoculation directe de la maladie du cheval à l'espèce humaine. Loy n'était pas, en effet, retenu comme nous par la crainte d'inoculer la morve ni par celle de donner aux jeunes enfants une maladie trop forte pour leur frêle organisation.

J'ajouterai quelque chose à ce qu'a dit M. Bouvier. On peut toujours, avec le concours de vétérinaires instruits, être sûr qu'un cheval n'est pas suspect de morve. Quant aux faibles enfants, les virus se développent sur eux moins éner-

giquomont que chez les adultes. Les enfants sont, par conséquent, mis à l'abri d'atteintes trop vigoureuses des maladies virulentes. J'expliquerai ailleurs pourquoi la syphilis semble faire exception. Il ne s'agit que d'une apparence.

En outre, on ne trouve nulle part, dans Loy, que ce chirurgien ait considéré le grease pustuleux comme identique à une variole de cheval. Personne n'est plus sobre de théories que le modeste et sagace praticien de Pickering.

Loy nous apprend une chose qui dépasse encore tout ce que nous avons pu découvrir de nos jours. Il fixe l'époque à laquelle le grease pustuleux devient inoculable et indique à peu près la durée de son inoculabilité.

Enfin, Loy a eu soin, après avoir inoculé à l'espèce humaine la matière du grease ou le cow-pox qu'il avait obtenu par l'inoculation de cette matière à des vaches, de confirmer la signification de ce résultat par la contre-épreuve de l'inoculation variolique.

M. Bouvier a cherché à expliquer pourquoi les Expériences de Loy sont tombées dans l'oubli et n'ont pas été refaites. Mais il n'a qu'incomplètement indiqué la cause de cette négligence en l'attribuant seulement à notre incurie pour les recherches historiques et à l'état peu avancé de la médecine vétérinaire. Un Corps qui a compté parmi ses membres les Bourgelat, les Huzard et les Dupuy, n'est certainement pas si en retard qu'on peut le penser. Ce qu'on a trop négligé, ce sont les rapports de l'art vétérinaire avec la médecine humaine, c'està-dire l'étude de la médecine comparée. La fondation d'une chaire de médecine comparée était donc, pour le dire en passant, une bonne institution. En tout cas, on a eu le grand tort de croire que le grease pustuleux devait faire partie de l'un des nombreux états pathologiques que Huzard a décrits, en 1784, sous le nom vague d'eaux-aux-jambes. On s'est toujours bien vite dégoûté de recherches expérimentales, qui ont à toutes les époques été infructueuses, parce qu'elles ont invariablement consisté dans des tentatives d'inoculations faites à la vache de la matière des eaux-aux-jambos, n'importe à quelle période de la durée de cette affection, sans que l'idée soit jamais venue de pratiquer l'inoculation de cette matière au cheval. On comprend à quels mécomptes devaient conduire ces expériences mal instituées et qu'on n'aurait pas même entreprises si l'on avait possédé des notions moins imparfaites sur les propriétés des virus.

La deuxième époque renferme les travaux importants de Husson, qui appartiennent aussi à la première époque, et ceux de Baron, ami de Jenner et héritier de ses papiers scientifiques. Ces deux savants n'ignoraient pas que la maladie vaccinogène du cheval était pustuleuse et généralisée, mais on les lisait peu et on ne tenait pas compte de l'éruption générale dans ce qu'ils rapportaient de Loy : c'est pourquoi on s'est livré à des expériences laborieuses, mais nécessairement stériles. *

Vient la troisième époque, vers la fin de laquelle nous sommes actuellement. On reprend la question expérimentale. On cherche toujours à produire le cowpox par l'inoculation des eaux-aux-jambes, décrites par Huzard, tandis que nos médecins vétérinaires gardent lo silence sur les exanthèmes varioliformes du cheval, ou que, tout au moins, ils leur donnent des noms qui nous égarent et nous font perdre la voie de l'analogie. Mais bientôt arrive le fait de MM. Manouri et Pichot, suivi du Rapport remarquable de M. Bousquet. Quatre ans plus tard, M. Lafosse (de Toulouse) rencontre un fait semblable. Le reste n'est plus de l'histoire et appartient au moment présent.

Après ce discours, aussi plein de renseignements que d'enseignements, sous quel drapeau se place M. Bouvier? Est-il idcnliste avec M. Depaul ou dualiste avec nous? En un mot, croit-il avec M. Depaul, ou nie-t-il avec nous que la

variole humaino et le grease pustuleux soient une seule et môme maladie? Il ne se prononce pas formellement. Il appelle de ses vœux des expériences, et il prévoit des résultats prochains, mais on s'aperçoit aisément qu'il a de la tendance à admettre l'identité des deux virus.

M. Bouvier ne paraît pas avoir parfaitement compris les motifs qui me font adopter, do préférence à toute autre, la dénomination de grease pustuleux pour désigner la maladie vaccinogèno du cheval, mais j'espère éclairer son esprit en lui citant un passage de ma description du grease qui est relatif au nom de celte maladie (1). Il tombera bien certainement d'accord avec moi, s'il rapproche ce passage d'une remarque fort judicieuse de M. Magne, que j'ai signalée ci-dessus (2). M. Magne, en effet, explique très-bien comment le grease pustuleux peut pénétrer facilement dans l'organisme des chevaux atteints d'affections des pieds et comment ces chevaux, toutes choses égales d'ailleurs, communiquent plus aisément que d'autres chevaux greasiens leur maladie aux palefreniers.

Si l'on ne veut absolument pas adopter la dénomination de grease pustuleux, qu'on en propose une autre. Je l'accepterai volontiers, pourvu qu'elle n'entrave pas trop mon langage et qu'elle n'emporte pas avec elle l'idée de variole, c'està-dire qu'elle ne préjuge pas la solution du litige entre les dualistes et les identistes. C'est bien ici le cas de dire que les mots impliquent les idées. Êtes-vous, en effet, identiste? Vite! servez-vous du mot variole de cheval ou de celui dehorse-pox: ces mots valent un manifeste ^rnais si vous êtes dualiste ou que vous apparteniez au parti de ceux qui doutent, répudiez aussitôt les expressions de ceux dont l'opinion est arrêtée dans le sens de l'identité de la maladie vaccinogène du cheval avec la variole.

M. Bouvier s'est peu-être un peu trop avancé en disant que désormais on trouvera cette maladie quand on le voudra. Cet espoir n'est pas conforme à l'opinion de Jenner qui doit inspirer une si grande confiance. L'année 1863, exceptionnelle par sa température élevée, n'a-t-elle pas été plus favorable qu'une autre à la production dite spontanée du grease pustuleux? L'expérience et les études de messieurs les vétérinaires nous éclaireront à cet égard.

En tout cas, on peut être complètement rassuré, puisque ma méthode doit fournir les moyens de reproduire le grease à volonté par l'insertion convenablement et itérativement faite du vaccin sur son propre terrain, qui est le cheval. C'est ce que je me propose de redire souvent, jusqu'à ce que cette méthode obtienne, à son tour, les honneurs de l'adoption.

Je transcris textuellement, d'après la Gazette des hôpitaux^ la fin du discours de M. Bouvier, non sans éprouver un sentiment de pudeur en me mettant moimême en scène:

« Un seul de nos honorables confrères, depuis longtemps voué à l'étude des maladies virulentes, M. le docteur Auzias-Turenne, n'avait pas attendu l'événement pour en appeler aux bonnes sources ; lorsque les esprits flottaient encore, il répétait sans cesse qu'il fallait lire Loy, qu'on y trouverait la solution du problème expérimental: il ne fut pas écouté. C'est cet avis de M. Auziasj ce sont ses inspirations qui m'ont guidé dans cette revue rétrospective, où je n'ai eu d'autre prétention que de montrer, une fois de plus, à quel point l'histoire de l'art et la manière dontclle est faite influent sur les progrès de l'art lui-même. »

Voici le but de celte citation : c'est un appel au patronage d'un membre de

(1) Voir ci-après : mémoire sur le grease pustuleux, Nosologie.

(2) Voir ci-dessus, p. 5G4.

l'Académie qui veuille bien appuyer mon idée doctrinale, ainsi que M. Bouvier a fait pour mon idée historique. Celle-là consiste à régénérer le vaccin humain sur le cheval. On pourra ainsi se procurer partout et toujours du vaccin récent et aussi fort qu'on le désirera. Mais comme je ne veux surprendre personne, j'avertis encore mes lecteurs que j'emprunte cette méthode à la syphilisalion.

Séance du 9 février 1864.

Il y a une quinzaine de jours, à l'issue de l'Académie, j'abordai humblement M. Bousquet pour lui offrir quelques documents relatifs à la discussion actuelle. Mais le respectable et célèbre vaccinateur ne me parut pas désireux de briser le cercle habituel de ses méditations. C'est pourquoi je me hâtai moi-même de lui trouver un prétexte à une indolence que l'âge excuse : Peut-être que voire siège est déjà fait? lui dis-je. Oui! oui! répondit-il avec empressement, mon siège est fait.

Sonsiége est fait! Il y a beaucoup, hélas! de sièges faits à l'Académie ! Quoi! M. Bousquet lui-même, cet esprit distingué, n'aurait rien oublié, ni rien appris depuis trente ans en fait d'origine de la vaccine ! Les identistes vont donc tirer avantage de l'impuissance de ses coups, tandis que les dualistes refuseront d'accepter le concours de ses armes rouillées dans le fourreau de la routine. M. Bousquet est devenu paur nous un enfant terrible!

Et moi qui espérais n'avoir que des éloges à lui prodiguer, comment prendrai-je mon parti de cette déception? Eh bien! ce sera en donnant de nouveaux gages à la vérité: Je ne puis consentir, ni à trahir ma pensée, ni à me taire ; il faut absolument que mon opinion se fasse jour. Que ma plume soit brisée si jamais je fais un pacte avec l'infâme dissimulation ou avec la lâche complaisance dont j'ai été si souvent et dont je suis encore victime! Je jugerai M. Bousquet avec la plus respectueuse déférence, mais aussi avec la plus entière franchise et l'impartialité la plus grande. M. Bousquet est un de nos plus nobles vétérans. Qu'il soit donc chargé de lauriers, mais qu'on l'exonère du service s'il peut compromettre le succès dans nos rangs.

M. Bousquet donne l'esquisse du diagnostic différentiel des deux éruptions vaccinale et variolique. Mais les caractères qu'il met en relief ne sont pas toujours incontestablement différents. Il affaiblit ainsi plutôt qu'il ne fortifie notre cause parce qu'il donne prise à nos adversaires.

Ainsi, quand M. Bousquet dit: « La vaccine couve au moins huit jours avant d'éclater ; la variole trois jours seulement, » on pourrait lui objecter qu'il est en contradiction avec lui-même. En eflet, dans son traité de la vaccine, M. Bousquet n'a-t-il pas assigné lui-même à la vaccine trois jours d'incubation, c'est-à-dire exactement le temps qu'il indique aujourd'hui comme appartenant à l'incubation de la variole? Il est bien vrai que, d'une manière générale, le temps d'incubation de la variole est un peu moindre que celui de la vaccine, mais on comprend aussi qu'un adversaire habile puisse tirer avantage d'un contraste qui s'appuie sur des caractères incertains ou sur d'évidentes méprises commises à l'égard de faits matériels.

M. Bousquet poursuit ainsi : « La variole spontanée n'a qu'une éruption répandue sur tout le corps, et principalement au visage et aux mains; la variole inoculée en a deux : l'une générale, l'autre locale; la vaccine n'en a qu'une, toujours locale. » On pourrait encore ici lui adresser quelques reproches ; d'un côté, en effet, la variole inoculée se borne quelquefois à une éruption locale,

tandis que, d'un autre côté, l'existence de vaccinides est incontestable. M. Bous: quet prétend, il est vrai,.n'avoir vu que trois cas dans sa vie d'éruption vaccinale générale, mais j'en ai observé moi-même un plus grand nombre en suivant., pendant quelques mois seulement, les vaccinations qui se faisaient alors à l'Académie sous la direction exclusive de M. Bousquet. Pour que les vaccinides Coffrent à l'observateur, il faut que celui-ci les recherche. Les enfants sont vaccinés à l'Académie les mardis et samedis: ils y sont ramenés ordinairement au bonL de huit jours. On constate alors la réussite de l'opération et on délivre, aux ayants droit, un certificat, et, au besoin, une prime. Ensuite on ne revoit plus ces enfants. Or, comme les vaccinides apparaissent souvent assez tard, on devine comment M. Bousquet a dû s'y prendre pour n'en pas constater, tandis que j'ai pu moi-même en observer un certain nombre.

M, Bousquet s'est relevé et a vraiment été lui-même quand il a abordé la question principale, c'est-à-dire la détermination de la source des deux maladies qu'on veut considérer comme identiques.

Réserves faites, en effet, de quelques considérations peu concluantes sur l'espèce, en histoire naturelle, M. Bousquet a nettement posé le problème. Il y a, dit-il, deux questions dans une : • Premièrement, la variole de l'homme peut-elle se communiquer à la vache? Secondement et dans l'affirmative, est-il vrai qu'elle s'y modifie, qu'elle s'y change en vaccine? »

On dit qu'une question bien posée est bien près d'être résolue.

Or voici une démonstration de M. Bousquet qui est saisissante et vaut à elle seule tout un discours : « Si toutes ces raisons ne peuvent changer les opinions de M. Depaul, qu'il change les miennes; il le peut d'un mot; mais ce mot, il faut qu'il soit prononcé. Que M. Depaul recommence les Expériences de Sunderland, de Thièle ou d'autres à son choix; cela fait, qu'il vienne ici, dans cette enceinte, et qu'en présence de l'Académie qui nous écoute et nous juge, il dise ces simples paroles : Oui, fai inoculé la variole à la vache, et la vache m'a rendu la vaccine. Je n'en demande pas davantage ; j'ai foi en son honneur, et sur sa déclaration, je me convertis à ses doctrines. Jusque-là, je veux douter. »

Quelques assertions de M. Bousquet méritent d'être examinées avec soin à cause de l'influence qu'elles peuvent exercer sur les médecins et sur le public :

« Tel m'a paru d'abord l'objet principal de cette discussion : elle n'avait en commençant rien de pratique, c'était une simple curiosité de Vesprit, une satisfaction qu'il voulait se donner. La vaccine elle-même n'avait rien à y gagner, elle n'y gagne rien encore; elle n'en est ni plus sûre ni plus préservatrice ; mais par un bonheur inouï, il est arrivé qu'en lui cherchant de fausses analogies avec la variole, on aurait trouvé sa source dans le cheval, et, par suite, un moyen de plus de renouveler le vaccin. »

La contradiction qui existe entre le commencement et la fin de ce paragraphe ne saurait échapper à personne. M. Bousquet nous parle d'une simple curiositéde Vesprit, à laquelle la vaccine n'avait rien à gagner et n'a rien gagné... qu'un moyen de plus de renouveler le vaccin. N'est-ce donc rien que cela? Surtout quand on songe qu'il ne s'agit pas seulement de renouveler le vaccin, mais de retrouver la source unique que nous en ayons jamais eue. Et aurionsnous d'autres sources, que celle-là ne serait pas moins un moyen sûr d'avoir un vaccin des plus forts, des plus efficaces et des plus préservatifs.

Comme M. Bousquet aurait besoin d'interroger la syphilisation pour apprendre d'elle qu'il y a des virus forts et des virus faibles, etc.!

M. Bousquet se méprend évidemment sur ce que veut dire le mot analogie, dont il confond le sens avec celui du mot identité. Les analogies de la variole

et de la vaccine ne sont pas fausses; elles sont très-réelles. La vaccine et la variole sont analogues, car elles se ressemblent par certains caractères essentiels, tandis qu'elles diffèrent par d'autres. C'est précisément là ce qu'on entend par analogie. L'index et le pouce sont analogues, c'est-à-dire qu'ils se ressemblent bien qu'ils diffèrent entre eux : on les prendrait l'un pour l'autre, et cependant ils sont l'un et l'autre, ils ne sont pas identiques.

D'ailleurs Loy, M. Lafosse et M. Bouley ne poursuivaient pas d'analogies. Ils cherchaient simplement à découvrir la vérité par l'observation.

Les principes de la science auraient dû faire savoir depuis longtemps à M. Bousquet que rien n'est stérile dans les spéculations de l'esprit et que toute vérité, comme l'enseignait Platon, est utile ou le sera. Au surplus, l'expérience s'est depuis longtemps déclarée pour l'utilité des recherches qui sont relatives à l'origine de la vaccine.

Pouvoir remonter sans cesse, ou souvent, à l'origine du vaccin, n'est-ce pas le moyen d'avoir constamment des virus énergiques, excellents et souverainement efficaces?

Quand on emploie ces virus, la fièvre est plus intense, les accidents locaux sont mieux accusés et la préservation devient plus complète. Cela augmente et fortifie la confiance que mérite la vaccine. La lecture des écrits des syphilisateurs peut seule bien faire comprendre ces diverses considérations. En effet, la syphilisation étant plus avancée que la vaccination (n'en déplaise aux incrédules), elle en éclaire constamment les détours.

Je reprocherai à M. Bousquet d'avoir été injuste envers Loy qu'il a passé sous silence, comme il l'a été envers M. Bouley, envers M. Bouvier dont il a considéré le discours comme non avenu, et envers Jenner lui-même.

« Ce que Jenner n'avait fait qu'entrevoir, dit M. Bousquet, M. Lafosse l'a démontré par voie d'expérimentation ; de sorte qu'à l'avenir l'histoire ne pourra parler de l'origine du cow-pox aux pieds du cheval sans rappeler le nom de celui qui l'y a pris, l'a transporté à la vache et de la vache à l'homme. On sait le reste. C'est le premier fait d'inoculation bien clair, bien authentique; c'est une époque dans l'histoire de l'art et le principe de cette discussion même. »

Jenner avait fait plus qu'entrevoir, — il avait vu très-distinctement, et le premier, et c'est Loy qui a fourni le premier fait d'inoculation bien clair, bien authentique. M. Bousquet n'avait donc, pour être entièrement dans le vrai, qu'à copier M. Bouvier.

Loy a vu avant M. Lafosse; il a mieux et plus vu que lui. M. Bouley a vu après M. Lafosse, et de plus il a fait voir aux autres. Gloire à M. Lafosse, mais surtout gloire à Loy; gloire aussi à M. Bouley. M. Lafosse n'est donc pas l'alpha de' cette discussion dont M. Bouley serait l'oméga. Il n'a pas fourni le premier fait d inoculation bien clair, bien authentique, — à moins qu'il n'y ait de clair et d'authentique que ce qu'a constaté ou vérifié M. Bousquet.

Pourtant M. Bousquet est trop ami du vrai et professe des sentiments trop délicats pour concevoir jamais la pensée d'un aussi vulgaire oubli de la justice. Mais c'est que, je l'ai énoncé en commençant cet article, le siège de M. Bousquet, je veux dire son discours, était fait quand M. Bouvier a prononcé le sien.

Quant à Jenner, dont on s'est plu à répéter souvent qu'il n'avait rien prouvé relativement à l'origine greasienne du vaccin, mes lecteurs seront sans doute surpris et charmés, si je lui donne un instant la parole pour son apologie. Si Jenner, en effet, n'a rien prouvé, je ne sais plus ce que prouver veut dire :

«J'ai tous les jours de nouvelles preuves de la vraie origine de la vaccine.

APPRÉCIATION DES SÉANCES DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE. 579 J'en choisirai seulement une : Le garçon d'un fermier (dans mon voisinage près de Berkeley), qui était employé à laver deux fois par jour les talons d'un cheval nouvellement attaqué d'une crevasse, en fut infecté, en conséquence d'une coupure qu'il avait aux deux petits doigts. Ces ulcères ressemblaient infiniment à la vaccine, et le petit garçon en fut assez malade. Avant cet accident, il n'avait jamais eu ni la vaccine ni la petite vérole. Trois mois après on lui inocula la petite vérole qui ne fit sur lui aucun effet (I). » (Londres, 23 janvier 1801.)

« J'ai vu l'élô passé une pustule sur la main d'un domestique de fermier qui avait été infecté en pansant un cheval, laquelle ressemblait tellement à la vaccine qu'il était impossible d'y apercevoir la moindre différence. J'ai essayé plusieurs fois ensuite de le vacciner, mais je n'ai jamais pu produire autre chose qu'une légère rougeur quiabientôt disparu (2). » (Londres, 4 février 1802.)

On remarquera que la date des deux lettres dont-j'extrais ces fragments est antérieure à la publication de la brochure de Loy. Jenner est donc en tout le premier de tous, n'en déplaise à M. Bousquet. « J'ai toujours été embarrassé de savoir, dit de Carro, ce qui illustrait le plus le docteur Jenner, ou les avantages évidents qui résultent de sa découverte, ou l'étonnante sagacité qu'il a montrée dans toutes ses Observations et dans toutes ses Expériences (3). )> (Vienne, 20 août 1802.)

M. Bousquet indique avec raison un écueil qui consiste à raisonner sur les maladies virulentes absolument comme si elles provenaient de causes communes. Malheureusement, M. Bousquet ne paraît pas bien connaître l'évolution des maladies virulentes autres que la variole et la vaccine. Or, tous les virus sont pour ainsi dire solidaires entre eux et obéissent à des lois communes dont le virus syphilitique présente le modèle.

Voilà ce que j'avais à dire sur la première moitié du discours de M.Bousquet.

Séance du 16 février 1864.

La moitié est plus que le tout, dit un proverbe anglais. Ce proverbe est applicable au discours de M. Bousquet, dont la seconde moitié vaut infiniment mieux que le discours tout entier. Dans mon dernier article j'ai été sévère sans doute pour M. Bousquet. Il a noblement pris sa revanche en me donnant un démenti des plus agréables à entendre. Il a dit en effet d'excellentes choses dans un style des plus distingués. Il nous a donné le modèle de la plus exquise discussion. Le langage de M. Bousquet exhale un parfum de vieille urbanité française.

En écrivant mon dernier article, j'avais, l'avouerai-je, un poids sur le cœur. J'étais tourmenté par l'inertie du directeur officiel de la vaccine en présence de la source retrouvée du vaccin. Quoi ! me disais-je avec chagrin, tous les jours la vaccine perd de son crédit ; de tous côtés on répète que le vaccin a perdu de sa force, qu'il s'est corrompu en s'éloignantde son origine; et on laisse couler, sans y puiser, 'une source abondante et pure de vaccin plein de force qui vient de sourdre inopinément et qui peut bientôt tarir ! On continuera donc à distribuer dans toute la France et au delà des frontières un vaccin toujours affaibli* et quelquefois corrompu par son passage à travers l'organisme d'enfants infectés! On affirmait que M. Bousquet n'avait pas cherché à étudier cette maladie

(1) Bibliothèque britannique. Sciences et arts, t. XXI, p. 396.

(2) Ibid., loc. cit., p. 397.

(3) Ibid., loc. cit., p. 380.

du cheval qui donne le cow-pox! On allait jusqu'à prétendre qu'il ne s'était pas môme donné la peine de voir ce cow-pox artificiellement produit sur le pis des vaches !

A quoi donc a servi pratiquement la découverte de Toulouse et d'Alf'ort? A rien. M. Bousquet ne s'est pas gêné pour le dire, « la vaccine n'avait rien à y gagner, elle n'y gagne rien encore. » Est-ce donc à dire que M. Bousquet soit satisfait de ce qui existe ou qu'il n'ait pas compris l'importance des Expériences d'Alfort? C'est à lui cependant qu'incombe le devoir et que devrait revenir l'honneur d'en être l'historien, puisque c'est à lui qu'ont été confiés les destins officiels de la vaccine. Ah! la pratique de la vaccine aurait déjà gagné beaucoup à ces Expériences, si M. Bousquet avait montré plus de zèle, ou tout au moins s'il s'était efforcé d'en inspirer aux autres ! Mais non, hélas ! M. Bousquet est resté sous sa tente. Il n'a fait qu'un discours quand il fallait des actes !

Si semblable occasion, au lieu de se présenter à Alfort, dans la banlieue de l'Académie, s'était oiferte dans une province éloignée à un modeste chirurgien de campagne, l'exigence rétrospective des gardiens de la vaccine se serait accrue en raison de la distance et des difficultés qu'il aurait fallu vaincre. Il est pourtant vrai que, si à Paris on manque quelquefois de zèle, en province on manque presque toujours de tout !

Pendant qu'on discutait à l'Académie sur la question de savoir s'il s'agissait ou non de la variole, on ne tirait aucun parti pratique de la découverte qui venait de se faire.

Ce n'était pas M. Depaul, niais M. Bousquet qu'on s'attendait à voir utiliser les Expériences d'Alfort. Car M. Depaul niait, lui, qu'il s'agit d'autre chose que de la variole, et il pouvait toujours avoir à Paris cette dernière maladie à sa disposition.

Des hommes éminents sont donc chargés officiellement de veiller à la propagation et aux perfectionnements de la vaccine. Ils sont choisis au sein de l'Académie. Ce sont les seuls héritiers reconnus du Comité central de vaccine dont ils ont absorbé les attributions. Mais ces hommes se croisent presque les bras !

En 18J28, le Ministre de l'Intérieur demande à l'Académie s'il n'y aurait pas lieu de rétablir le Comité central pour raviver le zèle attiédi en faveur de la vaccine. « Le Ministre de l'Intérieur a remarqué, dit le rapporteur de l'Académie, que depuis que l'encouragement de la vaccine n'est plus confié aux soins d'un Comité spécial, la pratique de cette salutaire inoculation diminuait d'année en année. » Mais l'Académie déclare que tout va pour le mieux dans la meilleure des Académies possibles. C'est à M. Paul Dubois qu'est dû l'enfantement du Rapport qui atteste l'exactitude de ce que j'avance. On répond par une' fin de non-recevoir à peu près semblable à toutes les questions: Le vaccin ne s'affaiblit pas; il n'est pas possible d'inoculer la syphilis en vaccinant, etc. Les dogmes de l'Académie paraissent immuables. Aussi son impuissance éclatet-elle à chaque instant. C'est en vain que les découvertes et le progrès frappent aux portes; tout reste et se passe en dehors de l'Académie, en dehors de la Section de vaccine, en dehors du Comité que cette Section représente. Faut-il le dire en un seul mot: Les abus se détruisent, mais ils ne se réforment pas, ils sont bien plus dans les institutions que dans les hommea. Prenez, en effet, successivement la valeur de chaque académicien en particulier, faites un total de toutes ces estimations individuelles et vous aurez un nombre infiniment supérieur à celui qui représente la valeur réelle de l'Académie tout entière. C'estque la plupart des hommes éminents qui constituent l'Académie n'en font point

partie ou s'occupent très-peu d'elle. Ils gardent leur place et en ferment l'accès àd'autres; ils pourraient la remplir, mais ils ne l'occupent pas.

Plus lard, un Correspondant de l'Académie se fait une spécialité de la vaccine. Avait-il tort ou raison? Était-il indigne ou honnête, orthodoxe ou profane? Je n'en sais rien. Mais l'Académie lui refuse la parole et le repousse du bercail (séance du 5 août 1845), sous prétexto qu'il avait transformé la pratique de la vaccine en une sorte d'industrie. Qui aura donc désormais le courage de chercher à perfectionner son art en dehors du monde officiel ? Eh quoi! nous exerçons un sacerdoce, et il ne nous serait pas permis de vivre de l'autel! Un écrivain de la presse médicale du nom de Jean Raymond, plus connu aujourd'hui sous le pseudonyme d'Amédée Latour, stigmatisa énergiquement cet acte d'arbitraire et d'intolérance académiques : « L'Académie, disait-il, a fait acte d'autorité suprême; elle a refusé d'entendre un de ses membres correspondants, sous prétexte que M. J... ne s'occupe de la vaccine qu'au point de vue industriel. J'avoue que j'aurais préféré un ordre du jour autrement motivé que celui qui a été adopté. C'est bien vague que ce point de vue industriel, et cela ne prête-il pas à de singulières réflexions? M. G... deC... connaît-il beaucoup de ses collègues qui s'occupent d'une partie quelconque de l'art par humanité pure ou par amour exclusif de la science? Il y avait, ce me semble, autre chose et mieux à dire que de reprocher à M. J... de vendre son vaccin ou de se faire payer ses vaccinations, péché, si c'en est un, qu'il partage avec un très-grand nombre d'académiciens. »

Je ne redirai pas les principaux traits du discours de M. Bousquet. Tous les arguments qu'il a fait valoir, on les connaît. J'ai répété souvent, mais en moins bon style, la plupart des choses qu'il a dites. Je ne m'arrêterai pas non plus à argumenter contre quelques-unes de ses propositions, qui sont assurément étrangères au sujet bien circonscrit du débat.

J'aime mieux m'arrêter à quelques assertions de M. Bousquet qui entrent dans ce sujet et qui vont nous ouvrir un nouvel horizon.

Voici un passage qui m'a singulièrement surpris :

« Si on mêle les deux virus ensemble, et l'expérience en a été faite par Woodville, pour la première fois, puis par Salmade, puis par moi ; si, dis-je, on inocule un mélange de virus varioleux et de vaccin, croit-on que les virus se neutralisent? croit-on qu'il ne vienne qu'une éruption ? Ni l'un ni l'autre. Dans mon Expérience, les deux virus ont levé chacun à son heure. L'un a produit la variole, l'autre a produit la vaccine, et les deux éruptions ont fait leur évolution aussi tranquillement que quand elles sont séparées.

« Je parle aujourd'hui sans émotion de cette expérience; mais je n'ai pas oublié ce qu'elle me fit éprouver à la vue de la fièvre secondaire et de l'éruption qui la suivit. »

Oui, certainement, l'Expérience a été faite par Woodville, mais avec des résultats bien différents de celui qu'indique ici M. Bousquet. Comme la question est neuve pour nos lecteurs et qu'elle en vaut la peine, je vais entrer dans quelques détails.

Théoriquement, trois choses sont possibles:

1° Les virus seraient neutralisés; il ne se produirait rien. Cela est arrivé, semble-t-il, dans quelques-unes des Expériences de Woodville.

2° Il se produirait tantôt la variole, tantôt la vaccine: c'est ce qui paraît encore s'être montré à Woodville. Je fais mes réserves à cet égard.

3° Les deux virus manifesteraient simultanément leur action. C'est ce qu'aurait constaté M. Bousquet, dans l'unique Expérience qu'il ait tentée. Je

fais encore des réserves plus explicites. Tesiis unus, teatis nullus. Je ne parle pas du seul témoin Bousquet, qui en vaut dix, mais de l'Expérience unique de M. Bousquet ; car il l'a affirmé, et j'aime à le lui faire répéter : « ... Je puis le diro entre nous, je m'en méfio (des faits), je m'en méfie comme on se méfie de témoins suspects, faciles à séduire, auxquels, avecun pou d'adresse, on fait dire tout co qu'on veut. » Ainsi, il faut se méfier, non pas précisément des faits, mais de la manière dont on les interroge, en les soumettant à la torture.

Demandons, avant d'aborder l'exposé des faits et d'entrer dans leur discussion, un guide à l'analogie, ou plutôt rappelons à nos lecteurs quelques circonstances qu'ils connaissent déjà, et commençons par les éclaircissements que pous fournit la syphilisation.

La lymphe vaccinale peut se trouver mélangée avec le principe syphilitique existant principalemnet sous deux formes et constituant : 1° la matière du chancre ; i° la matière dupseudo-chancre, ou, ce qui revient au même, la sécrétion du principe syphilitique secondaire.

Je n'ai pas besoin d'être plus explicite pour des lecteurs qui sont imbus de mes principes, et auxquels mon langage est devenu familier.

Dans le premier cas, il ne se produit qu'un chancre et pas de vaccine. Pourquoi? Nous l'avons dit. Parce que la matière du chancre couve moins longtemps que celle de la vaccine; que les premières élaborations des deux virus sont plus particulièrement locales, et que le chancre dure, en général, plus longtemps que toute l'évolution vaccinale, à compter depuis le moment de l'insertion jusqu'à celui où tombe la croûte vaccinale. •

Dans le second cas, la vaccine paraît d'abord, et la syphilis ensuite. Pourquoi encore? Parce que: 1° le temps d'incubation de la lymphe vaccinale et celui de toute l'évolution vaccinale réunis n'égalent pas le seul temps d'incubation du principe syphilitique secondaire ou pseudo-chancreux; 2° dans l'incubation de ce dernier principe, les événements intermédiaires à l'insertion et à la première manifestation loco insertionis s'accomplissent en silence et surtout dans les profondeurs de l'organisme.

Nous aurons tout à l'heure à examiner si, dans l'insertion du mélange des deux virus vaccinal et variolique, les choses se passent comme dans le premier cas, c'est-à-dire si un seul virus lève, ou comme dans le second, c'est-à-dire si les virus lèvent tous les deux, ou bien si elles se produisent tantôt comme dans le premier, tantôt comme dans le second cas.

Est-ce comme dans le premier cas? C'est ce qu'aurait vu surtout Woodville. Est-ce comme dans le second? C'est ce qu'aurait constaté M. Bousquet. Nous allons revenir tout à l'heure là-dessus, après nous être arrêtés un instant à une autre analogie.

Dans le commencement de l'année 1845, M. Ch. Joubert, cultivateur à Nouan-le-Fuzellier (Loir-et-Cher), adresse à l'Académie des sciences une question tendant à faire décider si le virus vaccin, pris sur un enfant affecté d'une autre maladie transmissible, n'offre pas de danger pour l'enfant auquel on l'inocule. M. Joubert a été conduit à poser cette question parce qu'il a cru s'apercevoir que la clavelisation des moutons, pratiquée avec le virus pris sur des bêtes attaquées de cachexie aqueuse, entraînait une altération analogue dans la santé des moutons clavelisés. Inutile de dire que la réponse de l'Académie fut qu'il n'y avait rien à craindre, puisque chacun connaît aujourd'hui l'écucil de la transmission de la syphilis par l'insertion vaccinale. La question posée par M. Joubert se dresse donc devant nous avec sa double importance, en médecine humaine et en médecine vétérinaire.

Dans l'inoculation du mélange des deux virus claveleux et cachectique aqueux à l'espèce ovine, les choses pourraient donc se passer, en supposant que la cachexie aqueuse fût une maladie virulente (l), d'une manière analogue à ce qu'elles font quand on inocule un mélange de fluide vaccin et de virus pseudo-chancreux à l'espèce humaine.

Arrivons maintenant à l'exposé direct des Expériences qui ont trait à la question que nous voulons résoudre, laquelle a motivé nos digressions dans le domaine de l'analogie.

Précisons bien les détails des Expériences de Woodville, puisque, quant à ce qui concerne celle de M. Bousquet, nous avons cité le laconique auteur textuellement.

Le résultat de ses nombreuses Expériences avait engagé Woodville à les varier. Il avait constaté qu'il n'arrive jamais une maladie hybride à la suite d'une" vaccination et d'une inoculation variolique simultanées, mais que lavésico-pustule produite par l'insertion, quelle qu'elle soit, suit toujours la marche propre à la matière insérée, laquelle matière se régénère exclusivement à toute autre dans sa vésico-pustule. Il voulut ensuite savoir si une seule insertion d'un mélange des deux virus donnerait lieu à une affection moyenne. Dans ce but, il inocula le même jour vingt-huit personnes avec la lymphe vaccinale et le virus varioleux mêlés ensemble.

Le résultat fut que, sur plus de la moitié des personnes inoculées, l'affection locale prit les caractères distinctifs de la vaccine, tandis que chez les autres elle parut avoir ceux de la petite vérole, mais toutes n'éprouvèrent qu'une indisposition très-légère et ne présentèrent qu'un petit nombre de boutons.

La conclusion de Woodville fut que les deux affections locales pouvaient exister ensemble dans différentes parties du corps, mais qu'elles s'excluaient réciproquement dans la même partie.

Conclusion sommaire : l'une ou l'autre maladie prédomine, mais on ne voit jamais apparaître une maladie mixte.

Voilà donc, si je ne me trompe, une Expérience de M. Bousquet qui se trouve en opposition avec 28 autres Expériences de Woodville, lesquelles ne s'accordent pas entre elles. Ce n'est certainement pas la nature qui se contredit. Le fait a toujours dû se passer de même, s'il s'est accompli dans les mêmes conditions, les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets. Quand les effets ne sont pas les mêmes, c'est que les causes ne le sont pas absolument en réalité, en ce sens qu'elles n'agissent pas toutes dans le même temps, de la même manière et exclusivement sur des objets placés dans des conditions tout à fait identiques.

Tâchons pourtant de concilier, ne fût-ce que provisoirement, Woodville et M. Bousquet.

Woodville a-t-il bien interprété ce qu'il a vu, quand il a cru obtenir la vaccine à l'exclusion de la variole, et plus souvent qu'elle ?

J'en doute d'autant plus que, le variolin couvant moins longtemps que le vaccin, ce serait, au contraire, la variole qui aurait dû apparaître dans la majorité des cas, sinon dans tous, conformément aux principes que j'ai posés.

N'est-il pas vraisemblable que Woodville a pris pour des faits de vaccine des cas de variole dans lesquels l'éruption a été limitée ou presque complètement limitée au siège de l'insertion? Le nombre considérable de vaccinides que

(1) Cette cachexie n'est effectivement pas une maladie vhmlente. J'ai pris cet exemple, mal choisi à ce dernier point de vue, parce que M. Joubert a nettement posé une question générale relative aux virus, dont la solution est d'une extrême importance,

Woodville a signalées chez ses vaccinés, ne vient-il pas à l'appui de cette interprétation V Je soupçonne donc que Woodville a plusieurs fois confondu la vaccine avec la variole.

Quant à M. Bousquet, où a-t-il reconnu la vaccine dans ce qu'il nous a raconté? Comment entend-il qu'un bouton d'inoculation pouvait être, à la fois, vaccinal etvarioleux? Comment a-t-il pu constater cela'/ Quel a été son critérium ? N'a-t-il pas donné naissance à une variole pure, et non à un produit qui aurait été hybride, sans l'être? La fièvre secondaire qu'il a observée n'était-elle pas symptomatique de la variole, plutôt que de la vaccine, comme il le déclare d'ailleurs lui-même V Comment a-t-il pu savoir qu'il avait affaire à une vaccine et à une variole en même temps ? à deux maladies combinées, et pourtant distinctes ?

Se serait-il trompé lui-même, en nous trompant dans son récit? Au lieu de virus mélangés, n'a-t-il pas voulu parler des deux virus insérés en même temps dans deux parties différentes du corps d'un même sujet?... J'arrête là ce fastidieux chapelet de questions qui pourrait ne pas avoir de fin.

Je termine en résumant mes impressions sur les Expériences de Woodville et sur celle de M. Bousquet, que je n'ai point répétées ni vu faire.

Demandant des lumières à la syphilisation, je conclus que : 1° quand Woodville a cru que c'était la vaccine qui se montrait, il a pu prendre pour telle une manifestation variolique sans éruption générale; 2° quand M. Bousquet a cru voir les deux maladies, il n'avait probablement sous les yeux qu'une variole.

En effet, la variole, couvant moins longtemps que la vaccine, doit s'emparer la première et occuper exclusivement le point d'insertion, de même que, quand on inocule un mélange de pus chancreux et de vaccin, il ne vient jamais qu'un chancre.

Qu'on refasse donc, avec soin, l'Expérience Bousquet-Woodville et l'on se convaincra peut-être que la syphilisation est bonne pythonisse. Puis, si l'on trouve qu'elle résout heureusement, par de simples considérations spéculatives, des questions qui la touchent sans faire partie d'elle-même, ne devra-t-on pas concevoir d'elle une excellente opinion? C'est ce que je lui souhaite.

Séances des 16 février et 1er mars 1864.

M. Bousquet pense avec raison que la théorie unitaire de M. Depaul nous ramènerait forcément à l'inoculation variolique. Effectivement, si la vaccine n'est pas autre chose que la variole ; si le vaccin ^existe pas et n'est que le variolin, s'ils n'existent pas l'un et l'autre, mais si l'un est l'autre ; enfin s'ils ne sont qu'un, comment est-il possible de choisir entre deux celui qu'il faut inoculer?

M. Bousquet ayant disserté sur les fausses analogies, je cède à la tentation de lui en citer un exemple mieux choisi et plus opportun que les siens. Cet exemple est pourtant sien et se trouve dans son discours: « C'est une chose bien digne de remarque que les deux meilleures pratiques médicales, la vaccine et la médication antipériodique, soient deux préservatifs ; car le quinquina ne guérit pas à proprement parler les fièvres d'accès; il en prévient le retour, et c'est pour cela qu'il est de règle de le placer le plus loin possible de l'accès à venir, pour lui donner le temps d'agir. »

Qu'est-ce qu'un accès de fièvre intermittente? C'est une manifestation d'une maladie qui est la fièvre paludéenne. L'accès n'est pas la maladie, toute la maladie ; mais il en fait seulement partie ; il la décèle, il la montre. Celle-ci existe

avant et peut encore subsister après lui. Le quinquina ne saurait donc avoir la vertu de prévenir une maladie qui précède son emploi do la même manière que la fièvre paludéenne existe avant l'accès de fièvre. M. Bousquet a commis l'erreur de confondre un accès de fièvre, qui est la partie, avec une fièvre d'accès, qui est le tout. Il a donc pris la partie pour le tout, l'effet pour la' cause, le

symptôme pour la maladie, l'étiquette pour le vase, le vase pour le contenu

il a fait une métonymie pathologique. Or, on ne doit pas faire de métonymie en pathologie.

De deux choses l'une : ou le quinquina est exclusivement préventif de l'accès, ou bien il prévient l'accès en ôtant de plus la maladie. En un mot, il guérit ou il ne guérit pas la maladie, mais il n'est pas possible qu'il la prévienne, puisqu'elle existe avant son emploi. Elle existe avant cet emploi ; elle existe souvent encore après lui. En tout cas, le quinquina ne peut avoir d'autre rôle que de prévenir le symptôme et de guérir la maladie.

En est-il de même de la vaccine, relativement à la variole? Non. Quand on insère la vaccine, la variole n'existe pas encore; autrement la vaccine serait à peu près impuissante; elle serait au moins à peu près inutile. La variole ne pourra pas non plus exister après la vaccine, car celle-ci prévient celle-là; elle l'exclut, elle lui refuse la porte plutôt qu'elle ne l'expulse. Et, en effet, on a vu plusieurs fois les deux sœurs se développer et marcher ensemble sur le même terrain. Mais on ne voit pas l'une venir occuper le terrain que l'autre a épuisé et abandonné.

Ainsi, Y état paludéen existe toujours avant et quelquefois après la médication quinique.

Le variole, au contraire, n'existe jamais avant, jamais après la vaccine. Elles peuvent s'accompagner, mais non pas so précéder, se suivre.

La vaccine, insérée dans le commencement, pendant le cours de la variole, l'atténue; le quinquina, employé pendant l'accès, l'aggrave.

La variole et la vaccine s'excluent réciproquement avant et après plutôt que pendant, dans le temps plutôt que dans l'espace.

Le quinquina empêche une manifestation pathologique ; la vaccine remplace un état pathologique.

Le quinquina modifie transitoirement une fonction ; la vaccine change durablement un état organique.

Le quinquina est un remède passager, la vaccine une prophylaxie persistante.

M. Bousquet eût sans doute évité la confusion dans laquelle il est tombé en rapprochant deux maladies et deux médications fort dissemblables, s'il n'avait « raisonné des maladies contagieuses comme des maladies ordinaires produites par des causes communes, telles que le froid et le chaud, oubliant qu'il y a pour elles une cause spécifique que rien ne peut remplacer, un germe qui, introduit dans l'économie, y couve, y lève, s'y développe et s'éteint, non pas sans produire de nouveaux germes pour assurer sa postérité (1). »

La syphilisation est la seule des médications qui offre réunis, outre ses propres prérogatives, tous les avantages qui sont dispersés dans d'autres. Comme la vaccine, elle peut prévenir une maladie; comme le quinquina, des symptômes. Comme la vaccine, elle peut aller au-devant d'une maladie; comme le quinquina, elle attaque de front une maladie existante; comme la vaccine, elle peut agir avant la maladie; comme le quinquina elle agit avant le symptôme et pendant la maladie. Elle est à la fois la vaccine et le quinquina de la

(1) Discours de M. Bousquet, séance du 9 février 1864.

syphilis ; elle est môme quelque chose de plus, carello peut agir encore plus tardivement quo la vaccine et que le quinquina. Pour elle, il n'est jamais trop tard, toujours elle est prête n'importe contre quel symptôme, n'importe contre quelle période do la syphilis. Elle seule agit donc avant, pendant et après. C'est l'unique médication de ce genre quo nous connaissions. Peut-être même inspirerait-elle plus de conliance, si elle pouvait se dispenser d'annoncer tant de merveilles. Mais, franchement, peut-elle consentir elle-même à se déprécier et à déchoir?

Je loue boaucoup SI. Bousquet d'avoir avoué sans détour qu'il est partisan du raisonnement et des vues de l'esprit. Depuis un certain temps, on répète à l'envi que les faits sont tout ; le reste n'est rien. Arrière donc l'analogie, la logique, et tout ce qui leur ressemble! Partant, on entasse, on entasse des faits et encore des faits: mais on n'en tire pas souvent parti. Que sont devenus, par exemple, tous les faits accumulés sur la question du choléra? En réalité, la science s'alimente de moyens d'investigation nouveaux et de points de vue nouvellement découverts, cependant que les faits vieillissent, et qu'il faut sans cesse songer à en recueillir d'autres. C'est qu'à force de vouloir être exact, on a fini par manquer complètement de méthode. On a confondu Y observation qui édifie, avec les Observations qui ne sont que des matériaux bien souvent imparfaits.

Les faits sont tout, en ce sens qu'il n'est guère possible de raisonner sans eux. Ils forment le soutien du raisonnement, mais ils ne peuvent rien sans lui. Or, comme il est au moins aussi difficile de bien raisonner que de bien observer, et que la logique se trouve en suspicion, il surgit, nécessairement, plus d'observateurs que de logiciens parmi les médecins. Espérons qu'un jour viendra où la logique et les faits s'entr'aideront, comme l'aveugle et le paralytique de Florian. Mais, en attendant qu'ils se prêtent un mutuel appui, la science souffre et languit, après avoir, bien longtemps et bien souvent, souffert et langui par suite de leur isolement.

A force d'exalter l'Observation, et de blâmer le raisonnement et l'emploi de l'analogie, on fausse l'esprit des médecins, ou, tout au moins, on en diminue la puissance. Il est vrai qu'on prétend aujourd'hui, même en dehors de notre sphère médicale, que la logique n'est plus qu'une affaire de sophistes et de rhéteurs. Je crois, au contraire, qu'on devrait cultiver la logique, et chercher à la simplifier, comme on a fait de la manœuvre des accouchements, pour citer un exemple médical. La substitution de la statistique au raisonnement a été aussi funeste que son emploi juste et restreint avait été favorable.

Les faits sont tout, soit ; mais encore est-ce à la condition qu'ils existent. Or, les faits n'existent pas s'ils sont mal recueillis. Ils n'existent pas davantage s'ils sont mal interprétés. En outre, on ne peut pas plus les bien recueillir sans intelligence, que les bien interpréter sans logique. Or, comme il y a des différences intellectuelles entre les hommes, ils n'en sont pas tous au même point avant, pas plus qu'après avoir recueilli les faits. Tous les hommes, en d'autres termes, ne sont pas égaux devant les mêmes faits ; les plus intelligents, les plus clairvoyants, y verront autre chose, et mieux que tout le monde.

Les faits sont tout: mais quelquefois, aussi, ils ne sont rien. Dans la discussion actuelle, par exemple, ce n'est pas sur les faits, que tout le monde admet à peu près de même, qu'on discute, mais sur leur interprétation. Les faits sont donc tout ou rien, suivant qu'on sait ou non les faire valoir.

Quelle différence y a-Wl entre un homme d'une intelligence moyenne et un esprit borné? C'est que le premier voit mieux les choses, et en tire un meilleur parti que l'autre. Aidé do quelques faits, l'homme doué d'une intelligence

moyenne conçoit nettement plusieurs rapports, tandis que l'esprit borné peut avoir le cerveau embarrassé par un grand nombro de faits dont la coordination lui échappe.

La différence qui existe entre l'hommo borné et l'homme ordinaire se retrouve entre celui-ci et l'homme do génio.

L'homme de génie fait sortir souvent do grandes conséquences d'un petit nombre de faits à peine entrevus. S'il se trompe, son erreur n'est pas de longue duréo ; car il se rectifie bientôt lui-môme.

Quand un homme de génie a vu des yeux de l'esprit, rarement sommes-nous à même de jouir de sa clairvoyance. Nous nions simplement ce qu'il sait avoir vu, et nous disons qu'il n'a rien prouvé. Plus tard, plusieurs hommes vérifient en détail ce qu'il avait pressenti et vu d'ensemble. Alors, nous arrivons tous, pour ainsi dire, à son niveau, et nous lui donnons raison.

C'est de la justice tardive !

L'homme de génie déborde toujours son siècle, et les découvertes dont on le glorifie de son vivant ne sont pas toujours les plus importantes qu'il ait faites.

Ce que font les hommes ordinaires pour les hommes de génie, nous voulons le faire, nous autres esprits bornés, pour les hommes ordinaires. Si nous étions seuls écoutés, nous rabaisserions tout le monde à notre niveau, sans excepter les hommes de génie.

L'homme supérieur voit donc clairement ce que les autres ne voient pas du tout, et il l'indique. Il le voit en s'aidant encore plus de son intelligence que des faits, quand les hommes vulgaires ne voient absolument rien, bien que ceux-ci aient à leur disposition les mêmes moyens matériels, les mêmes faits que les hommes de génie. On comprend pourtant qu'il n'y aurait pas de progrès possible s'il n'existait pas des hommes qui devancent les autres, et si nous devions tous voir les mêmes choses en même temps. Il n'y a pas de bonne armée sans avant-garcle.

Cette longue digression n'est pas, à proprement parler, un hors-d'œuvre ; elle m'a été suggérée par ce qu'a dit M. Bousquet et par une patiente étude historique de la vaccine et de Jenner. Nos lecteurs sauront bien désormais pourquoi plusieurs idées de Jenner n'ont pas été promptement acceptées. J'admets toutefois que ce grand homme ne connaissait pas nosographiquement le grease pustuleux, mais il savait qu'il existe. Il faisait plus que voir, — il prévoyait.

Nos lecteurs doivent à présent connaître passablement la vaccine, Jenner et toute la question en litige. Néanmoins je saisirai la première occasion de leur parler encore de la méthode que je propose pour régénérer la vaccine. Ils savent en quoi elle consiste. Le voici très-succinctement :

1° On se procure d'une part un sujet humain ayant une vésico-pustule vaccinale de huit jours environ (on compte à partir du moment de l'inoculation), et d'autre part un cheval adulte, bien nourri, bien portant et n'ayant jamais eu le grease pustuleux;

2° On inocule de bras à cheval la lymphe de la vésico-pustule. — Dans un délai de huit jours, la vésico-pustule d'inoculation du cheval rend presque toujours un greasin ou, autrement dit, un vaccin excellent;

3° Mais, au besoin, on inocule huit jours après de cheval à cheval la lymphe de la vésico-pustule produite ;

4° Au besoin encore on fait la même chose à un troisième cheval et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on soit en possession d'une vésico-pustule greasienne gonflée de virus très-énergique. — Pour s'en assurer, on s'en référera à mes précédents articles.

Inutile, je crois, de redire que le meilleur virus existe au lieu même de l'inoculation; je suppose le cas, bien entendu, où une éruption générale se manifesterait. Si plusieurs inoculations chevalines étaient nécessaires, les premières pourraient être faites sur des chevaux sans valeur.

On réparera ainsi la négligence des vaccinateurs officiels et on leur pardonnera de n'avoir point su profiter des faits de Toulouse,' d'Alfort et de Billancourt pour retremper le vaccin à sa source. On épargnera de plus sûrement la syphilis et peut-être autre chose aux vaccinés. Enfin, il sera facile de se prémunir, grâce aux lumières et au zèle de vétérinaires instruits, contre toute chance de communiquer une maladie de cheval en vaccinant.

Si l'on ne veut pas m'écouter, je rapporterai en guise de confabulation une piquante anecdote que m'a contée M. Velpeau. La voici :

Rigal (de Gaillac) avait fait quelques découvertes sur la pleurésie. Il les expliquait à un homme têtu et puissant, le baron Portai. Rigal avait beau multiplier ses efforts pour être clair, Portai ne paraissait pas le comprendre. Enfin Rigal impatienté dit vivement à son interlocuteur revêche et presque muet : « Comment! vous ne comprenez pas que... » Le baron, poussé à bout, interrompit Rigal et s'écria avec emportement : et Comment! ne comprenez-vous pas que je ne veux pas vous comprendre! » La morale est qu'il est inutile de s'obstiner à parler à ceux qui font la sourde oreille. Qu'il s'agisse des hommes isolés ou des Compagnies, le pire des sourds est celui qui ne veut pas entendre!

La question a été reprise mardi dernier. M. Bouvier a fait part à l'Académie d'un document rétrospectif que je lui ai fourni et qui est composé des deux pièces suivantes :

A. « Outre la confirmation que le Dr Sacco, de Milan, a donnée, par une variété d'expériences, à la théorie du Dr Jenner sur la connexion du grease et du cow-pox, un médecin français, M. Lafont, établi depuis longtemps à Salonique, en Macédoine, vient d'obtenir les mêmes résultats. Il a de fortes raisons de croire, d'après le rapport de plusieurs paysans Albanois, que le cow-pox existe dans le pays qu'il habite.

« Les maréchaux-ferrans de Salonique connoissent fort bien le grease que M. Lafont appelle javart, et ils le distinguent en javart phlegmoneux, scrofuleux et variolique. Cette distinction me semble annoncer des connaissances vétérinaires qu'on ne s'attendait guère à trouver dans ces pays où les arts et les sciences sont si peu cultivés. Le javart variolique est accompagné d'une éruption semblable à la petite vérole. C'est de cette espèce que M. Lafont s'est servi, et c'est avec la matière que contenaient de petites ulcères sur les jambes de devant qu'il a produit des pustules parfaitement semblables â la vaccine.

« Les succès étonnants qu'a eus ce vaccinateur, qui, depuis les mois de septembre et d'octobre passés, jusqu'au 3 juin de cette année, compte 1,132 vaccinations, ne permettent pas de douter de l'exactitude de ses observations. Vous verrez, dans l'histoire de la vaccination en Grèce, qui l'ait partie de l'ouvrage que je vais mettre sous presse, tout le mérite que s'est acquis ce médecin en introduisant la vaccine dans ces pays, dans les circonstances les plus défavorables, et souvent en bravant les dangers de la peste.

Les deux premiers enfants inoculés avec le virus du cheval ont eu des symptômes de fièvre beaucoup plus forts ; mais les inoculations suivantes ont été aussi bénignes que d'ordinaire (1). » .

B. «.... Le Dr La Font, de Salonique, écrit que les maréchaux ferrans de ce pays distinguent trois espèces de javart: l'écrouelleux, le phlegmoneux et le variolique. Ce dernier parait être le même que le grease constitutionnel du Dr Loy, qui, seul, peut donner la vaccine et préserver de la petite vérole. Aussi, d'après le rapport des bergers Albanois, les vaches sont-elles sujettes, dans ce pays, à une maladie qui paraît avoir une

(1) BIBLIOTHÈQUE britannique, Sciences et arts, t. XXIII, p. 435, Lettre du Docteur de Carro (de Vienne) au Prof. Pictet, Viennte, le 22 Juin, 1803.

grande ressemblance avec le véritable cow-pox des Anglais, et ce qui décide la question, c'est que le docteur La Font a réussi à produire la véritable vaccine sur deux enfants inoculés avec le virus pris sur les jambes d'un cheval atteint de cette troisième espèce de javart, quoiqu'il ne produisit aucun effet sur une vache soumise aussi à cette inoculation; et cette vaccine s'est propagée de ces enfants a d'autres par l'inoculation, avec ses caractères et sa bénignité ordinaires (1). »

Je joindrai à ce document quelques réflexions :

1° Le grease pustuleux qui s'est montré inefficace sur une vache a pris sur des enfants. C'est que ia vache est encore moins que l'homme un terrain propice au développement de ce grease. Que de peine et de temps n'a-t-on pas perdus en cherchant a. le régénérer sur la vache, tandis qu'ïZ fallait s'adresser tout de suite et directement au cheval !

2° Les deux enfants vaccinés avec de la matière empruntée du cheval ont éprouvé des symptômes plus intenses que les autres enfants. Nul doute que leur vaccine n'ait été des plus efficaces. Recourons donc directement au cheval pour obtenir le meilleur vaccin. Au besoin, semons le vaccin humain sur le cheval pour Vy récolter de meilleure qualité.

3° On peut sans danger emprunter directement le virus au cheval et on doit le faire. Si le cheval n'en offre pas, il faut le fabriquer sur le cheval.

Conclusion de ces réflexions : — Le greasin (virus du grease pustuleux) vient du cheval et doit y retourner. Il faut sans cesse et indéfiniment le prendre, le rendre et le reprendre au cheval.

Tel est le secret de l'efficacité et de la sûreté de la vaccine. Voilà son avenir.

Séance du 1er mars 1864.

M. Bouvier a fait encore, dans la séance du 1er mars, une jolie présentation au nom d'un photographe, M. Trinquart, et au sien. Il s'agit de quatre figures relatives à la variolation delà vache copiées dans l'ouvrage de Ceely. Ce médecin anglais, dont on a plusieurs fois cité mais à peine discuté les Expériences à l'Académie, prétend avoir produit le cow-pox par l'inoculation du variolin à de jeunes vaches. Je pense qu'il s'est fait illusion. Mais je dois m'abstenir de toute appréciation incidente, d'autant plus que je reviendrai à Ceely à propos de M. Depaul. J'ajouterai, toutefois, à titre de renseignement, qu'on trouve quelques détails imparfaits sur les Expériences de Ceely aux pages 615 et 616 du traité de Steinbrenner.

Que dirai-je de la première partie de la réplique de M. Depaul, si ce n'est qu'elle a rempli la séance du 1er mars, sans pénétrer dans- le fond de la question'/ L'orateur n'a traité son sujet que dans la séance suivante.

Chacun de nous a ses théories, auxquelles il soumet les faits, et qu'il n'en considère pas moins comme l'expression des faits. Nous nous déclarons partisans des faits... en théorie : nous théorisons jusqu'à notre pratique. Fort heureusement, nous ne pratiquons pas toutes nos théories. Nous sommes donc surtout théoriciens en théorie et praticiens en pratique.

Le plus positif d'entre nous n'est pas celui qui s'abstient de théories, mais qui s'y connaît et en abuse le moins. Ceux qui n'en ont pas l'expérience ou qui manquent d'aptitude, les poussent souvent à l'extrême. Ils ne savent ni se modérer ni se conduire. Ainsi, le mathématicien est embarrassé dans les

(1) Bibliothèque britannique, Sciences et arts,t. XXIV, p. 348, Histoire de la Vaccination en Turquie, en Grèce et aux Indes Orientales, par J. de Carro, Dr M.

choses du monde où il n'y a pas de calcul à faire. C'est un boiteux sans béquille, un aveugle sans guide, un navigateur sans boussole.

Nous vaccinons tous à peu près comme Jenner, peut-être un peu moins bien que lui. Mais chacun de nous théorise à sa guise cette pratique commune. Nous nous trouvons donc presque d'accord ; c'est pour cela que nous discutons tant. Si nous étions tous d'avis contraires, je ne dis pas différents, nous ne serions pas en mesure de discuter beaucoup, parce que nous n'occuperions pas un terrain commun et que nos armes ne pourraient se rencontrer.

Accord pratique, dissentiments théoriques, tel est donc le résumé de la situation.

Situation semée d'écueils. La pratique, en effet, est la science de tous ; la théorie, celle de chacun ; la pratique, ce sont tous les autres, la théorie, c'est nous seul. Or, comme nos discussions sont la plupart du temps théoriques, il s'en suit que nous parlons beaucoup de nous et fort peu de science. Le je et le moi étaient proscrits de Port-Royal ; le moi est haïssable, dit Pascal. Je me serais bien gardé de me livrer plutôt à ces réflexions, puisque j'ai moi-même beaucoup parlé de moi : car la syphilisation, c'est moi; la régulation des virus d'après le virus syphilitique, c'est moi ; la régénération du vaccin sur le cheval, c'est encore moi !...

M. Depaul est un esprit droit, j'allais dire raide. Il n'eût certainement point enfanté de théories, s'il n'eût point été homme. On s'aperçut fort tard qu'il en avait une sur l'origine du cow-pox. Voici comment elle lui vint :

M. Bousquet, après avoir longtemps porté seul le sceptre de la vaccine... à l'Académie, conçut la pensée de se donner un héritier présomptif et jeta les yeux sur M. Depaul. Il reconnut, mais trop tard, qu'il avait trouvé un maître. Ce n'est pas que M. Depaul, souverain déjà dans l'empire de l'obstétrique, fût dévoré d'une bien grande ambition dans celui de la vaccine, et méditât une usurpation, mais il était pénétré du louable désir de vérifier tout par lui-même. Il s'imposait donc une tâche fort difficile, mais qui n'était pas au-dessus de ses moyens ni de ses forces.

On avait faussement prétendu jusqu'alors que Jenner faisait remonter aux eaux-aux-jambes (c'est ainsi qu'on traduisait le mot grease) la source du cowpox. M. Depaul, sans y regarder d'assez près, accepta cette interprétation et attribua à Jenner ce qui n'appartenait pas à Jenner.

Mais il avait trop de perspicacité dans l'esprit pour ne pas reconnaître bientôt que cette doctrine prétendue de Jenner n'était pas exacte. Il combattit donc, non sans succès, cette opinion de Jenner qui n'était pas de Jenner.

C'est alors que M. Depaul se posa ce dilemme : le cow-pox ne vient pas du cheval, ou, s'il en vient, ce n'est pas par les eaux-aux-jambes. M. Depaul n'aurait pas hésité dans son choix si, à cette époque, il eût déjà fait la lecture de Loy dans Loy.

Pendant cette hésitation, le fait de Toulouse se présenta et fit pencher M. Depaul du côté de la seconde proposition dû dilemme.

Peu de temps après, un vétérinaire dont la science a eu depuis à déplorer la perte, Prangé, montra à M. Depaul deux chevaux couverts de pustules. C'était, à n'en pas douter, la maladie de Loy, la maladie de Toulouse. Mais était-ce la variole proprement dite, une variole identique par son principe à la variole de l'homme, ou était-ce seulement une maladie varioliforme? Nouveau dilemme, entre les deux propositions duquel il fallut encore opter.

M. Depaul choisit la première, guidé par une théorie qui agissait sur lui à son insu. Bref, le pas difficile était fait, le Rubicon franchi. Quelques collègues

de M. Depaul sont venus se mettre sous son drapeau. Voilà donc M. Depaul dévoué à la défense d'un système qu'on a souvent repris et abandonné depuis Jenner. Stimulé par l'enthousiasme qui s'empare des novateurs, — il croyait l'être, — et par la contradiction, il sera désormais ébloui, nu, pour mieux dire, il aura des yeux pénétrants pour découvrir co qui semblera confirmer son système, et voilés d'un bandeau pour tout le reste. Tel est notre lot à chacun quand nous adoptons chaleureusement une idée.

Si M. Depaul eût été moins préoccupé, il se serait demandé sans doute avec étonnement comment la vache et le cheval, qui diffèrent beaucoup entre eux au point de vue zoologiquc, et sur lesquels le grease n'offre pas non plus tout à fait les mômes caractères, pourraient modifier, absolument de même et pour toujours, le virus varioleux, de manière à le transformer en vaccin ; et si ce singulier privilège appartenait exclusivement au cheval, à la vache, etpeut-ûlre à quelques autres animaux.

Où, quand et comment, se serait-il dit, ce charbon devient-il un diamant inaltérable?

Une question est-elle en litige, nous portons tous avec nous, soit orateurs, soit auditeurs, une besace d'égoïsme ; nous sommes tous aussi un peu injustes. Mais, tandis que l'orateur est un, les auditeurs sont tous. C'est pourquoi, si une personnalité de tribune se laisse voir, tous se donnent raison contre un, c'est-à-dire contre elle.

Qu'est-ce donc qu'un habile parleur académique? C'est le un qui veut avoir raison contre tous, mais par le moyen de tous. Donner de l'éclat aux questions en s'effaçant, fortifier et élever la discussion en restant humble et modeste, c'est ainsi qu'il brille, c'est ainsi qu'il grandit lui-même avec son sujet, et qu'il assure son triomphe.

La science nous regarde tous; un moi ne regarde qu'un individu. S'il y a cent auditeurs, le moi doit donc, tout au plus, ne tenir que la centième partie de la place dans un discours. Tel est le meilleur moyen de convaincre, et le secret de l'art oratoire.

M. Depaul a trop dédaigné l'art et la forme. Peut-être avait-il raison au fond, mais il s'est donné tort, en apparence du moins, aux yeux du plus grand nombre.

Après avoir fait une classification de ses adversaires, il a essayé de les terrasser individuellement et corps à corps. Les questions disparaissaient ainsi et l'on n'apercevait plus que des hommes, parmi lesquels M. Depaul semblait être plus homme que les autres.

Nous n'essayerons pas de tracer le tableau de chacun de ces combats singu= liers. Notre rôle est de recueillir pour nos lecteurs les éclats de vérité qui ont pu en jaillir et qu'ils ne connaissent pas encore.

Vidons au préalable une question de principe :

A l'argumentation pressante de M. Bousquet, qui somme M. Depaul de faire du vaccin, puisqu'il sait comment en fait la nature, qu'on serait, d'après lui, parvenu à imiter, M. Depaul répond par une fin de non -recevoir, et déclare que la science serait une toile de Pénélope constamment à refaire, s'il fallait indéfiniment reprendre la démonstration de faits acquis.

Établ issons une distinction :

Quand un phénomène apparaît rarement et qu'il n'est pas en notre pouvoir de le faire renaître, nous sommes bien forcés de nous contenter, pour édifier la science, des relations qui sont données de ce phénomène. Nous ne pouvons

pas, par exemple, inoculer le virus rabique à l'homme pour nous assurer de quelle manière certaines choses se passent dans l'espèce humaine.

Mais quelquefois les faits sont pour ainsi dire entre nos mains, sans que pourtant on soit d'accord, non-seulement sur leur signification, mais encore sur leur existence matérielle. En conséquence, ils ne doivent et ne peuvent être utilisés par la pratique, et jusqu'à un^certain point par la science, que si on les reproduit. Gomment peut-on alors mesurer la lumière à ceux qui, comme M. Bousquet, demandent à la voir briller souvent et de tout son éclat? N'est-ce pas dans ce cas que rentre la formation de la vaccine telle que l'entend M. Depaulï

M. Depaul a repondu le 1er mars à MM. Bouley, Reynal et Magne, qu'il a appelés le triumvirat d'Alfort. Il a dit aussi quelques paroles à l'adresse de MM. Leblanc et Bouvier. MM. Bouillaud et Piorry étant à peu près de son avis, il les a sans façon écartés et laissés de côté sans cérémonie.

Le mardi 8, il a répondu à MM. J. Guérin et Bousquet, après avoir décoché encore quelques mots à M. Bouvier. Mais nous en resterons là pour aujourd'hui de notre compte rendu et de notre appréciation. Les paroles de M. Depaul exigent qu'on les médite avant que de les juger.

Il y a, dit-on, dans le règlement du Congrès américain, un article qui interdit à un membre de parler plusieurs jours de suite. Que n'y a- 1- il un article semblable dans le règlement de l'Académie! Une idée bien élaborée peut toujours être convenablement exprimée en quelques quarts d'heure, tandis qu'une idée mal élaborée ne devrait jamais paraître hâtivement en séance, mais être, au contraire, préparée dans le sein d'une Commission.

Séance du 8 mars 1864.

La dernière et plus importante moitié du discours de M. Depaul a absorbé la séance du mardi 8, déduction faite de quelques questions subalternes et étrangères à la vaccine.

L'orateur a été plus mesuré et plus scientifique que dans la séance précédente. On doit lui tenir compte d'avoir ainsi utilisé les conseils que la presse lui avait donnés avec autant de convenance que de modération. C'est de la part de M. Depaul une marque de bon goût.

M. Depaul, ai-je dit dans mon dernier article, a encore décoché quelques paroles à l'adresse de M. Bouvier. C'est à tort, d'après lui, qu'on l'aurait soupçonné de n'avoir pas lu le Mémoire original de Loy.'La preuve en est que Husson a analysé ce Mémoire, et que M. Depaul l'a aussi mentionné dans le Bulletin de V Académie.

Mais ce Bulletin n'a été publié qu'assez tard. Or, M. Guérin a prétendu que M. Depaul y avait introduit de notables changements dans son discours. Cette circonstance mérite d'être éclaircie; il serait fâcheux qu'un Bulletin destine à faire foi et loi ne fût pas la peinture exacte de la séance (1). Quant à moi, j'ai

(1) Dans la dernière séance, dont je ne donne pas encore aujourd'hui le compte rendu, M. Guérin est revenu sur les infidélités du Bulletin et -M. Bouillaud, de son côté, s'est plaint amèrement de ce que ses opinions n'y avaient pas été exactement reproduites.

Le Secrétaire perpétuel a expliqué comment, en l'absence de la sténographie, rien n'était négligé pour que chaque orateur mit lui-même la dernière main à la rédaction de ses discours et déposât son dernier mot, pour ainsi dire, dans le Bulletin. C'est là un amendement de la part du secrétariat qui offre plus d'avantages sans doute que d'inconvénients:

été attentif à ce qu'a dit M. Depaul, et le nom de Loy, que j'avais présent à l'esprit, n'a point frappé mes oreilles.

Je ne crois pas, comme M. Depaul, que Loy ait considéré le grease vaccinogène comme une maladie exclusive du talon, puisqu'il dit formellement que « les chevaux qui donnèrent la maladie à ceux qui les pansaient en étaient attaqués localement et constitutionnellement. » Ce mot constitutionnellement opposé à localement ne peut s'entendre que d'une seule manière (I).

M. Depaul examine ensuite l'argumentation de M. Guérin, dont il critique les procédés scientifiques; il reproche à M. Guérin de lui avoir prêté des opinions imaginaires pour les combattre. M. Depaul élève, en outre, contre son collègue une réclamation de priorité concernant la démonstration de l'identité de la vaccine et de la variole. Attendons la réponse de M. Guérin, qui a bec et ongles, étant armé de sa plume dans la Gazette médicale et de la parole à l'Académie.

Enfin, M. Depaul concentre toute son argumentation sur M. Bousquet.

Plusieurs des raisons qu'a invoquées M. Depaul se trouvent dans l'examen que j'ai fait du discours de M. Bousquet (°2). Je suis flatté que nous nous soyons rencontrés Vun après l'autre.

Il signale dans les opinions successives de M. Bousquet des fluctuations et des contradictions considérables. Laissons vite ces questions personnelles et fort peu intéressantes. Vraisemblablement, d'ailleurs, la réplique de M. Bousquet viendra.

Examinons plutôt quelques assertions de M. Depaul, .sans nous préoccuper des personnes à l'occasion desquelles il les a produites.

Yoici à peu près en quels termes il amoindrit la portée des Expériences de Loy et justifie son dédain à leur égard : « Loy a vu le grease partout, et il n'a pris que dans le grease, c'est-à-dire dans la maladie du pied, le pus qui devait servir à ses inoculations. Jamais il ne lui est venu à l'esprit de prendre ce pus dans une des pustules de la tête, par exemple, qui accompagnent le grease (3). » Comme il serait facile de justifier Loy, qui travaillait, il y a plus de soixante ans, dans une campagne, de ne pas avoir tout fait, tout trouvé! Mais les réflexions de M. Depaul ne sont pas même absolument à l'abri d'une contradiction raisonnable. Qu'on me permette de faire un emprunt à ma nosographie du grease pustuleux :

« Voici un phénomène généralement inaperçu qui a fixé mon attention. Les

les habitués de l'Académie n'ont pas oublié une circonstance où l'irascible Gerdy réclama avec aigreur contre la mutilation d'un de ses discours.

Il ressort toutefois avec évidence de cet incident et des explications franches de M. Dubois, que le Bulletin peut être considéré comme une seconde édition revue, corrigée et augmentée du compte rendu des journaux, et qu'il peut ainsi devenir le dépositaire tardif d'un acte dissimulé de contrition.

Cette remarque explique une situation et rend compte d'une nécessité, sans impliquer toutefois un blâme pour personne. Ceux de nos lecteurs qui sont peu au courant des contestations académiques y trouveront facilement la clef de quiproquos parfois singuliers.

(1) Loy dit dans un passage qui suit cette citation :

« Ces animaux avaient, au commencement de leur maladie, des symptômes de fièvre dont ils furent soulagés dès que le mal parut aux talons et qu'ils eurent une éruption sur la peau. Le cheval qui avait communiqué la maladie par inoculation était fort indisposé jusqu'à l'apparition de la maladie des talons, qui fut, ainsi que chez les autres, accompagnée d'une éruption sur laplus grande partie du corps*.... » V. ci-après, p. G2G.

(2) Voir ci-dessus, p. 576 et s.

(3) J'emprunte cette citation à l'Union médicale du 10 mars 1864, qui me semble avoir exactement recueilli les paroles de M. Depaul.

chevaux atteints du grease pustuleux avaient contracté cette maladie souvent par les talons ou par la bouche, et rarement par d'autres parties. J'en ai vu un qui l'avait contractée par l'épaule à un endroit sur lequel un harnais avait porté. Quoi qu'il en soit, un endroit quelconque du corps des chevaux s'était ordinairement trouvé en rapport immédiat avec les pâturages humides, les eaux et les autres sources mieux appréciables do contagion, telles qu'un animal déjà malade, sa litière, son râtelier, etc. C'est par, celte partie que le virus semblait avoir été introduit. L'accident local y était plus développé qu'ailleurs, et la lymphe virulente sécrétée plus abondante et plus forte. Les vaisseaux et les ganglions lymphatiques attenants, c'est-à-dire directement en rapport avec cette partie, indiquaient et traçaient par leur tuméfaction et par leur relief la route qu'avait suivie le virus pour arriver plus profondément. On observe une pareille chaîne conductrice quand on constate la pénétration du virus syphilitique dans le corps humain, surtout par suite de la contamination secondaire (pseudochancres, cordes lymphatiques, pléiades ganglionnaires) (1). »

Si ces considérations sont justes, il n'est pas étonnant que de grands observateurs aient puisé le virus à sa porte d'entrée, qui était aussi sa principale porte de sortie, c'est-à-dire à l'endroit qui le sécrète plus tôt et plus longtemps, plus abondant et plus énergique. C'était le talon pour Jenner et pour Loy, la cavité buccale pour M. Bouley.

M. Depaul a répété plusieurs fois que la vaccine était à ses yeux une variole mitigée par son passage à,travers l'organisme des animaux. Comment sé fait-il donc que cette variole soit mitigée absolument dans le même sens, de la même manière, par la vache, le cheval, le porc, le mouton, si différents entre eux?

Le vaccin est effectivement mitigé par l'organisme de la vache, qui ne convient pas à son développement. Il ne prend sur cet organisme qu'à la condition d'être très-fort. Ce n'est pas la vache, mais le cheval qui est le propre terrain du grease et qui a la propriété de le renforcer. Jenner, Loy, Lafont et tous les observateurs n'ont-ils pas, en effet, remarqué l'intensité des phénomènes déterminés par l'inoculation directe du grease à l'espèce humaine? C'est même après avoir vu la violence des accidents produits sur l'élève Amyot, déjà vacciné pourtant dans son enfance, que M. Bouley craignit de proposer l'inoculation directe du grease à de jeunes et faibles enfants.

Si le vaccin ou greasin se renforce sur le cheval, il est bien loin d'en être de même du variolin, qui prend très-difficilement sur cet animal et s'y affaiblit beaucoup.

Le greasin provenant du cheval est habituellement très-fort, aussi fort dans son genre que peut l'être le variolin le plus fort provenant de l'homme.

Il y a donc du variolin fort et du variolin faible à divers degrés, de même qu'il y a du vaccin fort et du vaccin faible. Mais qu'ils soient forts ou faibles à n'importe quels degrés, ces variolins et ces vaccins seront toujours variolins et vaccins, et ne se confondront jamais les premiers avec les seconds. On aura beau les renforcer ou les affaiblir, les allonger ou les raccourcir, si je puis ainsi dire, ils resteront invariablement à la même distance comme deux lignes parallèles. Le vaccin sera toujours du vaccin, et le variolin du variolin.

Tout virus miligé peut l'être encore davantage. Si le vaccin fort n'était que du variolin faible, que serait un vaccin lui-même Irès-affaibli? Ce serait sans doute un variolin arrivé à la dernière puissance!!!

Nous savons qu'un virus affaibli peut se régénérer dans son propre terrain.

(1) Voir ci-après : mémoire sur le grea.se pustuleux.

Le .vaccin se régénère sur le cheval. Mais le variolin faiblo, loin de s'y régénérer, ne prendra jamais, et le variolin fort ne prendra que très-difficilement sur cet-animal qui l'affaiblira.

Or, si le vaccin était du variolin faible, il devrait devenir variolin fort en s'implantai^ sur l'homme, où précisément il ne prend qu'à peine. Au contraire, c'est sur le cheval qu'il se reconstitue, sans y devenir jamais, bien entendu, variolin.

Mais si la vaccine n'est qu'une variole mitigée, est-elle donc la varioloïde, ou bien en quoi l'adoucissement de la variole, qui forme la vaccine, diffère-t-il de celui qui constitue la varioloïde?

Tout ce que Je sais, c'est qu'une bonne vaccine préserve mieux de la variole que la varioloïde.

Une maladie virulente faible*ne préserve que d'une maladie faible. Il faut une maladie forte pour nous préserver sûrement d'une forte. « La petite vérole attaque dans la jeunesse, dit Rhazès, ceux qui n'ont éprouvé dans l'enfance qu'une petite vérole très-légère (1). »

Une vaccine forte ou même ordinaire préserve d'une variole forte ou ordinaire mieux qu'une variole faible. Elle est donc plus puissante que celle-ci. N'est-ce pas la preuve qu'une vaccine forte n'est pas la même chose qu'une variole faible ?

N'oublions pas que le génie de Jenner domine cette discussion. Or, l'inventeur de la vaccine allait jusqu'à prétendre, ce qui est évidemment exagéré, que la vaccine préservait de la variole sans qu'il y eût réciprocité, c'est-à-dire sans que la variole préservât de la vaccine. Jenner considérait donc la vaccine comme un modificateur plus puissant de l'organisme, et par conséquent comme étant plus énergique, sinon autre que la variole, loin de n'y voir qu'une variole mitigée. Il est vrai pourtant de dire que son sentiment a oscillé sur ce point.

Sans être très-affirmatif, M. Depaul insinue que, si la vaccine localisée n'est pas infectieuse, c'est-à-dire communicable par l'atmosphère, il pourrait bien ne pas en être de même des vaccinides. C'est là une théorie au premier chef : aucun fait ne la justifie.

L'analogie ne se prononce pas en sa faveur. La variole a-t-elle besoin, par exemple, de boutons généralisés pour devenir infectieuse? Et la syphilis l'estelle à son tour, malgré ses éruptions générales?

Quant au virus obtenu par Ceely de l'inoculation delà variole aux vaches, sur lequel s'est appesanti M. Depaul, était-ce bien du vaccin, plutôt que du variolin ? Était-ce du vaccin, parce que son inoculation n'a produit sur l'homme que des boutons locaux? M. Depaul est certainement le dernier qui puisse se contenter de cette raison. Pourquoi donc était-ce du vaccin ?

M. Depaul a institué quelques essais dans le sens des Expériences de Ceely. Attendons-en patiemment le résultat.

Je reconnais avec M. Depaul que, dans la vaccine comme dans la variole, il peut naître de petits boutons surnuméraires, non loin du siège de l'inoculation. C'est une ressemblance peu importante entre les deux maladies. Cette ressemblance est d'ailleurs d'autant moins significative que ces boutons existent beaucoup plus fréquemment à la suite de l'inoculation variolique qu'après l'insertion vaccinale. Là, ils sont la règle, ici, l'exception.

(1) Recueil des œuvres physiques et médicales, par R. Mead. Traduction française, par M. Coste. Bouillon, 1774; t. II, p, 478.

Quittons r Académie et arrivons, en suivantavec M. Bouley la rue des Saints- Pères, à la demeure et aux écuries voisines de M. Vatel, vétérinaire trèsdistingué.

Nous y voyons un cheval, d'ailleurs en santé, qui porte un eczéma impétigineux à la^ partie postérieure des paturons de devant. Cet eczéma occupe de chaque côté une surface irrégulière d'à peu près 5 à 6 centimètres de diamètre. 11 nous offre un amalgame confus de très-petites vésico-pustules confluentes, de sérosité, de pus avec de l'axonge qui y avait été appliquée. Il n'y a pas là de grosses vésico-pustules isolées ou confluentes, pas de circonférence régulièrement formée de segments de cercles de divers diamètres, ni de superficie gaufrée à l'instar des rayons de miel; pas de sérosité citrine extrêmement abondante ni de croûtes greasiennes caractéristiques. Rien en un mot qui puisse donner l'idée du grease pustuleux. Toutes les autres parties du corps sont saines.

Ce cheval n'a présenté depuis quelques jours aucun état général morbide. Il a probablement contracté son mal dans la saleté des écuries. Celui-ci siège effectivement à une partie où la peau se trouve plus impressionnable, ou au moins plus exposée qu'ailleurs aux matières malpropres. C'est donc l'eczéma des épiciers ou Veczéma des cuisinières... des chevaux.

Cet eczéma peut sans doute apparaître dans toutes les saisons. Mais c'est surtout pendant les époques froideset humides qu'il se montre. Il est bien certainement sujet à récidive.

Si c'est là ce qu'on a cherché à inoculer souvent, dans l'intention de produire le cow-pox, on a effectivement dû éprouver beaucoup de mécomptes.

Un palefrenier a contracté, m'a-t-on dit, un mal aux doigts en pansant ce cheval. Ce mal par saleté, analogue à celui d'une lésion anatomique, ne peut pas avoir le moindre rapport avec le grease pustuleux.

Cette description succincte suffira pour que mes lecteurs comprennent aisément la différence qui existe entre cet eczéma impétigineux et le grease pustuleux, principalement quand celui-ci siège aux paturons, comme j'en ai observé un bel exemple à Alfort.

Je les renvoie d'ailleurs au diagnostic différentiel que j'ai établi, de concert avec M. Mathieu, entre le cow-pox et l'eczéma impétigineux des mamelles de la vache (1). Est-ce bien là le grease simple, le javart, les eaux-aux-jambes, etc. Je n'en sais rien et je puis me tromper dans mon interprétation. Mais à coup sûr, ce n'est pas le grease pustuleux.

Du reste, tous les vétérinaires instruits conviennent que les maladies de la peau ont besoin d'être étudiées chez les bêles.

Il n'est tel que l'homme instruit pour désirer s'instruire.

Séance du 15 mars 1864.

Nous sommes à la séance du mardi 15. Un discours allongé de M. Guérin, quelquefois interrompu par des réclamations, une allocution écourtée de M. Bouley et une conversation entre quelques membres : voilà le bilan de cette séance. Total : rien de signalé.

Le progrès exige la précision; il n'existe qu'à la condition d'établir dans la science un fait bien déterminé et par faitement net (2). C'est par ces paroles que

(1) Voir ci-dessus, p. 5GS.

(2) Gazette des hôpitaux du 17 mars 1864, n° 32.

M. Guérin est entré en matière. C'est le programme de son discours. Nous allons voir s'il a été exactement rempli.

Du temps de Jenner, et même avant Jenncr, la vaccine était appolée la petite vérole des vaches, ou simplement la vérole des vaches (cow-pox). Les uns, comme aujourd'hui M. Guérin, la croyaient de même origine que la variole humaine (1), les autres lui attribuaient une origine différente.

Au nombre de ces derniers est Nash, chirurgien de Shaftesbury, mort en 1785 (13 années avant la première publication de Jenner), et qui avait, dit-on, vacciné Jenner à l'âge de 8 ans ("2). Nash, entre autres conclusions sur la vaccine, a laissé les suivantes:

1° La vaccine n'est pas contagieuse.

2° Elle n'est pas accompagnée d'éruptions. 3° Elle est un préservatif assuré contre la petite vérole. -4° Les personnes qui ne peuvent être infectées de la petite vérole ne peuvent gagner la vaccine.

5° La vaccine diffère de la petite vérole, en ce qu'elle attaque les animaux. 6° Les vaches ne peuvent avoir le cow-pox qu'une seule fois. 7° On ne sait pas si une personne qui a eu la petite vérole peut prendre le cow-pox. (Proposition qui semble être de trop après la quatrième.)

La question d'identité a donc été posée avant, pendant et après Jenner, comme elle l'est aujourd'hui.

L'histoire de la vaccine avant Jenner est pleine d'enseignements pour ceux qui prétendent qu'on n'étouffe pas plus les inventeurs que les idées. En voici une esquisse rapide :

L'existence du cow-pox, son origine équine et ses propriétés anti-varioliques, étaient connues des paysans de plusieurs contrées. Avantl7l3 (date du premier écrit sur ce sujet), on avait inoculé, dans le Holstein et le Jutland, cette petite vérole des vaches comme préservatrice de celle de l'homme (Hellwag, Pougens).

En 1713, Salger, étudiant allemand, publie à Londres un Traité sur la petite vérole des vaches, De lue vaccarum (Pougens).

En 1768, Fewster et le célèbre Sutton préconisent et pratiquent l'inoculation de la petite vérole des vaches. Fewster communique même sur ce sujet un Mémoire à la Société royale de Londres (Pearson).

Faust (de Gluckstadt), publie en 1769 un écrit sur l'inoculation de la variole des vaches (Pougens).

En 1774, Benjamin Jesty, fermier de Dawnsloy, né et enterré à Westminster, bravant les préjugés et les injures des habitants de sa contrée, qui l'ont traité comme un père et un époux barbare, pratiqua l'inoculation du cow-pox à tous les membres de sa famille et les préserva ainsi de la variole. Voici ce qu'on a écrit sur sa tombe au cimetière de Westminster : « A la mémoire de Benjamin Jesty, décédé le 16 avril 1816, âgé de 79 ans. Il naquit à Westminster, fut homme de bien, et particulièrement connu pour avoir pratiqué, le premier, l'inoculation du vaccin, dont il fit l'épreuve sur sa femme et ses enfants en 1774. »

Vient enfin le Mémoire de Nash, dont les dernières observations paraissent être de 1781 (Pearson).

(1) On a prétendu que la variole nous venait des Sarrasins, et que ceux-ci la tenaient de leurs chevaux, auxquels elle aurait été transmise par les Indiens ou les Chinois.

(2) Il est plus certain que Jenner a inoculé la petite vérole à son second fils Robert au lieu de le vacciner.

Le premier écrit de Jenner parut en 1798.

Le messie avait donc -été annoncé depuis longtemps ; Jenner a eu ses saint Jean-Baptiste.

La question d'identité doit être résolue dans le sens de Nash et contrairement à l'opinion de MM. Depaul et J. Guérin. Ces deux habiles académiciens se disputent donc la peau d'un ours qu'ils n'ont pas encore mis, qu'ils ne mettront jamais par terre, et que beaucoup d'autres ont attaqué avant eux.

Pour résoudre une question de ce genre, une question qu'on peut appeler d'identité scientifique, il faut commencer par la poser convenablement.

Houx demandait un jour à un élève en lui montrant un nerf: Qu'est-ce que c'est que cela? — C'est, répondit l'élève, le nerf phrénique. — Pourquoi? reprit Roux. — Parce que, dit l'élève, le nerf que vous me montrez naît de la branche antérieure de la quatrième paire cervicale, descend devant le muscle scalene antérieur et se distribue au diaphragme. C'est le seul nerf qui se comporte ainsi. La réponse était parfaite.

Le professeur aimait à poser des questions de ce genre parce que les réponses ne lui donnaient pas seulement la mesure de l'instruction du candidat, mais lui apprenaient en outre qu'elle était la portée de son intelligence.

Un autre jour, il demanda à un élève de lui montrer le côté droit du corps. Ce que l'élève fit aisément. Pourquoi est-ce le côté droit? ajouta Roux. L'élève, s'abstenant avec sagesse de considérations d'un ordre élevé, n'invoqua que l'usage. Si sa réponse n'était pas le dernier mot, elle était le meilleur dans la circonstance. Le professeur dut être satisfait.

Dans le premier exemple, le nerf montré était le nerf phrénique, parce qu'il en avait seul les attributs; et dans le second, il s'agissait d'une sorte d'assentiment, d'une convention.

Dans lequel de ces deux cas doit rentrer la question posée de l'identité vaccino-variolique? Évidemment dans le premier. Il ne s'agit pas en effet d'une chose dont on puisse convenir ou qu'on puisse affirmer par une sorte d'autorité, mais d'une identité à constater, d'une démonstration à faire.

La vaccine a-t-elle les attributs fondamentaux de la variole, et n'a-l^elle que ceux-là? Voilà toute la question. Je ne parle pas des attributs de peu d'importance. Derrière cette question s'en cache à la vérité une autre, celle de savoir en quoi consistent les propriétés fondamentales d'une maladie virulente. Je donnerai ailleurs des développements sur ce point.

Au lieu de chercher à résoudre la question d'identité, on Ta supposée résolue. On est parti de cette supposition, non pas comme d'une hypothèse à vérifier, mais comme d'une chose démontrée, dont on a aussi donné l'explication. Puis on a tiré des déductions. On a même fait des inductions; mais on a fait aussi quelquefois des jugements téméraires, scientifiquement parlant.

M. Guérin, à ce propos, me semble avoir confondu l'induction, dont il parle souvent, avec la déduction, qui d'une proposition connue tire une série de conséquences enchaînées l'une à l'autre. La mathématique que M. Guérin place dans l'induction fournit le plus bel exemple de la méthode déductive (dictionnaire de nysten, II0 édit., art. Logique), tandis que l'induction généralise, c'est-àdire fait entrer une somme de faits particuliers dans une conception générale.

Appliquant ses principes de philosophie médicale au Mémoire do Loy, qu'il n'a pourtant pas lu dans l'original, M. Guérin déclare formellement que Loy s'est borné à la constatation d'un fait brut, et que ce fait n'a de valeur que par l'idée moderne qui le féconde et le vivifie. Le fait brut, c'est l'existence du

grease constitutionnel, l'idée vivifiante, le pollen fécondant, c'est la prétendue démonstration do l'identité de ce grease avec la variole. Ce sont donc ceux qui ont contribué à cette démonstration qui ont fait une importante découverte. Quant à ceux qui n'admettent pas l'identité des deux maladies, on les reléguera sans doute avec et au-dessous de Loy dans la catégorie des esprits inféconds.

Voici un point embarrassant pour une classe d'idenlistcs et dont les dualistes n'ont pas à s'inquiéter; il s'agit presque d'un mystère à expliquer. La vaccine et la variole descendent l'une de l'autre, et néanmoins elles produisent des virus distincts. M. Depaul croit, il est vrai, que le vaccin n'est que du va- , riolin affaibli. Il est logique au moins. Mais M. Guérin croit que le vaccin est du variolin, non pas seulement mitigé, mais transformé et tellement transformé qu'il n'est plus lui, qu'il n'est plus variolin.

On comprend qu'une explication soit devenue nécessaire.

L'esprit fertile de M. Guérin a trouve un expédient. La vaccine est, pour M. Guérin, un produit hybride, une sorte de métis qui résulte de la mésalliance d'un virus humain avec un organisme animal. De temps en temps se montrent des retours furtifs vers le type- primitif, c'est-à-dire vers le type varioleux : c'est quand il y a de la fièvre pendant la vaccine et une éruption générale à sa suite.

Cette comparaison d'un virus qui se marie avec un animal n'est pas raison. M. Guérin, qu'il me permette de le dire, a fait une chute; il n'y a que ceux qui s'élèvent qui tombent de haut. Le génie de M. Guérin, n'en doutons pas, retrouvera ses ailes.

L'identité est encore à prouver ; les arguments contraires restent debout. La parole est à M. Bouley.

Séances des 15 et 29 mars 1864.

M. Bouley ne m'a pas satisfait complètement, car noblesse oblige. Il a offert la paix, avant d'avoir achevé le triomphe. Quand il fallait encore sonner la charge, il a chanté victoire en beaux vers. Je veux à mon tour lui en citer un comme modèle. Voltaire, qui s'y connaissait, le met dans la bouche de Gicéron :

Romains, j'aime la gloire et ne veux point m'en taire.

M. Bouley a essayé de résumer la discussion et il a fait de vains efforts pour en obtenir la clôture, on voyait bien que tout le monde était las el désirait la paix, mais personne n'a voulu prendre sur lui la responsabilité de la signer.

Deux questions, a dit M. Bouley, ont été agitées dans cette discussion. Elles oVit eu un sort bien différent : l'une a été résolue, l'autre est demeurée douteuse; l'une a été éclaircie par l'expérimentation, l'autre s'est obscurcie par la controverse; la première concerne l'origine du vaccin, la seconde est relative à l'identité présumée de ce virus avec celui de la variole humaine.

Mais M. Bouley n'aurait pas dû considérer comme distinctes deux questions qui n'en font en réalité qu'une seule. La première, en effet, ne peut pas être complètement résolue tant que la seconde est indécise. Peut-on savoir positivement d'où vient la vaccine, quand on ignore si elle vient ou non de la variole?

Est-ce d'ailleurs dans cette discussion que la première question a été tranchée? Ne l'était elle pas avant? Pour Jenner l'origine équine du vaccin n'étaitelle pas prouvée?

Est-ce que Loy et Lalont ne connaissaient pas bien la maladie du cheval qui produit la vaccine? La notion qu'ils en ont donnée n'a-t-elle pas suffi pour éclairer De Carro, Husson, Baron et bien d'autres? Avouons-le donc franchement, nous ne savions pas tout et nous prenions notre science restreinte pour la mesure du progrès. Ne disons pas qu'on connaissait Loy et que, malgré cela, les ténèbres qui enveloppaient la question n'étaient pas dissipées; car aujourd'hui encore peu de personnes ont lu Loy. Ce n'est pas qu'on se fasse faute d'en parler. Au lieu de dire : La question riétait pas résolue, ne ferions-nous pas mieux de dire : Nous ignorions la solution de la question. Ne serait-ce pas plus modeste et plus vrai?

Ah! si M. Bouley avait lu Loy, il y a quinze ans, il y a dix ans, il y a cinq ans, n'aurait-il pas eu plutôt la connaissance exacte du farcin vaccinogène, ou des aphthes vaccinogènes ? Qui pourrait en douter ? Un homme averti en vaut deux;M. Bouley averti en aurait valu quatre.

Je crois qu'on doit résoudre négativement la question d'identité des deux virus à l'aide de faits qui existent. Mais comment alors, dira-t-on, MM. Depaul et Guérin l'onl-ils résolue affirmativement? C'est parce qu'ils ne connaissent pas les faits, ou qu'ils ne les envisagent pas du même point de vue que moi.

Suffirait-il en tout cas d'un coup de lancette, comme l'espère M. Bouley, pour trancher cette question ? Non ! Des coups de lancette ! Il en faudrait vingt, il en faudrait cent, il en faudrait mille, à moins que le raisonnement ne vienne en aide à l'expérimentation pour la féconder.

M. Bouley récite ensuite en vers alexandrins un éloge de Jenner, qu'il compare à Homère :

Trois mille ans ont passé sur la tombe d'Homère, Et depuis trois mille ans Homère respecté Est jeune encore de gloire et d'immortalité.

(M.-J. Chénier.)

Oserai-je le dire ? c'est à peu près comme si M. Bouley chantait au lieu de profiter de ses exploits!

Enfin, de guerre lasse, il demande la clôture, que tout le monde désire comme lui, mais qu'on ne lui accorde pas.

Qui relèvera ce gant qu'on a laissé ainsi tomber sans le jeter? Sera-ce M. Bousquet invita Minerva?U me semble que j'entends des voix discordantes qui s'écrient: Il parlera, Une parlera pas, etc.

Le fait est qu'après la séance du 15, M. Depaul invitait chaudement M. Bousquet... à ménager sa santé.

C'est que tout académicien est pour la clôture contre l'Académie.

Je crois que chaque académicien a raison contre tous.

Séance du 5 avril 1864.

" Que vouliez-vous qu'il fit contre trois ? C'est du débat que je veux parler. MM. Devergie, Bousquet et Briquet ont successivement occupé la tribune. Ces orateurs n'ont pas changé ma manière de voir, — bien qu'ils aient parlé tous trois dans mon sens.

M. Devergie s'est cru un moment dans l'amphithéâtre de l'hôpital Saint- Louis ; M. Bousquet a relu un de ses plus anciens et plus atliques discours, et M. Briquet a jeté une étincelle lumineuse, bouquet de la discussion.

Enfin, la clôture de cette discussion a été prononcée, et les destinées de la vaccine ont été confiées aux soins d'une Commission qui ne lui enlèvera certainement aucune de ses garanties.

Entrons dans quelques détails :

M. Devergio a exprimé, entre autres, devant l'Académie, comme nouvelles, des idées qui, pour la plupart, remplissent depuis six mois les colonnes du Courrier médical. Il y a dans son discours à prendre et à laisser. Ce qui distingue surtout M. Devergie, c'est le plan, la méthode, le dogmatisme.

M. Devergie a déduit, je ne sais comment, sa conviction louchant la nonidentité des deux maladies, d'un ensemble de caractères non dénués de valeur sans doute, mais qui ne peuvent être en tout cas que des éléments de diagnostic différentiel à l'usage des commençants. On ne pourra effectivement bien utiliser ces caractères qu'après que la question aura été résolue. M. Devergie n'a donc pu convaincre les indécis, quoiqu'il ait, jusqu'à un certain point, satisfait ceux qui se trouvaient déjà convaincus.

Pour mon propre compte, je l'en remercie.

Mais M. Devergie paraît ignorer la grande loi de la subordination des caractères, laquelle est aussi importante en médecine qu'en histoire naturelle. Il s'est borné à mentionner des différences secondaires et souvent incertaines entre les deux maladies.

En procédant comme lui, on pourrait établir par,exemple qu'il n'y arien de commun entre une roséole et une syphilide pustulo-crustacée. C'est en effet par leur cause bien plus que par leurs caractères objectifs que ces deux affections se rapprochent, se confondent et s'identifient.

M. Devergie a traité cinq points dans son discours; examinons-les.

1° La variole, contrairement au grease pustuleux, a des prodromes fort intenses et quelquefois même mortels dans les cas de variolœ sine variolis. — Mais ce n'est là qu'une différence du plus au moins et qui n'a rien d'absolu. On a vu des varioloïdes sans prodromes appréciables et des cas de grease à prodromes très-prononcés.

2° Les boutons de la variole apparaissent d'abord à la face; ce n'est pas tout de suite ni toujours qu'il s'en manifeste dans la bouche. Chez le cheval, au contraire, le grease pustuleux débute ordinairement par la bouche et il s'y montre quelquefois exclusivement. — Caractères cliniques, utiles pour l'étude, mais nullement démonstratifs ici. Ne savons-nous pas d'ailleurs que le grease débute par où il est entré, et tout aussi bien par le talon que par la bouche V La variole inoculée est dans le même cas.

3° Dans la variole, l'élément primitif est une pustule uniloculaire et à base engorgée. Dans le grease, la pustule se rapproche d'une vésicule et présente plusieurs loges. — Les pustules greasiennes d'inoculation ont généralement une base indurée. Dans les grosses vésico-pustules greasiennes, comme celles du sourcil d'Amiot, les cloisons disparaissent.

4° La variole est grave; le grease pustuleux ne l'est pas. — Chacun sait qu'il y a des varioloïdes fort bénignes.

5° La variole et le grease pustuleux ou la vaccine peuvent se développer en même temps sur un seul individu. — Nous le savons. On distingue alors les deux affections, qui marchent parallèlement sans se confondre.

On a écouté avec plaisir M. Bousquet parce qu'il écrit très-bien. M. Bousquet a admiré la bonne fortune, sans exemple, de Sacco, dont la lancette, j'allais dire la baguette, a converti le virus clavcleux en vaccin, presque

aussi aisément que les alchimistes convertissaient les métaux en or. Mais aujourd'hui les chimistes ne font plus de l'or, ni les inoculateurs du vaccin. Cette partie du discours de M. Bousquet a été aussi spirituelle qu'empreinte de vérité.

En lerminantson discours, M. Bousquet a proposé, en termes aussi modestes ' qu'académiques, « d'inscrire sur les tables de la science trois vérités désormais acquises et qui composent comme le produit net do celte longue mais utile discussion :

« 1° Que la vacho, regardée jusqu'ici comme l'unique source de la vaccine, partage cet avantage avec le cheval. » — Nos lecteurs savent que, dans celte affaire, la part du cheval est celle du lion de la fable, et qu'il ne revient que fort peu de chose à la vache.

« 2° Que la maladie du cheval où s'élabore le virus vaccin n'est ni le jaoart ni les eaux-aux-jambes, mais une éruption générale pustuleuse et fébrile. » — Approuvé, sauf rédaction .

« 3° Et, par une conséquence nécessaire, qu'au lieu d'une source, il en est deux où l'ai t peut aller puiser pour renouveler le vaccin. » — Rejetant l'une des prémisses, je ne puis admettre la conséquence.

J'ai voulu râcler tout de suite, quoique à contre-cœur, les tables de la science, pour ne pas laisser l'erreur s'y incruster par le temps. Il ne sera pas dit qu'aucun organe de la presse n'a protesté contre de semblables hérésies quasi- officielles.

M. Briquet a fait rouler toute son argumentation sur la pointe d'une... je veux dire sur une rondelle de la largeur d'une lentille, le disque varioleux (1). Ce disque est plus important qu'il n'est gros. Voici ce que c'est :

Prenez une pustule variolique sur son déclin, enlevez-en l'épiderme par une section attentive de la circonférence. Vous trouverez au-dessous un disque blanchâtre, comme couenneux, élevé sur les bords, mince, ombiliqué et assez adhérent au centre. Ce disque ne manque jamais et il ne se trouve que dans la variole. Qu'il s'agisse d'une variole ou d'une varioloïde, quelque nombreuses que soient les pustules, le disque existe toujours dans chaque pustule. Les pustules sont-elles confluentes? les disques le sont également. Ils se pressent alors et empiètent même les uns sur les autres : mais on constate toujours l'existence d'autant de disques qu'il y a de pustules.

Pas de bouton varioleux sans disque, pas de disque sans bouton varioleux.

Telle est la loi formulée par M. Briquet.

Si la vaccine et la varicelle n'offrent pas de disques, c'est qu'elles n'ont pas de parenté avec la variole (2).

(1) Cazenave et Scliedel : abrégé pratique des maladies de la peau, 1828, p. 163 et 164.

(2) Cazenave et Schedel disent, loco citato, p. 164 : «Bien que cette substance se trouve contenue, dans le plus grand nombre des cas, dans les pustules varioliques, il existe cependant des cas où on ne la trouve pas. »

M. Briquet, dans un Mémoire publié en septembre et octobre 1838 dans les Archives générales de médecine, considère la varicelle comme étant une éruption varioleuse et non pas varioliforme seulement. Cette contradiction de M. Briquet dénote une différence entre son opinion de 183S et celle d'aujourd'hui.

Il y a d'ailleurs aussi un disque dans les pustules de la vaccine. Je trouve en effet dans une note que j'ai écrite il y a quelques années, après avoir disséqué un enfant mort pendant qu'il avait la vaccine : « L'épiderme externe de la pustule est mince et se détache aisément; l'épiderme interne est épais, pale, mollasse, chagriné, aminci au centre, relevé à la circonférence. Il forme une petite rondelle.

M. Briquet insiste aussi sur l'existence de cellules dans la pustule vaccine.

Dieu me préserve de nier l'importance clinique du disque varioleux! J'en prends au contraire bonne note; mais je le relègue à son rang. Au point de vue du litige, ce disque no représente qu'un cercle vicieux parce qu'il suppose la question résolue au lieu do la résoudre. Si l'on parvenait à faire du variolin avec du vaccin ou vice versa, ou bien que l'on produisît la variole avec la lymphe de la varicelle, le disque de M. Briquet perdrait à l'instant une grande partie de sa valeur.

Enfin, voici la dernière édition revue, corrigée et augmentée de la Commission de vaccine, telle qu'elle a été proclamée par le Président à la fin de la séance : MM. Bouillaud, Bouley, Bousquet, Beau, Depaul et J. Guérin.

Que Dieu l'ait dans sa sainte garde et la protège !

Je fais, en terminant, ma profession de foi et m'a confession.

Avant le commencement et pendant le cours de cette longue discussion, je n'ai rien épargné pour tout voir, tout rechercher, tout entendre.

Jlai de mon mieux, et dans une rédaction forcément précipitée, raconté ce que j'avais appris et rapporté mes impressions.

J'ai aussi souvent approuvé les arguments de mes adversaires que critiqué les raisonnements de ceux dont les conclusions élaient conformes aux miennes. Jamais je n'ai affecté, moi, vis-à-vis de mes Confrères, un silence dédaigneux que le vrai savoir devrait toujours repousser.

Si j'ai constamment exprimé toute ma pensée sur les opinions, je n'ai jamais manqué d'égards pour les personnes.

Ma devise n'a pas cessé d'être : tout par la science et pour la science.

Dans le cas où j'aurais blessé quelqu'un ou méconnu quelque vérité, j'en fais amende honorable etje demande absolution.

Excellente nouvelle! je l'ai réservée pour la bonne bouche!- Le grease pustuleux vient de se déclarer rue Royale-Saint-Honoré, 20, sur le cheval d'un de nos savants Confrères, M. Voillemier, chirurgien de l'hôpital Saint-Louis. Avis aux médecins de cet hôpital, qui saisiront avec empressement l'occasion d'observer une affection de peau nouvelle pour eux, et qu'ils sont à même de bien décrire. Beau sujet de thèse pour un interne !

La maladie de ce cheval m'a paru fort légère. Prendra-t-elle plus d'intensité? Est-ce un reliquat ou un retour d'épidémie?

Quelles circonstances ont pu provoquer le développement du grease pustuleux dans une écurie de la rue Royale-Saint-Honoré?

Cette dernière question m'empêche de dormir.

Séance du 36 avril 1864.

La Lettre suivante que nous venons d'adresser, M. Mathieu et moi, à l'Académie de- médecine par l'intermédiaire obligeant de M. H. Bouley, forme un petit supplément aux articles précédents :

« Monsieur le Président,

« Dans les premiers jours de ce mois, le grease pustuleux s'est développé, sans origine connue, sur une jument de race anglaise appartenant à M. Voillemier, chirurgien do l'hôpital Saint-Louis.

« La maladie était des plus bénignes, les vésico-pustules, peu abondantes n'existaient que dans la bouche, à l'exception do deux (dont la plus grosse n'offrait que 8 millimètres environ de diamètre, et n'avait pas d'induration) qui siégeaient à la face, très-près de l'ouverture buccale, une de chaque côté. A peine les ganglions maxillaires étaient-ils pris.

« La limitation des vésico-pustules dans la bouche et son voisinage le plus immédiat est une circonstance sur laquelle nous appelons l'attention de l'Académie et dont nous garantissons l'exactitude, après un examen des plus minutieux, fait non-seulement par nous, mais encore par d'autres personnes et notamment par MM. Percheron, S. Bouley, vétérinaires, et Voillemier.

« C'est, d'ailleurs, grâce au savoir et à l'obligeance de ces messieurs que nous avons pu observer cette jument et pratiquer des expériences pour renouveler la source du vaccin.

« Le 8 avril, nous avons chargé une lancette du fluide de la plus grosse des deux vésico-pustules de la face, et, deux heures après, nous avons pratiqué deux inoculations au moyen de cette lancette à la lèvre supérieure d'un cheval breton, hongre, âgé de 9 à 10 ans.

« Ces inoculations ont réussi; le 15 avril, les pustules produites étaient fort belles et offraient une base dure: nous avons facilement transmis le virus de ces pustules à des vaches et surtout à des chevaux.

« En conséquence, nous possédons et nous pouvons offrir à nos Confrères deux sources abondantes et pures de vaccin :

1° Un virus énergique provenant du cheval.

2° Un virus adouci provenant de la vache.

« Nous avons l'honneur d'être, etc.

Je vais compléter par quelques courtes réflexions les détails que renferme cette Lettre.

I. Nous disons à dessein que le grease pustuleux s'est développé sans origine connue, parce que nous avons voulu nous borner à la constatation d'un fait sans toucher à la question de l'origine spontanée des virus. Qu'est-ce, en effet, que l'origine spontanée d'une maladie virulente? Que veut dire, dans l'espèce, le mot spontané? Il implique sans doute le concours de circonstances précises qui ont présidé à la genèse, à l'éclosion morbide. Quelles sont ces circonstances? Les virus existent-ils dans la nature à l'état latent, c'est-à-dire y sontils cachés sous des formes qui nous échappent? Y sont-ils en puissance et non en acte? On pourrait multiplier les questions de ce genre, si quelqu'un voulait se charger d'y répondre. Rien ne se forme de soi-même ici-bas, rien ne se perd; tout se transforme, au contraire, et se retrouve.

Origine spontanée! Si c'est un aveu d'ignorance que renferment ces deux mots, hâtons-nous de le déclarer pour ne pas détourner les travailleurs d'investigations ultérieures, pour ne pas mettre obstacle à de nouvelles recherches.

Pourquoi le grease pustuleux a-t-il éclaté plutôt sur cette jument que sur un autre cheval? A quoi faut-il attribuer cette élection? D'où vient ce fait sporadique? Sans doute que le grease de cette jument aurait été comme non avenu, si M. Percheron, vétérinaire de M. Voillemier, ne l'avait pas signalé. Mais est-il permis de croire, après tout le bruit que vient de faire le grease pustuleux, dans un pays où existent tant de vétérinaires instruits, que cette maladie aurait été méconnue, si elle s'était développée plus largement et sous une forme épidémique?

La variole, qui ne serait pas autre chose, pour certaines personnes, que le

grease pustuleux, a pourtant été fréquente pendant l'hiver, et règne encore aujourd'hui. Nos tentatives pour l'inoculer aux chevaux ont été vaines!

Quel est donc le premier point de départ do ce grease isolé? Est-il tombé des nues ou s'est-il fait tout seul? Mais le néant ne se transforme pas lui-môme en quelque chose : ex nihilo nihil. C'est donc une maladie dont l'origine nous échappe.

Quand nous ne voyons rien, dit le savant et modeste M. Gruby, nous n'avons pas le droit de dire qu'il n'y a rien; nous n'avons que celui de dire que nous ne voyons rien.

Refusons donc au grease le privilège de se créer lui-même de toutes pièces. Il préexiste à notre observation qu'il déjoue: nous ne savons ni d'où, ni comment il nous vient, quoiqu'il nous vienne certainement de quelque chose et de quelque endroit. 11 s'agit bien moins, en effet, d'une création que d'une manifestation. Cherchons donc, cherchons encore et cherchons toujours.

II. Nous faisons la remarque expresse que la vésico-pustulation occupait la bouche sans s'éloigner du voisinage de cette cavité. On n'a pas oublié que le premier fait de M. H. Bouley était de ce genre. Le cheval avait exclusivement des aphthes dans la bouche. M. Depaul a supposé que des pustules étaient demeurées inaperçues sur le corps de l'animal. A l'appui de son opinion, il cite un cas où il avait rectifié le diagnostic de MM. Reynal et H. Bouley en faisant raser une partie du corps d'un cheval, ce qui avait permis d'y constater l'existence de pustules. On a beaucoup parlé de cette rasure à l'Académie sous le nom d'épreuve du rasoir.

A vrai dire, le cheval de M. Voillemier n'a pas été rasé sur l'heure, mais il était ras. La main, promenée à la surface de son corps, n'y découvrait absolument rien. L'œil n'apercevait nulle part ces petits pinceaux de poils agglutinés qui existent dans le grease pustuleux généralisé.

Le mal n'était donc pas seulement circonscrit à la bouche et à ses environs, mais il était encore vraisemblablement entré par la bouche, porté soit par les aliments, soit par le mors, etc.

III. C'est sur le premier cheval qui en a subi l'insertion que notre virus s'est régénéré. C'est là que nous l'avons repris pour le transporter sur la vache. Nos lecteurs n'ont pas oublié que Lafont (de Salonique) a inoculé directement le greasin à l'homme, sans avoir pu réussir à l'inoculer à la vache. Le même échec nous aurait été réservé si nous avions voulu porter tout de suite sur la vache le virus de la jument vaccinifère de M. Voillemier. Nos Expériences antérieures nous permettent d'être affirmatifs sur ce point.

IV. Ce premier cheval nous a rendu une matière d'autant meilleure, qu'en l'absence d'une éruption générale tout le virus a été, pour ainsi dire, élaboré, distillé aux deux endroits des inoculations.

V. Quand le jeudi, 8 avril, nous avons pris de la matière sur la jument de M. Voillemier, la pustule qui a fourni cette matière était sèche, de sorte qu'au premier abord la source du virus paraissait épuisée; mais la croûte qui surmontait la pustule ayant été arrachée, nous avons pu faire sourdre, par la pression, un peu de lymphe, qui, reçue sur une lancette, a servi plus tard à nos inoculations. Le virus a donc été sécrété sous nos yeux et en quelque sorte à notre ordre.

Nous savons qu'on obtient un résultat semblable si, dans un but d'inoculation, on exprime fortement, soit un chancre ou un pseudo-chancre syphilitiques, soit une pustule de variole, lorsque ces sources de virus semblent déjà être desséchées.

Le virus qu'on obtient ainsi est toujours plus faible que si on lui avait laissé le temps do se condenser dans la pustule ou sous sa croûte.

VI. La jument de M. Voillemier avait pour compagnon un cheval qui occupait la môme écurie et respirait la môme atmosphère qu'elle. Ce cheval n'a pas été atteint de la maladie. C'est un fait négatif qui acquiert quelque valeur par sa concordance avec d'autres faits nombreux que nous avons mentionnés; et, en effet, M. Mathieu et moi, nous ne croyons pas à Vinfcctiosité du grease pustuleux.

VII. Rien ne nous pressait, au point de vue de la science, de Taire celte communication à l'Académie; mais, en présence d'un grand intérêt pratique, nous n'avions pas à hésiter ni de temps à perdre. Nous désirons d'autant plus que nos Confrères puissent tremper vite leurs lancettes dans cette nouvelle source vaccinale, qu'elle peut à chaque instant se tarir, et qu'il y a d'ailleurs, dans ce moment, disette de vaccin. Plusieurs praticiens ont déjà eu recours à nous. Nous avons été heureux, M. Mathieu et moi, de les satisfaire.

VIII. Enfin, il n'est que juste de dire que M. H. Bouley, qui s'est modestement effacé en devenant notre interprète devant l'Académie, avait vu la jument de M. Voillemier avant nous, et nous en avait lui-même averti. Il aurait donc pu faire, et mieux que nous, les petites opérations que nous avons pratiquées. Mais en philosophe et vrai savant, il a placé le bien public et la science avant sa personnalité.

Je viens d'avoir l'occasion de discuter la question de l'existence réelle de la variole, de l'existence, dis-je, de la variole humaine chez les animaux, et spécialement chez l'espèce bovine (1).

Il y a longtemps qu'on s'est occupé de cette question; mais ne remontons que jusqu'au 8 octobre de l'année 1848. M. Bousquet lit à l'Académie le Rapport officiel des vaccinations de l'exercice de 1846. Il s'étend sur l'influence réciproque de la vaccine et de la variole coexistant sur un sujet.

A cette époque, la pluralité des avis n'était certainement pas que ces deux maladies n'en fissent qu'une seule. Cependant il y avait eu déjà bien antérieurement des identistes, en tête desquels on peut placer Jenner, dont l'opinion n'a pas laissé que d'être vacillante.

Dans la même séance, Dupuy présente quelques observations sur une maladie éruptive de l'espèce bovine qu'il croit analogue à la variole de l'homme. Renault combat celte opinion, prétendant que la clavelée du mouton était la seule maladie des animaux analogue à notre variole. Dupuy était plus presque Renault de la vérité, car l'espèce bovine peut contracter la variole de l'homme avec tous ses caractères.

M. Pascal, médecin du couvent de la Grande-Chartreuse, nous en a fourni récemment la preuve. Ce Confrère vient en effet de publier, dans le numéro 43

(1) Courrier médical du 4 juin 1864.

de la France médicale, lo récit d'une épidémie qui a atteint des vaches et consécutivement leurs gardiens. Il croit avoir eu affaire au cow-pox ; mais je pense qu'il s'agissait de la variole (I). La Lettre suivante, que j'ai écrite au rédacteur de la France mcdicàle, résume et apprécie le Mémoire de M. Pascal :

Très-honoré Confrère,

Pendant la discussion de l'Académie sur l'origine du vaccin, vous avez constamment tenu une plume indépendante, et vous avez libéralement donné l'hospitalité de vos colonnes à tous les documents sérieux sans distinction de provenance. Je suis sûr que vous voudrez bien accueillir les considérations qui Suivent avec une obligeance égale à votre impartialité.

J'ai une opinion bien arrêtée sur la différence d'origine et de nature qui existe entre la vaccine et la variole, entre le vaccin et le virus varioleux, et j'éprouve le désir bien naturel de faire passer ma conviction dans l'esprit de mes Confrères.

Le système qui professe l'unité de ces deux virus m'a de prime abord paru, comme à tout le monde, séduisant. J'y étais porté par mes antécédents, ainsi que par mes goûts. N'était-il pas bien commode de suivre la tendance du plus grand nombre et des plus forts? Mais l'observation des faits et la réflexion m'ont détourné de ce système. J'ai donc résolu de le combattre, quoique je susse de reste ce qu'il en coûte pour remonter la pente des idées qui sont en crédit.

Le Mémoire intéressant de M. Pascal que vous venez de publier n'a pas changé mes convictions malgré son titre décisif : Observation d'une épidémie de cow-pox àla vacherie de la Grande-Chartreuse. — C'est épidémie de variole qu'il aurait fallu dire.

M. Pascal ne nous apprend qu'une chose certaine, c'est que des vaches ont communiqué à d'autres animaux et à l'homme une maladie varioliforme. Qu'était cette maladie? Etait-ce le cow-pox ou la variole chez les vaches; la vaccine ou la variole chez l'homme? Voilà la question.

Suivant moi, on avait affaire à la variole.

Cette maladie était identique par son principe et semblable par ses symptùmes à la variole de l'espèce humaine. L'organisme de la vache ne l'a pas sensiblement modifiée, et, à plus forte raison, en repassant de cet organisme dans celui de l'homme, n'a-t-elle rien perdu de ses caractères.

Voici donc le double texte de ma démonstration :

A. les vaches ont eu la variole et non le cow-pox.

B. les hommes qui ont été malades ont eu également la variole et non la vaccine.

A. Les vaches ont eu la variole et non le cow-pox. . Il est regrettable à cet égard' que M. Pascal, qui a fait preuve de beaucoup de sagacité et d'instruction, n'ait pas été à même d'observer les vaches plus complètement, c'est-à-dire dans le principe de la maladie. Toutefois, tirons parti de documents qu'il ne nous est pas donné de compléter ou de refaire.

1° La maladie était infectieuse, c'est-à-dire qu'elle passait parla voie de l'atmosphère sans aucun contact direct ou indirect des animaux à d'autres ani-

(1) Peut-être aussi que la fièvre aphtheuse a joué un rôle dans ces transmissions successives qui étaient si faciles parmi les vaches. Fayoudat, sujet de l'Observation III, aété mordu au pouce par une vache dont il frictionnait les gencives pour en rompre les vésicules. M. Pascal a remarqué que les pustules de ce vacher étaient superficielles et ressemblaient aux phli/ctcnes de la brûlure : elles étaient d'une couleur argentine; la sortie du liquide clair bleuâtre ne laissait p s d'excavation dans le derme.

maux, des animaux à l'homme et de l'homme à l'homme lui-même. Nous sommes bien sûr que le cow-pox a besoin de contact, sinon d'inoculation, pour se transmettre; néanmoins nos adversaires pouvant ne pas partager toute notre conviction à cet égard, nous n'insisterons pas sur cet argument, quelque péremptoire qu'il nous paraisse.

2° L'incubation a élé plus longue que celle de la vaccine et égale à celle de la variole communiquée par l'atmosphère. Mais s'il existe des partisans de Vinfectiosité du cow-pox, ils pourraient encore nous répondre, avec quelque apparence de raison, que l'incubation de la vaccine, transmise par l'atmosphère, diffère de celle de la vaccine inoculée.

3° Ces vaches, qui boitaient et ne mangeaient pas, ne souffraient-elles pas d'un lumbago avant-coureur de la variole, et n'éprouvaient-elles pas d'autres prodromes ou môme des symptômes de cette maladie ?

4° Leur lait était altéré : il y avait toujours un trayon qui donnait du lait jaunâtre, comme purulent.

On connaît bien les abcès mammaires des nourrices variolées, mais on n'a rien observé de semblable chez les nourrices pendant ou après la vaccine, pas plus que chez les vaches pendant qu'elles ont encore ou après qu'elles ont eu le cow-pox.

5° A la fin de la maladie, quelques-unes (des vaches) avaient encore des croûtes brunes aux trayons, aux mamelles et sur presque toute la surface du corps.

J'en appelle au souvenir de tous ceux qui ont observé le vrai cow-pox. Est-ce ainsi que les choses se passent? Le cow-pox envahit-il ordinairement tout le corps des vaches?

6° Enfin, dirai-je un mot de ces bœufs qui sont atteints dans une épidémie de cow-pox, ainsi que de ces mulets et de ces juments qui ne le sont pas? Ces circonstances sont-elles bien conformes à ce qu'on observe en pareil cas?

Dans ma manière de voir, tout peut, au contraire, s'expliquer aisément. J'admets, en effet, que le grease pustuleux (cow-pox, vaccine), maladie du cheval, peut infecter la vache, et que la variole, maladie de l'homme, le peut aussi, quoiqu'à un moindre degré.

B. Les hommes ont eu la variole et non la vaccine.

La démonstration est ici facile à faire. Tout, en effet, se concilie à merveille par la supposition d'une variole indépendante de la vaccine, tandis que tout paraît incertain dans l'hypothèse contraire. Notons d'abord qu'il n'y avait aucune épidémie variolique dans le canton, et que la maladie qui s'y est montrée n'avait pu être apportée, selon toute vraisemblance, que par les vaches Fribourgeoises ou par leurs gardiens. Prouvons ensuite péremptoirement qu'il s'agissait bien de la variole.

•1° Cette maladie était infectieuse, comme la variole. C'est un argument que j'ai déjà invoqué plus haut et qui est encore à sa place ici.

2° Ses prodromes et ses principaux symptômes appartiennent à la variole (fièvre, maux de tête, douleurs aiguës des lombes, éruption générale et même confluente, envahissant plus particulièrement les mains et la face, etc.).

3° Le détail des Observations est concluant. Dans deux d'entre elles il y a eu infection; dans la troisième, — c'est la moins démonstrative, — inoculation. Rappelons-en les principaux traits.

Observation I. — Un jeune homme de 1i ans, vigoureux et non vacciné, est chargé de traire les vaches. Il tombe malade et se plaint d'une violente céphalal-

gie, do courbature, de frissons; deux jours après, la face et les mains se couvrent d'une éruption variolique. A-t-on jamais rien vu do semblable dans la vaccine?

Cette variolo, en passant par l'organisme de la vache, n'est pas devenue vaccine : ella est restée variole. Pourquoi? Parco que la vaccine et la variole sont tout à fait distinctes l'une de l'autre, aussi bien chez la vache que dans l'espèce humaine.

Il me paraît donc démontré clairement, par ce seul fait, que la variole peut se transmettre de V homme à la vache, et de celle-ci revenir à V homme, sans éprouver dans ce circuit la moindre transformation vaccinale.

Observation II. — Le sujet, non vacciné et n'ayant point eu la petite vérole, était convalescent à l'hôpital d'une maladie chirurgicale, suite do coups qu'il avait reçus.

Quelques jours après l'entrée du précédent malade dans la salle, il fut tout à coup très-fatigué; il se plaignit bientôt d'une violente céphalalgie, de courbature, de douleurs lombaires tellement aiguës, qu'il ne pouvait rester sur le dos. Il avait de la fièvre; son pouls était plein et dur (85 pulsations par minute). Trois jours après, le malade se couvrait de boutons de variole confluente, suivant l'expression de l'observateur.

Ce malade a été manifestement infecté dans l'hôpital par le sujet de l'Observation précédente. Cette infectiosité, cette fièvre, ces douleurs lombaires, cette variole confluente, pourrait-on soutenir qu'elles appartiennent à la vaccine?

Observation III. — Fayoudat, 20 ans, vigoureux, maître vacher à la vacherie de la Grande-Chartreuse. Il a été mordu il y a dix jours au pouce droit par une vache dont il frictionnait les gencives pour en rompre les vésicules.. La morsure, qui était légère, fut cicatrisée au bout de deux à trois jours. Mais aujourd'hui elle est enflammée. Le malade éprouve des frissons. Il a un grand maFde tête et le corps brisé ; fièvre, pouls plein et dur; peau chaude, faciès très-coloré, langue sèche et rouge, etc.

L'Observation n'indique pas ce qui s'est passé plus tard sur ce malade : il pourrait donc à la rigueur avoir eu la fièvre aphtheuse. Mais M. Pascal s'inocula à lui-même la matière de cette prétendue vaccine dès qu'il vit que les vésicules de Fayoudat étaient arrivées au point convenable. Il eut une pustule et en inocula le produit à ses deux enfants dont l'un n'avait pas encore été vacciné. Le virus de celui-ci fut transmis à deux autres enfants. L'arrivée de la saison froide ne permit pas de continuer ces vaccinations.

M. .Pascal, qui avait été vacciné, n'a fort heureusement transmis à ses enfants qu'un virus peu énergique. Celui-ci n'a pas eu le temps de se régénérer et n'a pas pu d'ailleurs se répandre dans l'atmosphère à cause de l'abaissement de la température. Autrement il eût été à craindre qu'il ne devînt le foyer d'une épidémie peut-être meurtrière.

Il n'est nullementà regretter (à part le point de vue d'une observation plus complète) que M. Pascal n'ait pas été averti du commencement de l'épidémie vachine, car, comme il le dit lui-même : On aurait pu faire des expériences et recueillir du cow-pox en quantité. Et Dieu sait quel cow-pox ! Peut-être un cow-pox semblable à ceirx qui, entre les mains de Macpheson, de Wood et de Brown, ont donné lieu à des éruptions générales graves et môme à la mort d'un enfant (1)1 Ces

(1) Voir le discours de M. Bouvier dans le Bulletin de l'Académie , séance du 2 février 1864.

cow-pox, en effet, n'étaient pas autro chose que le produit de varioles adoucies par l'organisme des animaux.

Agréez, Monsieur le Rédacteur, etc.

En parcourant les annales de la médecine vétérinaire, on trouve, sous des noms différents, et souvent môme sous celui de variole, de nombreux exemples de variole de l'espèce bovine. Mais la relation de M. Pascal offre un intérêt tout particulier, parce qu'elle nous montre la maladie passant, à n'en guère douter, des animaux à l'homme.

Page 1