RELATION DE QUELQUES EXPÉRIENCES SUR L'ORIGINE DU COW-POX
MÉMOIRE DU Dr LOY, TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR JEAN DE CARRO.
Après la publication des Rapports du Dr Woodville, dans lesquels il relaie plusieurs essais infructueux faits par M. Coleman, Pivl'esseur au Collège Vétérinaire, pour produire le cow-pox sur les mamelles d'une- vache, l'opinion du D'- Jenner touchant l'origine de la vaccine a été généralement considérée comme fausse, et les Expériences de M. Simmons tendaient encore plus a l'infirmer.
Cependant les Expériences dont je vais rendre compte ont eu un résultat bien différent
de celui des Expériences dont parlent MM. Woodville et Simmons; mais je dois auparavant faire mention des circonstances qui m'en ont fourni l'occasion.
Au commencement de l'année 1801, j'ai observé dans le Comté d'York une maladie qu'on n'avait auparavant trouvée que dans les Comtés occidentaux, où l'on croyait qu'elle provenait du grease des chevaux (Note 1).
Note 1. — Toutes les notions vraies sur la vaccino, sans en excepter colle qui a Irait à l'origine de cette maladie, existaient en germo avant Jcnner, dans les traditions populaires, cette sagesse dos nations. Les saines traditions de ce genre sont malheureusement mélangées de beaucoup d'erreurs. On devrait, dans le but do les rechorcher et d'en faire le triage, former des Commissions analogues à celles qui ont été instituées pour la conservation et la restauration des Monuments historiques. Que de documents utiles ne rassemblerait-on pas par une bonne enquête? Il n'y aurait plus qu'à séparer l'ivraie du bon grain.
Mon premier malade fut un maréchal-ferrant, qui s'adressa à moi avec une éruption aux mains, laquelle consistait en pustules séparées les unes des autres, contenant un fluide limpide et entourées d'un cercle inflammatoire. Elles ressemblaient à celles qui proviennent d'une brûlure (Note 2) ; mais elles étaient régulièrement rondes et l'on pouvait distinguer au milieu une tache noire, qui semblait être la suite de quelque légère lésion.
Note 2. — Quand Loy écrivait son Mémoire, les travaux de Willan sur la ' dermatologie n'étaient qu'envoie de publication, puisqu'ils parurent de 1798 à ■1807, et le cahos terminologique des maladies de la peau n'avait point encore été débrouillé. Il ne faut donc pas s'attendre à trouver ici une grande précision dans les termes. Les auteurs se servaient souvent alors du mot générique pustule pour désigner non-seulement ce que nous nommons aujourd'hui des pustules, mais encore ce que nous appelons des vésicules, des papules, des tubercules, etc.
Mais on doit attacher beaucoup d'importance aux descriptions qu'ils donnaient des objets. Or, Loy dit positivement que les vésicules ressemblaient à celles qui proviennent d'une brûlure. Le mot vésicule conviendrait donc encore aujourd'hui à la désignation de ce qui a été observé par Loy.
Le caractère vésiculeux de l'élément primitif est également bien accusé quand cet élément est situé dans la bouche. On dirait que l'affection occupe exactement un follicule muqueux par le goulot central duquel elle est entrée. Loy ignorait l'existence de.l'éruption buccale; c'est, sans doute, une lacune importante de son Mémoire.
J'insiste sur ce caractère de l'élément primitif parce qu'on a discuté dans l'Académie la question de savoir si le grease vaccinogène était vésiculeux ou pustuleux ; j'ai dit qu'il était vésico-pustuleux, et je l'appelle, pour abréger, grease pustuleux et quelquefois grease tout court.
Est-ce à dire que les aphthes greasiens ressemblent à ceux de la cocote ou maladie aphtheuse du gros bétail? Non ; dans cette dernière maladie les vésicules buccales n'ont pas la régularité des vésicules buccales greasiennes. La vésicule de la maladie aphtheuse est comme soufflée au chalumeau. Son volume atteint parfois celui d'un œuf de petite poule, tandis que la vésicule du grease, saillante de 4 à 6 millimètres, a un diamètre qui atteint rarement! centimètre. Cette dernière est, en outre, le plus souvent ombiliquée. Dans les deux maladies, l'épithélium des vésicules se déchire et disparaît bientôt, en laissant la muqueuse buccale dénudée çà et là. Mais s!., dans la maladie aphtheuse, l'épithélium est, après la rupture des vésicules, enlevé sur de larges surfaces, cela, n'arrive jamais pour les vésicules greasiennes de la bouche du cheval; ces dernières, .lors même qu'elles sont conOuentcs, ne laissent pas que d'être indépen-
dantes les unes des autres. Quoique restées les unes contre les autres, elles sont séparées par dos lignes distinctes qui marquent les cloisons.
Ajoutons que chez la vache inoculée du grease équin par une friction faite sur la muqueuse buccalo avec un tampon d'étoupe imbibé do la salive virulente d'un cheval sous puissance de grease, le grease se manifeste, et que les vésicules greasiennes de la vacho ressemblent à celles du cheval. Enfin, disons aussi que les lésions qui succèdent à la rupture de ces vésicules chez le cheval et chez la vacho ont entre elles certaine ressemblance.
Du reste, nous avons démontré, M. Mathieu et moi, qu'en général les animaux n'ont pas deux fois lo grease pustuleux, tandis qu'ils peuvent contracter ce grease quand ils ont déjà eu la cocotc et vice versa.
Cet homme avait été occupé à panser un cheval attaqué du grease et il n'avait jamais eu de mal semblable avant cette occupation. Il n'avait pas de fièvre et avait eu autrefois la petite vérole (Note 3).
L'origine de la maladie de cet homme a acquis un plus, grand degré de certitude par l'apparition de celle que j'ai encore découverte et que je vais décrire.
Note 3. — Le malade avait eu la petite vérole; néanmoins, il fut atteint du grease pustuleux. Quand avait-il eu la petite vérole? Celle-ci avait-elle clé forte? Deux questions importantes dont la solution n'est pas donnée. Lorsqu'on veut tirer des Observations d'autrui d'autres conséquences que leurs auteurs, on éprouve le regret que ces Observations ne soient pas détaillées. Je ne regrette pourtant point d'une manière absolue la brièveté du récit de Loy, car les nombreuses particularités d'une narration plus complète auraient pu masquer les circonstances qu'il voulait principalement faire ressortir. Mais nous éprouvons quelque embarras pour interpréter ce fait à notre point de vue.
Pourquoi ce malade qui avait eu la|petitc vérole a-t-il été néanmoins affecté de grease ? Trois explications qui ne sont pas plus absolues qu'exclusives les unes des autres s'offrent à nous :
1° Le malade ayant eu la petite vérole depuis longtemps, l'effet préservatif s'était considérablement amoindri par le temps et par des circonstances qui ont pu survenir (longues maladies, suppurations abondantes, etc.).
2° Il n'avait eu qu'une petite vérole bénigne et dont l'effet préservatif n'avait été, par conséquent, que peu considérable.
' 3° Enfin, le grease du cheval contaminant avait une grande énergie.
Cette dernière considération est vraisemblablement celle à laquelle on doit attribuer le plus d'importance dans le cas actuel.
Toujours est-il probable que le terrain sur lequel est tombé ce grease n'était pas favorable à son développement, puisque la maladie communiquée s'est trouvée faible et qu'elle n'a presque pas été accompagnée de fièvre.
A la rigueur, pourtant, cette faiblesse de la maladie pourrait tenir à la faiblesse elle-même du grease. C'est dans les cas de ce genre, surtout, que le virus peut se renforcer sur le cheval, sinon par une seule, du moins par plusieurs générations subséquentes.
Mais on ne peut admettre que le grease ne soit qu'une petite vérole adoucie. Le grease vient après la variole plus aisément qu'elle après lui. Il ne doit rester aucun doute à cet égard, même en l'absence do l'Observation de Loy, dans l'esprit de ceux qui ont médité Jenner, ou qui, imbus d'excellents principes sur les propriétés des virus, ont étudié le grease pustuleux d'après nature et sur un certain nombre d'animaux. Le grease est, toutes choses égales, plus fort que la variole* Ce qui peut le plus peut le moins, — mais ce qui est le plus n'est pas le moins.
Un jeune homme, boucher il Middleton, près de Pickering, a été atteint de petites plaies douloureuses aux deux mains et surtout vers la racine des ongles.
Ces plaies se sont enflammées au bout de quelques jours et une vésicule (Note 4) s'est formée sur chacune d'elles. Peu de temps après l'apparition de ces vésicules, on observaitdes lignes rouges qui étaient douloureuses et qui s'étendaient jusqu'aux aisselles où il se forma une tumeur. 11 y avait aussi une pustule semblable à celle de ses mains sur un des sourcils qu'il avait, disait-il, gratté fort souvent, à cause de la démangeaison qu'il y éprouvait, et cette pustule avait été sûrement communiquée parle contact de ses doigts (Note 5).
Note 4. — On peut voir dans co paragraphe, dont j'ai respecté et fidèlement reproduit les termes, que les mots de vésicule et pustule sont indifféremment employés pour désigner, je ne dis pas des objets semblables, mais le même objet, c'est-à-dire le môme élément primitif, le môme mode pathogénique. Cottè réflexion est à l'appui de ce que je dis dans la Note 2.
Note 5. — Cette circonstance d'une affection éloignée du siège primitif du mal a été observée par Jenner, et notamment dans les Observations V et XVI de I'inqdiry, et l'année dernière, à Alfort, sur l'élève Amyot.
I. Dans l'Observation V de Jenner, Madame H,... qui en est le sujet, eut des boutons sur les mains et sur le nez.
II. Dans l'Observation XVI (première planche de Jenner), Sarah Nelmes eut une grosse pustule à la partie externe et dorsale de la main droite, et deux petites à la partie inférieure de l'avant-bras du même côté, provenant de l'application du virus sur quelque petite lésion de l'épiderme (from the application of the virus to some minute abrasions of the cuticule).
III. Dans le fait d'Amiot, élève d' Alfort, comme dans celui de Loy, une grosse vésicule surnuméraire existait à la racine du nez, entre les deux sourcils.
Ces éruptions surnuméraires apparaissent très-peu de temps après l'éruption principale, sinon en même temps qu'elle.
S'agit-il d'une éruption secondaire, conformément à l'opinion de M. Depaul? S'agit-il d'une lésion consécutive à la lésion principale, par suite du transport de l'inoculation directe de la matière de celle-ci? S'agit-il, enfin, d'une inoculation contemporaine de la lésion principale?
J'éloigne tout de suite la conjecture d'une éruption variolique, dont rien, dans aucune de ces Observations, ne saurait sérieusement suggérer la pensée.
L'éruption secondaire de la variole est plus tardive, plus abondante, moins large, plus purulente, et n'est pas nécessairement limitée aux parties découvertes.
Avant de répondre aux trois questions précédentes, je vais donner la substance du fait d'Amiot, qui est plus récent, s'est passé près de nous, que j'ai moi-même observé, et dont le sujet peut encore être vu et interrogé à l'École d' Alfort.
Il y a eu chez Amiot trois vésico-pustules. La principale siégeait au doigt auriculaire de la main gauche; les deux autres occupaient l'une le doigt index de la même main, l'autre l'espace intersourcilier. Les trois vésico-pustules se sont montrées presque en même temps. Amiot pense qu'il s'est fait trois inoculations contemporaines ou à peu près contemporaines. Il reste encore trois cicatrices à Amyot. On dirait des cicatrices de variole, n'était leur largeur qui est plus considérable.
On ne pourrait pas dans ces trois cas admettre des vaccinides vésiculeuses. En effet, ces éruptions vaccinales secondaires viennent plus tard, sont moins larges et en plus grand nombre. Elles sont mélangées de larges plaquas rubéolaires et de papules. Il est, en outre, fort surprenant que dans ces trois cas
l'éruption ne se soit faite qu'aux endroits découverts et ayant pu être le siège d'une contamination directe. Y a-t-il eu inoculation de la matière d'une première lésion, ou bien s'cst-il produit des inoculations simultanées? Les deux choses sont possibles, puisqu'alors les pustules se seraient montrées à peu près en môme temps. Personne n'ignore que si l'on insère à un sujet sa propre matière, le travail se fait tout de suite, comme si cette inoculation bénéficiait de l'incubation appartenant à une première inoculation.
Il avait' une fièvre considérable qui continua jusqu'à ce qu'une application caustique empêchât l'absorption de la matière contenue dans les pustules, ce qui fit disparaître l'enflure des aisselles (Note 6). Ce malade, ainsi que le précédent, avait été employé pendant quelque temps à appliquer des remèdes aux talons d'un cheval attaqué du grease et s'en occupait encore au moment où il tomba malade (Note 7).
Note 6. — La connaissance que nous possédons aujourd'hui du grease, des attributs des virus en général, et surtout de la manière dont se comportent les maladies virulentes, nous permet d'affirmer que l'intervention du caustique n'a pas contribué beaucoup à un amendement qui arrive ordinairement par le fait de l'évolution naturelle de la maladie. Chez Amiot, des bains et l'expectation ont été suivis de l'effet que Loy attribue aux caustiques.
Les maladies à virus doivent être surveillées; elles peuvent même être dirigées dans certaines limites ; mais il ne faut pas songer à les réprimer ni surtout à les étouffer quand elles >sont arrivées au milieu de leur parcours. — Voir l'Expérience VI et la Note 17.
Note 7. — Les compatriotes et contemporains de Jenner paraissent unanimes sur ce point que le grease vaccinogène est une maladie du talon, mais ils affirment aussi l'existence de symptômes généraux indépendamment des phénomènes éruptifs ; Jenner parle même d'un poulain qui eut un érysipèle au haut de la cuisse, lequel s'est terminé par trois ou quatre petits abcès. Cet érysipèle avait produit la vaccine. Jenner avance même à ce propos l'opinion reproduite de nos jours par M. Bouley, plus explicitement en séance que dans le Bulletin (Académie de médecine, séance du 27 mai 186J2), que plusieurs maladies du cheval pourraient bien produire le cow-pox. Ces petits abcès du poulain en question n'étaient-ils pas des pustules greasiennes ? Le fait est que la vésicule vaccinale naissante s'entoure fréquemment d'une zone érythémateuse; certaines particularités des écrits de Jenner peuvent nous présenter de l'obscurité parce qu'il confondait l'affection avec la maladie.
On ne saurait nier que le grease (à moins qu'il ne soit très-fort ou qu'il ne soit entré dans un organisme par des organes cachés comme la profondeur des voies digestives et respiratoires), ne présente ordinairement qu'une manifestation éruptive locale siégeant à l'endroit même de la contamination.
Un membre de la Section Vétérinaire de l'Académie, M. Magne, a émis à ce propos une opinion très-judicieuse et qui n'a pas été assez remarquée, c'est qu'un cheval, attaqué d'une maladie quelconque du pied avec solution de continuité et exigeant des soins, devient aisément, par cet endroit, une porte d'entrée et, plus tard aussi, une porte de sortie du virus, c'est-à-dire une source de contamination greasienne pour les palefreniers.
Un grease ainsi produit sur un cheval pourra bien être confondu avec l'affection préexistante du pied. C'est là une explication fort plausible, puisqu'elle donne la clef des Observations de Jenner, de Loy, de Lafonl, et une cause de confusion»et d'erreur qu'il est par conséquent très-important de signaler.
Autre source d'erreur et de confusion : il n'est pas de palefrenier ou de ma-
réchal-ferrant qui n'ait ou souvent occasion dedonnor des soins à des chevaux atteints de maladies quelconques des pieds. Or, comme l'école de Jenner nous a imbus do l'idée que le grease producteur de la vaccine était surtout une maladie locale des pieds, ne peut-il pas so faire que ces personnes, ayant pris le grease pustuleux d'un cheval qui n'en était pas exclusivement atteint au talon, aient eu de la tendance à faire remonter leur mal à une maladie du talon?
N'est-il pas possible que les faits de Chartres et de Toulouse soient dans ce cas? En lisant la relation détaillée de ces faits, on n'y découvre pas autre chose, si ce n'est que les personnes contaminées avaient donné des soins à des chevaux atteints d'eaux-aux-jambes, ce qui se comprend d'autant plus facilement que les eaux sont une maladie fréquente. Mais il n'y a rien qui indique avec précision que ces eaux aient été la source du mal.
Il n'avait jamais eu la petite vérole (Note 8).
Note 8. — C'est pour cela surtout que sa maladie a offert une certaine gravité.
Il estime autre cause trop négligée de l'intensité des accidents à la suite des contaminations virulentes; c'est la force propre de la matière contaminatrice.
Las virus sont en effet des moi, comme on l'a dit avec autant de force d'expression que de vérité. Ils peuvent, à ce tilre, avoir tous les degrés possibles d'énergie.
Les virus faibles se régénèrent à la suite d'un très-petit nombre de générations, quand ils sont confiés à des terrains, c'est-à-dire à des organismes qui leur conviennent. C'est ainsi que le virus du grease se régénère aisément sur le cheval. C'est encore ainsi, pour parler d'autres virus, que les deux véroles la rougeole et la scarlatine, offrent une grande intensité quand ces maladies sont nouvelles dans un pays. '
Alla de vérifier si cette maladie pouvait se communiquer par inoculation, j'ai pris de la matière de ce dernier malade et je l'ai insérée au bras de son frère qui n'avait jamais eu la petite vérole. Voici le rapport de ce qui s'est passé :
Au bout de quelques jours il y eut un peu d'inflammation et il se forma le huitième jour une vésicule. Le malade eut alors quelques légers symptômes de fièvre qui continuèrent pendant un jour à deux. Cette maladie avait précisément les caractères de la vraie vaccine (Note 9). Je me suis proposé d'inoculer la petite vérole à cet enfant; mais ses parents s'y sont opposés.
Note 9. — Le virus s'est affaibli par une première et surtout par une seconde transmission sur l'homme. Peut-être aussi n'a-t-il pas été recueilli au moment le plus opportun pour cette seconde transmission. Il s'affaiblit encore plus sur la vache. Je ne connais positivement jusqu'ici que le cheval, le cheval de sang notamment, qui ait la propriété de bien régénérer ce virus; mais l'âne, le mulet et la plupart des solipèdes ont vraisemblablement la même propriété que le cheval. Il résulte d'expériences que j'ai faites avec M. Mathieu que l'âne régénère le grease d'une façon remarquable.
Loy n'indique pas à quelle date le virus a été emprunté pour l'inoculation; ce point est important. Le jour de la plus grande énergie du virus ne correspond pas au moment où le mal local est plus intense, la sécrétion plus abondante et où existe le plus grand retentissement ganglionnaire. Elle existe avant ce moment. Que de déceptions n'aurait-on pas évitées dans la pratique de la vaccine si l'on avait constamment tenu compte de ces différences dans la force du virus et si on avait toujours extrait la lymphe virulente au meilleur moment, occasio prœceps. Quand cette lymphe est très-abondante, le virus se trouve or-
dinaircment trop délayé et par conséquent affaibli. Il vaut mieux d'ailleurs dans la vaccination recueillir le virus plus tôt que plus tard car, dans ce dernier cas, on pourrait donner lieu à des accidents par suite de la corruption de la matière.
Plus je réfléchis à la vaccination plus je comprends que sa pratique est un art surchargé de détails et que si cette salutaire méthode n'a pas donné tout ce qu'ello promettait, c'est qu'on ne s'est pas, à beaucoup près, entouré de toutes les circonstances qui devaient la faire réussir et lui faire porter tous ses fruits.
La pratique de . la vaccine devrait étro l'objet d'une spécialité. Si ce vœu se réalisait un jour, des vaccinateurs exercés parcourraient, à certaines époques de l'année, les campagnes en y répandant les bienfaits de leur art. La vaccination étant bien faite, les cas de variole, après vaccine, seraient bien rares, et la confiance du public s'en suivrait naturellement.
Expérience X. — En même temps que j'ai fait cette inoculation j'ai pris de la matière de la main du même malade sur une lancette toute neuve et j'en ai inséré le lendemain une partie sur le pis d'une vache, réservant le reste pour en faire l'essai sur un entant. Pendant cinq jours je n'aperçus rien à la partie inoculée et je ne l'examinai ensuite que le 9e jour. J'y trouvai alors une vésicule entourée d'un cercle inflammatoire rose. Le pis était dur, même à une grande distance de la piqûre, et si douloureux que l'animal ne permettait pas qu'on le maniât (Note 10). La vésicule subsista pendant plusieurs jours, puis il se forma une croûte et tout se guérit sans remède.
Note 10. — Voilà un homme non vacciné qui a moins affaibli le virus que ne l'aurait fait une vache. Il y a longtemps que je répète que le vrai régénérateur du grease est le cheval, et qu'à tout prendre l'homme adulte, placé dans de bonnes conditions, est un meilleur terrain que la vache pour l'ensemencement de ce grease.
Du virus que nous avons pris le 12e jour sur le bras d'un adulte nous a servi, à M. Mathieu et à moi, pour des inoculations positives pratiquées sur le cheval.
Expérience II. — La matière prise le 9e jour sur le pis de cette vache a été insérée au bras d'un enfant. Les progrès de cette inoculation ont été suivis avec la plus grande attention, et l'inflammation, la vésication, et la formation de la~croûte ont été tellement semblables :\ ce qui se passe dans la vaccine ordinaire qu'on ne pouvait pas les en distinguer. Le 6e jour on a inoculé la petite vérole à cet enfant (Note 11). La piqûre a paru s'enflammer jusqu'au 3e (Note 12), mais elle s'est bientôt cicatrisée, et l'enfant n'a point été indisposé.
Note 11. — L'inoculation de la variole est une excellente pierre de touche d'une bonne vaccination. On ne devrait jamais négliger d'y avoir recours, ne serait-ce que pour épuiser complètement la réceptivité vaccino-variolique. Il ne pourrait rien arriver de plus grave que la production d'une variole discrète, laquelle serait bien certainement salutaire par son action dépurative.
Si, en fait de prophylaxie comme en fait de thérapeutique, il ne convient pas d'être téméraire, il ne faut pas non plus être timide.
D'ailleurs quand on raisonne sur les maladies virulentes, on doit toujours avoir présent à l'esprit ce principe qu'un germe virulent, dont l'action ne s'est pas complètement épuisée dans un organisme, peut y séjourner et manifester sa présence par des désordres graves.
On me demande souvent si la vaccine peut être suivie d'accidents et d'altération dans la santé ; je n'ose pas répondre non parce que je ne garantis pas la bonté de toutes les vaccinations.
Si l'on craignait d'inoculer la variole ou si les parents du vacciné s'y refusaient, un bon moyen de vérification et de confirmation do la vaccine serait
l'inoculation, au moment opportun, de sa propre matière au vacciné lui-même. Getto inoculation compléterait et confirmerait le bénéfice do l'opération.
Note 12. — L'enfant était sous l'influonco do la vaccine, lorsque la variole Lui a été inoculée, aussi le travail local do celle-ci s'est-il aussi vite éteint que montré. Il s'est vite montré parce qu'un simulacre de travail s'effectue vite quand une inoculation doit avorter, — cL vile éteint faute d'aliment, la vaccine ayant épuisé lo terrain.
La vaccine et la variole se nourrissent, si j'ose dire, des mômes substances organiques; c'est pourquoi la première vonuo ne laisse plus à l'autre de quoi s'alimenter.
C'est une singulière circonstance que nous ne devons pas dissimuler et qui établit un rapprochement de plus entre ces deux maladies, si différentes et si ressemblantes à la fois. Qui sait où s'arrêteront au juste leurs points de contact ? Quant à leurs attributs distincts qui pourrait les nier ?
Expérience III. — Le reste de la matière conservée de mon second malade a été inoculée à un enfant. Le 3e jour la partie piquée s'éleva au-dessus de la peau; le 6e elle était entourée d'une inflammation pâle et ses bords étaient élevés au-dessus du centre; le 8e, on apercevait une vésicule qui contenait un fluide limpide, lequel s'écoula; au 14e jour, il n'y avait plus qu'une croûte brune et dure. Aussitôt qu'on en a pu trouver l'occasion, cet enfant a été inoculé avec de la matière de petite vérole qui n'a produit aucun effet.
Expérience IV. . — De la matière très-limpide prise du talon d'un cheval affecté du grease a été insérée dans le pis d'une vache avec une lancette parfaitement propre. Le 5e jour, la piqûre était élevée et entourée d'une pâle rougeur. Dans peu de jours il s'est formé une vésicule de couleur pourpre (Note 13) qui contenait un fluide limpide. Quoique la partie inoculée fut enflée et douloureuse, l'auimal ne paraissait pas malade.
Note 13. — Loy n'est pas le seul qui ait signalé cette teinte particulière d'un grease énergique venu en droite ligne et sans aucun intermédiaire du cheval. (Voir plus loin l'Expérience VI et la Note 1S.)
Nous avons obtenu, M. Mathieu et moi, à peu près cette teinte chez le cheval sur des parties blanches et glabres en y insérant le vaccin dans le but de le renouveler. Il y a plus, c'est qu'on la constate plus ou moins sur les vésicopustules vaccinales ordinaires des enfants quand on les examine à la loupe. Cette teinte paraît tenir à un travail congestif du derme. Elle était très-manifeste chez l'élève d'Alfort Montarlot qui s'était directement inoculé la lymphe greasienne du cheval.
C'est encore et toujours au talon du cheval que Loy s'adresse pour puiser le virus qu'il inocule. C'est donc là que ce virus se rencontrait en abondance. Il n'y a pas à douter qu'à notre époque et à Paris c'est à la bouche et dans ses environs qu'on le trouve surtout.
On ne me fera pas aisément renoncer à l'idée que ce grease a une source extra-chevaline (breuvages, fourrages, etc.). Les chevaux de Jenner et de Loy étaient surtout en contact par les jambes avec cette source tandis que les nôtres le sont par la bouche.
Expérience V. — De la matière de la pustule de cette vache a été insérée au bras d'un enfant. Les 3° et 4e jours on n'observait encore aucune marque d'infection; mais, le 6e on aperçut beaucoup de rougeur, et le 9e une vésicule. Alors l'enfant fut inoculé avec de la matière variolique à trois endroits différents, de manière à ne laisser aucun doute qu'il en aurait été affecté s'il en eût été susceptible. Il n'en a cependant ressenti aucun effet, ni local, ni constitutionnel (Note 14).
Note 14. — On peut voir dans les Expériences II et VI que l'insertion vario-
lique pratiquée lo 6° jour de la vaccination a donné lieu à un commencement de travail qui s'est bien vite étoint.
Dans les Expériences III, V et VII l'insertion variolique a été faite plus tard, à une époque indéterminée pour l'Expérience III, le I0a jour pour les Expériences V et VII, et, à part cette dernière à l'endroit de laquelle on observa un très-léger travail, il n'y eut aucun effet produit soit local, soit constitutionnel.
Nous sommes ainsi renseignés sur le temps qu'exige approximativement la vaccine pour créer uno immunité complète contre la variole.
Dix jours après une vaccination régulière et puissante un organisme doit donc se trouver en état de braver les coups les plus terribles de la variole.
Expérience VI. — La matière du grease du même cheval a été insérée au bras d'un enfant. Le 3° jour la piqûre était entourée d'un peu d'inflammation; le 4° elle était fort élevée et le 5° on y apercevait une vésicule de couleur pourpre (Note 15). Le 6e et le 7e, la vésicule a augmenté et est devenue plus foncée ; l'enfant a eu des frissons, des nausées et des vomissements. Ces symptômes ont été suivis de beaucoup de chaleur, de mal de tête, et d'une respiration accélérée; le pouls était fréquent et la langue blanche; l'enfant suait beaucoup dès qu'on le mettait au lit (Note 10). Quelques médecines et l'exposition à l'air frais diminuèrent bientôt ces symptômes et ils disparurent entièrement le 9e jour (Note 17). Le 6e jour on inocula de la matière variolique au bras où l'on avait inoculé celle du grease, mais à une grande distance de cette inoculation du grease. On aperçut le 4° et le 5e jours après l'inoculation quelque rougeur, et le 0e une petite vésicule. L'inflammation continua alors à diminuer, et le 9ejour on ne voyait plus qu'une croûte (Note 18).
Note 15. — Voir l'Expérience IV et la Note 13.
La vésicule vaccine est bleuâtre quoique pas une de ses parties ne le soit isolément. La sérosité vaccinale n'est pas bleuâtre ; l'épiderme ne l'est pas plus que le derme ni qu'aucun des autres éléments de la peau. Peut-être même que la vésicule vaccine ne le serait pas dans son ensemble si on pouvait la déplacer de toutes pièces et changer ses rapports sans la détruire. Le fait est qu'elle est moins bleuâtre quand on cache les parties voisines pour l'examiner. N'est-ce pas là une affaire d'harmonie et de combinaisons de couleurs?
Pourquoi la vésicule vaccine venue directement du cheval est-elle de couleur pourpre ? Le sang et les reflets du voisinage jouent-ils à cet égard quelque rôle? Cette teinte purpurine semble provenir surtout de la congestion dermique sous-jacente à l'épiderme et à la sérosité captive.
J'ai observé cette teinte purpurine sur un élève d'Alfort qui s'était directement inoculé la matière d'un grease de cheval dit spontané et chez lequel l'effet produit fut tardif (contrairement à l'opinion de Loy), peu considérable et ne dépassa pas les proportions de ce que nous nommons une fausse vaccine. Cet élève, pour tout dire, avait été syphilisé dépuis trois mois et se trouvait au début d'un ictère qui a bien pu retarder l'évolution greasienne.
Note 16. — Quand des symptômes généraux se montrent à la suite de la vaccination ils sont plus précoces qu'à la suite de l'insertion variolique, à l'inverse de ce qui paraît avoir lieu pour les symptômes locaux ou l'accident primitif.
Pour la variole inoculée ces symptômes précèdent l'éruption générale, tandis que pour la vaccine ils précèdent un moment de suractivité ou de ravivement de la pustule qui représente et remplace l'éruption générale.
Ce moment est celui où il faut récolter le virus, puisqu'à ce moment-là la vôsico-pustule résumo la matière de l'accident primitif et de l'éruption générale qui est, pour ainsi dire, localisée au même endroit.
L'intensité de ces symptômes prouve que, toutes choses égales d'ailleurs,
le cheval fournit une matière plus énergique et par conséquent plus préservatrice de la variole que tout autre animal ou que l'homme.
Je ne doute pas qu'on ne fasse un jour la plupart des vaccinations avec du virus emprunté directement au cheval. Le fantôme de la morve n'effrayera plus personne puisqu'il sera toujours facile de faire choisir par un vétérinaire instruit les chevaux sur lesquels on insérera le .grease pour le leur reprendre. Les paroles suivantes de M. Depaul devront rassurer les plus timoi'és : « Nous dirons du reste, pour dissiper les craintes que pourraient inspirer de pareilles tentatives, que des expériences multipliées ont démontré que cette inoculation ne présentait aucun danger. » (Rapport sur les vaccinations de Vannée 1865.)
En tout cas le cheval étant le meilleur terrain du grease, c'est toujours à cet animal qu'on devra avoir recours soit pour y puiser ce grease primitivement, soit pour le régénérer, quand on n'aurait pas d'autre but que de le transmettre comme intermédiaire à la vache.
Voici donc une loi que je promulgue et qui doit demeurer en vigueur tant qu'elle ne sera pas abrogée par les progrès ultérieurs de la science : le cheval est le terrain du grease ; c'est sur le cheval que le virus greasien (greasin vaccin) prend plus facilement ; c'est le cheval qui le rend plus fort et par conséquent plus susceptible de prendre sur l'homme et les animaux en général ; c'est le cheval qui le rend plus préservatif et plus propre à purifier un organisme des reliquats d'une élaboration incomplète de ce même virus.
On a peine à comprendre comment Jenner, d'ordinaire si perspicace et qui avançait à bon droit que le grease s'adoucit par son passage à travers l'organisme de la vache, ait pu émettre, seulement il est vrai sous forme de doute et avec incertitude, que le grease ne préservait pas absolument de la variole sans avoir passé par l'organisme de la vache. C'était une contradiction, — peut-être une concession. Le génie a seséblouissements et ses défaillances; mais il fait aussi ses calculs et ses combinaisons.
Après toutes les explications que j'ai données, ceux qui seraient encore plus effrayés de l'idée d'emprunter le virus au cheval qu'au corps humain ne passeraient pas pour être bien au courant de l'état actuel de la science.
D'un côté, les ravages de la syphilis ex vaccina, sont inquiétants. Mes correspondances avec la province et l'étranger m'apprennent que le mal est plus grand qu'on ne pense. Eh 1 comment connaîtrait-on toute la vérité ! Il y a partout des récompenses pour ceux qui exaltent les bienfaits de la vaccine; mais la médaille est sans revers.
D'un autre côté, des hommes éminents comme le professeur Hebra ont pu affirmer, sans passer pour être paradoxaux, qu'ils n'avaient pas foi dans l'efficacité de la vaccine.
Il n'y a qu'un moyen d'imposer silence à tous les détracteurs de la vaccine, de gagner à sa cause ceux qui sont encore tièdês et de calmer les effrayés, c'est de perfectionner cette méthode, d'en poursuivre l'idéal au lieu de se comporter comme si cet idéal était réalisé. Le cheval doit être comme le pivot de toutes ces aspirations progressives.
Note 17. — C'est bien plutôt, comme je l'ai exprimé dans la Note 6, par le fait de l'évolution naturelle de la maladie que les symptômes se sont calmés. La date de la disparition de ces symptômes correspond exactement à l'époque où ils auraient naturellement disparu par le repos et une médecine expectante.
Note 18. — Je renvoie aux Notes 1"2 et 14. L'action vaccinale ne paraît avoir ici que surexcité le travail local, tout en paralysant l'effet général.
Expérience VII. — Le 6° jour après l'insertion du grease, et avant l'inoculation variolique, on prit de la matière de cet enfant et on l'inocula à trois autres enfants.
A cause de l'éloignement de leur habitation je n'eus pas l'occasion de les voir avant le 10<> jour. Alors je trouvai une rougeur érysipélateuse à l'entour des vésicules qui commençaient a sécher, mais qui contenaient encore une quantité considérable de matière limpide.
Le 10« jour, ils furent tous inoculés avec du pus variolique, aux bras où l'on n'avait point fait de piqûre à la première inoculation. L'insertion de cette matière ne produisit aucun effet ^Note 19), excepté une très-petite inflammation qui disparut le 5° jour.
Note 19. — Qu'on se reporto pour l'appréciation de cet insignifiant travail local à la Note 14. Ici quelques détails de plus sur chaque enfant auraient eu de l'importance; mais Loy indique pourquoi il s'est abstenu de les fournir; l'éloignement du domicile des enfants n'a pas permis une observation exacte.
Il résulte de ces Expériences qu'une maladie produite sur le corps humain par l'infection accidentelle du grease d'un cheval peut se communiquer à la vache par inoculation.
Nous avons ainsi imité exactement, par cette manière d'inoculer, le procédé par lequel le docteur Jenner suppose que le vrai cow-pox est produit; mais ce n'a été qu'après plusieurs essais que je me suis convaincu que la matière du grease peut agir sur une vache sans avoir passé par le corps humain (Note 20). Il m'est souvent arrivé de ne produire aucun symptôme de cow-pox en employant la matière prise directement des talons d'un cheval. De la matière prise de trois chevaux différents, et à différentes époques de leur maladie, n'a produit aucun effet lorsque je l'ai insérée sur les mamelons ou sur le pis d'une vache.
Note 90. — Jenner n'en était pas sûr ; comme si l'homme eût été plus propre à la régénération du grease que le cheval. C'était là une des rares erreurs, et surtout une des rares contradictions commises ou enseignées par ce grand observateur. Il croyait avec raison que le grease s'adoucit en passant par l'organisme delà vache; mais il n'était pas très-bien éclairé sur toutes les voies possibles de transmission de ce grease.
Il doutait que cette maladie transmise directement du cheval à l'homme pût aussi sûrement préserver celui-ci de la variole qu'après avoir passé par l'organisme de la vache, ce qui, à coup sûr, ne pourrait s'entendre que d'un grease équin considérablement affaibli, car, sans cela, comment ce qui aurait pu le plus n'aurait-il pas pu le moins? (Voir la Note 3).
Il est vrai que cette contradiction semblait s'appuyer sur l'existence d'une inflammation plus grande et pouvant empêcher l'absorption dans le cas d'un grease venu directement du cheval. Aujourd'hui pareil argument paraîtrait insuffisant.
La donnée d'un grease faible venant du cheval peut être subordonnée à trois circonstances principales : 1° La matière n'est pas récoltée à une bonne époque ; 2° le cheval était en état de récidive à l'égard du grease ; 8° il n'a pas suffi, quelles qu'en soient les circonstances, à une bonne régénération de ce grease.
L'opinion de Jenner que le grease venu de la vache est seul préservateur de la variole ne se justifierait que par le fait que la vache ne pouvant recevoir l'insertion que d'un grease fort rendrait une matière encore assez efficace.
Pour que l'Expérience fût régulière je la fis sur plusieurs vaches, mais elle ne réussit point, et je ne fus pas plus heureux dans mes Expériences sur le corps humain (Note 21). Enfin cependant, j'eus le bonheur de trouver un cheval dans le talon (Note 22) duquel la matière était beaucoup plus limpide que dans tous les précédents, c'est-à-dire le 14e jour de la maladie, et le 7e depuis que la matière avait de l'écoulement (Note 23). La matière prise de ce cheval a produit la maladie décrite dans les Expériences IV et VI et sur trois autres vaches; je n'ai point donné les détails de ces Expériences parce qu'ils sont tout a fait semblables a ceux do l'Expérience IV (Note 24) et que je n'ai fait aucun usage ultérieur de la matière produite sur ces vaches.
Note 21. — Loy no paraît pas avoir eu la pensée de faire l'insertion du grease à un cheval.
De Garro avait proposé de le fairo, mais seulement au talon, et dans le but exclusif et d'ailleurs fort important d'arriver à connaître bien précisément en quoi consiste le grease vaccinogène du cheval. L'idée de la régénération possible du virus ne lui était pas même venue (l).
Sacco qui a vacciné 83 chevaux ne s'est proposé pour but que de les préserver de l'étranguillon (la gourme suivant M. Leblanc).
Il n'a jamais fait passer la vaccine du cheval à l'homme et n'indique aucun phénomène qu'il ait observé. (Traité de vaccination, etc. 2° édition, traduction par Daquin, Paris, 1813.)
MM. Lafosse et Cayrol (de Toulouse) ont bien inoculé le grease d'une génisse à un cheval, et de celui-ci à un enfant, mais ils n'en ont tiré aucun fait curieux, n'ont été guidés par aucune idée spéculative, et- ils n'ont pas songé surtout à la régénération du virus.
La doctrine complète des virus forts et des virus faibles, — de la régénération et de l'affaiblissement des virus, dont on trouve dans les auteurs, et notamment dans Fernel et dans Jenner, quelques traces confuses que j'ai moi-même rassemblées, est fille de la syphilisation, et a été pour la première fois explicitement formulée dans les lois de syphilisation (novembre 1851).
Avant ce temps-là, on admettait l'unité absolue et sans variétés des virus. Toutes les différences de leurs effets étaient expliquées par la différence des terrains ou des organismes qu'ils rencontraient.
Pour ne parler que de la syphilis, combien de fois M. Ricord n'a-t-il pas professé plaisamment qu'une goutte de virus étant tombée et s'étant dissoute dans l'océan Pacifique, une goutte de l'eau de cet océan pouvait communiquer la maladie aussi bien que le meilleur virus sans mélange.
Toutes les distinctions modernes de chancres mous, de chancres durs, de chancres mixtes, etc., n'existaient pas, et les idées que ces mots représentent seraient fort claires, si ceux qui les ont créées n'avaient tenté de les faire remonter à la syphilisation.
Ceux qui n'ont pas oublié les tribulations de la syphilisation et les persécutions dont elle fut l'objet, savent de quelle ironie on l'accabla quand elle parla, pour la première fois, de pus forts et de pus faibles. Aujourd'hui tout le monde admet ces pus, — à tel point que tout le monde croit les avoir inventés.
En effet, la liste de ces inventeurs serait presque aussi longue que la liste de ceux qui ont écrit sur la syphilis, depuis qu'on a démontré sans réplique que la syphilisation était une absurdité et une folie. La vérité s'appelle toujours folie quand elle fait les premiers pas dans le monde. Sobrius inter ebrios.
Pour revenir à la vaccine, une circonstance a contribué aussi à égarer les expérimentateurs, c'est l'idée qu'ils se sont faite de l'origine vachine du vaccin.
(1) Voici les réflexions, empreintes d'ailleurs de la plus grande justesse, qu'exprime De Carro :
« Pour aider à éclaircir les doutes qui régnent encore sur le Continent, relatifs à la vraie dénomination du grease, je désirerais que l'on fit une expérience inverse de celle du Dr Loy ; que l'on vaccinât au talon un poulain qui n'aurait jamais eu aucune maladie pour voir si la vaccine ne produirait pas une maladie ressemblant au grease, suivant du moins les meilleures descriptions que nous en avons, et qu'on comparât ce mal, produit artificiellement, avec les autres maladies des chevaux. On pourrait peut-("tre par ce moyen, acquérir une connaissance plus exacte du vrai grease. » (Bibliothèque britannique, Sciences et arts, t. XXI, p. 315, Lettre de M. De Carro aux Éditeurs. Vienne, le 30 octobre 1802.)
Ceux qui admettent l'origine chevaline (et qui pourrait la nier aujourd'hui?) ne renoncent pas, pour cela, à l'origine vachine. On a donc longtemps demandé et l'on demande encore aujourd'hui à la vache ce que le cheval seul peut donner.
Quand il faudrait s'adresser au cheval, on s'adresse à la vache, — et vice versa. Ainsi la vache prend la variole mieux que le cheval et on s'efforce de l'inoculer à celui-ci, tandis qu'on a réitéré pendant soixante ans sur la vache des insertions vaccinales qu'on aurait dû surtout pratiquer sur le cheval.
Note 22. — Dans toutes les insertions de grease pustuleux que j'ai vu faire, dans toutes celles que nous avons pratiquées, M. Mathieu .et moi, et dans presque toutes les Observations dont j'ai lu le récit, il y avait eu une porte d'entrée, un point do départ de la maladie, absolument comme cela se passe dans la contamination syphilitique. L'éruption s'était généralement bornée à cette porte d'entrée, ou, tout au moins, elle y était mieux accusée que partout ailleurs. Les ganglions correspondant avec cet endroit étaient entrepris ; la lymphe y était plus forte et plus abondante et y avait été sécrétée plus longtemps. Cet endroit avait été mis, soit naturellement, soit artificiellement, en rapport direct avec le virus. C'est là que l'éruption est toujours prédominante, sinon localisée, car l'exanthème généralisé est bien loin d'être de rigueur.
Le tableau que Loy trace de la maladie est donc pris sur nature, quoiqu'on ait fait à l'auteur divers reproches, et notamment celui d'y avoir vu surtout une maladie. du talon et de l'avoir appelée grease. Mais c'était bien, en réalité, à une maladie du talon que Loy avait affaire, à une maladie partant du talon, et dont Loy, seul, et le premier, a enseigné la généralisation dans toute l'économie du cheval. En demandant le 'virus au talon, Loy n'a sans doute pas songé à dire'qu'il pouvait se rencontrer ailleurs.
On l'a blâmé de n'avoir pas reconnu que la maladie du cheval était la variole, c'est-à-dire qu'on l'a blâmé de ne point avoir ajouté une erreur d'interprétation à la grande vérité d'observation qu'il venait de découvrir et qui confirmait les idées de Jenner.
Ce n'est pas Loy qui commet une erreur, ce sont ceux qui confondent le grease pustuleux avec la variole.
J'ai tracé ailleurs le diagnostic différentiel de ces deux maladies. Que de différences à côté de tant de ressemblances !
Inoculez-moi à votre gré soit le variolin, soit le vaccin, sans m'apprendre lequel des deux, je le découvrirai par la sensation que j'éprouverai, par le temps d'incubation qui aura lieu, par l'érythème qui se montrera autour de l'inoculation.
La pustule variolique d'inoculation ou primitive est irrégulière, plate, surbaissée sur les bords ; elle offre plus généralement des pustulettes satellites et devient bientôt purulente, tandis que la pustule vaccinale est régulièrement arrondie, relevée sur les bords et centralement ombiliquée, peu généralement accompagnée de pustulettes satellites, et se montre presque exclusivement séreuse jusqu'à la fin.
Je saisirai la différence des deux maladies par la croûte qui se formera et même par la cicatrice.
Mais quel que soit l'animal sur lequel vous puiserez le vaccin, je ne serai pas à môme de le reconnaître.
Le vaccin ne change donc pas, sauf les degrés de force, quel que soit le ter-
rain, quel que soit l'animal ; il est donc toujours le vaccin, comme le variolin est et sera toujours le variolin.
Mais je ne veux pas, dans une simple note, tracer un diagnostic différentiel important dont je m'occuperai ailleurs, une circonstance récente s'étant offerte à moi do faire l'étude sur nature de phénomènes qu'on a rarement occasion d'observer à notre époque et dans notre pays.
Loy a donc presque tout fait, il a même presque tout vu à l'exception de l'éruption buccale que nous n'avons connue que par une erreur de M. Bouley. Heureux esprit que celui qui nous éclaire, môme dans ses erreurs!
Le travail de Loy peut donc encore ôtre pris pour modèle aujourd'hui. Loy fait Loi, me disait un plaisant sérieux : seriosajocosis.
11 y a deux hommes dans .Loy; pour le bien juger il faut se reporter à son époque. Il y a l'observateur profond et sagace ; on s'en convainc en le lisant. En outre, il y a l'homme de son époque, l'homme qui subit l'influence d'un génie qui s'appelle Jenner. C'est pourquoi tout en démontrant par son récit qu'il connaissait bien le grease, maladie générale, il fait entendre un langage empreint de l'idée exclusive de Jenner, lequel y voyait surtout une maladie du talon.
Note 23. — On néglige à tort de déterminer, comme l'a fait Loy, le moment où la matière a la propriété de s'inoculer. Ce n'est pas tout, on devrait encore chercher à savoir quand cette matière est douée de sa plus grande énergie. La détermination de ce moment précis doit être pour ainsi dire le point de mire de tous les observateurs.
Mais il ne faut pas oublier qu'il* y a des pustules précoces et des pustules tardives, ce qui ne permet pas de préciser un jour aussi exactement que le fait Loy et Casimir Delavigne dans certains vers :
Puisez le germe heureux, dans sa fraîcheur première, Quand le soleil sept fois a fourni sa carrière ; Si la douzième nuit a commencé son cours, Souvent il offrira d'infidèles secours.
Certes, la pustule vaccine qui ne s'est montrée, d'après le récit de M. Blache, que plus d'une année après son inoculation, n'aurait pas fourni une bonne matière le 5e jour de cette inoculation. (Bulletin de la Société médicale des hôpitaux, séance du 10 décembre 1856.)
Que de circonstances dont il faut tenir compte dans la détermination de la propriété plus ou moins énergique d'une matière : origine, nombre, siège, âge des pustules, leur sécrétion, l'inflammation, etc., etc. Cette détermination demande des connaissances cliniques très-approfondies ; mais, hélas! ne répètet-on pas tous les jours que la vaccination est une opération des plus simples!
Note 24. — Aujourd'hui qu'on cherche, avant toute chose, à se créer des titres académiques et prétendus scientifiques, on aurait encombré la science de la publication faite in extenso de toutes ces Observations. Non perpendendœ sed numerandœ observationes !
Après avoir, pendant plusieurs années, expérimenté l'inoculation de la syphilis aux animaux, un chercheur de ma connaissance avait publié simplement ses résultats dont plusieurs étaient positifs. Les détails inscrits sur ses registres auraient rempli vingt volumes, et il s'est bien gardé de les rendre publics.
Des expérimentateurs, plus mesurés dans leurs tentatives, sinon dans leur
récit, so sont bornés à quelques Expériences qui ont été négatives. Ils ont publié in extenso les détails de ces Expériences, quand il leur aurait suffi de dire : Rien; — puis ils ont opposé ces détails aux résultats positifs de mon ami qui aurait pu, le premier, offrir au public do semblables échantillons par centaines.
Ce fait m'engage à. soupçonner qu'il y a deux sortes de grease, qui diffèrent par le pouvoir de donner la maladie aux hommes ou aux animaux ; et il y a une autre circonstance qui rend cette supposition probable. Les chevaux qui donnèrent la maladie à ceux qui les pansaient en étaient attaqués localement et constitutionnellement. Ces animaux avaient au commencement de leur maladie des symptômes de fièvre dont ils furent soulagés dès que le mal parut aux talons et qu'ils eurent une éruption sur la peau. Le cheval dont la matière avait communiqué la maladie par inoculation était fort indisposé jusqu'à l'apparition de la maladie des talons, qui fut, ainsi que chez les autres, accompagnée d'une éruption sur la plus grande partie du corps, mais ceux qui ne communiquèrent pas leur maladie n'avaient qu'une affection locale (Note 25).
Note 25. — C'est ici seulement que Loy semble tomber dans une erreur sérieuse; toujours est-il qu'il ne s'expHque pas suffisamment. Je persista néanmoins à penser que, dans son esprit, le grease local et le gr'ease constitutionnel n'étaient pas la dérivation d'un même principe. Peut-être a-t-il confondu les eaux-aux-jambes proprement dites avec le grease des talons? Quoi qu'il en soit, il existe en effet deux greases locaux qu'il faut bien se garder de confondre : 1° Un grease non virulent (eczéma impétigineux, impétigo, acné, etc.). 2° Le grease pustuleux local se manifestant exclusivement au lieu de l'insertion ou de la contamination. Celui-là est virulent, inoculable et identique par son principe et par la plupart de ses attributs au grease pustuleux généralisé". Il est donc, comme ce dernier, constitutionnel, c'est-à-dire agissant sur toute la constitution quoiqu'il ne soit accompagné ni suivi d'aucune éruption générale. C'est pour faire cesser la confusion que j'ai adopté la dénomination de grease pustuleux. Ce grease pustuleux se divise en grease pustuleux local et en grease pustuleux constitutionnel ; en d'autres termes, il présente une éruption locale ou primitive et une éruption générale ou secondaire. Il en est effectivement de ce grease comme de la vaccine dont il n'est pas distinct; celle-ci n'offre que dans des cas exceptionnels une éruption généralisée.
Il est étonnant que Pearson, compatriote et contemporain de Jenner, qui a bien décrit ce que j'ai appelé les vaccinides, n'ait pas clé plus exactement renseigné par le résultat de ses propres Observations sur la manière d'être du véritable grease pustuleux.
Je ne puis parler de Pearson sans ressentir pour lui presque autant d'admiration que pour Jenner. J'éprouve le même sentiment à l'égard de "Woodville.
Pearson et Woodville! voilà deux hommes qui étaient en grande réputation lorsqu'apparut l'étoile de Jenner qui devait faire pâlir les leurs. N'importe ! ces dernières vont devenir spontanément deux satellites de celle de Jenner. Les noms de Pearson et de Woodville no sont pas môme mentionnés dans les biographies médicales !
Pearson, chirurgien de l'hôpital Saint-Georges, fonde par souscription, suivant la méthode anglaise, un établissement de vaccine dont il laisse à Jenner tous les honneurs sans les embarras. Il rassemble par toute l'Angleterre un nombre considérable de matériaux historiques et pratiques à l'appui de la vaccine; il déclare noblement que l'amour seul de la vérité et du bien public l'anime, et qu'il n'a pas la pensée de détacher à son bénéfice une seule feuille de la couronne de laurier qui ceint lo front de Jenner. Woodville est médecin en chef de l'hôpital d'inoculation. Tout le monde a
les yeux sur lui. Son expérience lui donne qualilé d'arbitre. Il pouvait, sans intervenir directement, laisser passer la doctrine nouvelle et retarder ainsi son triomphe et celui de la vérité. Il pouvait lui tendre des pièges et la combatLro, la traîner jeune et mal affermie devant les assises des Sociétés "savantes où elle eût été travestie, puis étouffée par un jugement sommaire. Telle est la puissance de la captation et des préjugés qu'ils triomphent momentanément de la vérité. Les complices de cette croisade impie se trouvent parmi les cupides et les envieux, les jaloux et les ignorants, les lièdes et les indifférents. Quelques honnêtes gens se mettent de la partie parce qu'ils aiment avant tout leur tranquillité, et qu'une innovation travestie devient à leurs yeux la plus monstrueuse et la plus dangereuse des erreurs.
Mais Woodville a le cœur bien au-dessus des basses pensées. Il accueille la vérité, il la protège, il la développe lui-même dans son hôpital. En un mot, il s'efface devant un piédestal qu'il dresse lui-même à Jenner.
Il fait plus : Apprenant que la vaccine échoue en France, il quitte son pays, ses affaires, ses intérêts. Il vient en France, malgré le blocus continental, pour apprendre à nos devanciers comment on opère. Il retourne ensuite dans sa patrie, satisfait d'avoir tressé à Jenner de nouveaux lauriers, et donne de nouveaux gages à la vérité. Qu'après cela on vienne nous vanter le patriotisme et le désintéressement d'Hippocrate qui refuse les présents d'Artaxercès !
Pearson et Woodville sont la personnification de la grandeur morale, la plus grande des grandeurs. Une nation qui produit de tels hommes est une grande nation.
C'est probablement par cette raison qu'on peut expliquer le manque de succès qu'ont eu MM. "Woodville et Simmons.
Ce qu'il y a de plus curieux dans toutes ces Expériences, c'est la preuve qu'elles fournissent de la propriété que possède le grease de donner au corps humain une maladie qui préserve de la petite vérole, soit qu'on le prenne à la source, soit qu'on lui fasse faire un plus grand circuit. Nous l'avons vu exercer son pouvoir quand il a été soumis séparément à l'action du corps humain ou à celle de la vache.
Nous avons vu qu'il possède aussi la même faculté lorsqu'on le prend directement des talons du cheval.
L'opinion que j'ai de la nature antivariolique du vrai grease n'est fondée que sur une seule Expérience, mais le résultat de cette Expérience ne nous permet pas de douter du succès qu'auront des essais ultérieurs.
Le Dr Jenner nous a cité un exemple d'infection accidentelle du grease après lequel la petite vérole n'a produit aucun effet, mais il parle aussi de deux autres où la contagion variolique en produisit un complet (Note 26).
Note 26. — Ce que dit Loy des trois Observations de Jenner n'est pas littéralement exact. Dans les deux dernières, il s'agit de varioloïdes des plus bénignes. Ce qui a donné le change à Loy et même à Jenner, c'est que, dans la dernière Observation de Jenner, la matière d'une pustule inoculée a opéré comme du iluide variolique ordinaire en communiquant une variole complète. Mais il n'y a rien d'étonnant, d'après les idées dont nous a imbus la syphilisation, que le virus d'une pustule abortive, rencontrant un terrain convenable, se soit régénéré de manière à produire une petite vérole complète.
Cette considération, jointe à cette proposition générale incontestable aujourd'hui et fille également de la syphilisation qu'il y a des virus forts et des virus faibles à divers degrés, est plus que suffisante aujourd'hui pour expliquer les cas qui pouvaient embarrasser Jenner, Loy et tous leurs contemporains.
Il paraît certainement singulier que la matière dugrease produise une action spécilique sur un individu et non pas sur un autre, mais ce manque d'uniformité dans les effets
provient vraisemblablement de la manière dont on Inemployée plutôt que de la nature irréguliére de la matière elle-même.
La matière qui suinte du talon des chevaux attaqués du grease se convertit promptement en une croûte qui adhère fermement aux poils et à l'épiderme. Le fluide se forme et s'étend sous cette croûte jusqu'à ce qu'elle éclate à un endroit quelquefois éloigné de sa source. 11 peut donc, dans cette situation, subir divers changements par l'effet de la chaleur ou par la stagnation, et perdre ainsi sa qualité originelle, avant qu'il soit appliqué à la main de celui qui panse le cheval, et lui communiquer quelquefois une maladie imparfaite (Note 27), quelquefois n'en produire aucune. Ainsi quoiqu'un homme ait été infecté avec de la vraie matière, en soignant les jambes d'un cheval, ses mains peuvent être exposées à divers accidents qui produiront trop d'inflammation et qui feront éclater les pustules avant que l'absorption ait lieu (Note 28) et que le système en soit affecté. Il est probable que ces deux causes ont produit de fausses vaccines. Je crois cependant que quiconque voudra se servir du vrai grease pour la vaccination aura l'occasion d'observer les effets dont j'ai fait mention (Note 29).
Note 27. — La maladie imparfaite n'est que la maladie ébauchée de M. J.Guérin. J'ai démontré effectivement qu'elle ne préservait pas absolument d'une maladie plus forte qu'elle-même.
Il pourrait se faire qu'un liquide vicié ou corrompu donnât lieu à un résultat analogue à celui d'une piqûre souillée, d'une piqûre anatomique, par exemple.
Note 28. — L'explication que donne Loy de la précoce éclosion des pustules et de l'imparfaite préservation qu'elles peuvent produire est purement théorique. Ces deux résultats arrivent quand le virus est faible. Le premier peut encore tenir à ce que le terrain est plus ou moins épuisé. Quand c'est simplement le virus qui est faible, il peut se régénérer. Dans l'un et l'autre cas, l'évolution peut être retardée au lieu d'être avancée, si la matière s'est vite transformée ou que le terrain ait rapidement subi quelque modification.
Je m'arrête ne pouvant donner des détails pour ne pas mériter moi-même le reproche que j'adresse à Loy.
Je ne nie pourtant pas d'une manière absolue l'action d'une inflammation trop vive dans le sens indiqué par Loy.
Note 29. — Cette assertion de Loy est exacte. Toutes choses égales, le virus greasin du cheval est des plus forts et produit mieux que tout autre ses propres effets» en têie desquels se place une préservation plus complète contre les coups de la variole. On doit le répéter: Ce qui peut le pîus peut le moins.
Je ne puis me lasser de m'étonner que Jennerait douté un instant de la propriété préservatrice contre la variole de la matière du vrai grease. Il croyait pourtant sa force plus grande que celle du vaccin. Il le considérait comme étant plus puissant que le virus variolique lui-même. Il penchait juste en sens contraire de l'opinion régnante aujourd'hui, puisque sa tendance était de croire que le variolin, à l'inverse de ce qu'on prétend aujourd'hui, était une dégénérescence et peut-être un affaiblissement du vaccin. Il écrivait à De Carro, le 27 novembre 1799, que « la vaccine est la maladie primitive dont la petite vérole n'est qu'une variété, et que le virus variolique, plus faible que le virus vaccin, lui cède la place ou s'assimile à lui. »
Jenner n'aurait donc pas dit, comme M. Depaul, le vaccin ri existe pas, mais plutôt le variolin n'existe pas.
La matière dont je me suis servi dans les Expériences qui m'ont réussi, a été prise aussi près que possible de l'ulcère qui en était la source; elle était parfaitement limpide et différait de celle de M. Simmons, qui était un pus brun et vicié.
Je suis pleinement convaincu que le grease ne produira aucun effet quand il n'est pas récent ; car la matière prise sur ce cheval qui en avait fourni de la bonne, n'a plus produit
d'effet quand la maladie a continué plus d'un mois, et quand l'apparence et la consistance de la matière étaient changées (Note 30).
Note 30. — Il n'est certes pas nécessaire d'attendre qu'il se soit écoulé un mois, ni que l'apparence et la consistance de la matière soient changées pour que le virus ait perdu, sinon toulos, du moins la plupart de ses propriétés.
Ces Expériences entreprises pour prouver l'origine de la vaccine, quoique peu nombreuses, doivent paraître tout à fait décisives, de même que celles qui ont été faites pour prouver que la matière du grease possède les mêmes qualités après avoir été soumise à l'action du corps humain ainsi qu'à celle du corps de la vache.
II est important d'observer quelques différences qui ont eu lieu dans ces Expériences : elles consistent particulièrement dans le degré de l'inflammation locale et dans la fièvre, dans la couleur de la vésicule et dans le temps de son apparition.
La matière du grease semble produire le mouvement le plus considérable et le plus prompt (Note 31) sur le. corps humain, lorsqu'on la prend à la source, c'est-à-dire au talon du cheval, car, dans l'Expérience VI, l'indisposition a été considérable.
Note 31. — Qu'on relise attentivement l'Expérience VI, et l'on se convaincra que l'adjectif prompt n'est pas aussi bien justifié que celui de considérable.
Elle ne paraît pas produire un effet bien sensible (Note 32) sur la constitution des vaches, lorsqu'on l'insère dans un endroit seulement, ni produire une maladie contagieuse par l'atmosphère (Note 33), car quoique les vaches sur lesquelles ces Expériences ont été laites aient cohabité avec beaucoup d'autres, la maladie ne s'est communiquée à aucune.
Note 32. — La vache et le bœuf sont, en effet, un moins bon terrain pour l'inoculation du grease pustuleux que le cheval et que l'homme lui-même. Loy paraît l'avoir pressenti ; Jenner lui-même le soupçonnait, mais; ils sont loin d'être, l'un et l'autre, catégoriques à cet égard. Du reste, le cheval et l'homme ne sont pas beaucoup affectés non plus de cette insertion.
Il peut d'ailleurs se faire que plusieurs inoculations simultanées provoquent une réaction plus vive qu'une seule et déterminent des effets plus prompts et plus considérables.
Note 33. — Ce que dit Loy est parfaitement exact. Le grease pustuleux n'est aucunement infectieux. C'est ce que nous avons, M. Mathieu et moi, surabondamment confirmé.
Il n'en est pas de même de la variole, même chez les animaux. Tandis que le cheval est à peu près réfractaire à l'inoculation de la variole, la vache ne l'est pas du tout, quoiqu'elle soit bien moins passible que lui du grease pustuleux.
Il n'est pas impossible qu'on découvre un jour un animal plus propice encore que le cheval pour le développement du grease.
La vache, comme l'homme, peut avoir la vaccine ou la variole. C'est pourquoi la variole peut être confondue chez la vache, par un observateur peu compétent,, avec le grease pustuleux ou cow-pox.
La matière du grease paraît agir avec plus de douceur et moins de promptitude (Note 34) quand elle a été régénérée (Note 35) dans le corps do la vache ou dans celui de l'homme. C'est ce que j'ai observé dans les Expériences I, II, III et V.
Note 34. — Ce moins de promptitude n' est pas complètement justifié (voir la Note 31).
Qu'on s'en réfère à la Note 28 pour l'explication -des cas où les choses paraissent marcher avec moins d'activité.
Note 35. — Le mot régénéré a ici lo sens de reproduit sans impliquer l'idée que la malière est renforcée par son passage à travers l'homme ou la vache. Le renforcement du virus greasien est surtout au contraire dans les attributions du cheval.
Dans les Expériences IV et VI, la couleur pourpre des pustules a paru, mais non pas sur l'homme ni sur la vache infectés avec de la matière qui provenait du cheval et qui avait déjà passé par le corps de l'homme ou de la vache.
La vésicule a paru plus vite après l'insertion de la matière originelle du grease. Dans l'expérience VI la vésicule a paru le 5e jour (Note 30).
Note 36. — C'est ce qu'on voit bien souvent dans la vaccine ordinaire, mais principalement quand le virus est faible et qu'il y aura fausse vaccine et avortement des pustules.
L'absence presque complète d'incubation témoigne de l'impuissance du virus ou de l'inaptitude du terrain.
La prolongation de l'incubation nous révèle le phénomène de la régénération du virus ou des modifications profondes et rapides du terrain. Un organisme, par exemple, est-il malade et occupé ailleurs quand on lui confie un virus, le travail virulent n'apparaît souvent qu'après l'amendement de la maladie.
D'après les deux cas d'infection accidentelle du grease, il paraît probable que la petite vérole a eu une influence considérable pour empêcher l'action du grease sur le corps humain. La première personne avait eu la petite vérole et la maladie que le grease a produite sur elle n'a été que locale "(Note 37). La seconde, qui n'avait jamais eu la petite vérole, a eu une indisposition générale.
Note 37. — Ce grease local humain était produit par un virus très-fort, lequel avait agi sur un terrain peu convenable. Il n'y a pas de doute que ce virus n'eût produit d'excellentes vaccinations sur un terrain ou sur un sujet approprié, comme dans le deuxième cas d'infection cité par Loy dans ce paragraphe. L'effet produit est, dans le premier cas, la représentation sur l'homme du second grease local dont il est question dans la Note 25.
On voit clairement par ces deux seuls exemples que le greasin est, toutes choses égales, plus énergique que le yariolin, loin que ce soit le contraire qui ait lieu ; mais, en tout cas, ils ne sont pas la dérivation l'un de l'autre. Ils sont autre chose l'un que l'autre. — Ils ont une action commune, et, en outre, chacun d'eux a une action. propre.
DE L'AFFECTION VACCINOGÈNK