COMMUNICATION FAITE A L'ACADÉMIE DE MÉDECINE LE 5 SEPTEMBRE
La question que la Commission lyonnaise s'est proposé de résoudre ayant été posée avec retentissement devant l'Académie, il est inutile de faire un préambule historique. Paris a beaucoup parlé, et quoique Lyon n'ait pas tout écouté ou du moins tout retenu, il a beaucoup agi au profit de la science et de la vérité.
La Commission lyonnaise ayant à sa disposition des ressources qui s'offrent exclusivement à ceux qui savent les faire naître et en profiter, a multiplié les inoculations de vaccin et de variolin sous des noms divers ; elle a varié les épreuves et les contre-épreuves sur des animaux appartenant la plupart aux espèces bovine et chevaline, et sur l'homme.
Avant d'expliquer et d'apprécier ce qu'elle a fait, il est à propos d'initier le lecteur à ses préoccupations et à son langage. Qui de nous n'a ses opinions, j'allais dire ses préjugés, et sa manière de les exprimer?
Qu'est-ce qu'un virus régénéré? N'est-ce pas un virus rendu plus énergique par son passage à travers des organismes, hommes ou bêtes, appropriés ; un virus qui s'inocule plus sûrement, un virus qui produit des effets plus intenses et plus certains, et qui est l'agent d'une prophylaxie plus efficace?
Voilà des notions aussi claires que simples, dont ne semble pas s'être suffisamment pénétré la Commission lyonnaise. Pour elle, un vaccin régénéré paraît être celui qu'elle reprend sur la vache, fort ou faible, et quelle qu'en ait été la provenance: elle méconnaît l'énergie de la matière dont le grease pustuleux est la source, et c'est tout au plus si elle convient que la vertu prophylactique du virus est en rapport avec son intensité. Il est vrai que pour reconnaître aux virus des degrés divers d'énergie et d'efficacité, il fallait avouer, — en se désavouant peut-être, — qu'on était imbu des doctrines de la syphilisation.
Les termes coiv-vox et vaccine primitive expriment encore, dans le langage de la Commission lyonnaise, cette matière quelconque empruntée à la vache. Quant à la dénomination horse-pox, il est bien entendu qu'elle ne signifie pas ce qu'on prétend qu'elle veut dire, à savoir variole de cheval, mais vaccine de cheval. Quel nom donnera-t-on à la vraie variole, que la Commission lyonnaise tient beaucoup à avoir communiquée au cheval? Ce néologisme regrettable ne saurait empêcher le nom de son autour d'être glorieusement inscrit dans les fastes de la vaccine.
(1) A propos du travail suivant: vaccine et variole, Nouvelle étude expérimentale sur la question de l'identité de ces deux affections, Étude faite au nom de la Société des Sciences médicales de Lyon, par une Commission composée de MM. Boudet, Chauveau, Dslore, Dupuis, Gailleton, Horand, Lortet, P. Meynet et Viennois, Rapport par MM. Chauveau Président de la Commission, Viennois Secrétaire, P. Meynet, Secrétaire adjoint.
On peut résumer en trois articles les résultats du travail de la Commission lyonnaise :
Article 1er. — La vaccine et la variole s'inoculent au bœuf et au cheval; la première énergiquement, la seconde faiblement.
Article 2. — Quelles que soient leurs transmissions successives, directes ou croisées, ces deux maladies ne se transforment, sur aucun terrain, l'une dans l'autre.
Article 3. — La préservation de l'une par l'autre est assurée dans tous les cas.
11 n'ost pas ici question de garantir l'exactitude de cette dernière proposition, dont la discussion a sa place marquée ailleurs. Il suffit de noter qu'en signalant le beau développement des pustules bovines, la Commission lyonnaise ne va pourtant pas jusqu'à en considérer le virus comme étant d'une qualité sans pareille. Sur ce point, il n'y a donc pas à heurter de front sa manière de penser.
Quant à la preuve expérimentale fournie par M. Mathieu, avant tous, que la fièvre aphtheuse n'est pas la vaccine, elle paraîtra superflue à quiconque se sera borné à observer cette fièvre aphtheuse. Il en est de môme du claveau, qu'il suffit d'avoir observé pour être convaincu qu'il n'a pas de rapport avec la vaccine. Cette question de la nature du claveau que la Commission lyonnaise se propose d'examiner et de traiter à fond a été élucidée à diverses époques par Camper (l) dans un remarquable chapitre sur les maladies qui sont communes aux animaux et à -l'homme, par Pessina (2), par A. J. Chrestien (3) (de Montpellier), qui, après avoir eu la petite vérole, s'inocula le claveau avec au moins autant de succès que la Commission lyonnaise a inoculé la variole aux animaux ; par Gohier (4) (de Lyon), Voisin (5) (de Versailles), Legallois (6), Dupuy (7), M. Huzard et plusieurs autres (8), Grâce à l'obligeance et à l'intel-
(1) Œuvres d'histoire naturelle, de physiologie et d'anatomie comparée, t. II, p. 327, il dit : «La clavelée n'a rien de commun avec la petite Vérole, comme je m'ensuis convaincu par l'inoculation de la matière variolique à des brebis, sur lesquelles elle n'a pas eu la moindre influence, et n'a même pas causé d'inflammation locale. »
(2) Bibliothèque britannique, Sciences et arts, t. XXI, p. 316-320. — Voir aussi la page 398 du t. IX du même Recueil.
(3) « Je me piquai au bras avec du pus de claveau ; je me procurai une pustule qui fut accompagnée de douleur à la gorge et à la poitrine,°assez vive, mais très-courte, et qui avait pu être augmentée par l'affection morale. Du moment de la piqûre à l'exsiccation de la pustule, il ne s'écoula que trois jours. Dira-t-on que j'ai eu le claveau?
« J'inoculai, il y a plusieurs années, deux moutons avec du levain variolique, ils
eurent une maladie éruptive qui aurait dû les garantir du claveau, si quelques traits de ressemblance établissaient l'identité dans les résultats. Ces animaux, exposés dans des troupeaux infectés, contractèrent la maladie propre à leur espèce. » (Opuscule SUR l'inoculation de la petite vérole, avec quelques réflexions sur celles de la vaccine... In-8° de 240 pages. Montpellier et Paris, an ix). — Lettre à De Carro dans le Conservateur de la santé, du 10 brumaire an il.
(4) Observations et expériences... suivies du précis de plusieurs essais sur la vaccination des bêtes à laine. ln-S° de 107 pages. Lyon, 1807.
(5) Exposition des principaux faits recueillis sur l'état actuel de la vaccination et de la clavelisation des bêtes a laine. Versailles, 1812.
(6) Réponse expérimentale à cette question : La vaccine perd-elle son efficacité préservatrice après 20 ans d'insertion ? Thèse de la Faculté de médecine de Paris. 1828, page 32.
(7) Idem, Ibidem.
(8) Rapport du Comité central de vaccine, 1803, p. 410. — Séance générale de la Société centrale établie pour l'extinction de la petite vérole en France par la propagation de la vaccine, tenue le 12 juin 1806, passim. — Rapport du Comité central de vacciue, an XI,
ligenco héréditaires do M. Camille Leblanc et au concours actif d'un excellent collaborateur, j'ai nommé M. Mathieu, elle faisait naguère encore l'objet des études de celui qui a l'honneur d'avoir la parole en ce moment.
Entre les varioles d'animaux dont la transmission est possible à notre espèce, citons ici par occasion le hog-pox (variole do cochon), dont le comte de Lauraguais, témoin, paraît-il, d'un cas do cette transmission, et devançant Jenner de presque un demi-siècle, proposa en pleine Académie des sciences de pratiquer à l'homme l'inoculation prophylactique (1).
On assure que l'inventeur de la vaccine fit cette inoculation à son propre fils. Ce n'est ni la première ni la dernière fois que nos voisins d'outre-Manche nous ont appris à mettre en pratique nos idées!
Voici une brillante conquête de la Commission lyonnaise. Il ne s'agit plus que de la sanctionner. Le bœuf et le cheval sont passibles de la variole ; c'està-dire d'une variole des plus ébauchées sous forme d'une papule existant au lieu d'insertion.
Cette papule, — en cela consiste surtout la nouveauté et le merveilleux de l'acquisition, — garantit très-efficacement ces animaux, même contre l'action du plus fort cow-pox (page 58, § 2), ce qui n'est pas peu dire pour la Commission. N'est-ce pas à peu près comme si l'on affirmait qu'une fausse vaccine peut préserver de la variole et de la vraie vaccine? Le fait important consiste donc dans une préservation énergique produite par une maladie imparfaite. Faut-il à ce propos retourner un proverbe fameux et dire : Qui peut le moins peut le plus !
Mais il est bien loin, au contraire, d'être démontré qu'une maladie virulente faible, une seule fois éprouvée, puisse mettre absolument à l'abri d'une forte. Celui qui est fortement vérolé, ditFernel, donne quelque chose à celui qui l'est moins, et l'élève, pour ainsi dire, à son niveau virulent. Celui qui a éprouvé une petite vérole bénigne clans l'enfance, dit Rhazès, peut en contracter une seconde dans la jeunesse ou la maturité, au contact d'un virus énergique. C'est donc une loi des virus que de grands esprits avaient pressentie et préparée à travers les siècles, avant que la syphilisation l'établît définitivement et la promulguât. La Commission de Lyon est forcée de s'y soumettre avec l'humanité tout entière, sinon avec tous les animaux : dura lex. sed lex.
Quant à la transmission effectuée de la variole à un enfant par l'imperceptible matière de là papule équine, elle ne prouve en rien que les animaux aient eu la variole complètement. On fait naître de même sur les vaccinés et les inoculés des boutons qui ne sont pas plus la variole qu'une graine abortive n'est un fruit, mais qui peuvent la transmettre à ceux qui sont susceptibles de la contracter et de révivifier le virus.
Il est regrettable que les commissaires n'aient pas fait sur leurs animaux l'examen des ganglions en rapport avec l'endroit inoculé. Peut-être y auraientils découvert des changements importants, à en juger du moins parce qui a lieu pour la plupart des autres maladies virulentes, sinon pour toutes, et pour
(1803), p. 410. — Despeaux: instruction sur la. vaccine... suivie de quelques observations sur la clavelée des moutons. Paris, 1808; in-8°, 161 pages. — Rapport du Comité central de vaccine sur les vaccinations pratiquées en France pendant les années 1808 et 1809. Paris, 1811, p. 111. — Rapport sur les vaccinations de 1810. Paris, 1812, p. 117 et suivantes. — Heurtrel d'Arboval : dictionnaire de médecine et de chirurgie vétérinaires, article Variole.
(1) Mémoire sur l'inoculation, par M. le comte de Lauraguais, lu a lAcadémie des sciences, dont il est membre, le 6 juillet 1703, et approuvé par l'Académie. In-8°. Paris, 1763. Pages 18, 19 et 20.
la variole elle-mômo inoculée à l'homme. Les modifications qui se passent dans ces ganglions méritent autant, pour no pas dire plus, de fixer l'attention qu'un accès de fièvre, ou que le degré de développement d'une pustule.
Voici une assertion qui no laisse pas do surprendre, venant d'observateurs aussi habiles que les commissaires de Lyon ; ils affirment que l'accident varioliquo primitif ressemble à s'y méprendre, chez l'enfant, à la vésico-pustule vaccinale. En consultant le Recueil des travaux de la Société médicale allemande de Paris, on y trouvera quelques caractères différentiels qui n'auraient point échappé à la sagacité des médecins do Lyon, s'ils avaient seulement feuilleté les écrits des compatriotes et des contemporains de Jenner.
Sans prétendre d'une manière absolue que le bœuf rende plus fort le vaccin qu'on lui a transmis, la Commission lyonnaise adopte l'idée que cet animal est le vrai terrain de la vaccine. Mais cette opinion ne saurait prévaloir plus longtemps sur celle de Jenner, — dont il sera question plus loin, — qui fait provenir le vaccin du cheval. Pourquoi faut-il que l'inventeur de la vaccine ait émis l'idée étrange que le virus équin devait passer par le médium de la vache pour devenir réellement protecteur contre la variole. Le génie a ses défaillances !
La Commission lyonnaise a de la propension à admettre que le virus de la pustule-mère variolique ne possède pas autant d'énergie que celui d'une pustule secondaire. Les faits qu'elle invoque semblent, de prime abord, autoriser cette conclusion, mais ils sont susceptibles d'une meilleure interprétation que la sienne.
Ainsi (pages 68 et 69), une inoculation est pratiquée le 14 à un sujet, et le 22, c'est-à-dire le 9e jour après, on emprunte à la pustule produite de la matière pour l'inoculer 'à un autre sujet. Le résultat a prouvé que cette matière était faible. Mais quelques jours plus tôt, et peut-être aussi quelques jours plus tard, on aurait pu recueillir un virus fort au même endroit.
En voici la raison :
Dans tout bouton virulent primitif, il y a un moment où le virus est accumulé (foyer primitif). Bientôt la résorption l'en éloigne. Il y reparaît d'ordinaire plus ou moins abondant à l'époque de l'éruption générale (foyer secondaire).
C'est pendant le temps intermédiaire à l'existence de ces deux foyers que la Commission lyonnaise a récolté la matière qu'elle a soumise à l'épreuve. Elle eût été certainement plus heureuse en devançant de quelques jours sa récolte, et peut-être aussi en la retardant.
N'est-ce pas pour être tombé dans un semblable écueil, soupçonné par M. J. Guérin, qu'une Commission de Chartres, autrefois opérant sur le virus malin, a nié l'inoculabilité de la sérosité de la pustule maligne? mais il faut, on ne saurait assez le redire, récolter les virus à point, c'est-à-dire de meilleure heure que possible, et avant qu'ils ne soient trop délayés dans les humeurs organiques.
La Commission lyonnaise s'est trouvée un moment bien près de la vérité qui lui est échappée. On lit à la page 78 du Rapport qu'une pustule, comme retardataire et contemporaine de l'éruption générale, s'est montrée à l'endroit de l'insertion. Les commissaires y ont reconnu avec raison une pustule dépendant de l'éruption générale. C'est qu'il se fait ordinairement à cet endroit une poussée secondaire qu'on peut méconnaître, parce que son siège se confond avec celui de l'accident primitif. Ici elle était distincte, l'accident primitif ayant manqué, comme pour donner l'éveil aux commissaires. Les préoccupations de la Commission semblaient être ailleurs.
• La Commission de Lyon refuse au cheval la propriété de régénérer le vaccin et de distiller le meilleur virus. 11 reste à vérifier si son arrêt est justifié par le dossier qu'elle fournit.
Dans une première Expérience (page 38) on inocule un virus de cheval, récolté lo -ÎO0 jour, sinon plus tard, sous forme do croûte, ot qu'on délaye préalablement dans de l'eau. Le résultat obtenu n'a point été merveilleux. Mais il n'y avait pas lieu d'en être surpris, car un virus en croûte, recueilli si tard et mélangé d*eau, est un virus, pour ainsi dire, trois fois affaibli; il n'a dû prendre, môme médiocrement, que sur un excellent terrain. Sait on d'ailleurs jamais bien la date de formation des différentes parties d'une croûte?
Dans une seconde cl dernière Expérience on a aussi recueilli le virus trop tard. On ne fait jamais assez tôt, répéLons-le encore, la récolte de ce précieux agent.
Pourquoi, en outre, le cheval ne rend-il pas toujours un bon vaccin? Par les mêmes raisons que l'homme ne rend pas toujours un bon variolin ou un bon syphilin et le mouton un bon claveau. Entre autres molifs, l'homme ne rend pas toujours un bon variolin ou un bon syphilin, et le mouton un bon claveau, parce que l'un a été vacciné ou plus ou moins complètement syphilisé, et l'autre clavelisé. Le cheval, qu'on n'en doute pas, contracte souvent dans un âge tendre le grease pustuleux, sous une forme ou sous une autre, affectant les muqueuses et qui nous échappe [gourme '{■[), étranguillon (2), etc., etc.) — J'appelle à cet égard l'attention et les études de MM. les vétérinaires. — Là se trouve la cause d'un déchet considérable dans la réceptivité vaccinaire de cet animal. Celle-ci se montre au contraire dans son entier développement sur 1 lus chevaux qui, comme les animaux exotiques du Jardin d'acclimatation, n'ont pas encore été touchés par la contagion. Ainsi se trouvent expliqués les résultats, en apparence contradictoires, qu'a obtenus Numan dans ses tentatives de régénéralion du vaccin sur le cheval, tentatives qui ont embarrassé et découragé l'expérimentateur (3). La nature ne se contredit pas, mais il faut comprendre son langage.
La Commission lyonnaise a de la peine à admettre l'existence d'éruptions vaccinales généralisées ou de vaccinides. Ce n'est pas qu'elle n'en ait observé des cas ; mais elle les nie en les interprétant. Les théories sont des écrans qui interceptent la vérité quand elles ne sont pas des réflecteurs qui l'illuminent.
« Nous avons observé » dit la Commission, page 37, « sur nos deux ânes, en différents points du corps, sur-l'arrière train, une chute des poils et de l'épiderme, avec sécrétion séreuse, comme à la suite d'une forte vésication. » Voilà le fait; voici l'explication qui l'obscurcit: « Comme ces animaux présentaient déjà, au moment où ils furent inoculés, des traces de dépilation, nous ne saurions dire s'il existait quelque rapport entre la vaccine et l'accident que nous venons de signaler. » Des traces de dépilation ressemblent-elles donc infiniment aune forte vésication? Pourquoi l'Observation n'est-elle pas plus précise et paraît-elle entachée de négligence?
A la page 25 est un exemple fort probable de vaccinide, suivi, bien entendu, d'un commentaire palliatif. « Cependant, sur l'enfant d'un de vos commissaires, M. Dupais, deux petits boutons hémisphériques sont apparus sur l'aréole d'une
(1) Marinus, Académie de médecine de Belgique; séance du 30 mai 1857, p. 51 et 52.— H. Bouley, Académie de médecine du 23 août 1864.
(2) Sacco, Traité de la vaccination, etc. Traduction française par Daquin, 2° édition, 1813, p. 313 et 393. Sacco, il est vrai, ne mérite qu'une confiance restreinte.
(3) Marinus, loc. cit.
pustule, et l'on a constaté en divers points du corps une légère éruption de
boutons analogues Mais bien évidemment il n'y a dans ces éruptions, sorte
de strophulus volaticus, observé quelquefois dans les inoculations avec le vaccin ordinairo, rien qui ressemble à une généralisation de la vaccine. »
Au contraire, pensons-nous, ce strophulus volaticus va ressembler parfaitement à la vaccine à l'aide d'un réflecteur emprunté à l'analogie, qui le mettra dans tout son jour. Ne ressemble-t-il pas, en effet, à une généralisation de la vaccine aussi bien que la roséole syphilitique ressemble au pseudo-chancre, le gros tubercule nummulaire du claveau inoculé à l'éruption claveleuse générale, la pustule-mère variolcuse aux pustules filles, la pustule maligne au charbon, la plaque rubéolaire d'inoculation à la rougeole, et le cercle rouge (1) scarlalineux à la scarlatine ?
C'est que les phénomènes éruptifs généraux ne se modèlent pas rigoureusement sur ce qui se passe à la porte d'entrée des virus. Bien plus, ces phénomènes ne sont pas toujours identiques à eux-mêmes. La syphilis, ce symbole des maladies virulentes, ne peut-elle pas se présenter sous des formes assez variées et assez dissemblables pour embarrasser le diagnostic d'un praticien consommé?
Entre la syphilis et la vaccine, l'analogie se poursuit fort loin. L'inoculation de la vaccine, — maladie à virus fixe, assez bien nommée vérole de vache, — peut faire naître, par exemple, des vaccinides polymorphes et quelquefois des vésico-pustules pathognomoniques disséminées, de même que la contagion de la plaque muqueuse, symptôme d'une maladie à virus également fixe, donne lieu à des éruptions secondaires variées, et quelquefois à l'apparition de plaques muqueuses disséminées ("2). Mais fort heureusement pour les vaccinés, la vaccine parcourt une évolution rapide et ne laisse pas aussi longtemps, ni surtout aussi fréquemment après elle que la syphilis, des restes virulents.
On pourrait adresser à la Commission lyonnaise quelques reproches de détail. Elle a laissé tomber, par exemple, au bas de la page 52, la note suivante: « Le vaccin humain originaire du cheval se comporterait-il de la même manière que le vaccin emprunté à la vache? Ceci est une question entièrement réservée, car il serait possible que, comme le pensent M. Leblanc et M. Auzias- Tu renne, le cow-pox et le horse-pox spontanés ne fussent pas absolument identiques. Ce dernier nous a manqué malheureusement pour faire des expériences comparatives. » Que répondrait la Commission, si on lui demandait où elle a trouvé cela et ce qu'elle veut dire ?
Mais son Rapport est trop important, son langage trop mesuré et trop digne nour qu'il ne lui- soit pas permis de se retrancher derrière l'adage : De minimis non curât prœtor.
Nul doute qu'elle n'accueille, avec une bienveillance égale au talent qu'elle a déployé, des observations et une critique qui témoignent de l'importance qu'on lui reconnaît et des égards qu'on lui porte aussi bien que du consciencieux examen et de la sérieuse méditation dont son travail hors ligne a été l'objet.
Enfin, cette Commission a bien mérité de la science et a conquis un nouveau titre à la création d'une Faculté lyonnaise. Il suffit désormais qu'un homme d'État puisse être assez heureux pour illustrer son nom en le signant au bas d'un personnel d'élite aligné en regard des matières de l'enseignement médical.
(1) Des fièvres éruptives en général, par François Gautier; Thèse de Paris, 184(5, page 30.
(2) Bazin, leçons théoriques et cliniques sue lessyphilides... rédigées par L. l'ournier. Pans, 1859, p. 113 et suiv.
L'Académie excusera, dans sa bienveillante indulgence, la forme inusitée et peut-être un peu polémique de cctle lecture, en raison du motif qui l'a inspirée. Après avoir beaucoup vu et lu, beaucoup expérimenté et observé, et beaucoup réfléchi, l'auteur a cru s'apercevoir que l'esprit d'une saine et rigoureuse critique est surtout ce qui manque aux savants de notre profession. Par excès de réaction contre l'abus de la logique et de de la dialectique, on en a tout à fait condamné l'usage. Il est temps de mettre un terme à cette proscription et de reconnaître que l'analogie et lo raisonnement, quand ils s'appuient sur des faits et qu'ils sont convenablement maniés, deviennent les plus fermes auxiliaires de la raison et les plus diligents promoteurs du progrès. J'ai voulu contribuer, pour ma faible part, à la restauration de leur pouvoir, je ne dis pas de leur despotisme, dans cette enceinte. C'est pourquoi j'ai loué, critiqué, apprécié, jugé avec la plus complète indépendance et la plus plus entière franchise. C'était tenir devant l'Académie le seui langage qui fût vraiment digne d'elle et des honorables Corporations qu'elle représente avec un si vif éclat et une si incontestable utilité.
Cette discussion n'aurait pas atteint complètement son but, si elle n'était suivie de quelques propositions qui en résument l'esprit:
I. Les virus varient de formes, d'intensité et de qualités, en raison de plusieurs circonstances que ne doivent jamais négliger les chercheurs et tous ceux qui s'efforcent, à travers des milliers d'obstacles, de tourner au bénéfice de la santé publique ces redoutables en même temps que précieux agents de la nature.
II. Pour obtenir des virus énergiques, il faut d'abord, entre autres conditions, en semer les germes sur les organismes qui leur conviennent, et faire ensuite la récolte à propos.
III. Une maladie virulente faible — qualifiée par les mots à' ébauchée, d'abor» tive, de fausse, etc., — ne met pas complètement à l'abri de son propre virus, si celui*ci est très-énergique. On comprend donc que la vaccine ait pu perdre temporairement une partie de son crédit, que les revaccinations sont destinées à lui rendre.
IV. Sous ce rapport, effectivement, une maladie faible réitérée peut, jusqu'à un certain point, remplacer une atteinte plus vigoureuse de cette même maladie, la quantité suppléant, en quelque sorte, à la qualité. C'est là un important secret de la prophylaxie et de la thérapeutique.
V. Toutefois, un organisme ne laisse pas que d'être menacé d'une maladie virulente pour laquelle il constitue un excellent terrain, quand il n'en a pas subi l'évolution complète.
VI. Lorqu'une maladie virulente éruptive est inoculée ou contractée par accident, la lésion élémentaire de l'éruption générale ne ressemble pas absolument à celle de l'accident primitif dont elle n'égale pas d'ordinaire le développement ni la puissance virulente (1) {vaccine, syphilis, etc.), on dirait que l'accident
(1) Dans sa communication du 5 septembre, M. Chauveau a annoncé qu'il apportait un post-scriptwm au Rapport de la Commission lyonnaise. C'est erratum qu'il aurait dû dire. 11 s'agit moins, en effet, d'une addition que d'une soustraction. M. Chauveau ne prouve-t-il pas, contrairement à la première assertion de la Commission, que la protopustule variolique est susceptible de sécréter une lymphe virulente des plus fortes? Cette
primitif acquiert en profondeur et en hauteur ce que l'éruption générale gagne e* superficie. L'un semble Ôtre la condensation, et l'autre la dissémination du principe virulent. Le premier représente le virus qui pénètre dans l'organisme ; la seconde, le virus qui s'en échappe.
VII. Tantôt le grease pustuleux prend sur le cheval une extension qu'on ne rencontre jamais ailleurs; tantôt, au contraire, il s'y montre comme avorté. C'est que, dans ce dernier cas, l'animal a souvent éprouvé, dans le très-jeune âge, une forme indécise du grease pustuleux, dont il est le vrai terrain.
VIII. Toutes choses étant égales d'ailleurs, le cheval, — comme un autre animal ou comme l'homme, — doit fournir le meilleur vaccin par les boulons d'insertion, qui au surplus, existent ordinairement seuls.
IX. Un cheval inoculé de la variole peut en devenir un agent de transmission au même titre qu'un homme vacciné auquel on a inoculé la même maladie. Mais ce cheval, pas plus que cet homme, ne peut être considéré comme ayant eu la variole complète. Il est môme plus que douteux qu'il soit mis de cette façon pour aussi longtemps que l'homme vacciné à l'épreuve de la vaccine.
X. La vaccine diffère de la variole par un grand nombre de caractères, outre ceux qui ont depuis longtemps leur place dans la science ou qui ont été spéciament mentionnés par la Commission lyonnaise. Ainsi on peut, à l'examen comparatif des pustules vaccinales et varioliques, constater entre elles des différences dans la forme, le volume, la couleur, la circonférence, la surface, l'aréole, la base, Térythème ambiant, la structure, le liquide, la croûte, la cicatrice, le nombre et enfin la durée (1).
XI. La fièvre aphtheuse, qui n'est qu'un pemphygus aigu dont l'homme fournit des exemples (?.), n'est pas produite par le même principe que la vaccine.
XII. Ces deux maladies qui ne se ressemblent point, ne se suppléent ni ne s'excluent mutuellement sur aucun organisme.
XIII. Enfin, la clavelée; maladie virulente, tuberculo-bulleuse et papulo-vésiculeuse du mouton, se trouve dans le même cas que la fièvre aphtheuse, relativement à la vaccine, maladie du cheval, — ou à la variole, maladie de l'homme. Elle diffère de l'une et de l'autre dans son principe, comme dans la plupart de ses attributs et de ses conséquences.
lymphe inoculée n'a-t-elle pas mis en péril, pour ne pas dire plus, les jours de deux enfants, — et les expérimentateurs dans de grandes transes?
Si je ne craignais de dépasser les limites d'une simple note en m'étendant sur les propriétés des virus et sur les lois qui régissent les maladies virulentes, j'essayerais d'expliquer pourquoi les Commissaires de Lyon ont été moins heureux que les inoculateurs du dernier siècle, qui avaient fini par bien connaître leur métier.
Peut-être les Commissaires de Lyon n'ont ils pas suffisamment interrogé le passé, ni môme assez jeté leurs regards autour d'eux avant de s'engager dans la voie périlleuse qu'ils ont néanmoins parcourue avec honneur.
Il ne serait pas inopportun que les personnes qui ont à cœur de débattre sérieusement et de résoudre ces questions se donnassent rendez-vous à un Congrès.
(1) D'après l'avis de la. Commission lyonnaise, la proto-pustule de la variole ressemble à s'y méprendre chez l'enfant a celle de la vaccine, tandis qu'elle en diffère considérablement chez les animaux. C'est que la Commission n'a pu observer sur ces derniers qu'une variole abortive.
(2) Dans le numéro d'août du Journal de médecine de Lyon, M. Boucaud rapporte, sous le nom d'herpès fébrile, une maladie qui pourrait bien n'être qu'un cas de fièvre aphtheuse!
LA. VARIOLE ET LA VACCINE NE SONT PAS PRODUITES PAR UN MÊME PRINCIPE VIRULENT.
Dans mes études sur les maladies virulentes, j'ai l'habitude de prendre la syphilis pour type -et pour guide. Comme elle marche à pas comptés, on peut en observer le cours. Les phénomènes que j'ai constatés chez elle, je cherche aies surprendre dans l'évolution de ces autres maladies. Ils y sont bien plus rapides et par suite moins apparents ; néanmoins je réussis presque toujours à les découvrir. Je m'assure en tout cas de leur réalité ou de leur absence, et cette vérification constitue une notion, une conquête scientifique. A mon sens, celui qui subordonne à l'étude de la syphilis celle des autres maladies virulentes, ressemble à un voyageur qui, faisant son chemin à petites journées, a le temps de prendre connaissance des pays qu'il traverse, au lieu de les parcourir sans rien observer — en locomotive.
Ainsi, quelque précipitées que soient dans leur cours les maladies virulentes, elles sont calquées sur la syphilis qui marche lentement. L'analogie est un instrument précieux, mais qu'il faut bien manier. C'est un guide hardi dont tous les renseignements doivent être soumis à un contrôle exact.
Mais il ne faudrait point, par exemple, prendre la syphilis pour règle des maladies constitutionnelles chroniques ou des diathèses, comme la scrofule ou le cancer. Celles-ci ne procédant pas de virus, n'accomplissent pas non plus une évolution uniforme. Elles font, pour ainsi dire, partie de la constitution. Les maladies virulentes, au contraire, semblent se dérouler plus ou moins régulièrement à travers l'organisme, qu'elles laissent quitte quand il a pu résister sans avoir été tourmenté par des médicaments-
Je reviens à mon sujet.
Y a-t-il deux virus distincts, un virus vaccin et un virus variolique ? On doit répondre, à mon sens, par l'affirmative à cette question qui n'est pas nouvelle, car elle est contemporaine de Jenner. Qu'était-ce, en effet, que la vaccine à ses débuts? C'était la variole des vaches. Il n'y avait rien d'étonnant qu'elle préservât de la variole humaine dont on la croyait une modification. Jenner lui-même n'avait ^arde de combattre un argument qui plaidait si bien pour sa découverte. Celle-ci faisait de cette manière "son entrée dans le monde sous la garantie de l'inoculation variolique.
Bien plus, tels accidents vaccinaux, qui nous importent peu aujourd'hui, étaient rejetés sur le compte de la syphilis, qui, la plupart du temps, n'y était pour rien, tant les premiers partisans de la vaccine avait crainte qu'on ne l'accusât de laisser dans le corps quelque ferment bestial !
D'ailleurs, qui de nous n'a pas été d'abord séduit par cette idée d'unité? N'est-ce pas d'elle qu'on pourrait dire avec raison en retournant un adage : Un ■peu de science nous en rapproche, beaucoup de science nous en éloigne ! Elle résulte d'une vue superficielle et imparfaite, dans laquelle nous ne sommes frappés que des ressemblances. Mais par un examen attentif, nous constatons ensuite des dissemblances fondamentales. Les deux virus ou les deux maladies 'virulentes ne sont pas plus identiques que la potasse et la soude, par exemple, me sont une seule et même chose aux yeux des chimistes.
Je ne me livrerai pas à l'énumération des ressemblances. Elles ont été bien cdes fois redites et sont connues de tous. Il s'agit dans les deux cas d'un virus eet d'une maladie virulente dont la marche et les effets sont sensiblement iden:
tiques. Pour s'assurer qu'on fait une confusion de deux choses distinctes, il faut un examen minutieux dont voici l'esquisse:
1° Le virus variolique est à la fois infectieux et contagieux, c'est-à-dire qu'il se greffe sur l'homme par l'intermédiaire de l'atmosphère aussi bien que par l'insertion. Cette dernière voie est la seule porte d'entrée du vaccin, tant sur l'homme que sur les animaux. Nous avons, M. Mathieu et moi, multiplié les preuves, négatives il est vrai, de cette assertion. L'opinion contraire est basée, selon nous, sur une erreur de fait.
2° Jamais on n'a constaté une transformation réciproque des deux virus, analogue à celle qui s'effectue entre le virus chancreux syphilitique et le pseudochancreux. Ne savons-nous pas, grâce aux ingénieuses recherches de M. Bidenkap, produire en partie du moins cette dernière transformation?
Mais en fait de vaccine et de variole, on n'a jamais rien pu produire, ni môme rien constater de semblable.
Quels que soient, en effet, les animaux auxquels on donne la vaccine, ils rendent toujours le même vaccin, sauf des degrés de force, et quand nous parvenons à leur donner la variole, c'est invariablement aussi le variolin et non le vaccin qu'ils nous rendent.
3° Le vaccin a plus d'énergie, toutes choses étant égales, que le variolin. Il ne peut donc en être un adoucissement pas plus qu'une modification d'autre sorte.
Il prend en effet sur un plus grand nombre d'animaux. Je ne connais aucune espèce à laquelle on ne puisse transmettre la vaccine quand on peut lui transmettre la variole.
L'insertion variolique avorte "toujours après une bonne vaccine, mais une forte vaccine peut encore avoir quelque prise après une variole quelconque. En un mot, l'immunité absolue contre la vaccine suppose encore plus décisivement l'immunité contre la variole.
Je reconnais cependant que l'importance de ce caractère est restreinte, parce qu'il ne s'agit que de plus et de moins.
C'est un argument exclusivement à l'usage de ceux qui ont beaucoup scruté la matière, et dont la conviction est déjà basée su* d'autres motifs. Mais à leurs yeux, il possède une grande valeur ; il leur paraît puissamment conflrmatif des autres.
4° Si la vaccine et la variole étaient le produit d'un même virus, l'une de ces deux maladies n'entraverait pas, même momentanément, comme cela a lieu, l'évolution de l'autre.
Inoculez la vaccine à celui qui en a déjà été inoculé depuis trois jours, par exemple. Cette insertion dernière atteindra bientôt dans son évolution la première; le niveau s'établira pour ainsi dire entre elles; elles marcheront ensemble et de concert, étant à peu près aussi avancées l'une que l'autre.
Inoculez, au contraire, la vaccine à un sujet sur lequel la variole incube déjà : cette vaccine sera souvent retardée dans sa marche, comme si la nature ne pouvait pas suffire à la fois à l'accomplissement de deux fonctions pathologiques différentes.
Dans le premier cas, c'est la même chose qu'on redemande à la nature. Loin de la déranger, on la sollicite de nouveau, et on lui vient en quelque sorte on aide.
Dans le second cas, au contraire, il est question de deux actions différentes. On tend à provoquer une diversion ; on veut imposer à la nature un éparpillement, pour ne pas dire un anlagonismo do force qui épuise ses ressources ou paralyse ses efforts (1).
Mais ce caractère est aussi subordonné; faisant partie d'un ensemble, il ne doit pas être invoqué isolément.
5° Les terrains de développement ou de prédilection des doux virus n'étant pas absolument les mômes, les animaux qui constituent ces terrains peuvent être considérés comme des réactifs ou comme une pierre de touche des mêmes virus.
La vaccine se développe mieux sur le cheval jeune et n'ayant pas eu la gourme que partout ailleurs; le vaccin y devient plus fort, toutes choses égales. C'est pourquoi j'ai proposé la vaccination ex equo, comme étant la meilleure des vaccinations ex animalibus, et prédit, pour le dire en passant, les insuccès de la récente importation napolitaine.
Beaucoup d'autres animaux sont susceptibles de contracter la vaccine, lesquels ne le sont pas aussi bien de contracter la variole.
Quant à la vache, c'est un terrain commun. Elle peut prendre la variole, quoique bien plus difficilement que la vaccine. Il y a là une source de confusion et d'erreur qui a pu induire à croire que la variole de vache n'était pas autre chose que la vaccine.
L'homme enfin peut contracter la vaccine et régénérer le vaccin mieux que la vache. C'est donc encore un terrain commun. Mais l'homme est surtout un terrain propre à la variole, laquelle ne germe presque jamais complètement sur le cheval. L'affinité de la variole pour l'homme et son incompatibilité presque absolue avec le cheval sont caractéristiquement différentielles.
Quelques animaux, comme le chien et le singe, sont susceptibles d'être atteints de la variole ; mais le nombre n'en est pas grand, et les mêmes animaux peuvent encore mieux contracter la vaccine.
Les caractères différentiels les plus nombreux des deux maladies se déduisent de l'étude graphique, c'est-à-dire de la description des pustules. Il en est parmi eux qui sont difficiles à saisir; d'autres n'ont qu'une importance subordonnée. Mais il y en a qui ont une valeur très-grande.
Quelques-uns, en effet, de[ces caractères sont tranchés, et ils ont, tous réunis, une signification des plus complètes. Quelquefois on a essayé de me tromper en me présentant des pustules de vaccine pour des pustules de variole, et vice versa; mais à première vue, je n'ai jamais hésité à distinguer les unes des autres et à déjouer ainsi une supercherie tout amicale.
L'examen comparatif des pustules vaccinale etvariolique permet de constater entre elles des différences dans la forme, le volume, la couleur, la circonférence, la surface, I'aréole, la base, I'érythème, la structure, le liquide, la croûte, la cicatrice, le nombre et enfin la durée.
Forme. — Le bouton variolique primitif n'est pas aussi régulier que le bouton vaccin. Dès son début on y découvre, surtout à la loupe, des défectuosités qui deviennent bien plus apparentes vers les 4e et 5° jours (6e et 7e environ à dater de l'inoculation).
La pustule vaccinale est régulièrement circulaire et déprimée au centre pen-
(1) Les deux virus ne se développent ensemble que quand ils ont attaqué simultanément l'organisme; et alors il n'est pas sûr que ce soit au bénéfice immédiat de ce dernier.
dant toute sa durée; il n'en est pas de môme de la proto-pustule variolique, qui se présente, surtout au début, sous la forme d'un bouton lisse et aplati.
Volume. — Le volume de la pustule vaccine surpasse d'abord en tous sens celui de la proto-pustule variolique. La largeur de celle-ci ne s'accroît que plus tard par l'adjonction de quelques pustulettes. Elle peut alors l'emporter et l'emporte généralement sur celle du bouton vaccin.
Couleur. — La pustule vaccine a une couleur nette ; elle est transparente, luisante, d'un blanc bleuâtre, azurée et argentée, si l'on peut dire. Aucune molécule de sanie ou de pus no vient en ternir la pureté.
La proto-pustule variolique, moins claire et plus mate, a quelque apparence d'un nacre terne. Elle ne paraît un peu bleuâtre que quand on l'examine au moyen d'une large et forte loupe, sans doute à cause du reflet des parties adjacentes, qui crée des combinaisons de couleurs.
On y découvre d'abord à la loupe, et l'on y voit bientôt à l'œil nu, de tout petits îlots de matière purulente au milieu de la sérosité. Celle-ci est vile envahie et puis remplacée tout à fait par du pus. Il en résulte, presque dès le principe, un aspect que je considère comme pathognomonique.
Voici comment s'exprime à cet égard une de mes notes, tracée d'après nature au crayon, et par conséquent dépourvue de tout artifice de style :
« L'ensemble de la couleur résulte surtout de l'existence dons la vésico -pustule de deux sortes de matières disséminées en petits globules qu'on distingue assez bien à l'œil nu, mais encore plus facilement à la loupe. Il y a donc des points blancs et opaques, et des points clairs ou translucides. Ils n'ont pas tous la môme forme ni la même grandeur ; les plus petits n'arrivent pas à I/J2 millimètre d'étendue ; les plus gros atteignent plusieurs millimètres. Les points blancs sont du pus, les clairs de la sérosité.
«Je n'ai pas exercé de pression sur les vésico-pustules pour constater si les deux espèces de matière étaient susceptibles de se confondre ; mais leur assemblage offre un aspect caractéristique. Cet arrangement existe dans les pustulettes limitrophes de la mère pustule, et dans celles qui en sont tout à fait indépendantes et même éloignées. »
Circonférence. — La circonférence de la pustule vaccine, quoique douce, régulière et arrondie sur les bords, est élevée souvent de plusieurs millimètres au-dessus de la peau, tandis que la circonférence de la pustule variolique d'inoculation est presque de niveau avec elle.
Cette pustule variolique se trouve, en outre, environnée de pustulettes qui tantôt en sont tout à fait distinctes, tantôt se confondent plus ou moins avec elle, de manière à en défigurer les bords. Aussi n'est-elle jamais nettement limitée. Des combinaisons de lignes intersectionnelles la rendent triangulaire, quadrilatérale, pentagonale, etc., et souvent informe.
Ces boutons surnuméraires sont parfois assez éloignés du bras qui est comme leur quartier général. On peut même en découvrir à l'avant-bras, au col, etc.; mais ils ne s'écartent jamais assez du siège de l'inoculation pour représenter l'éruption générale. Celle-ci n'existe ordinairement pas; mais elle est, en tout cas, consécutive à la fièvre secondaire.
L'élévation considérable des bords des pustules vaccines et le nombre de ces pustules qui, dans la plupart des cas, ne dépasse pas s'il ne lui est inférieur celui des piqûres, par opposition à ce qui arrive pour les proto-pustules varioliqucs, constituent deux caractères essentiels à l'aide desquels on peut les distinguer aisément par le tact seul. Je me suis livré plusieurs fois à cette subtilité diagnostique.
Surface. — La pustule vaccine offre une pente douce et régulière depuis les bords jusqu'au contre, qui est ombiliqué. La proto-pustule variolique représente une surface à dépressions irrégulières. L'ombilication y existe à peine, et seulement comme pour conserver le vestige de la piqûre.
Aréole. — L'aréole vaccine est d'un rouge vif, foncé et uniforme; elle est régulière, molle, étendue. L'aréole variolique est d'un rouge inégal, sombre et sans éclat; elle est moins régulière, plus ferme et ordinairement moins large que l'aréole vaccine; mais, comme; cllo se trouvo en outre parsemée de pustulettes la plupart abortives, celles-ci ont leurs aréolettes confluentes dont il convient de tenir compte.'
Base. — La base de la pustule variolique est dure, tendue et gonflée, comme phlegmoneuse; elle est plus profonde et moins nettement circonscrite que celle de la pustule vaccine. Cette dernière pustule paraît être simplement plaquée sur la peau; la pustule variolique se trouve comme encadrée dans le derme.
Érythème. — Il est plus fréquent de voir un large érythème (qu'il nefaut pas confondre avec l'aréole) s'étendre aux environs de la proto-pustule variolique que dans le voisinage de la pustule vaccinale.
Structure. — La pustule vaccine présente des cellules, de petites poches qu'on a comparées aux compartiments d'une orange. La proto-pustule variolique n'offre ordinairement qu'une cavité; mais je n'ai pas eu l'occasion de la disséquer pour constater si, à l'instar des pustules secondaires ou deuto-pustules, elle renfermait un disque varioleux.
Liquide. — Le bon vaccin est filant, visqueux, glutineux et toujours séreux. Seforme-t-il du pus dans la pustule, c'est qu'il n'y a déjà plus de vaccin. Le liquide variolique n'a pas ces caractères : il ne reste pas longtemps séreux; il devient bien vite exclusivement purulent, sans perdre ses propriétés virulentes. Au 8e jour, il n'y a déjà plus de lymphe qu'on puisse recueillir dans la protopustule variolique.
Le liquide de celte proto-pustule est bien plus longtemps inoculable que celui de la pustule vaccine, qui possède sa plus grande énergie dès qu'on peut le recueillir, en si petite quantité qu'il soit.
Croûte. — La croûte vaccine est épaisse, ectbymateuse; d'abord jaune, stalactiforme et transparente, puis noire, opaque, compacte; elle est luisante, unie, sèche, ferme, adhérente. La croûte de la proto-pustule variolique est plate, impétiginoïde ; d'abord jaune, puis d'un noir sale ; poreuse : elle est terne, mate, poisseuse, molle, toujours opaque, se délachant aisémentet se renouvelant vite.
Cicatrice. — Le bourgeonnement et le mode cicatriciel diffèrent dans les deux pustules.
La cicatrice de la vaccine est plus 'étendue, plus déprimée, plus profonde, plus régulière, plus blanche, plus et mieux gaufrée que celle de la proto-pustule variolique. Celle-ci tranche à peine par un peu de blancheur sans éclat sur la peau du voisinage. Elle est, toutes choses égales d'ailleurs, beaucoup moins apparente que la cicatrice ordinaire d'une deuto-pustule dans la maladie non inoculée. Cela tient peut-être à l'engorgement comme phlegmoneux dont la proto-pustule a été entourée et qui en a comblé la place.
Nombre. — Toutes les inoculations varioliques sont suivies de pustules, tandis qu'il n'en est pas de même des inoculations vaccinales.
La pustule variolique présente généralement, avons-nous dit, des pustulettes satellites qui souvent se confondent avec elle et la déforment. A peine rencontre-t-on quelquefois une pustulotlc surnuméraire pour la vaccine, et encore n'est-elle jamais conlluenle avec la pustule .mère.
Le vaccinateur fait-il intentionnellement des piqûres tout à fait contiguës, les pustules limitrophes qui en proviennent rarement ont même encore de la peine à empiéter les unes sur les autres par leurs bords. •
Durée. — Le variolin a une incubation un peu plus courte que le vaccin ; mais la proto-pustule variolique dure généralement plus longtemps que la pustule vaccinale.
Je ne parlerai pas de la fièvre secondaire, qui est tres-intense dans la variole inoculée et qui est à peine apparente dans la plupart des cas de vaccine, — où l'on constate quelquefois, à rencontre de ce qui a lieu pour la variole, une fièvre primitivo, — non plus que d'abondantes transpirations et de rougeurs qui arrivent à différentes parties du corps à la suite de l'inoculation variolique.
Reconnaissons, en définitive, que la variole et la vaccine sont bien distinctes entre elles.
Nous trouverons dans cette certitude un dédommagement considérable, car toute vérité bien établie ouvre un horizon à d'autres vérités nouvelles.
Suivons encore, mais toujours avec prudence, l'analogie.
Si la vaccine peut prendre la place de sa sœur humaine la variole et en préserver, n'est-il pas à présumer que d'autres virus se prêteront à des substitutions analogues? Profitons de ce renseignement; cherchons la vaccine des autres maladies virulentes, et principalement des plus graves, sans jamais cesser de suivre, comme sans jamais cesser de surveiller notre guide : l'analogie.
Ainsi, toute question résolue en suscite plusieurs autres à résoudre. Dans quelque direction que nos conquêtes s'étendent, nous trouvons d'immenses terrains à défricher. La science est infinie, son domaine inépuisable.
La plupart de mes études sur les virus me sont communes avec M. Mathieu, vétérinaire à Sèvres.
• (Courrier médical du 26 mai 1866.)
SYPHILIS EX VACCINA