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LETTRES ADRESSÉES A M. BOUSQUET, MEMBRE DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE

Paris, le 10 juillet 1866.

Cher et vénérable Confrère,

Vous avez tenu vingt ans le sceptre officiel de la vaccine ; vingt ans vous avez mis votre lancette au service du public, et votre plume, je devrais dire votre pinceau, au service de l'Académie. Puis, par une abdication toute spontanée, vous avez voulu restreindre votre rôle à celui de conseiller indépendant. Honneur vous soit rendu!

(1) La discussion continue dans la séance du 24 avril. Personne ne demandant plus la parole, M. le Président déclare la discussion close; elle sera reprise après que les Expériences en voie d'exécution seront terminées.

SYPHILIS EX VACCINA.

Tout lo monde a compris la droiture de vos intentions. Mieux que personne j'en ai apprécié la générosité et senti la délicatesse ; car, du haut de cette tribune.d'où j'ai reçu tant d'outrages qui atteignaient l'homme dans l'inventeur, vous avez daigné faire appel à mes connaissances spéciales pour la solution d'une question qui touche de très-près à mes études sur la syphilis.

Cette question est la suivante : La génisse peut-elle contracter la syphilis et, dans l'affirmative, transmettre celte maladie à l'homme pendant le cours des vaccinations ex animalibus? , i

Jamais je n'ai fait de tentative d'inoculation de la syphilis à la génisse. Mais celle-ci fût-elle susceptible, comme d'autres animaux (1), de prendre cette maladie, qu'elle ne pourrait la rendre à l'homme par la vaccination.

11 n'est effectivement que deux formes par lesquelles la syphilis pourrait entrer dans le corps d'une génisse : le chancre et le pseudo-chancre.

Ouvrons une enquête sur chacune de ces formes.

Qu'est-ce que le chancre? Ce n'est certainement pas l'étymologie qui nous l'apprendra, car elle nous enseignerait tout au plus que le mot chancre est le môme que celui de cancer, et n'indique rien que l'extension dévorante d'une maladie ou d'une affection. Ne dit-on pas tous les jours, parmi le peuple, chancre du visage, pour exprimer le cancroïde de la face ? C'est que le peuple en est encore aujourd'hui au langage médical du siècle passé:

Telle fut longtemps la signification du mot chancre, sans épithète. On disait autrefois chancre syphilitique; puis l'usage ayant supprimé ou sous-entendu cet adjectif, les chancres ont été distingués en primitifs et consécutifs.

Enfin, cette expression chancre ne fut plus employée que pour désigner les ulcères de l'accident primitif.

M. Ricord, d'après Michel Cullerier, fondateur de la dynastie effacée de ce nom, et Fricke (de Hambourg), disciples tous les deux comme lui, mais avant lui, de Hunter, en restreignit encore le sens, en l'affectant exclusivement à la désignation de la forme puslulo-ulcéreuse de l'accident primitif. Cette forme, qu'il a tant inoculée et popularisée, M. Ricord la considérait, dans le temps dont je parle, comme l'unique source de la vérole. Mais il croit aujourd'hui, par une exagération en sens inverse, qu'elle ne peut jamais produire celte maladie.

Ce chancre que M. Ricord a brûlé, après l'avoir longtemps et trop adoré, a

(1) A une époque où le virus était plus exalté qu'aujourd'hui, pour emprunter le Langage de Montesquieu, on observait quelquefois des exemples de contaminations animales tout à fait indépendantes de l'expérimentation. C'est ce qu'indiquent les textes suivants, dont je pourrais augmenter le nombre :

Multa etiam animantia in sequentibus temporibus eodem morbo tacta, deprehensa. (Rodericus Diacus.)

Itepertus est enim in quibusdam aliis etiam animantibus hic morbus. (Ulrichus de Hutten.)

M. Potton vient de publier, avec le concours de M. Louis Perrin, une magnifique édition française du livre de Hutten : de morbi GALLici curatione per administratio- NEM ligni GUAIACI, dont il a ainsi modifié le titre : SUR la maladie française et SUR LES propriétés DU bois de gayac. Notre savant confrère lyonnais attribue et reproche au célèbre chevalier allemand des exagérations qui ne sont pas dans le texte original. Hutten ne dit point comme son traducteur que les fruits de la terre étaient malades. Il assure seulement que l'air était infecté et que le poison était répandu partout : Corruptos (sic) lacus, fontes, fluvios, ac ipsa etiam maria. Inde terrain contraxissc venenum, inf ce ta pascua. , .

Mais il est vrai que le trop crédule Roderic Dias rapporte que les végétaux, et les choux en particulier, avaient été atteints de la maladie nouvelle : Ut etiam in plant is qisis fuerit observants maxime caules inpZciebantur

une incubation de 'i à 3 jours. M. Ricord a encore nié celte incubation, dans son amour exagéré de l'absolu.

Il s'annonce à la suite do l'inoculation (1) par une pustule oothymateuse un peu conique dont le sommet est plein d'un pus jaunâtre et bien lié, et qu'entoure une auréole diffuse et rosée. Uno croûte qui résulte de l'épanchemcnt et de la concrétion du pus surmonte de bonne bouro et semble écraser le centre de ceteethyma ; sous cette croûte se cache une ulcération dont le fond est pultacé et la circonférence taillée à pic; celle-ci se distingue surtout par un liséré vif, luisant et pointillé de rouge (érosions vasculaires).

Sur le prépuce et sur le gland on a vu ce chancre débuter quelques joui's après le coït par une simple érosion folliculaire.

C'est lui qui donne quelquefois lieu à des bubons, lesquels suppurent spécifiquement.

Or qui pourrait jamais confondre un eclhyma conique, croûteux et gonflé d'un pus homogène, jaunâtre, crémeux et coulant, avec le plateau azuré d'une vésicopustule vaccinale d'où s'épanche une lymphe incolore, limpide et glutineuse sous le doigt ?

Ailleurs, j'ai fait connaître ce chancre : après en avoir indiqué la marche et les caractères, j'en ai décrit les variétés.

Quant à la vésico-pustule vaccinale, n'est-elle pas universellement connue?

On ne pourrait pourtant les confondre l'un avec l'autre, qu'en les méconnaissant tous les deux.

Mais il n'y a pas lieu d'en tracer plus longuement le diagnostic différentiel : pour rapprocher et comparer des objets, encore faut-il qu'ils aient entre eux un certain nombre de points de ressemblance. Ici, au contraire, presque tout consiste en des différences.

Bornons-nous donc à peu près à affirmer, car cela, comme on dit vulgairement, saute aux yeux, qu'on ne peut pas confondre le chancre avec la vésicopustule vaccinale.

Bien plus, si l'on voulait, à l'exemple de M. Bœck, insérer sous l'épiderme un mélange des deux virus chancreux et vaccinal, on n'obtiendrait pour résultat qu'un chancre ou tout au plus qu'une fausse vaccine (5). Et, en effet, l'incubation du chancre étant moins longue que celle de la vraie vaccine, il prend en quelque sorte les devants et usurpe la place commune, si tant est que son pus ne détruise pas le vaccin en dehors de l'organisme.

Fricke ayant inoculé un mélange de pus chancreux et de pus varioleux, n'avait non plus obtenu qu'un chancre (3).

Woodville, vous le savez mieux que moi, avait inoculé le variolin et le vaccin mêlés ensemble, et avait obtenu exclusivement tantôt la variole, tantôt la vaccine (4).

(1) Dans l'auto-inoculatiou , le temps d'incubation est supprimé ou amoindri. Voilà pourquoi M. Ricord ne l'avait point aperçu. J'ai longuement traité cette question dans plusieurs endroits.

(2) De la syphilisation appliquée aux enfants, par W. Bœck, traduit de l'allemand, par J.-A. Hag-en. Paris, 1857, p. 36 et suiv.

(3) Leçons de clinique médicale, de R.-J. Graves. Ouvrage traduit et annoté par le docteur Jaccoud, 2e édition. Paris, 1863, t. II, p. 595. Fricke a été sur la voie de trouver la syphilisation; mais M. Ricord nous apprend dans sa vingt-quatrième Lettre qu'il a amené Fricke à convenir qu'il s'était trompé.

(4) Rapport sur le cow-pox ou la petite vérole des vaches, et sur l'inoculation de cette maladie, considérée comme pouvant être substituée à la petite vérole, suivi de remarques sur la nature et les effets de ce virus ; par W. Woodville, D. M., médecin de

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