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AU DOUW.E POINT DE VUE

DU PERFECTIONNEMENT DE LA VACCINE ET DE LA PROPHYLAXIE DU CHOLÉRA, LECTURE FAITE A L'ACADÉMIE DE MÉDECINE LE 3 OCTOBRE 18G5.

Certaines maladies forment un groupe naturel comme les familles do la botanique et de la zoologie. Ce sont les maladies virulentes; elles ont des liens communs. En conséquence L'analogie et le raisonnement appuyés, bien entendu, sur des faits rigoureux doivent participera leur étude.

Les virus, comme les maladies qu'ils produisent et qui les reproduisent, ont des caractères communs et des caractères propres. L'examen de ces caractères semble être la meilleure introduction à l'étude des maladies virulentes en particulier. Loin de nier l'existence des virus je les personnifie.

Mon opinion ne fût-elle qu'une hypothèse, encore faudrait-il, faute de mieux, s'en contenter provisoirement. Tous les progrès de la physique et de la chimie n'ont-ils pas été réalisés à la faveur d'hypothèses qui faisaient leur temps.

Pendant le règne de la doctrine physiologique les virus existaient à peine. Tout, pour elle, était irritation et rien qu'irritation.

Ils n'existent guère davantage aux yeux d'une doctrine plus moderne et des plus positives. Il suffit, d'après elle, que la matière organisée subisse quelques changements isomériques pour que les virus sortent tout à coup du néant. Ace compte ils se trouvent presque partout sans exister réellement nulle part. Cette doctrine laisse un nombre considérable de phénomènes inexpliqués. L'examen actuel et détaillé de ces phénomènes aboutirait à mettre l'accessoire à la place du principal ou à étendre un sujet dont je m'efforce de resserrer les limites.

Jusqu'à nouvel ordre les virus ne doivent donc pas seulement êlre considérés comme résultant de propriétés de la matière organisée; ils ont eux-mêmes des attributs. Je vais avoir l'honneur d'entretenir l'Académie de quelques-uns de ces attributs.

Qu'est-ce qu'un virus? Qu'est-ce: qu'une maladie virulente?

Le virus est un principe morbide généralement incorporé à une humeur animale dont l'existence n'a été prouvée jusqu'ici que par ses effets, paraissant appartenir à une famille naturelle, toujours identique à lui-même, variable en intensité en aptitude et en modalité, transmissible, c'est-à-dire pouvant se reproduire après un temps d'incubation sur, un organisme approprié, donnant lieu d'abord à des symptômes locaux, puis à des symptômes généraux successifs, épuisant enfin son action sur cet organisme et s'y épuisant lui-même après lui avoir imprimé un caractère plus ou moins indélébile d'immunité. — La maladie virulente est celle qui est produite par le virus et qui le reproduit.

Grâce à un commentaire cette double définition va cesser de paraître obscure et aride.

Nous parviendrons plus aisément à connaître les virus et à éviter toute confusion ou toute méprise à leur égard, en précisant avec netteté ce qu'ils ne sont pas. Ne sera-ce pas là le meilleur moyen d'apprendre ce qu'ils sont, ou tout au moins une excellente introduction à leur étude.

Trois causes do désordres organiques plus ou moins graves, sinon de maladies, ont été con.fon.duos, ou le sont encore journellement, avec les virus. Il convient de les exclure afin d'aplanir ot do circonscrire le terrain.

Ces trois causes sont les parasites, les venins et les miasmes.

Donnons la caractéristique do chacune:

\° Les parasites. — Je n'ai en vue que les parasites externes comme l'arachnido qui produit la gale et le champignon d'où provient la teigne ; personne, à coup sûr, n'a jamais conçu sérieusement la pensée de confondre les symptômes qui viennent des vers intestinaux, par exemple, avec ceux qui naissent des virus, ni surtout de rattacher ces symptômes à une maladie virulente.

Or lo sarcopte et le mycoderme ne sont-ils pas, contrairement à ce qui a lieu pour les virus, accessibles à nos sens et à nos instruments? De plus les modifications organiques qu'ils produisent ne sont que des modifications superficielles ou de surfaco, comme en ferait naître toute autre cause irritante externe. Si les teigneux vivent dans la misère et les galeux sans sommeil, est-il étonnant que les uns et les autres se portent mal? La misère et l'insomnie, de quelque part qu'elles viennent, ne peuvent-elles produire le môme effet sur la santé de tout le monde? Mais il ne se montre jamais chez les galeux ni chez les teigneux des symptômes qui dénotent une modification spécifique de leurs humeurs.

Les parasites vivent aux dépens de la partie superficielle et restreinte du corps qu'ils habitent sans l'épuiser des sucs dont ils se nourrissent, ni l'abandonner d'eux-mêmes. On cite toutefois le favus comme pouvant s'éteindre spontanément, à la longue, par la destruction des bulbes pileux dont il s'alimente.

Les virus mettent à contribution tout l'organisme et finissent souvent par l'épuiser, en s'y épuisant ; ils le détruisent ou le quittent faute d'aliments. Favoriser cette désertion ou cette séparation par les voies qu'a tracées la nature, tel doit être le but du praticien. Les virus lui suffiront dans l'accomplissement de ce but; les virus opposés à d'autres virus, — ou bien un virus armé contre lui-même, — tel est donc notre projet, notre idéal thérapeutique.

On pourrait dire figuréraent que les virus ou s'entre-détruisent ou se suicident dans le champ clos de l'organisme.

Le vrai médecin doit savoir utiliser tous les antagonismes et toutes les répugnances. Diviser pour régner est une formule applicable à la prophylaxie et à la thérapeutique des maladie virulentes. Nous nous sommes déjà rendus maîtres, par cet artifice, du vaccin, du variolin, du syphilin, du claveau, et du virus de la péripneumonie exsudative. Marchons à la conquête des virus de la peste, de la fièvre jaune, du choléra, de la fièvre typhoïde, de la rougeole, de la scarlatine, de la rage, du charbon, etc., etc., sur les traces des F. Home (d), des Samoïlowitz (2), des Miquel (d'Amboise) (3), des Bonissent (4), des Lafon (5), des Bourguignon (6), des Metsch (7), etc., etc.

(1) F. Home : pkincipia medicin^e. Amsterdam, 1760, p. 186. — Principes de médecine, traduits du latin en français par Gastellier. In-12, Paris, 1772, page 600 et suivantes.

(2) Samoïlowitz : mémoire sur l'inoculation de la. peste. Strasbourg, 1782.

(3) Des fièvres éruptives en général, par François Gautier. Thèse de Paris, 1846. p. 30.

(4) Thèse inaugurale, Paris, 1812.

(5) Bibliothèque britannique, 1802 à 1805, passim.

(6) Appel a des expériences dans le but d'établir le traitement préservatif de la fièvre typhoïde et des maladies infectieuses inrécidivables par l'inoculation de leurs produits morbides. Mémoire lu a l'Académie des sciences le 8 octobre 1855. Brochure in-8° de 16 pages, Paris, 1855.

(7) Comptes rendus hebdomadaires des séances de l'Académie des sciences. 1!sj8, 1« semestre, séance du lundi 31 mai,

Qu'elle se traîne dans l'ornière du passé ou qu'elle s'élance vers l'avenir dont nous venons d'ouvrir la perspective, la thérapeutique rendra toujours plus profonde encore la séparation qui existe entre les parasites et les virus. Les premiers n'auront jamais besoin que d'une médication externe tandis que les seconds exigeront un traitement interne.

2° Les venins. — Le venin est un poison et, par conséquent, il peut devenir un remède; il est sécrété par l'organe d'un animal bien portant tandis que le virus est distillé par un animal ou par l'homme malade.

Le venin est produit par des êtres inférieurs, — le virus par des êtres supérieurs de l'échelle do la vie.

L'action du venin est plus rapide que celle du virus. Les virus du choléra et du charbon frappent des coups rapides sans doute, mais encore moins prompts que ceux des venins. Le venin lue, ou la santé se rétablit sans retard; le venin ne se régénère ni ne se multiplie jamais sur celui qu'il touche, il s'y décompose au contraire, il s'y détruit en le détruisant.

Le venin agit d'autant plus énergiquement qu'il attaque une espèce différente de celle qui le fournit; — l'opposé a lieu pour le virus qui se développe mieux que partout ailleurs sur un être semblable à celui qui l'a produit.

3° -Les miasmes. — Le principal miasme que nous connaissions par ses effets est le miasme paludéen, c'est-à-dire celui qui est l'agent de la fièvre in termittente et du gonflement de la rate. Mais ce miasme n'est pas transmissible ; en d'autres termes, il ne se reproduit et ne se multiplie pas sur le malade comme les virus. Tout en altérant profondément la constitution du malade, il détermine chez lui en quelque sorte le contraire de l'immunité qui est le résultat produit par le virus. Plus on tremble la fièvre, comme on dit, plus on est prédisposé à trembler. L'hypertrophie de la rate appelle et entretient celte hypertrophie.

Après avoir dit ce que ne sont pas les virus, passons à quelques détails sur leurs vrais attributs. Nous ferons ainsi converger des rayons de lumière sur le vaccin et sur le principe du choléra. Ces deux derniers virus, à leur tour, réfléchiront ces rayons et en émettront d'autres qui leur sont propres,

Premier attribut : — Intensité variable.

Indépendamment de leurs différences de nature les virus ont une intensité variable. Gela est évident à l'égard du virus syphilitique. Un pus de chancre s'inocule à un jeune soldat jusque là vierge de toute contamination syphilitique et ne s'inocule pas à un homme moins pur ni à aucune espèce d'animal, tandis qu'un autre pus s'inocule à presque tous hommes et bêtes (1); c'est que ce dernier est plus fort que le premier. En sorte que si l'on persistait à vouloir considérer la syphilis comme un châtiment du ciel, ce châtiment serait surtout infligé aux innocents et à leurs descendants, comme s'ils étaient tous entachés d'un péché originel.

On pourrait passer en revue les virus et y découvrir des exemples analogues, prouvant que dans tous il existe des degrés divers d'intensité.

Je crains bien que le principe du choléra actuel, si le froid n'apporte ses empêchements, n'ait plus de vigueur que celui des épidémies passées et qu'il n'étende davantage et plus cruellement ses ravages. Déjà il a franchi des barrières qui l'avaient arrêté autrefois et frappé des localités qu'il avait épargnées dans les épidémies antérieures.

(1) Il n'est pas ici question des animaux qui sont tout à fait réfractaires aux différentes espèces de virus syphilitique.

Je n'ignore pas qu'en Russie, à Moscou notamment, on 1830 et en 1831, la rigueur de l'hiver n'a point diminué la violence et la diffusion du choléra; mais les riches moscovites se procurent les chaleurs de l'été dans leurs appartements bien chauffés et trop bion fermés pour être salubres, tandis que les pauvres s'entassent, pour résister au froid, dans des espaces plus ou moins clos qu'ils infectent de leurs émanations.

Deuxième attribut : — Modalités variables.

Un môme virus peut offrir des modalités variables., c'est-à-dire des formes diverses ou des manières d'être différentes.

Le chancre et la plaque muqueuse, par exemple, sont tous les deux syphilitiques, tous les deux inoculables, — mais que de différences cependant dans l'action de leurs matières respectives ! Ces différences sont si grandes qu'on a nié, dans ces derniers temps, l'identité d'origine des deux lésions. Il est vrai qu'au moyen de cette négation on pouvait reconnaître les vertus curatives des chancres successifs tout en les détachant du grand principe de l'inoculation et en retirant à la syphilisation une partie de sa base et de son prestige.

Le chancre se reproduit longtemps sur le même sujet, — ia plaque muqueuse y devient promptement stérile.

L'incubation du chancre est courte sans doute parce qu'il pousse rarement de profondes racines, — l'incubation de la plaque muqueuse est longue.

Le chancre commence par une pustule ou par une éraillure, — une papule marque le début de la plaque muqueuse.

Mais on m'adresse de toutes parts l'objection suivante que je viens déjà de signaler : Le chancre et la plaque muqueuse ne sont pas produits par le même principe.

Cette objection fortifie ma thèse, au lieu de l'affaiblir, en confirmant l'existence des différences que je signale entre le chancre et la plaque muqueuse. Elle n'infirme pas les preuves de leur communauté d'origine et de nature.

Cependant, signalons-nous la vérole à la suite du chancre (chancre mou) ? On conteste la pureté de nos Observations. Prétendons-nous que le chancre guérit la vérole, indiquant ainsi le remède dans la source même du mal ? De plus énergiques protestations s'élèvent. Ce n'est plus, à vrai dire, la guérison qu'on refuse d'admettre, mais les chancres curatifs sont rabaissés au rang de simples exutoires. Autres temps, autres doctrines. Montrons-nous des chancres produits sur l'homme par des accidents constitutionnels de la femme'/On nous répond que le vagin est une bouteille à l'encre. C'est une manière triviale d'éluder l'argument sans y répondre. M. Bidenkap assure-t-il qu'en excitant un pseudo-chancre ou une plaque muqueuse par de la sabine, ou de la charpie, il leur fait rendre du pus chancreuxV On rejette les Observations de M. Bidenkap parce qu'elles viennent de l'étranger, comme si la science était défendue par des frontières, ou avait sa muraille de Chine.

J'ai perfectionné le procédé de M. Bidenkap. Un liquide inoffensif et nullement virulent produit le même effet, mieux et plus vite que la sabine ou que la charpie. Qu'on me présente une plaque muqueuse, et quelques gouttes de ce précieux liquide versées sur elle vont, en peu de temps, la convertir en chancre. Ce liquide est une solution alcoolique de la gomme résine du sylphium cyrenaicum. C'est un médicament fort ancien et véritablement renouvelé des Grecs et des Romains, sur lequel je préparc depuis longtemps un travail (I).

(1) Voir ci-dessus : traitement du bubon chancreux, p. 473-480.

J'ai fait mentionner le sylphium par le Professeur Moquin-Tandon à la page 326 de ses éléments de botanique médicale, après lui en avoir montré un échantillon et les effets.

Je quitte cette digression quoiqu'elle soit toute au bénéfice de la vaccine parce que je ne veux pas être entraîné trop loin par mon sujet favori.

Troisième attribut : — Régénération et dégénération des virus.

Les virus se régénèrent ou se fortifient; ils dégénèrent ou s'affaiblissent; cette double propriété réciproque est fondamentale. L'expression en est passée dans la langue scientifique. Il n'est plus utile, dès lors, d'y insister comme autrefois.

Un virus est régénéré par un bon terrain ; il s'y multiplie ; — un virus estaffaibli par un mauvais terrain, il s'y dégrade et s'évanouit.

Ainsi le cheval jeune et vigoureux est un bon terrain du vaccin, le mouton du claveau, l'homme adulte du virus syphilitique, etc., etc.

Mais un bon terrain s'épuise et devient mauvais parla culture prolongée du même virus. Il ne donne plus ensuite que des produits imparfaits.

La manière dont un virus pénètre dans un organisme n'est pas indifférente à sa régénération; les portes d'entrée doivent êtrejassez larges pour la facile pénétration du virus et pour une vigoureuse mise en réaction de cet organisme; mais il ne faut pas élargir ces portes ou les multiplier outre mesure. On s'exposerait à affaiblir les sources virulentes en les étendant.

Il suffit de la dilution aqueuse ou séreuse d'une matière virulente, soit en dehors, soit en dedans de l'organisme, pour la mitiger et l'affaiblir considérablement.

Le moment de la récolte est d'une importance majeure. Telle pustule qui donne aujourd'hui de bon virus n'en fournira plus demain même de médiocre.

Quatrième attribut : — Transmissibilité.

Les virus sont transmissibles. Ils passent d'un individu à un autre comme les parasites; mais ils ne tombent pas, comme eux, sous les sens, du moins dans l'état actuel et borné de notre science et de nos instruments.

Us se reproduisent et se multiplient par contagion (l'inoculation est un mode de contagion), et quelquefois en outre, par infection.

La contagion (eu m. tangere) suppose un contact immédiat du virus avec l'organisme. Souvent même, quand lés tissus sont trop fermes ou que le virus n'est pas assez pénétrant, il faut qu'il y ait effraction (éraillure, inoculation, etc., etc.). De la matière syphilitique ou vaccinale, par exemple, peut mordre sur une muqueuse au simple contact, mais quand le tégument est épais, il faut qu'un instrument ou qu'une déchirure fraye la voie du virus..

L'infection se produit plus aisément; elle ne suppose qu'un contact médiat, ou, pour mieux dire, le virus est porté dans un organisme par un médium qui est, en général, l'atmosphère. Le virus infectieux voyage et séjourne dans l'atmosphère sans se décomposer, et quelquefois, peut-être, en s'y transformant ; il passe ainsi d'un lieu ou d'un individu à un autre.

Il est même vraisemblable que certains virus, et notamment celui du choléra, passent une partie de leur vie, subissent une partie de leur évolution extra-organiquement. Le déplacement qu'ils accomplissent est si facile à l'égard de quelques-uns d'entre eux, qu'ils vont quelquefois chercher à distance des victimes en épargnant des sujets plus rapprochés du foyer morbide ou de la source virulente. On méconnaît alors leur propriété de se communiquer, précisément parce qu'elle est très-énergique.

Au physique comme au moral, nous ne voyons réellement bien ni les petites choses ni les grandes.

Le principe du choléra en est l'exemple et la preuve. Il passe par-dessus les barrières d'un lazaret, souvent sans y avoir fait sentir ses effets funestes, et il va porter ses ravages dans la ville qu'on espérait garantir. Il passe d'une chambre ou d'une maison, à travers la rue, dans une chambre ou une maison qui est en face. Quelquefois, il frappe particulièrement des zones, une rive de fleuve à l'exclusion de l'autre, des côtés de rues, des étages de maisons, etc., pour s'abattre plus tard sur les endroits qu'il a d'abord épargnés. Mais jamais il no franchit de grandes distances sans être importé.

De plus, ce principe séjourne dans les airs et les lieux. Il s'y modifie en les modifiant jusqu'au point de les rendre, comme il fait les hommes, impropres à son évolution ou à son séjour prolongé au milieu d'eux. Heureux les pays qui ne semblent pas convenir à son développement! On cite quelques villes, telles que Lyon, Versailles et Montmorency, et même quelques contrées entières, notamment la Suisse, comme' étant privilégiées à ce point do vue. Mais je crains bien, pour des motifs déduits des mœurs du virus cholérique, que ces localités ne soient pas toujours épargnées.

Ce n'est point qu'il faille abolir les lazarets, mais il faut les perfectionner, en tenant compte des mœurs du virus qu'il s'agit d'écarter. Tel système quarantenaire, par exemple, est très-efficace contre la peste et la fièvre jaune, .qui ne l'est pas autant contre le choléra, et vice versa. Nous ne nous prémunissons pas contre la syphilis absolument de la même manière que contre la rougeole, etc. La distance intermédiaire à un lazaret et à une ville maritime devrait être calculée d'après la portée du virus, ou, autrement dit, la longueur des étapes qu'il peut fournir à travers l'atmosphère sans être détruit. La durée de la quarantaine devrait avoir pour base celle de l'incubation, et surtout la vitalité ou la longévité du virus aussi bien en dehors qu'en dedans des organismes. Je pose des principes en négligeant les détails et sans faire d'applications.

Il faut aussi se mettre en garde contre les cas abortifs ou ébauchés; ils passent souvent inaperçus et recèlent, pour un temps, un virus susceptible de se régénérer et de se répandre. Ces cas abortifs sont effectivement des propagateurs et des entremetteurs secrets de la maladie. Que de fois n'a-t-on pas nié une importation qu'on aurait pu expliquer aisément par l'existence, d'abord méconnue, d'un 'Ou de plusieurs de ces cas ! N'est-ce pas peut-être sous cette forme latente que le choléra a audacieusement inauguré le transit du canal de Suez pour arriver jusqu'à nos portes? Jam proximus ardet Ucalegon.

Tout virus infectieux.est aussi contagieux; celui delà petite vérole en est un très-bon exemple. La réciproque n'est point vraie; tout virus contagieux n'est pas infectieux; le vaccin et le virus syphilitique sont contagieux, — ils ne sont pas infectieux. Si l'on a pu croire que des virus infectieux n'étaient pas contagieux, et si on le pense encore à propos de certains d'entre eux, c'est qu'on ne savait pas, ou qu'on ne sait pas davantage aujourd'hui, les recueillir ni les semer.

Les virus infectieux ne séjournent pas longtemps dans un organisme avec leurs propriétés: mais ils peuvent se conserver un certain temps en dehors de cet organisme, qu'ils subissent ou non des changements dans le milieu où ils émigrent.

Les virus exclusivement contagieux, au contraire, ne résistant aucunement aux causes de destruction qu'ils rencontrent en dehors des organismes, séjour-

lient ol vivent beaucoup plus longtemps dans ces organismes. Le sujet syphilitique, par exemple, fournit souvenl encore du virus spécifique une année et plus après le début de sa maladie, surtout si révolution do cette maladie a été entravée et retardée par des traitements mcrcuriels.

La nature paraît donc avoir pris des précautions infinies pour conserver les virus ; ils font partie de la création ; ils sont, comme elle, providentiels et mystérieux.

S'ils sont un mal pour les individus, ils ne le sont pas pour les espèces. Cette thèse serait facile à défendre, mais elle déborderait les limites de mon sujet.

Il n'est nul besoin d'imaginer l'hypothèse embarrassante de leur spontanéité. Nous ne sommes pas plus autorisés aies faire naître tous les jours d'euxmêmes que nous n'avons intérêt à le faire, ni le pouvoir de les détruire. Et puis, ne serions-nous pas contre eux absolument sans défense s'ils pouvaient se développer même en l'absence d'un germe préalable?

Puisqu'il faut vivre avec eux et que chacun de nous a le droit de faire des efforts pour s'en préserver, tâchons au moins d'en tirer parti ; domptons-les comme on a fait de la foudre. Sont-ils, à tout prendre, plus un mal que le principe électrique?

Je le déclare avec la plus intime conviction, tous les virus seront un jour, entre les mains de nos neveux, des instruments utiles. Soyons les Argonautes de cette Toison d'or. L'amour de la vérité et du bien public sera notre magicienne dans cette entreprise.

Cinquième attribut: — Élection d'un organisme approprié.

Un virus suppose, pour agir, un organisme approprié. Tel virus prend bien sur un animal, tel autre virus sur un autre animal, etc. Les uns ne germent que sur fort peu de sujets; les autres le font sur un plus grand nombre. Les virus humains de la variole et de la syphilis s'accommodent difficilement des organismes animaux, — mais leur antipathie pour ces organismes n'est pas aussi absolue qu'on a paru le croire.

■ Au moment où je trace ces lignes, je possède un chat qui, après avoir eu des plaques muqueuses autour des griffes, a le corps couvert de pustules. Il présente aussi de l'alopécie. Cet animal, que tout le monde peut visiter, a subi plusieurs fois l'inoculation du chancre qu'on prétend ne plus être infectant, et, une seule fois, l'insertion du pseudo-chancre. Cette dernière n'a pas eu de résultat local visible; mais, en pareille circonstance, l'observation étant extrêmement délicate, je laisse à d'autres le soin de décider quelle est celle des deux sources d'où lui est venue la vérole. Il en est atteint, bien positivement, et c'est là, je suppose, l'essentiel pour nous. J'attends des exostoses. J'ai pratiqué ces inoculations dans le mois de septembre de l'année dernière, quelques jours après que d'honorables membres de l'Académie eussent nié de rechef que les animaux pussent avoir la syphilis. En méconnaissant, ou en croyant étouffer un germe de vérité, ils l'ont donc réchauffé et fait éclore.

Le vaccin, qui est d'origine chevaline, prend sur l'homme et sur un grand nombre d'animaux, ne l'a-t-on même pas cru originaire de la vache?

Sixième attribut: — Incubation.

Inoculez, pour la première fois, un virus à un sujet, vous n'en ferez pas naître la maladie, avec ses symptômes, sur l'heure. Le virus se développera lentement comme l'œuf que couve un oiseau. Le mot incubation ne veut pas dire autre chose. Il ne signifie pas que rien ne se passe depuis le moment de l'insertion

71G COI'P D'GîIL JETÉ SUR LES VIRUS.

jusqu'à une manifestation quolconquo, mais qu'il ne se produit rien d'apparent. Presque tout lemondo paraît d'accord là-dossus. La durée de l'incubation est mémo directement proportionnelle à celle de l'évolution de la maladie virulente.

Septième attribut: — Symptômes locaux et généraux successifs.

Pour la syphilis, tout lo monde reconnaît l'existence de ces symptômes. A peine la conteste-t-on pour la vaccine. Quant aux virus volatils, leurs phénomènes sont plus difficiles à constater à cause de la rapidité de leur marche et de la profondeur de leurs premiers coups, c'est-à-dire de l'obscurité des désordres initiaux qu'ils produisent ordinairement.

De plus longs développements sortiraient de mon cadre; mais je dois faire une exception en faveur du choléra.

Il suffit d'un jour au principe du choléra pour accomplir ce que le principe syphilitique ne réalise qu'en une année, tant est grande l'affinité de ce principe pour l'organisme humain. C'est à cause de cette grande affinité que le principe du choléra va chercher au lieu d'attendre ses victimes, et qu'il les abandonne vite après les avoir terrassées.

Le principe syphilitique, au contraire, nous tenaille longtemps pour des raisons opposées. L'un lâche promptement sa proie parce qu'il l'immole; l'autre s'y attache parce qu'il ne fait que la torturer. L'un crée des épidémies aiguës qui disparaissent, sans quoi l'humanité tout entière y passerait ; c'est comme un duel à outrance suivi d'une trêve. L'autre détermine des sortes d'endémies chroniques qui ne cessent jamais ; c'est une guerre sourde sans paix ni trêve.

"Vus de haut, les deux principes, quoique placés aux bouts opposés de l'échelle virulente, offrent beaucoup de traits de ressemblance; on dirait que les extrêmes se touchent.

Il faut avoir éprouvé pour les comprendre les satisfactions infinies et les lumières que laissent dans l'esprit ces considérations générales et ces associations d'idées sur les phénomènes <le la nature.

Huitième attribut : — Immunité.

Je ne parlerai pas de la syphilis; la chose y est trop claire pour moi et ne le serait peut-être pas aux yeux de tout le monde. Vidus Vidius qui, le premier, enseigna la médecine et la chirurgie au Collège de France, l'avait pressentie (1), mais il a été réfuté par Astruc (°2), puis oublié. M. Ricorda attaché son nom à la démonstration partielle de ce principe; la syphilisation a fait le reste.

Les preuves puisées ailleurs que clans les traditions et l'observation syphilitiques ne manquent pas. La vaccine, la variole, la clavelée, la rougeole et la scarlatine ne se présentent-elles pas pour les fournir à l'esprit de [tout le monde?

Les virus épuisent donc certains terrains; ensuite ils ne peuvent plus y revenir et y vivre qu'au bout d'un certain temps souvent très-long. Le fait est aussi incontestable que l'interprétation en est difficile. La certitude de ce fait me dispense d'y insister ; l'incertitude et la multiplicité des explications qui en ont été mises en avant me font une loi de n'en rien dire.

C'est ainsi, en général, que les épidémies infectieuses s'éteignent.

(1) Qui semel liberati sunt a morbo gallico quanquam minus contaminantur et

contaminati minus affiiauntwr, effugere contagionem debent. Vidus Vidius, de cura- TIONE MORBOROM etc. Venise, 1611, livre XXVII.

(2) De morbis venereis, 1740, tome II, p. 714. Astruc dit en parlant des mots soulignés dans la note précédente : Quod utrumque falsum nunc constat.

Appliquons, par occasion, ce principe au choléra: Le fléau csl-il sur le point de s'éteindre dans un pays? onpourrait eu empêcher la recrudescence, qui tient à un ravivement ou à la régénération du virus, en supposant à l'entrée dans ce pays do personnes saines. Ceux qui ont lui les approches de la maladie sont capables de lui apporter, par leur retour, un nouvel aliment et de la ranimer. Il doit suffire, puisqu'ils sont peureux, de les prévenir du danger auquel ils s'exposeraient, pour les maintenir éloignés. Toujours est-il que, toutes choses égales, l'intensité de la recrudescence est proportionnelle au nombre des fuyards qui rentrent au bercail. Ils sont les coupables et les premières victimes désignées, mais non pas les seules victimes de cette recrudescence.

En 1848, le choléra sévissait, sans paraître vouloir s'éteindre, sur la ville de Kiew (Russie méridionale); c'est parce que de temps en temps on faisait entrer dans cette ville des régiments bien portants. Il a suffi, pour éteindre l'épidémie, de faire au contraire entrer dans les murs de Kiew des régiments ayant eu récemment ou même ayant encore des soldats atteints de choléra. Le mal s'éleignit alors comme un incendie auquel on ne fournissait plus d'éléments combustibles (1).

M. de Hubbenet, qui rapporte ces circonstances, formule la proposition suivante : « On pourrait entretenir pendant plusieurs années le choléra dans un endroit par le renouvellement incessant des grandes masses d'hommes. »

Le fait est que, dans les grandes villes, le choléra règne pendant plusieurs mois, tandis qu'il s'épuise en quelques semaines dans les petites localités.

Avant une épidémie, il faudrait donc établir une quarantaine contre les malades du dehors, — et pendant, et peu de temps après, cette épidémie, contre les gens bien portants. Ceux-ci sont susceptibles de devenir la proie d'un virus languissant et de le revivifier.

En outre, un pays infecté a souvent plus d'avantages à se trouver sous le vent d'un pays également infecté ou qui vient de l'être, que sous le vent d'un pays sain qui apporterait au virus une pâture toute nouvelle. C'est pourquoi le virus remonte les courants d'air et se trouve' ranimé par une purification de l'atmosphère. Ce principe donne la clef d'une foule de phénomènes d'abord incompréhensibles.

L'application du même principe à la prophylaxie hospitalière conduirait à l'établissement d'un hôpital de cholériques dont les employés, — ainsi que l'air, les eaux et les lieux, dont tous les êtres, en un mot, finiraient par se trouver cholérisés (qu'on nie passe l'expression), de manière à n'avoir plus rien à redouter de la maladie. Le virus s'y épuiserait et finirait par s'éteindre faute d'aliments.

Le système contraire a pour résultat funeste de disperser le virus et de le répandre clans des lieux où il trouve de quoi s'alimenter et se propager. Un cholérique porté dans un hôpital qui n'a pas de destination ad hoc est un brandon jeté au milieu des matières inflammables.

Une maladie, l'action d'un médicament et un état indéfini de l'organisme peuvent rendre celui-ci passagèrement réfraclaire à l'action de certains virus ; mais de nouvelles observations sont indispensables pour que cette donnée passe de la spéculation dans la pratique.

Je rends grâces à l'Académie d'avoir écouté patiemment l'énoncé de quelques paradoxes; elle aura, par sa bienveillante attention, hâté le moment où ils deviendront des vérités manifestes.

(1) Voir ci-après : DOCUMENTS A I.' APPUI, 6° série, Critique bibliographique, par M. Auzias-Turenne, Analyse d'un livre de M. de Hubbenet, ayant pour titre : observations FAITES A L'HOPITAL SAINT-VLAUIMIR, A KIEW, SUR LE CHOLÉRA BE 1848.

Résumé, je ne dis pas conclusions :

I. — Les virus forment une famille pathogénique, et les maladies virulentes une famille pathologique naturelles.

Les uns et les autres ont des caractères communs et des caractères propres.

IL — Les virus diffèrent principalement des parasites par les modifications spécifiques qu'ils impriment aux organismes.

Ils diffèrent principalement des venins par leur reproduction et leur multiplication dans les organismes qu'ils attaquent.

Ils diffèrent principalement des miasmes par l'immunité qu'ils confèrent aux organismes.

III. — Les virus et les maladies virulentes ont une intensité variable.

IV. — Les virus sont susceptibles de présenter des modalités différentes.

V. — Ils peuvent dégénérer ou se régénérer suivant les terrains d'ensemencement ou d'insertion, les moments de la récolte, la manière de les utiliser ou d'en subir l'action, et par d'autres circonstances moins importantes.

VI. — Les virus sont transmissibles et prolifères, les uns par contagion, les autres par contagion et infection réunies.

VII. — Les virus contagieux ont une existence intra-organique plus durable que les virus infectieux. Ceux-ci ont une partie plus ou moins longue de leur existence qui se passe en dehors d'un organisme.

VIII. — Dans l'impossibilité où nous sommes d'anéantir les virus, faisons tous nos efforts pour parvenir à les subjuguer et à les utiliser.

IX. — Chaque virus a son terrain propre dans lequel il n'est pourtant pas rigoureusement interné.

X. — L'action de tout virus suppose une incubation d'une durée ordinaire en rapport direct soit avec la longueur de la vie intra-organique de ce virus, soit avec son intensité. On nie souvent l'existence de cette incubation quand elle est très-courte et quelquefois quand elle est très-longue. Dans le premier cas on n'a pas le temps et dans le second la patience de la constater.

XI. — Les virus donnent lieu à des symptômes locaux et à des symptômes généraux successifs. On méconnaît également ces derniers quand ils viennent très-vite, ou très-lentement, trop tôt ou trop tard, et surtout quand ils durent peu.

XII. — Telle succession de phénomènes qui exige un an dans l'évolution de la syphilis s'accomplit en un jour dans l'évolution du choléra. C'est en partie pourquoi on ne peut éteindre la syphilis, tandis que les épidémies du choléra s'éteignent d'elles-mêmes.

XIII. — Le renouvellement incessant d'une partie des habitants d'une grande ville est la principale raison pourquoi le choléra y règne plus longtemps que dans les petites localités.

La maladie, en outre, n'étend pas en môme temps sa fureur sur tous les quartiers de la grande ville.

XIV. — Enfin les virus créent l'immunité contre eux-mêmes, c'est-à-dire l'invulnérabilité contre leurs propres coups.

Cette propriété est la pierre angulaire de leur prophylaxie et de leur traitement.

C'est le plus précieux filon, la plus brillante perspective de la médecine des maladies spécifiques.

LA MALADIE (1IIAIIB0NNEUSE

DISCUSSION SUR LA PUSTULE MALIGNE A l'académie de médecine RELATION ET APPRÉCIATION DES SÉANCES.

Séance du 13 juillet 1864.

Le principe de la pustule maligne peut-il se former spontanément dans l'espèce humaine V

Cette question a été posée devant l'Académie, par M. Gosselin, dans un Rapport sur un Mémoire de M. Gallard.

Le Mémoire de M. Gallard, riche doublure d'an Mémoire antérieur de M. Devers, a pour base la réunion de quelques cas de pustules malignes observées chez l'homme et venues on ne sait d'où. L'auteur en conclut, avec M. Devers, qu'elles sont nées toutes seules.

Essayons de raisonner autrement.

On connaît la manière dont les choses se passent après l'inoculation de la pustule maligne : un travail s'effectue à l'endroit où le virus a été déposé, puis l'infection se propage dans tout l'organisme.

Si le virus de la pustule maligne se formait tout seul chez l'homme, cela ne pourrait, bien entendu, se faire en dehors de l'organisme humain, sans quoi il s'agirait encore d'un principe qui, après avoir été déposé dans cet organisme, n'y aurait pris que son développement.

Mais ce virus se formant dans l'organisme, il n'est guère vraisemblable que le concours des circonstances exigées pour cela puisse se rencontrer dans un point de la superficie de cet organisme.

La première manifestation du virus n'aurait donc pas lieu dans un point; du moins les ehoses ne se passeraient pas absolument comme elles font à la suite de l'inoculation.

Or, c'est précisément ainsi qu'elles se sont passées dans les faits rassemblés et invoqués par MM. Devers et Gallard. Donc, dans ces cas, la pustule maligne n'était pas spontanée chez l'homme.

Mais on ne sait pas d'où elle venait. Eh bien! tâchons de le découvrir et de faire rentrer ces cas, en apparence fort exceptionnels, dans la règle commune, plutôt que de rester dans une impasse où il n'y a plus rien à trouver.

Nous demandons seulement qu'on reconnaisse : 1° que le diagnostic de la pustule maligne est parfois très-dificile. (M. Gosselin a beaucoup insisté làdessus dans son Rapport.)

2° Qu'il y a des pustules malignes plus ou moins graves. — H y a, en effet, comme on l'a dit plaisamment, des pustules malignes malignes et des pustules malignes bénignes.

Nous disons, dans notre langage, qu'il y a des virus forts et des virus faibles, qu'une maladie virulente faible et qu'un principe virulent faible peuvent se transmettre tels quels, ou, s'ils rencontrent un terrain convenable, se renforcer.

Pourquoi dès lors des pustules malignes non malignes (qu'on nous permette ce langage), et partant inaperçues ou méconnues chez les animaux (nous ne parlons pas des cas que des propriétaires d'animaux auraient eu intérêt à ca-

cher) ; pourquoi, en d'autres termes, dos virus faibles ne donneraient-ils pas naissance à des pustules malignes malignes qui sembleraient naître de rien? Cela paraît d'autant plus probable, que le principe de la pustule maligne peut so conserver fort longtemps sans être anéanti, et, par conséquent, se montrer ou mieux, agir fort tard.

Est-ce à dire que nous voulions trancher la question qui se dresse devant l'Académie? Non. Nous déclarons seulement n'être pas satisfait de la solution qu'on propose. L'exception ne nous paraît pas justifiée.

Notre incrédulité est aussi grande à l'égard de pustules malignes qui auraient été communiquées par des animaux simplement surmenés ou par les cadavres en putréfaction de bêtes non atteintes de la maladie. Que le virus Malin puisse se transformer, s'atténuer, qu'il sommeille, nous le voulons bien ; mais on ne doit pas croire qu'il se crée lui-même de toutes pièces, quand il se réveille pour se manifester vivement.

On va jusqu'à nous apprendre que la pustule maligne s'est développée chez l'homme au contact de la chair et de la peau d'animaux sains et récemment tués, tels que le lièvre elle lapin, etmème à la suite du pansementd'un cheval bien porta ni. Nous n'en pouvons rien croire, malgré l'affirmation compétente de M. Bourgeois (d'Étampes). Ces animaux avaient sans doute la maladie à l'état latent.

Enfin, est-il besoin d'apprendre à nos lecteurs que l'idée de faire naître spontanément la pustule maligne dans l'espèce humaine n'est pas nouvelle? C'est en partie le sujet de la thèse inaugurale de notre illustre Bayle. Voici le titre de ce travail remarquable à plusieurs égards : considérations sur la nosologie, LA MÉDECINE D'OBSERVATION ET LA MÉDECINE PRATIQUE; Suivies de Z'/ll's-

toire d'une maladie gangréneuse non décrite jusqu'à ce jour, par O.-L. Bayle, médecin, membre de la Société d'instruction médicale. Paris, an X( 180:2). 7n-8°, de 103 pages.

Séance du 36 juillet 1864.

Quelle mouche a donc piqué M. Ricord et l'a poussé à la tribune quand la discussion était close et que chacun était rentré chez soi avec la même opinion qu'il avait apportée à l'Académie? Ce n'est pas que la manière de voir de M. Ricord soit mauvaise absolument, mais il l'a mal soutenue.

Voici ce qu'il a verbeusement raconté, cherchant en vain (quantum inutatus ab Mo!) des traits plaisants.

Un malade entre à l'hôpital du Midi, atteint d*une inflammation gangréneuse du scrotum. Pour faire le lit de ce malade, on le met dans le lit d'un autre. Quand celui-ci revint se coucher, il se trouva dans de mauvais draps, puisqu'il a été bientôt atteint du mal gangréneux et au même endroit.

Qu'était ce mal? M. Ricord reconnut la pustule maligne; mais M. Gosselin se montre incrédule à l'égard de ce diagnostic.

On comprend par quelle filière d'hypothèses a dù passer l'esprit subtil de M. Ricord pour arriver au diagnostic précis et à l'opinion complexe qu'a émise ce chirurgien : 1° le premier malade, tanneur de profession, avait manié des peaux plus que suspectes; 2° il avait porté les mains à des parties fort cachées qu'on ne découvre pas souvent; 3° son mal était un charbon ou une pustule maligne ; 4° il en a déposé le principe dans les draps de son voisin ; 5° celui-ci a absorbe ce principe; 6° puis il a été atteint à son lourde la même maladie-

Que voulait surtout démontrer M. Ricord? Une chose vraie, une chose quo personne no conteste, une chose qui, par conséquent, n'a pas besoin de preu-

APPRÉCIATION DES SÉANCES DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE. 721 ves, et que d'ailleurs il n'a nullement prouvée, à savoir que des parties habituellement couvertes peuvent se trouver accidentellement découvertes et sont par conséquent exposées à être souillées par le virus malin. Il n'est donc pas nécessaire de faire intervenir le nihil ex nihilo de la génération spontanée pour expliquer certains cas obscurs de contagion.

En soufflant sur ce fragile système, M. Gosselin courait la chance de ranimerle feu mal éteint de la discussion. Toutefois, il s'est montré sans ménagements pour M. Ricord, dont il a dénoncé avec autant de force que d'ironie le diagnostic défectueux.

Après la remontrance de M. Gosselin et une réplique embarrassée de M. Ricord, chacun semblait avoir pris feu et voulait parler. Nous avons eu le plaisir d'entendre notamment MM. Velpeau et J. Cloquet dans ce premier acte.

M. Velpeau a fait observer fort judicieusement que Énaux et Chaussier ont fixé, il y a près de quatre-vingts ans, la science sur la question de la pustule maligne. J'ai entendu cette remarque de M. Velpeau avec d'autant plus de satisfaction que j'ai l'habitude d'assimiler, à cause de sa valeur, l'opuscule des deux observateurs bourguignons aux écrits de Jenner sur la vaccine.

M. Cloquet a esquissé de main de maître les symptômes de la pustule maligne, pendant que M. Ricord, qui, demeuré à la tribune, était devenu fort grave, semblait réfléchir sérieusement au diagnostic différentiel de cette maladie et de l'érysipèle gangréneux.

Bref, la conclusion unanime de ces savants maîLres, c'est qu'on n'a jamais bien positivement constaté d'autres pustules malignes que des pustules de cause externe. M. Gosselin demande de plus pour son compte qu'on en cherche d'autres avec persévérance.

Tout le monde se trouvant à peu près d'accord, la discussion paraissait amortie, lorsque M. Briquet a jeté une étincelle qui l'a ravivée et fait sortir des limites où elle s'était jusque-là confinée.

M. Briquet invoque avec raison l'analogie. Avant que la petite vérole eût été importée, on ne la connaissait même pas, et alors on ne parlait jamais de son origine spontanée. Il en est de même de la plupart des maladies virulentes.

Pour être un peu naïf dans la forme, cet argument n'en est pas moins trèsjuste quant au fond.

Le deuxième acte de la discussion a donc été commencé par M. Briquet. Il ne s'agissait plus uniquement de la sponteparité de la pustule maligne, mais de la sponteparité des maladies virulentes en général. Nous voyons successivement paraître en scène MM. Bouillaud, Bouley, Gibert et Larrey.

M. Bouillaud rappelle que, lors de la discussion sur la morve, il avait émis touchant la spontanéité de cette maladie chez le cheval, des doutes que M. Bouley avait essayé de dissiper en citant la rage comme exemple de maladie virulente spontanée chez le chien; mais que plus tard, dans un Rapport spécial, M. Bouley s'était montré moins affirmatif à l'égard de la rage. M. Bouillaud espère que son collègue, abjurant successivement ses erreurs, arrivera enfin à ne pas plus croire à l'origine spontanée des autres maladies virulentes qu'à celle de la rage.

M. Bouley, sentant au vif le coup de dent, bondit, et, dans une vaillante réplique, il compare, au point de vue éliologique, la moTve au typhus des camps, lequel prend naissance sans germe dans les grands rassemblements d'hommes. Il déclare en outre vouloir mourir dans l'impénitence finale relativement à l'origine spontanée de certains virus, à laquelle il croira toujours. Il cite la pustule maligne et la morve.

M. Bouillaud revient à la charge, et exagérant la portée de l'analogie invoquée par son adversaire, laquelle n'avait trait qu'à l'étiologie commune de la morve et du typhus, il lui objecte de nombreux caractères symplomatiques qui différencient les deux maladies.

Puis, paraissant confondre le typhus avec la fièvre typhoïde, il conteste qu'un sujet typhique transporté au sein de l'Académie, par exemple, pût y propager sa maladie. Il est prêt, quant à lui, à se soumettre à cette épreuve, et parfaitement tranquille sur le résultat.

Aussitôt le faciamus experimentum se présente à l'esprit de tout le monde,

et ceux qui n'ont pas le droit de parler ayant au nrt)ins celui de rire, l'hilarité devient à peu près générale.

M. Larrey, oubliant alors qu'il n'est plus Président, fait entendre son Quos ego et s'efforce de faire comprendre à ses collègues qu'ils ne parlent que pour parler, sinon pour rire, et qu'on est déjà bien loin du sujet de la discussion.

M. Grisolle, Président de droit, ainsi rappelé à l'ordre, semble accepter l'interversion des rôles; et, pour se justifier, il explique comment raisonner par analogie sur la question, ce n'est pas du tout en sortir ou déraisonner. Mais bien lui prend que M. Larrey ne soit pas réellement à sa place, car chacun sait que celui-ci, du haut de son fauteuil, n'épargnait personne et n'admettait pas de réplique.

Enfin M. Gibert, qui ne se lasse pas de venger les médecins des siècles passés du reproche d'avoir manqué d'exactitude dans leurs Observations, rappelle, dans une allocution courte et nette que la question de l'origine de la pustule inaligne, qu'on semble vouloir remettre à l'étude, a été bien examinée et parfaitement résolue par nos devanciers. Qu'on lise en effet les Mémoires de Thomassin et d'Énaux et Chaussier, et l'on se convaincra de la justesse de cette observation.

Toujours est-il que la question des virus portée en croupe par M. Ricord est rentrée à l'Académie par la porte de derrière. Gomment en sortira-t-elle V Nul ne le sait. — La discussion, j'allais dire la conversation, continuera dans la séance prochaine.

Séance du 3 août 1864.

Ce n'est pas la syphilis, mais la pustule maligne, ou, si l'on aime mieux, le charbon (carbunculus) sous toutes ses formes ou sous ses noms divers, qui est la maladie gauloise par excellence, ou le mal français (1).

C'est le mal français, non pas tant à cause de son origine narbonnaise, dont nous ferions bon marché, que parce qu'on l'a surtout bien étudié en France. Autrement, nous laisserions sans regret les Arabes le désigner sous le nom de feu persique, et ravir ainsi à la Gaule le privilège d'avoir été son berceau.

Rappelons seulement quelques traits historiques propres à répandre du jour sur la discussion de l'Académie.

Dégageons l'unité morbide qui se déguise sous tantdenoms divers : charbon, anthrax, œdème, pruna, feu Saint-Antoine, feu volage, mal Vat, etc., sans comp-

(1) Carbunculus est tuber, seu vitium proerninens ex inflammatione : diciturque ab igneo carbone propter inflammationem. Super eum pustuùv eminent. maxime nigrœ, interdum sublividse, aut pallidic, in qnibus sanies esse videtur. Ilunc morbum Grreci anthha- CEM vocant. Plinius, lib. 26, ait carbunculum in Italiam primum venisse L. Paulo et Q. Martio censoribus, ac esse peculiare Narbonensis provincix malum. (Oûiciuœ Juaniii Ravisii Textoris epitome. Lugdimi 1560, t. I, p. 113.)

APPRÉCIATION DES SÉANCES DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE. 723 ter le formidable attirail de soixante-neuf dénominations, plus ou moins baroques, qu'enregistre Chaberfr (1), et devant lequel semble avoir reculé M. Piorry, qui n'a pas su trouver un seul mot pour remplacer tant de barbarismes!

Voici ce que le compilateur Pline dit du charbon, qu'il no connaissait pas bien, mais dont il a rassemble les traits épars connus de son temps.

« EL de faict, on trouve es registres anciens que du temps que Lucius Paulus et Quintus Marcius estoyent censeurs à Rome, les charbons pestilenciels furent premièrement veus en Italie: et néant moins ceste maladie régnoit seulement en Prouenceet en Languedoc. Toutefois du temps que i'amassois cette histoire, Julius Ruffuset Quintus Lecanius Bassus, tous deux jadis consuls, en moururent en moins d'vn an: dont l'vn assavoir Julius Ruffus, passa le pas par l'ignorance des médecins qui fendirent le charbô qu'il avoit et le firent mourir. Quant à Quintus Lecanus Bassus, ayant le charbô au pouce de la main gauche, il le se tira lui-même avec la pointe d'une esguille ; et encores que l'ouverture qu'il fit fust si petite, qu'à peine lapouuoit-on voir, ce néant moins cela l'emmena. Ce charbon vient quasi ordinairement és secrettes parties du corps (2), et bien souvent dessous lalangue. Il est dur et rouge comme vne varice; toutes fois il a ordinairement la teste noire, ou ternie. Il tient bien la peau estendue, mais il ne cause aucune tumeur, ni douleur, ni démangeaison: ains tient seulement les patiens comme assopis : les emmenant ainsi endormis en moins de trois iours. Vray est que quelquefois il fait frissonner la personne, et est environné de petites vessies: toutes fois il cause bien peu souvent la fièvre, et néant moins il emmeine fort soudain la personne quand il se rencontre en la gorge ou en l'estomach (3). »

Celse mentionne, dans son style clairet concis : « Des pustulettes (non nimium pustulœ eminent)... Au-dessous, la peau est noire, sèche, dure et enfoncée... Ce mal pousse comme des racines à l'intérieur (quasi quibusdam radicibus serpit)... La meilleure méthode est de cautériser sur-le-champ. Cette opération n'a rien de douloureux, car les chairs sont mortes (4).... »

Tout cela est fort remarquable au point de vue de l'observation et de la description. Mais Celse ne paraît pas soupçonner la contagion ni l'origine animale du charbon. Il le place parmi les maladies de cause interne, à côté du cancer.

Galien n'ajoute rien à Celse que des définitions noyées dans l'humorisme.

Paul d'Egine, qu'on a beaucoup copié, ne mentionne non plus que des causes internes, mais on reconnaît dans une partie de sa description lapus'tule maligne, « Qui commence pour V ordinaire par une vésicule (tpXûx-aiva) semblable à une brûlure. Le malade ne manque pas de gratter la partie et il y vient... plusieurs phlyetènes de la grosseur d'un grain de millet. Elles s'ouvrent et laissent une croûte laquelle semble avoir été produite par un cautère actuel. Elle est adhérente, fixée par sa base et s'étend... (y). »

Un auteur bien plus moderne, pour n'en citer qu'un seul, s'exprime en ces termes :

a Le charbon se déclare souvent par une' petite pustule ou seule ou environnée

(1) Traité du charbon ou anthrax dans les animaux. In-8°, Paris, 1782.

(2) On ne saurait comprendre ce passage sans se rappeler l'affreuse débauche qui régnait à Rome (coïtio cum bellua). Que de fois n'a-t-on pas dû prendre des maux semblables pour des affections syphilitiques !

(3) Lhistoire du monde de C. Pline second, traduction d'Antoine du Pinet, tome II* page 270.

(4) Liv. V, chap. xxvm, de carbunculo.

(5) Liv. IV, chap. xxv.

de plusieurs autres plus petites comme des grains de mil... et couvrant une crouste cendrée et terne à la vue (1). »

Parcourez tous les auteurs intermédiaires ou postérieurs à ceux que je viens do citer, et arrivez ainsi, vers la fin du dernier siècle, au Mémoire de Morand et aux travaux provoqués par l'Académie de Dijon; vous constaterez partout celte opinion que la maladie est considérée comme étant de cause interne, et vous trouverez néanmoins dans certaines descriptions les traits de la pustule maligne.

Le Mémoire de Morand a fait faire un grand pas à la question. Il s'y agit particulièrement de deux bouchers qui furent atteints d'une maladie charbonneuse de cause externe, après avoir chacun dépecé un bœuf. Le nombre, la netteté et la précision des détails ne laissent aucun doute sur la manifestation chez ces deux hommes de la pustule inaligne, quoique le nom n'en soit pas prononcé. Mais le titre (2) de ce Mémoire, écrit par un chirurgien célèbre et vieilli dans la pratique (Morand n'avaR guère moins de 75 ans), prouve par son incertitude l'utile impulsion donnée plus tard à la science par la glorieuse initiative de l'Académie de Dijon.

Les deux premiers lauréats ex œquo de cette Compagnie célèbre furent Chambôn etThomassin (1780). Après ces deux rjvaux, l'Académie de Dijon couronna deux collaborateurs, Énaux et Chaussier (1785).

Dans le Mémoire de Chambon (3), publié après samortparson fils, et surtout dans celui de Thomassin (4), l'idée de la pustule maligne, c'est-à-dire d'un charbon de cause externe, commence à se dégager nettement; mais ce n'est que dans l'ouvrage de Énaux et Chaussier (5) que l'individualité de la pustule maligne est définitivement établie. Peut-être même y prend-elle trop la physionomie d'une unité morbide distincle du charbon. Mais ce qui serait un défaut aujourd'hui, offrait alors l'avantage défavoriser l'étude approfondie d'une des formes les plus fréquentes et les mieux accentuées du charbon.

C'est ainsi que la science s'est développée et constituée. L'œuvre de Énaux et Chaussier en est, en quelque sorte, un couronnement qui a un peu débordé la base.

Qu'y a-t-il de vrai, qu'y a-t-il de faux dans cet héritage du siècle dernier et de ceux qui l'ont précédé?

Il est vrai qu'on a affaire à une seule maladie sous deux formes distinctes et par conséquent à deux affections différentes. Il est faux que celles-ci soient toutes deux de cause interne, car contrairement à ce qui a lieu en apparence seulement pour le charbon, la pustule maligne procède très-manifestement d'une cause externe.

(1) Les œuvres de maistre François thévenin, etc. Paris, MDCLVIII, in-folio, page 292.

(2) Histoire d'une maladie très-singulière arrivée à deux bouchers de l'hôtel royal des Invalides; dans opuscules de chirurgie, par M. Morand, de l'Académie royale des Sciences et de plusieurs autres, etc.; in-4°, seconde partie, MDCCLXXII, p. 23G et suivantes.

Dezeimeris, dans le dictionnaire historique de LA médecine ancienne et moderne, et les copistes de la biographie médicale par ordre chronologique attribuent à tort ce Mémoire à Morand fils.

(3) Traité de l'anthrax ou de la pustule Maligne. Neuchatel, MDCCLXXXI, in-12 de 294 pages.

(4) Dissertation sur LE charbon malin de la bourgogne, ou la pustule maligne... 2» édition. Basle, MDCCLXXXII, in-8« de 136 pages.

(5) Précis sur la nature, la cause, les différences et le traitement de la pustule maligne, par Énaux et Chaussier. Dijon, MDCCLXXXV, in-12 de 115 pages.

APPRÉCIATION DES SÉANCES DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE. 725 Le charbon est en effet, selon moi, une maladie par intussusception dont les accidents primitifs se passent d'une manière plus ou moins obscure sur la surface digestive (t) ou peut-être aussi quelquefois sur la pulmonaire (porte d'entrée), et dont les accidents secondaires que nous constatons de toute évidence se montrent à la peau sous forme de tumeur. — La pustule maligne est la même maladie par extrasusception dont les symptômes primitifs sontvisibles à l'extérieur et dont les secondaires, moins apparents, vont éclater sur les organes profonds.

L'École ancienne a confondu, l'École bourguignonne a séparé deux formes, deux affections d'une même maladie. Là, une hypothèse, ici une analyse également exclusives. La vérité se trouve entre les deux extrêmes.

Tâchons de la faire ressortir en montrant bien clairement ce que le charbon et la pustule maligne ont de commun et ce qu'ils offrent de dissemblable.

Leur cause est la même, et sa manière d'agir à peine différente dans les deux affections, mais comme elle n'entre pas dans les deux cas par la même porte, les effets ne paraissent pas identiques.

Le charbon peut se montrer à presque tous les points de la superficie du corps parce qu'il est une manifestation secondaire, une poussée. On comprend très-bien les circonstances anatomiques qui en exonèrent le cuir chevelu, la paume des mains et la plante des pieds. — La pustule maligne siège surtout sur des parties habituellement découvertes, mais elle peut aussi en affecter qui ne le sont qu'accidentellement. Un insecte chargé du virus malin peut même à la rigueur atteindre des parties constamment couvertes.

Le charbon nous apparaît comme une maladie générale parce que c'est l'accident secondaire d'une maladie primitivement locale, mais dont les débuts profonds sont soustraits à notre inspection immédiate. — La pustule maligne est d'abord locale, mais ensuite elle devient aussi générale.

En un mot, une pustule maligne interne devient charbon en dehors, tandis qu'une externe, c'est-à-dire la vraie pustule maligne, devient charbon en dedans. Ce sont deux affections dont l'une est, en quelque sorte, la doublure de l'autre, ou, en d'autres termes, deux affections pour ainsi dire retournées qui échangent leurs noms en même temps que se produit l'interversion.

Pourquoi le charbon est-il moins largement engorgé et ne présente-t-il pas une couronne de vésicules comme la pustule maligne? Par la même raison que le pseudo-chancre, qui résulte de l'insertion duproduit d'une plaque muqueuse, est plus développé que celle-ci; par la même raison qu'une pustule d'inoculation variolique est plus accentuée qu'une pustule ordinaire ; par la même raison, enfin, qu'une pustule d'insertion greasienne laisse loin derrière elle, par son développement, une pustule d'éruption.

Ces considérations historiques, étiologiques et sémiotiques nous conduisent à l'appréciation du discours de M. J. Guérin.

M. Guérin donne beaucoup à penser, parce qu'il émet des idées vraies ou fausses.

(1) 11 est incontestable que des animaux et même que des hommes ont pu se nourrir impunément de la chair d'animaux morts du charbon. Mais il n'est pas moins avéré que des accidents terribles ont eu lieu à la suite d'une alimentation de ce genre. Je pourrais en rapporter de nombreux exemples. Je me bornerai au suivant, qui est emprunté à la page 20 de la dissertation de Thomassin. Un soldat « dans le corps des Gardes françaises ne craignit pas de faire usage de la viande de cette vache (morte du charbon); il s'en prépara (sic) un poison qui le fit périr avec une promptitude étonnante, et avec des symptômes qui annonçaient qu'il était attaqué d'une violente inflammation à l'estomac. » Cette violente inflammation n'était-elle pas une pustule maligne ?

En science, sinon en pratique, les idées fausses valent mieux que rien : n'en a pas qui veut; on est bien plutôt stérile.

Hâtons-nous de diro que chez M. J. Guérin les idées vraies prédominent.

En tout cas, les vraies éclairent toujours ; les fausses provoquent la controverse et font jaillir quelquefois des étincelles qui nous illuminent. *

Il y a plus d'un point do contact entre les opinions do M. Guérin et les miennes. Il commence enfin à soumettre, quoique fort discrètement, son bagage scientifique à la flamme purifiante do la syphilisalion, qui paraissait jusqu'ici ne l'avoir qu'ébloui sans l'éclairer.

Il y a bien plus de syphilisateurs honteux qu'on ne pense !

Le côté faible de M. Guérin est sans doute de ne pas être toujours exactement renseigné sur les faits; mais son triomphe, c'est d'avoir foi en l'analogie, que les autres méconnaissent ou méprisent. Nous sommes lui et moi, sous ce dernier rapport, de la môme école.

M. Guérin a prononcé dans la séance du 2 août un discours remarquable par la forme et principalement par le fond (Gazette médicale du 6 août).

Pourquoi ces débats grandissent-ils M. Guérin? Parce qu'il ne reste pas enchaîné au rivage et qu'il s'aventure guidé par une boussole, c'est-à-dire par des principes, sur l'océan des découvertes, orageux et semé d'ôcueils. Si parfois il s'égare, il finira toujours par retrouver sa route et par dégager sa pensée des brumes qui l'environnent.

Puisse l'analyse suivante du discours de M. Guérin procurer au lecteur un reflet du contentement que m'a causé le discours lui-même!

M. Guérin divise son sujet en quatre chapitres complétés par un appendice: il examine successivement l'origine de la maladie, sa nature, ses formes diverses, sa spécificité; il termine par quelques considérations sur l'étiologiedes maladies spécifiques.

I. — M. Guérin pense, comme nous, que l'origine de la pustule maligne est toujours externe. Outre la tradition et l'opinion commune, dont il faut tenir compte, M. Guérin invoque d'abord à l'appui de cette manière de voir les circonstances qui président au développement de la pustule maligne. En effet, la plupart de ceux qui ont contracté cette maladie avaient subi le contact de dépouilles impures d'animaux.

M. Guérin a insisté ensuite sur les caractères en général, et plus particulièrement sur les caractères initiaux delà maladie, qui sont inconciliables avec l'idée d'une origine spontanée.- Nous avons entendu avec plaisir M. Guérin reproduire des considérations que nous avons exposées dans notre premier article (Séance du 12 juillet, p. 719-720) et qu'il a sanctionnées par le prestige et l'ascendant de sa parole.

Reproduisons en détail ce passage de son argumentation. La pustule maligne se développe sur des parties habituellement découvertes; elle est d'abord entièrement locale et rarement multiple, sans période d'incubation (c'est M. Guérin qui parle) ni prodromes; sa marche est régulière, celle de toutes les maladies inoculées, la syphilis, par exemple, dont M. Ricord, dit ironiquement sans doute M. Guérin, a suivi les développements depuis le chancre (quel chancre? M. Ricord en admet deux et d'autres trois depuis l'avènement de la syphilisation !) jusqu'à son installation définitive dans l'économie.

M. Guérin cherche à pénétrer plus profondément dans les particularités du

parallèle des daux maladies, mais ses assimilations ne sont pas toujours entièrement exactes. Ainsi, dans l'évolution de la pustule maligne, apparaissent bientôt des vésiculettes successives formant un cercle autour de la vésicule mère ; M. Guérin les compare au bubon syphilitique (quel bubon? il y en a autant que de chancres!). Mais ces vésiculettes ne sont analogues à aucune espèce de bubon ou travail morbide ganglionnaire.

Ce qui représente dans la syphilis le cercle vésiculaire malin, ce sont ces papules ou ces rougeurs éparses qui font escorte au pseudo-chancre. (Depuis que j'ai signalé co pseudo-chancre, on Ta appelé chancre pour détourner l'attention de mes travaux ; la Gazette médicale est tombée dans le piège.)

Ce qui le représente dans la vaccine et surtout dans la variole inoculée (dont je puis parler aujourd'hui de visu), ce sont ces petites vésico-pustules qui confinent à la grosse vésico-pustule d'insertion.

Ce qui le représente, enfin, si l'on veut, dans la rage, ce sont les lysses qui parfois avoisinent ou entourent le siège des morsures rabiques, et qu'on observerait sans doute plus souvent sur une peau lisse et fine, si l'inoculation y avait été faite par piqûre et non par l'action d'une dent déchirante. Peutêtre même apparaîtrait-il d'abord une lysse mère et centrale à l'endroit de la piqûre.

Dans l'évolution qui suit toutes les insertions virulentes, depuis la syphilis, qui marche à pas mesurés et visibles, jusqu'à la pustule maligne, qu'on a peine à suivre, on peut constater successivement l'incubation première, l'affection locale primitive, les lésions satellites (cercle malin, vésiculettes varioliques, etc.), le tracé lymphatique (lymphites, etc.), le retentissement ganglionnaire (bubons, adénites, etc.), l'incubation seconde et enfin la consommation de la maladie, qui parcourra ensuite ses dernières étapes.

Les minuties de ce parallèle devaient échapper à la large appréciation de M. Guérin.

Il n'y a effectivement là rien d'étonnant, puisqu'il s'agit d'un ordre d'idées inaugurées par la syphilisation et qui n'ont pas même eu (cela soit dit sans le moindre reproche et comme une simple constatation de fait), l'hospitalité de la Gazette médicale, ne fût-ce qu'à titre d'enregistrement. M. Guérin, absorbé par ses travaux, n'en a donc pas eu connaissance.

Le meilleur traitement de la pustule maligne estime confirmation de son origine. Si la cautérisation en arrête les progrès, c'est que la maladie vient du dehors et qu'elle n'a point encore poussé de profondes racines dans l'économie.

Ces preuves de la naissance de la pustule maligne par inoculation ou par cause externe sont exclusives de toute autre origine, puisqu'on voit toujours les choses se passer de même, tandis qu'elles se passeraient quelquefois différemment, si cette origine pouvait varier. C'est l'argument que j'ai produit dans mon premier article. — Je fais mes réserves relativement à l'introduction du virus par voie gastrique ou pulmonaire (ci-dessus, p. 722-725).

II. — La nature de la pustule maligne est identique à celle du charbon, de la maladie du sang, du sang de rate. Les observateurs le confirment unanimement. Les Expériences des médecins d'Eure-et-Loir sont concluantes dans le même sens, puisqu'ils ont reproduit le charbon des [animaux par l'insertion sous le derme de la matière de la pustule maligne extirpée. Mais ces Expériences laissent pourtant dans l'esprit de M. Guérin quelques doutes relativement à l'identité de nature de toutes les pustules malignes, 'parce que, contrairement à ce qui arrive pour les autres maladies virulentes inoculables, nos confrères char-

trains ont échoué dans l'inoculation de la sérosité de la pustule elle-même (1). Or, on sait, dit M. Guérin, les effets septiques, malins, qui sont produits par l'insertion sous lo derme do toutes les matières animales en décomposition. Les distinctions deviennent des lors difficiles et le douto règne.

III. — Il est singulier que M. Guérin ait à prouver que les maladies virulentes offrent des degrés divers d'intensité. Il n'est pas d'auteur qui ne l'ait explicitement reconnu. Mais on croyait que la cause spécifique présentait toujours le même degré d'énergie, et on expliquait toutes les modalités de forme et de force des maladies virulentes par les différences que présentaient les sujets soumis à l'action d'une cause qu'on croyait identique à elle-même et toujours d'égale force. La syphilisation est intervenue et a non-seulement démontré que la cause virulente pouvait varier, mais encore qu'elle variait sans cesse d'intensité.

Mais pourquoi encore cette répugnance à admettre des maladies ébauchées est-elle née dans ces derniers temps? Gest le mot ébauche, appliqué à la pathologie, quia effarouché, je crois, les esprits. Comme il paraissait étrange et qu'il était inutile, on s'est imaginé qu'il représentait une idée nouvelle et de fantaisie imaginée par M. Guérin.

Occupons nous, ici, moins du mot que de la chose.

La matière virulente peut varier d'intensité (quoique M. Ricord et les déhris de son école m'aient beaucoup persiflé là-dessus jusqu'à ce qu'ils aient pris le parti de s'emparer démon idée) ; elle peut être plus ou moins forte absolument, elle peut aussi être altérée, mélangée, diluée, récoltée à un moment plus ou moins opportun, elle peut enfin être plus ou moins appropriée, indépendamment de ses degrés de force, à certains individus. (Voir les belles recherches de M. Bœck sur la syphilisation.)

Le terrain peut en outre se montrer passagèrement ou d'une manière permanente plus ou moins propice, plus ou moins réfractaire à l'inoculation de telle ou telle matière virulente.

Les preuves et les exemples de ce que j'avance ne manquent pas relativement à toutes les maladies virulentes et n'ont pas fait défaut à M. Guérin, relativement à la pustule maligne. Il n'avait en effet qu'à ouvrir les livres et à parcourir les journaux de médecine pour y découvrir des cas nombreux de pustules malignes, non malignes, enregistrées sous les noms divers de pseudo-pustules (Raimbert), de fausses pustules (Moutet), de pustules non inoculables (Maunoury et Salmon), de griole (Massina), etc.

M. Guérin a même trouvé comme moi, dans ces ébauches de la maladie, l'explication plausible d'une foule de contagionsinconnues ou méconnues jusqu'ici.

(1) A ceux qui objecteraient que les mots sérosité et pustule hurlent de se trouver ensemble, on pourrait répondre en invoquant l'usage et des caractères anatomiques qui s'opposent, dans l'espèce, à une réforme terminologique.

Au reste le sentiment de M. Guérin sur l'inoculabilité de \o.sérosité maligne me paraît conforme à l'expérience et aux faits.

Voici, entre autres, une Observation rapportée par Thomassin (p. 30 de sa dissertation) qui équivaut presque à une Expérience directe :

« En 17G3, dans le mois d'août, un laboureur crut avoir été piqué par un insecte, une pustule malitrne ne tarda pas à se montrer a la paupière, avec une enflure énorme de toute la tête et du cou. Sa femme lui perça avec une épingle les petites vésicules qui couvraient la pustule, et avec ses doigts imprégnés de la sérosité qui. en suintait, elle essuyait les larmes qu'elle laissait échapper. Environ deux heures après qu'elle eut rendu cet officieux service à son mari, elle s'aperçut d'une tumeur a la joue qui fit un progrès étonnant en peu d'heures. Ces deux malades furent guéris A l'hôpital de Dôle, par les soins efficaces qu'ils y trouvèrent. L'un et autre sont restés défigurés. »

Mon argument avait quelque valeur, puisque M. Guérin a bien voulu le prendre sous sa responsabilité et sa protection.

IV. — Il no reste plus rien à dire pour établir solidement le dogme de la spécificité (1) delà pustulo maligne. CctLe spécificité résulte surtout de sa nature. Mais la pustule maligne est encore spécifique, parce qu'elle a uneorigine invariable procédant d'une contagion. Elle est spécifique, parce qu'elle a le caractère, la physionomie et la marche, les allures, en un mot, des maladies spécifiques, qui, étant d'abord locales, pénètrent graduellement dans l'organisme. Elle est spécifique enfin à cause de la médication caustique qui en étouffe le germe et en arrête les progrès.

M. Guérin n'en maintient pas moins ses réserves touchant les Expériences de Chartres, qui n'ont pas irrévocablement démontré, selon lui, l'unité de source de toutes les pustules malignes, puisque, comme nous l'avons dit plus haut, la sérosité des pustules n'a pu être inoculée par nos Confrères d'Eure-et-Loir.

Telle est la thèse, en quatre points, qu'a développée avec talent M. Guérin. Les opinions qu'il a adoptées ne l'empêchent pas d'admetlre la possibilité delà génération spontanée de certaines maladies virulentes. C'est, dit-il, la question des générations spontanées transportée sur le terrain pathologique, où ne peuvent la suivre les scrupules de l'orthodoxie et où nous ne sommes par conséquent tributaires que de la logique et des faits. Je proteste, chemin faisant, contre cette distinction de M. Guérin. La science est la même et indépendante partout; sur tous les terrains possibles, elle ne doit relever d'aucun dogme.

M. Guérin admet donc la naissance spontanée de certaines maladies virulentes et notamment de la morve, ce qu'il explique d'une façon qui n'est pas très-claire pour moi. Ce sont les causes prochaines ou essentielles et non les causes éloignées qui entrent en jeu pour constituer les maladies virulentes. « Mais (je copie M. Guérin, pour ne pas m'égarer) dans ce travail d'évolution morbide, il faut se garder de considérer l'organisme comme un récipient inerte, qui reçoit passivement les éléments des maladies; il reste au contraire comme un facteur principal, qui élabore ces principes comme il élabore les médicaments dans les maladies; et c'est à la faveur de cette action de l'organisme, de la puissance vitale, comme on dit à Montpellier, que le principe constitutif des affections spécifiques se réalko (2). »

La clarté reparaît pour moi, quand M. Guérin ajoute et répète, en reprenant mon propre argument, que dans les cas de pustules spontanées, les choses se passeraient autrement que dans ceux de contagion. Aussi M. Guérin peut-il affirmer, comme moi, que la pustule maligne, qui naît et commence toujours de même, est toujours communiquée.

(1) Dire qu'une maladie est spécifique (speciem facere), c'est affirmer qu'elle est exclusivement produite par la même cause (c'est-à-dire toujours produite par une cause qui ne produit qu'elle seule) et qu'elle-même produit sa cause. Une maladie spécifique, une cause spécifique s'engendre comme une espèce en histoire naturelle. Bien d'autres causes et bien d'autres maladies que les spécifiques font des espèces. Mais elles seules font espèce. Elles sont donc spécifiques entre toutes, spécifiques par excellence.

Cette note sera le pendant et le correctif de ce qui a été dit dans la séance du 10 août, où l'on a donné des définitions qui avaient elles-mêmes besoin d'être définies.

(2) Les idées sont d'autant plus difficiles à exprimer et à comprendre qu'elles sont plus abstraites et paraissent plus profondes. II est donc possible que ce soit par ma faute que je n'aie pas compris ce passage de M. Guérin. Les bornes de mon esprit et de mon attention ne sont pas celles de la science et de la vérité. Mon incompréhension ne peut donc mécontenter que moi-même.

En définitive, M. Guérin s'est placé, à propos de l'origine spontanée du virus, dans un juste milieu, ou, pour mieux dire, dans un milieu peu éclairé, où il nous est fort difficile de le suivre avec connaissance de cause. g

Mais son discours, malgré ses imperfections, n'en sera pas moins le plus important et lo plus utile qui ait été prononcé dans cette discussion.

La journée du 2 août aura donc été fructueuse pour la science et glorieuse pour M. Guérin.

La question de la pustule maligne est bien plus du ressort de la province qu'une question parisienne. Si les organisateurs du Congrès de Lyon me déléguaient leur pouvoir seulement pendant cinq minutes, je décréterais à l'instant un supplément au programme. La pustule maligne en serait le sujet. J'adresserais un appel, qui serait à coup sûr entendu, à tous les médecins et à tous les vétérinaires, depuis Étampes et Orléans jusqu'à Marseille et Montpellier, depuis Grenoble et Dijon jusqu'à Poitiers et Cbàteauroux. Je ferais au besoin des invitations personnelles. On verrait accourir à cette convocation, et se précipiter dans la lice, les Bourgeois, les Raimbert, les Moutet, les Massina, les Salmon, les Raphaël, les Maunoury, les Ancelon, les Debrou, les Devers, les Vivier, et vingt autres savants provinciaux et provençaux qui apporteraient des documents sur le sujet qui se débat, se débrouille ou s'embrouille aujourd'hui à l'Académie.

C'est ainsi qu'une question posée et obscurcie à Paris pendant deux mois de discussion, sortirait peut-être éclaircie en deux jours des délibérations du Congrès. Chacun comprend, sans que j'aie le droit ni besoin de le dire, quelle serait la portée de cet événement.

C'est ce que je souhaite à Lyon, à la province, au Congrès, à la science, à la justice et à la vérité.

Ah ! si ce grain ainsi jeté au vent sur une feuille venait à germer quelque part!

Séances des 9, 16 et 33 août 1864.

« Le mauvais air, la méchante nourriture et la trop grande chaleur engendrent la peste. — La peste se gagne et se communique. » (Richelet.)

Celte citation résume fort à propos la doctrine sur les virus de M. Bouley, qui, suivant un usage qui s'accrédite de plus en plus à l'Académie, a occupé la tribune pendant toute la séance du 9 août. Personne ne s'en plaindra, car on voudrait toujours entendre M. Bouley; on voudrait toujours être de son avis et son ami ; sed magia arnica veritas. Je cite mes classiques absolument comme si j'étais de l'Académie!

Ce que M. Bouley pense des virus revêt un vernis de vétusté qui nous fait remonter les âges. Quand les écrivains desxve et xvi8 siècles trouvaient la cause de la syphilis dans la conjonction des planètes qui engendraient mille vapeurs méphitiques ici-bas, entendaient-ils autre chose sinon que la maladie avait une origine spontanée (ab influxu celesti) (1)? Mais l'observation et l'histoire mieux étudiées ont fait justice de leur erreur. On ne croit plus aujourd'hui que le vi-

(1) Adeo ut Gallicus morbus novus censeri debeat, in omni memoria nostris regionibus inauditus, quem ut ab acre vi astrorum affecto incepisse videtur verisimile. (Vidus Vidius : de curatione morborum genera.tim, etc., parte secuiula, sectione II, liv. m, cap. 1.)

rus syphilitique soit tombé ou tombo encore des nues. On sait très-bien qu'il s'engendre et se régénère, mais qu'il ne se crée pas tous les jours.

Je ne prétonds pas quo tous les virus soient rigoureusement calqués sur le syphilitique, et qu'ils doivent naître invariablement comme lui. Mais ils le font quelquefois. Tout le monde admet cola. Autrement ils ne seraient pas des virus. Ont-ils une autre origine? J'attends pour le croire qu'on produise des faits quo la contagion n'explique pas. Jusque-là je veux douter. Je ne nierai donc pas la naissanco spontanée de certains virus, mais je ne l'affirmerai pas non plus.

M. Bouley a accumulé des motifs de présomption en faveur de la sponteparité des virus. Il a cité l'exemple d'un prétendu virus anatomique dont il faudrait avant tout démontrer l'existence. Ce serait un virus se développant sur des cadavres. Or, les virus peuvent bien donner la mort, mais ce n'est pas ordinairement elle qui leur donne la vie. M. Bouley a fait ensuite briller à nos yeux le phosphore, dont les propriétés changent quand ce corps devient amorphe. J'ai un goût prononcé pour l'analogie, mais il ne va pas jusqu'à mo faire comparer un virus à un corps simple de la chimie! Pourquoi, d'ailleurs, cet étalage de preuves? Veut-on établir qu'il ne répugne pas à l'esprit d'admettre que les virus puissent naître spontanément? Mais je l'admets tant qu'on voudra. Gela n'est pas impossible. Il n'y a plus qu'à démontrer que cela est.

Puis on porte la question sur un autre terrain. Les virus, nous dit-on, n'existent pas. Ils sont tout uniment le résultat d'un changement catalytique de la matière vivante. Soit, je le veux bien un instant. Mais encore faut-il qu'on nous démontre que ce changement peut se faire pour chaque virus sans l'intervention d'un liquide ayant subi la catalyse isomérique voulue. La difficulté reste donc la même.

M. Bouley, il faut le reconnaître, n'est pas resté longtemps dans le vague des généralités. Il est bien vite arrivé au monde plus réel des détails.

Jetons un coup d'œil sur les exemples et les observations qu'il a choisis à l'appui de sa démonstration.

Il nous a d'abord transportés dans les plaines de la Beauce, où des moutons sont parqués sans abri 'contre les feux du soleil et soumis en outre à des émanations malfaisantes qui s'échappent d'un sol ohargé d'engrais ou de matières animales. Ces bêtes succombent comme frappées de la foudre sans avoir manifesté aucun symptôme morbide. Que trouve-t-on à l'autopsie? Le sang de rate, qui est la même chose que le charbon. Ainsi, chaleur intense, émanations animales méphitiques, tels paraissent être les deux facteurs principaux du charbon. En très-peu de temps la désolation est jetée dans les métairies. Ce tableau navrant, nous le connaissions. Virgile et son habile interprète Delille nous l'ont dépeint avec leur inimitable pinceau. Mais comme rien n'est plus prosaïque, à tout prendre, que la souffrance et la mort, étudions-les sans enthousiasme comme sans illusion.

Que les moutons ne manifestent aucun signe de souffrance avant d'expirer, je le crois aisément; qu'ils ne paraissent pas devenir malades peu à peu et qu'ils semblent frappés à l'improviste, je le veux bien. Mais si on les immolait quelque temps avant qu'ils succombent par la maladie, pense-t-on qu'on ne découvrirait dans leurs organes ou dans leurs liquides aucune altération avant-courrière de la mort?

Cette mort foudroyante s'observerait-elle si, au lieu do centaines de moutons, par exemple, il n'y en avait que quelques-uns? J'en doute. Mais, repartira-t-on, vous supprimez un élément essentiel delà genèse spontanée du virus, l'encom-

bremcnt. L'encombrement? J'y reviendrai souvent, car je le trouve mentionné comme cause do virus à toute occasion. Eh quoi! ne préside-t-il pas, d'après M. Bouley, aussi bien au développement de la morve qu'à celui du charbon? Ne Ta-t-on pas accusé d'épidémies varioliques, de la fièvre typhoïde, du choléra, etc.? La raison en est fort claire : c'est que l'encombrement favorise singulièrement la contagion de toutes les maladies qui sont susceptibles de se communiquer par cette voie.

«Le rassemblement d'un grand nombre d'individus, dit Graves, aussi bien en plein air que dans l'intérieur des maisons, a été de tout temps une cause active de maladie. Ainsi, en 1812, dans la province de Gujerat (Indes Occidentales), la population encombrait les villes par suite d'une grande disette, lorsqu'une épidémie vint la décimer impitoyablement; seulement c'était ici une épidémie de variole. Mais on ne trouverait peut-être pas dans les annales du monde entier une démonstration aussi effroyable des effets de Ventassemcnt que celle qui a été fournie en Irlande par l'année 1847. Tous les journaux, tous les écrits périodiques du temps s'accordent sur ce point, que l'épidémie de 1847 a été produite par le rassemblement d'une énorme quantité d'individus sur le même point, dans les maisons d'asile, par exemple, et dans les bâtiments où l'on distribuait les vivres (1). »

L'entassement est donc une arme dont peuvent se servir également les hétérogénistes et les panspermistes en fait de création et de propagation de virus. Écartons-le donc delà discussion. Passons à un autre ordre de considérations.

On pense généralement que le virus charbonneux peut se conserver longtemps avec toutes ses propriétés en dehors d'un organisme vivant. C'est pourquoi personne ne saurait affirmer qu'il ne se conserve pas quelque part dans le voisinage, sinon dans la toison des moutons de la Beauce qui sont si vite terrassés par lui. S'agit-il alors d'une création plutôt que d'une génération rapide et généralisée? Nul ne peut rien dire de positif à cet égard. On notera que ces désastres éclatent pendant les chaleurs, qui sont susceptibles de donner du mouvement et de l'activité à un principe délétère préexistant à l'état latent, s'il ne prend pas naissance de toutes pièces en dehors d'un organisme quelconque.

Je ne dis pas que les choses se passent, mais qu'elles peuvent se passer comme je l'indique ici, et qu'on n'a pas démontré qu'elles font autrement. Je ne suis donc ni dans un camp ni dans un autre; je ne m'abrite sous aucun drapeau. En un mot, sans rien affirmer ni rien nier, j'attends les preuves.

Que ces preuves sont bien plus difficiles encore à fournir lorsqu'il s'agit d'hommes et non de moutons, et qu'en outre les phénomènes ne se présentent pas avec les mêmes caractères ! Dans les faits de MM. Devers et Gallard, ne s'agit-il pas effectivement de pustules sporadiques étiologiquement étrangères à toute espèce d'encombrement? Ainsi, il n'y a eu nul encombrement, les choses ne se sont pas passées comme chez les moutons, la maladie a été fort dispersée dans le temps comme dans l'espace, et pourtant M. Bouley se sent ébranlé par la lecture du Mémoire de M. Gallard, il doute, il partage les scrupules du rapporteur, M. Gosselin!

Il ne suffit pas pour ruiner une argumentation de détacher d'un faisceau une seule preuve et d'en montrer l'insuffisance. C'est pourtant ce qu'a essayé de faire M. Bouley. De ce que, dans le charbon de cause interne, une bonne pratique consiste à se rendre maître des tumeurs et à les anéantir par le fer et le feu, il en a conclu que l'efficacité souveraine de la cautérisation de la pustule

(1) Clinique mkoicai.e, t. I, p. 120.

maligne ne concourait pas à en prouver l'origine externe. Or, il y a longtemps qu'on a conseillé, par exemple, d'éteindre sur place les pustules varioliques,— qu'on n'a jamais cru être que de causo interne, — pour prévenir les dangers d'une résorption. N'est-ce pas un bénéfice du môme genre qu'on recherche par l'extirpation et la cautérisation du charbon? Voilà donc une analogie que nous acceptons volontiers. Mais les dangers du charbon sont-ils prévenus aussi sûrement par cette cautérisation récurrente que ceux de la pustule maligne par la cautérisation directe? Non. Pourquoi? Parce que la pustule est de cause externe et le charbon de cause interne.

Dans mon prochain article, je continuerai l'examen du discours de M. Bouley. Je vais finir aujourd'hui par quelques remarques relatives à un incident qui s'est produit dans la séance du 23 août, et qui touche de très-près à la question que je traite. De quoi s'est-il agi? Encore de la spontéparité d'un virus, celui de la rage, non pas chez le chien, mais chez l'homme, s'il vous plaît.

Dans la séance du 16 août, M. Girard de Cailleux, correspondant de l'Académie, avait abordé franchement cette question et avait assimilé à la rage du chien le délire aigu fébrile de l'homme. Mais son Mémoire, lu peu de temps avant la clôture et devant beaucoup de banquettes vides, n'avait produit de sensation que parmi le public qui forme autour des élus un encadrement, lequel ne dépare pas du tout le tableau.

Le Mémoire de M. Girard allait être publié (cette publication a été en effet commencée le lendemain de la séance dont je parlé) dans un journal que dirige avec libéralité M. H. Favre, la France médicale, qu'on a confondu, paraît-il, avec le grand journal la France. Cette dernière circonstance, cette confusion, est surtout ce qui a mis quelques académiciens en émoi. Quoi ! une dangereuse hérésie se serait produite au sein de l'Académie et allait en sortir presque avec la marque de fabrique sans être suivie d'une protestation! Bien plus, elle allait être publiéè dans un journal politique! Les enragés ne sont pas si bien traités dans le public pour qu'il faille encore témérairement en augmenter le nombre, etc.

M. H. Bouley, douloureusement impressionné par un événement quis'estproduit il n'y a pas longtemps à quelques kilomètres de Paris, et poussé par un sentiment généreux, s'est fait, dans la dernière séance, le porte-voix de ces scrupules. Mais c'est tout au plus s'il a trouvé quelque écho dans l'assemblée, qui a pensé sans doute que cela n'en valait pas la peine. Il a suffi de quelques paroles de M. Baillarger pour mettre à néant l'assimilation que M. Girard avait voulu établir entre la rage et le délire aigu fébrile. Les choses en sont restées là, et il n'en sera vraisemblablement plus question cependant M. de Cailleux, qui était absent quand M. H. Bouley a parlé, pourrait bien avoir quelque chose à dire mardi prochain.

Il est inutile que j'exprime mon avis sur cette prétendue rage spontanée de l'homme ; j'ai bien assez de peine à accepter la spontanéité de cette maladie chez le chien! Mais je ne suis pas de ceux qui veulent soumettre le Mémoire de M. Girard au pilon. Je crois au rôle important de l'erreur dans le monde. On dit que toute vérité n'est pas bonne à dire; mais je prétends que même toute erreur doit être divulguée : Terreur, n'est-ce pas le meilleur engrais de la vérité?

Une dernière réflexion.

On admet généralement la rage spontanée chez le chien et la rage communiquée chez l'homme. Or, supposons un instant que toutes les circonstances qui

font, dit-on, naître la rage spontanément chez le chien, s'abattent à un moment donné sur un organisme humain, susceptible, de l'aveu do tout le monde, de contracter la rage par contagion; est-ce que nous ne nous sentons pas placés par cette supposition sur une pente qui conduirait aisément notre esprit à admettre la spontanéité de la rage chez l'homme, à moins que nous ne l'admettions pas non plus chez le chien? Rien, dit-on, n'est brutal comme un fait; mais aussi la logique est inexorable; elle exerce un empire assuré sur les esprits honnêtes et droits.

Si les hommes avaient seuls la faculté de mordre, ne pourrait-on pas croire la rage spontanée chez eux; ils auraient à coup sûr le privilège exclusif de la communiquer.

La syphilis elle-même s'éteindrait parmi nous, — comme la rage quand elle s'y rencontre fortuitement, — si les embrassements, l'allaitement, etc., pouvaient être supprimés ou n'existaient pas plus que notre envie de mordre.

Montaigne a dit: « Je cherche à la vérité plus la fréquentation de ceux qui me gouraient, que de ceux qui me craignent. C'est un plaisir fade et nuisible, d'avoir affaire à gens qui nous admirent etfacent place. Antisthènes commanda à ses enfants de ne savoir jamais gré ny grâce à homme qui les loùast. Je me sens bien plus fier de la victoire que je gaigne sur moy, quand en l'ardeur mesme du combat, je me fais plier soubs la force de la raison de mon adversaire que je ne me sens gré de la victoire que je gaigne sur lui par sa foiblesse. » (L. III, ch. 8.)

J'estime M. H. Bouley un des plus nobles fils d'Antisthènes et de Montaigne, aussi ennemi des plaisirs fades que fier des victoires qu'il peut remporter sur lui-même en se faisant plier sous la force de la raison. Il me saura donc gré et grâce de continuer à le gourmer.

Du charbon M. H. Bouley passe à la morve. Il la fait naître, bien entendu, spontanément chez le cheval.

Que des chevaux mal nourris soient soumis à un travail forcé et, l'encombrement aidant, ils vont devenir morveux. Ces deux causes réunies (excès de travail et mauvaise nourriture) déterminent dans l'économie la présence d'un excès de créatine que M. H. Bouley n'est pas éloigné de considérer comme le principal agent de la morve. Mais comment peut-on concilier ce rôle important de la créatine avec la théorie toute catalytique des virus?

M. H. Bouley nous enseigne encore que le traumatisme à lui seul peut produire la morve. Il en cite plusieurs exemples qui seraient survenus à la suite d'opérations ou d'accidents. Mais rien n'est traître comme un fait. Les instruments, les étoupes, les moyens de pansements étaient-ils bien propres? Les chevaux étaient-ils réellement sains avant d'avoir été soumis à l'action de la cause traumalique? Que de sévérité et de soins ne doit-on pas apporter dans toutes ces constatations, avant d'admettre qu'une unité morbide bien déterminée, qu'une maladie spécifique en un mot puisse être également engendrée par des causes disparates !

Qu'il me serait facile de raisonner sur les effets du traumatisme, ou sur ceux de la mauvaise nourriture jointe à l'excès do travail, comme je l'ai fait pour l'encombrement! Le travail forcé, l'alimentation insuffisante, les suppurations, la viciation de l'air, ne sonl-ce pas des causes déprimantes? Ces causes ne préparent-elles pas les voies de l'absorption? Ne peuvent-elles pas hâter les progrès d'une maladie et nous révéler un vice latent? N'esl-il pas .vrai, par exemple, que l'émotion, la fatigue, les refroidissements subits, etc., réveillent

chez l'homme les symptômes de la syphilis et donnent à cette maladie comme un coup de fouet V

Voici ce que dit Graves : « L'usage d'une alimentation insuffisante ou malsaine prédispose à la maladie par suite.de l'influence débilitante qu'elle exerce sur l'économie; les individus sont alors plus susceptibles d'être touchés par la contagion.... S'il vient s'y ajouter l'action éminemment dépressive de la famine, nous aurons réunies toutes les conditions les plus capables de provoquer la diffusion d'une maladie contagieuse existant déjà (1). »

J'ai entendu M. H. Bouley conter à l'Académie que le cheval vit presque en bonne harmonie avec la morve, et que des chevaux morveux peuvent travailler longtemps sans présenter de symptômes inquiétants de leur maladie. Or, pour ne pas parler de morves ébauchées qui sont susceptibles de receler le germe morbide et de le transmettre ^ des organismes capables eux-mêmes de le régénérer, pourquoi les choses ne se passeraient-elles pas dans l'espèce chevaline pour la morve, comme elles font dans l'espèce humaine pour la syphilis? Que, par exemple, cent personnes supposées exemptes de syphilis soient réunies d'une manière permanente ou se rassemblent souvent, il n'est pas même nécessaire qu'elles endurent des souffrances ou qu'elles supportent des privations, pour que des symptômes syphilitiques se montrent sur quelques-unes d'entre elles et se propagent ensuite à quelques autres. Autrefois, l'idée de la spontanéité de la maladie venait facilement à l'esprit en présence de faits semblables; mais aujourd'hui que la syphilis est mieux connue et que surtout la succession de ses symptômes et de ses périodes a été plus complètement étudiée, on n'est point embarrassé pour se rendre compte de faits de ce genre. On sait très-bien qu'à une certaine phase de son évolution la syphilis est latente et que plus tard elle peut se révéler par des symptômes contagieux. Magis inducias, dit Vidus Vidius, facit quam pacem.

Et puis, tous les chevaux cités comme exemples par M. H. Bouley ont-ils eu incontestablement la morve? N'y avait-il pas parmi eux des cas d'infection purulente? L'existence de la morve a-t-elle été constatée par l'épreuve de l'inoculation? En cas de réponse affirmative, que s'est-il passé au siège de l'insertion? Quelle a été l'évolution de la maladie ainsi produite?

La morve va nous conduire avec M. H. Bouley à la gourme. Qu'est-ce que la gourme? Laissons M. H. Bouley nous le dire: «La gourme est une maladie des jeunes sujets de l'espèce chevaline, dont la spontanéité ne saurait être mise en doute. Elle s'attaque d'ordinaire aux animaux qui sont transportés des pays où ils ont été élevés dans les localités où on doit les utiliser. Sa caractéristique la plus ordinaire est une inflammation franche de la muqueuse des voies respiratoires, qui se termine par une sécrétion catarrhale abondante et est accompagnée de la formation d'abcès, soit dans les ganglions de la cavité sous-glossienne, soit dans ceux de l'entrée de la cavité thoracique, soit enfin ailleurs, comme dans la région inguinale, mais plus rarement. » — Fort bien.

Mais M. H. Bouley ajoute : « Souvent aussi une éruption se montre au pourtour des narines et de la bouche, sur les muqueuses de ces cavités et sur le tégument général. Cette éruption, nous le savons maintenant, est de nature varioleuse; c'est celle que j'ai proposé d'appeler horse-pox; celle enfin dont l'inoculation donne la vaccine à la vache ou à l'homme. » — Oh! alors, je suis obligé de dire: Fort mal.

Ainsi employé, le mot varioleux ne peut signifier qu'une seule chose, à savoir :

(1) Clinique médicale, t. 1, p. 119.

faisant partie de la variole, appartenant à la variole, non pas à la variole des animaux, puisqu'on a donne ce nom à plusieurs maladies distinctes on qu'on ne sait pas encore au juste ce que c'est que la variole des animaux, mais à la variole de l'homme. Or, M. H. Bouley prétend-il que la gourme du cheval soit la variole de l'homme ou que celle-ci rentre dans la gourme? C'est ici qu'il serait essentiel de donner des définitions bien précises.

Quoi ! cette maladie varioliforme du cheval qui produit la vaccine, cette maladie que nous appelons grease pustuleux et sur laquelle l'Académie a discuté plus de six mois, ne serait qu'un symptôme de la gourme, ou serait identique à la gourme, et M. H. Bouley nous fait, comme par hasard, cette révélation importante! Oh oui! il a eu raison de le dire : la Chaire de médecine comparée devrait bien ne pas être muette et rendre des oracles, ne fût-ce que pour dissiper l'obscurité et l'anarchie où nous sommes plongés.

J'ignore vraiment ce que pourrait être la gourme communiquée à l'homme, mais j'ai peine à croire qu'une inflammation catarrhale de la muqueuse respiratoire suivie de production d'abcès, c'est-à-dire de pus, soit identique à la maladie éphémère et à sécrétion séreuse qui produit la vaccine. Non! la gourme ainsi caractérisée ne peut pas être le grease pustuleux. Autrement, je voudrais dès aujourd'hui que M. H. Bouley nous fît du vaccin avec de la matière gourmeuse. Qu'il s'arrange donc à sa guise: mais si la gourme et le grease pustuleux se confondent dans une seule unité morbide, il doit pouvoir au moyen de la sécrétion de l'une nous fournir l'autre.

Mais quittons cet épisode, tout important qu'il est, et revenons au fond du débat, à savoir la spontanéité de la gourme. M. H. Bouley ne consacre à ce grave sujet que la phrase suivante : « La gourme est certainement contagieuse, soit sous sa forme catarrhale simple, soit, et à plus forte raison, sous sa forme éruplive. C'est donc une maladie spécifique dont le développement spontané est aussi évident que possible, à moins que l'on n'admette que l'air, que l'on a doté de tant de semences, recèle aussi celle de la gourme. » Et pourquoi pas? Ce raisonnement n'est du reste pas rigoureux. De ce qu'une maladie est contagieuse, elle n'est pas nécessairement spontanée, si l'air n'en recèle pas le germe qui peut se trouver ailleurs; je citerai comme exemple précisément le grease pustuleux, dont le principe n'agit point par l'atmosphère; je ne dis rien de lu gourme proprement dite, ne la connaissant pas assez pour en parler pertinemment.

De la gourme nous passons à la péripneumonie exsudative des bêtes boviLes. M. H. Bouley n'est pas éloigné de croire que l'alimentation par la drècheenest la source (l'encombrement aidant sans doute !). Que le génie épidémique plane sur une établc, la maladie est fatale, rien n'y peut; l'inoculation elle-même est impuissante à en conjurer les coups.

M. H. Bouley a louché ici un point de doctrine que j'ai souvent agité, à propos de plusieurs maladies virulentes : je veux parler de l'effet prophylactique de l'inoculation.

11 est bien vrai que, quand une épidémie de variole sévit avec intensité, les vaccinés, — comme il en était autrefois des inoculés, — et ceux qui ont eu la variole ne jouissent pas tous de l'immunité; on taxe alors l'insertion virulente d'être impréservative, de même que M. II. Bouley l'affirme à propos de l'inoculation péripneumonique. Mais cela n'a rien d'absolu et ne doit s'entendre que d'inoculations qui ne sont pas faites d'après toutes les règles de l'art. Je m'explique.

Supposons qu'un organisme se trouve en présence d'un virus plus énergique

que celui dont il a subi l'action. Il peut n'être pas en mesure de braver l'atteinte de celte puissance plus grande. Mais s'il a subi l'insertion d'un virus aussi fort ou surtout plus fort que celui dont il est menacé actuellement, il serait en état de repousser pendant longtemps les coups de celui-ci. Cette prétendue preuve de l'impuissance de l'inoculation tourne au contraire à la démonstration de sa puissante efficacité. J'invoquerai de nouveau le témoignage de Vidus Vidius, de Fernel et do Rhazès. C'est un point de dogme sur lequel la syphilisation, cela soit dit en passant, a versé des torrents de lumière, ainsi que sur ses obscurs blasphémateurs.

La fille et sœur des Timony (Emmanuel et Antoine), de Constantinople, qui ont beaucoup contribué à répandre la pratique de l'inoculation, mourut d'une variole confluente à l'âge de 20 ans, après avoir été inoculée à 6 mois. Ce cas est justement rapporté comme exceptionnel par Antoine Timony, frère de la victime, dans sa Dissertation sur l'inoculation de la petite vérole (1).

C'est cette prétendue impuissance de l'inoculation qui inspire, on ne sait ni pourquoi ni comment, à M. H. Bouley une conjecture fort hasardée sur le rôle que joue la drèche dans la production de la péripneumonie. Pour lui, la naissance spontanée de cette maladie est plus que probable. Quant à la preuve de cette assertion, en vain la cherche-t-on dans le texte de M. H. Bouley. « Il est plus que probable qu'elle naît spontanément dans des conditions particulières d'alimentation, comme celles, par exemple, des distilleries de grains, où les sujets de l'espèce bovine, mâles et femelles, sont nourris presque exclusivement et engraissés avec ce que l'on appelle la drèche, résidu de la fabrication des alcools ; ce qui donne à penser que ce mode particulier d'alimentation est efficace ci produire la péripneumonie sur les sujets qui y sont soumis, c'est que quelles que soient les mesures prophylactiques auxquelles on a recours, y compris V inoculation, on ne parvient pas à empêcher le développement de la maladie. »

Quant à la clavelée, même argumentation de la part de M. H. Bouley. Ce qu'il en dit n'entraîne pas la conviction. Il doute, il croit, etc., mais il ne prouve rien.

« Et la clavelée du mouton, dit-il, est-ce, que c'est toujours la contagion qui la produit? J'en doute fort pour ma part; je crois qu'il y a des cas où la clavelée tombe pour ainsi dire sur un troupeau, sans qu'on puisse faire remonter son origine à la contagion, à moins que l'on n'invoque l'existence bien hypothétique de semences de la maladie en suspension dans l'atmosphère. »

Le fait suivant est effectivement rapporté par Edward. Harrisson dans un travail où il s'est proposé de faire connaître les relations qui existent entre la clavelée et certaines maladies de l'espèce humaine. Je le rapporte et je le soumets à M. H. Bouley, parce que, dans ma dialectique, je ne chercherai pas à éluder les faits. Au contraire.

« Un propriétaire avait envoyé de fort loin 90 moutons à sa maison de campagne. En arrivant à un pont jeté sur le Berling, l'un d'eux tomba dans un fossé et se cassa la jambe. Le berger'prit aussitôt l'animal dans ses bras, elle porta dans une maison voisine où il le pansa. Pendant ce temps, qui ne dépassa pas une heure, les autres moutons eurent toute liberté de brouter l'herbe des fossés et du chemin. Le troupeau arriva enfin à destination, et un mois plus tard il fut rejoint par le blessé. Le berger découvrit bientôt que tous ses moutons, à l'exception du boiteux, avaient pris la clavelée; et comme ils n'a-

(1) Cette dissertation est insérée dans le second volume de 1' histoire naturelle de l'homme ma.la.de, par Clerc. (2 vol. in-8°, Paris, 17G7.)

vaienl été sépares dans aucune autre circonstance, il est tout naturel dépenser qu'ils avaient contracté la maladie dans les bas-fonds humides (1). »

Mais l'encombrement joue ici lo même rôle qu'ailleurs, mon objection est donc aussi la môme.

Et puis, n'y a-t -il pas contradiction quand le narrateur, après avoir dit que le troupeau fut rejoint un mois plus tard par le blessé, ajoute qu'ils n'avaient été séparés dans aucune autre circonstance? Il me semble qu'ils n'ont pas été seulement séparés pendant Yheure où le troupeau a brouté dans les bas-fonds humides, mais pendant un mois tout entier. Une cause intercurrente et la contagion ont bien eu le temps d'agir!

Je reviens à la séance du {l'août et au discours de M. H. Bouley.

Ce discours est digne de la plus sérieuse attention. M. H. Bouley est un savant disert, un habile et aimable parleur, justement sympathique à tout le monde. C'est un bon enfant, comme il Ta dit lui-môme, et j'ajoute qu'il l'est dans la meilleure acception du mot. Son discours a produit une facile impression sur l'auditoire. J'avais beau me mettre en garde contre les attraits du beau langage, je me sentais attiré vers l'orateur pendant qu'il parlait. Tant de circonstances habilement groupées en faveur de la spontanéité des virus, par un homme aussi compétent, par un aussi charmant discoureur, n'avaient pas laissé de m'ébranler.

Mais, gui veut trop prouver, ne prouve rien, dit un malin proverbe. M. H. Bouley a voulu trop prouver. Dans l'espoir sans doute d'agir plus fortement sur l'esprit des médecins et de compléter sa victoire, il a pris des armes dans l'arsenal de la pathologie humaine. Elles ont éclaté dans ses mains.

M. H. Bouley a effectivement voulu joindre la variole de l'homme et la fièvre typhoïde à toutes les maladies d'animaux qu'il avait rassemblées pouf prouver l'origine spontanée de certains virus. Mais par cette intrusion de la variole, dont l'unique voie de production nous est bien connue, il a rompu la ligne de ses arguments, lesquels ont immédiatement perdu une partie de leur force et de leur prestige.

La variole nous a été transmise par les Arabes, et l'histoire a enregistré ses pérégrinations. Partout et toujours elle se conduit comme une maladie d'importation. On en suit les traces dans les campagnes ; on la voit passer d'un village à un autre. On sait par qui et comment elle y est portée. On constate avec quelle intensité elle sévit dans les pays qu'elle visite pour la première fois. Personne n'ignore les ravages qu'elle fit à son apparition en Amérique et dans les îles éloignées où des voyageurs l'ont transportée.

Après cetexemple mal choisi, M. H. Bouley a invoqué celui de la fièvre typhoïde, qui vaut encore moins. L'encombrement, en effet, exerce une influence si manifeste et si large sur la production et la propagation de cette fièvre qu'on a beaucoup de peine à retrouver son extrait de naissance, sans compter- que le diagnostic n'en est pas toujours à beaucoup près aussi facile que celui de la variole. En conséquence, il reste beaucoup de doutes sur son origine,^ lesquels ne seront vraisemblablement lovés que par des considérations déduites de l'analogie. La fièvre typhoïde attend donc des autres maladies contagieuses, au point de vue de l'étiologie, des lumières qu'elle ne pourra pas leur restituer de longtemps. C'est pourquoi je récuse dans l'espèce son témoignage fort équivoque.

(1) Graves, loco citato, p. 117.

Ne parlons pas de la phthisie pulmonaire que M. H. Bouley a inopinément apportée dans ce débat: elle ne fait pas partie des maladies virulentes.

Tous ces exemples accumulés par M. H. Bouley n'ont fait apparition sur la seène académique que parce que M. Bouillaud avait élargi le terrain de la discussion, qui n'était d'abord relative qu'à la pustule maligne. M. H. Bouley ne l'a pas oublié. Aussi, après avoir ouvert son répertoire à l'article sang de rate, ne l'a-t-il fermé qu'après être revenu à son point de départ, c'est-à-dire à la pustule maligne, qui n'est pas, en définitive, autre chose que le sang de rate ou le charbon, sous une forme particulière.

Reprenant donc le charbon, qu'il avait d'abord laissé bien vite de côté, M. H. Bouley prouve qu'il s'agit d'un virus spécial et distinct de toute espèce de pourriture, puisqu'il ne se manifeste que fort exceptionnellement dans les lieux où règne la pourriture comme au centre des équarrissages de Paris, et dans les amphithéâtres de dissections vétérinaires.

Les Expériences pleines d'intérêt de M. Davaine, dont les conclusions viennent de paraître dans le dernier numéro du Courrier médical, donneraient, au besoin, gain de cause à M. H. Bouley.

Mais, au total, l'habile professeur d'Alfort n'a pas vidé la question, qui reste posée ainsi : Toutes les maladies virulentes naissent-elles de germes ? En existet-il parmi elles qui peuvent naître spontanément ? Quelles sont-elles ?

S'il en existe, elles doivent si complètement différer des autres, qu'il faudrait en constituer une classe particulière, car on n'y retrouverait sans doute pas distinctement le phénomène constant d'incubation, le début précis, l'évolution régulière, les phases successives, l'immunité conférée aux malades, en un mot l'ensemble de ces caractères qui constituent l'essence et fondent l'individualité et, pour ainsi dire, l'autonomie d'une maladie virulente.

En tous cas, les idées de M. H. Bouley sont loin d'être immuables. Son esprit honnête et ouvert offre un accès facile à toutes les vérités, et un large écoulement pour les erreurs. Il l'a bien montré récemment à propos de la rage, dont il n'admet plus guère l'origine spontanée. Il avait pourtant cru un instant à cette origine, sur parole. Renault, en qui M. H. Bouley avait mis une confiance exagérée, prétendait effectivement en avoir constaté trois cas. Mais Renault a emporté la croyance de M. H, Bouley dans la tombe.

M. H. Bouley a fait, dans un caprice d'occasion, une distribution léonine du domaine des maladies spécifiques entre lui et ses collègues. La syphilis est naturellement échue à M. Ricord et la variole à M. Depaul. Ce partage plaisant et le quia nominor leo, qui paraissait sous-entendu, ne doivent pas avoir dans la bouche modeste de M. H. Bouley plus d'importance que celle qu'on attribue à une fable, car les prolétaires de la science ont, eux aussi, la louable et légitime ambition d'apporter leur pierre à l'édifice commun 1

Je m'aperçois qu'en rendant compte de la séance du 9 août, j'empiète sur celle du 16, qui, à tout prendre, ne mérite guère une mention spéciale. Des définitions, des explications d'explications, des compliments réciproques à brûle-pourpoint et des espèces de forfanteries en ont absorbé la plus grande partie. On y a parlé à tout propos de préliminaires et de conditions de paix, de rapprochements, de conciliations, de concessions, de revendications, d'interprétations, de contradiction et de confusion (je ne parle pas de celle qui a régné dans l'assemblée), toutes choses plus ou moins personnelles dont la science n'a que faire, et l'on a un peu négligé les virus et les maladies spécifiques, qui étaient en cause. Les je et les vous ont trop souvent pris la place des choses

de la science. Nous avons été charmés sans doute d'apprendre de M. H. Bouley lui-même qu'il avait gravi les premiers degrés du Gapitole et d'entendre la bouche auguste de M. Bouillaud daigner lui dire : Soyons amis, Cinna. Rien n'est certes plus édifiant que ces louables ambitions et ces superbes et mutuelles congratulations; mais le vrai savoir recherche plutôt les convictions viriles que les propos obligeants et les apparences de la déclamation. Tant de ridicule ne peut qu'attrister ceux qui, comme moi, aiment l'Académie! Le bon goût, qui vient plus du jugement que de l'esprit, ne devrait jamais être banni de ce sanctuaire de la science médicale (1).

Un premier point sur lequel les orateurs ont dû tomber' d'accord, c'est qu'un virus est indispensable pour qu'une maladie spécifique soit produite. Il y a donc eu de la part de M. H. Bouley une concession apparente faite à MM. Bouillaud et Guériri ; mais quand ceux-ci ont reconnu à leur tour qu'un virus pouvait naître dans un organisme sans l'existence de germes préalables, ils n'ont pas fait seulement, comme ils l'ont cru, une concession, ils ont abdiqué; car si un organisme peut donner l'être à un virus, il ne doit pas lui en coûter davantage de créer de toutes pièces une maladie virulente. Comment ces messieurs ne se sont-ils pas aperçu que, pour arriver à une entente cordiale, ils sont descendus à des subtilités de scholastique? Est-ce Vœufqui d'abord a produit la poule, ou la poule qui a produit l'œuf? Grave question, bien digne d'occuper les méditations d'académiciens!

Chacun dans ce combat a été battu et a pourtant gardé ses positions, parce que personne n'a remporté la victoire. Il y a eu de part et d'autre, qu'il me soit permis de le dire, des compromis inglorieux et indignes de la vaillance des combattants, j'allais dire des héros. MM. J. Guérin et Bouillaud n'avaient pas d'abord admis la spontanéité des virus. Les attaques de M. H. Bouley ont semblé avoir fait brèche à leurs convictions et ont suffi, paraît-il, pour crever leur drapeau. Alors, ils y ont mis une pièce arrachée à celui de M. H. Bouley. C'est donc bien en vain que M. Bouillaud s'est retranché derrière un piédestal qu'il prétendait élever à la logique. La logique n'est pas à ceux qui la vantent, mais à ceux qui s'en servent.

Je demande encore instamment qu'on me fasse naître un virus sans virus... et sans encombrement (je ne veux pas d'encombrement, pour être bien sûr qu'un virus caché ne sera pas de la partie.) — Tel est mon delenda Carthago.

A ce prix naîtrait pour moi, avec une idée nouvelle, un magnifique horizon.

Séance du 30 août 1864.

M. Magne a débité dans la séance du 30 août un substantiel discours qui n'a pas laissé d'être fort remarqué. L'orateur a mis en évidence un ordre d'idées qui n'ont pas cours parmi nos Confrères. La curiosité a été piquée, sinon entièrement satisfaite.

Cette oraison a été reproduite, analysée, résumée, mais elle n'a été ni examinée, ni jugée, pas plus en dedans qu'en dehors de l'Académie. J'en ai retardé moi-même à dessein le compte rendu. Pourquoi? Parce que la critique manque de base, d'élément d'appréciation. Il faut aller aux informations et réfléchir beaucoup pour fixer son jugement. Il n'y a donc pas eu dénégation ni dédain, mais doute et abstention.

(1) Croira-t-on que dans la dernière séance, un membre moins embarrassé que moi pour rendre la même idée a trouvé l'expression : Baiser Lamourctte?

Résumons la thèse do M. Magne sans abdiquer ni compromettre, comme sans excéder les droits de la critique. Il existe deux classes de maladies virulentes.

Les unes, comme la syphilis, la variole, la vaccine et la rougeole, font en quelque sorte partie de la création; elles sont nées pour la plupart on ne sait où, on ne sait quand ni comment; elles se reproduisent par des germes, sont plus ou moins cosmopolites et ont une existence individuelle tout aussi bien qu'un chêne, qu'un grain de blé ou qu'une souris. On suppose et l'on peut espérer que, si les germes en étaient détruits, ils ne se recréeraient pas, et qu'ainsi ces maladies seraient éteintes.

Les autres peuvent naître indifféremment de germes ou sans germes : le choléra, la peste, la fièvre jaune, le typhus épizootique, les maladies charbonneuses et la morve.

Les quatre premières naissent dans des lieux déterminés, d'où elles se répandent plus ou moins loin. Ainsi, le choléra naît sur les bords du Gange, la peste aux rives du Nil, la fièvre jaune dans le voisinage du Mississipi, enfin le typhus épizootique est originaire du sud-est de l'Europe, vers les confins de l'Asie.

Le charbon et la morve peuvent prendre naissance dans des localités fort diverses, et même cette dernière se manifeste spontanément à peu près partout.

M. Magne est un modèle de prudence. La peste, le choléra, la fièvre jaune et le typhus épizootique prennent naissance dans des pays lointains, où il nous est fort difficile de porter un regard investigateur. M. Magne ne les mentionne donc que pour mémoire. Il les laisse bien vite de côté, et il se borne à approfondir l'origine du charbon et de la morve, qu'il peut connaître mieux.

« Les affections charbonneuses ne se développent qu'exceptionnellement dans les pays qui reposent sur les terrains primitifs et sur les terrains de transition, et en général sur les sols siliceux qui en en proviennent; et c'est exclusivement sur les formations géologiques postérieures qu'on les observe sous forme enzootique. Quand le charbon se montre sur les hautes montagnes, ce n'est jamais sur les sommets granitiques ou schisteux; c'est sur les contreforts formés par la craie et par les roches oolithiques, comme il en existe dans les Pyrénées et dans les Hautes-Alpes. »

M. Magne accumule des exemples à l'appui de cette thèse.

M. Magne nous apprend une chose affligeante pour les amis du progrès. Il suffit, dit-il, d'améliorer un terrain par la culture pour le Tendre propre au développement spontané des maladies charbonneuses. Voici un passage saisissant qu'il emprunte à Delafond : « M. Sévin, cultivateur très-progressiste, résidant à Écoué, a perdu, depuis les améliorations qu'il a faites dans sa culture, un grand nombre d'animaux tous les ans (de sang de rate); tandis que ses voisins, qui n'ont fait que peu ou point d'améliorations culturales, perdent leurs troupeaux de la pourriture. »

« Mon père, » écrivait à M. Delafond M. Moigneu, vétérinaire dans le Loiret, « perdait tous les ans plusieurs chevaux de la fièvre charbonneuse et jusqu'à 400 et 150 bêtes à laine, sur 400 qu'il en possédait, du sang de rate. La maladie ne cessait qu'après l'émigration du troupeau chez un de mes oncles qui habitait Chamerolles, canton de Neuville, chez qui la cachexie aqueuse régnait constamment. Depuis quelques années, cette dernière exploitation a été cédée à un cultivateur intelligent; les marais ont été assainis par des moyens tels qu'il a complètement changé la nature de la terre ; il en a doublé le produit, a augmenté de beaucoup son troupeau,' qui est abondamment nourri ; des berge-

ries spacieuses ont remplacé les anciennes ; la cachexie aqueuse a disparu, mais le sang de rate l'a remplacée. »

Les affections charbonneuses, conclut M. Magne, sont donc produites par des causes spéciales propres à certaines localités.

Quelles sont et où sont ces causes? M. Magne a beaucoup de tendance à croire qu'elles se trouvent dans la nourriture des bestiaux, — comme pareille chose a lieu, selon lui, pour la morve. — Il cite plusieurs faits dans le but d'exonérer les mares et les bas-fonds humides de toute participation dans la production du charbon.

Passant ensuite à la morve, M. Magne signale trois causes, qui se réduisent aisément à une seule, de la spontéparité de cette maladie : excès de travail, insuffisance de nourriture, et nourriture mal appropriée aux chevaux.

L'excès de travail, surtout en vitesse, accélère les mouvements respiratoires, d'où résulte une dépense considérable d'éléments hydrocarbonés; si l'abondance et le choix de la nourriture ne comblent pas ce déchet, il est bien à craindre que la morve ne s'ensuive.

Ainsi, la doctrine de M. Magne relativement à la genèse spontanée de la morve et du charbon est à peu près la même : c'est dans les aliments ou, si Ton veut, dans l'alimentation qu'est l'origine de ces deux maladies. Elles n'offrent entre elles qu'une différence à ce point de vue : c'est que, s'il reste quelque doute touchant la réalité et la spécification de cette cause quant au charbon, il n'en existe aucun quant à la morve.

Cette théorie de M. Magne est fort ingénieuse et des plus simples. L'avenir se chargera de la juger.

Mon rôle va se borner à faire quelques remarques.

1° L'admission de la spontéparité des virus, soit charbonneux, soit morveux, nous met en face d'une sorte de trinité mystérieuse. Qui naît primitivement? est-ce le virus ou la maladie? la cause ou l'effet? naissent-ils tous deux ensemble? se confondent-ils dans l'origine? Le vague du langage devient en rapport a\^c l'obscurité de ce qu'il cherche à représenter.

Si la cause est dans la nourriture, de deux choses l'une : ou le principe morbide est tout formé dans les aliments, ou il se forme du concours de ces aliments et de l'organisme.

Dans le premier cas, le principe virulent aurait une existence transitoire en dehors de tout organisme. C'est ce que j'ai souvent conjecturé. Combien de fois ai-je parlé, même dans ces articles, de la possibilité d'une vie extra organique, — sans doute incomplète, — de certains virus ! Or, si ces virus pouvaient se former en dehors des organismes et y subsister un temps indéterminé, leur séjour extra organique n'est-il pas aussi facile à comprendre après leur formation intra organique? Il ne s'agirait plus alors que d'un dépôt provisoire.

Dans le second cas, c'est-à-dire dans l'hypothèse de la formation du principe morbide par le concours de causes extra organiques non virulentes et d'un organisme qui n'est pas non plus virulent, les embarras de l'esprit renaissent, parce que le raisonnement ne peut s'appuyer sur des faits clairs, certains ou tout au moins vraisemblables.

Si donc un principe virulent peut naître de toutes pièces en dehors de l'organisme (ce qui n'est pas démontré) ou, à la rigueur, résulter du contact de l'organisme avec une cause plus ou moins indéterminée (ce qui est encore moins démontré), la maladie, à coup sûr, ne saurait naître toute seule la première; il faudrait absolument que le virus naquît en même temps qu'elle, sans quoi elle ne serait pas maladie virulente. Il répugnerait autant à l'esprit d'admettre son

existence dans ces conditions surnaturelles qu'il lui répugne d'accepter un effet sans cause.

Définitivement, le principe sans la maladie, nous le possédons souvent, par exemple dans un tube ou entre deux plaques do verre ; la maladie identifiée au principe, nous la constatons souvent ; mais la maladie sans le principe et avant le principe est quelque chose d'incompréhensible.

2° M. Magne cite, dans plusieurs passages de ses développements que je n'ai pas reproduits, des localités naguère exemptes, puis infestées de maladies charbonneuses, avant que le sol ni même la culture aient pu être considérablement modifiés. Sa théorie paraît donc insuffisante. Il reste quelque chose à trouver sur ce point.

3° On ne distingue pas très-bien, à travers les longues considérations dans lesquelles entre M, Magne, pourquoi, dans certains lieux et pendant certaines années, les moutons sont épargnés par la maladie charbonneuse, tandis que d'autres animaux ne le sont pas, ni pourquoi dans telles localités et à telles époques, ces maladies charbonneuses se sont éteintes pour reparaître ensuite. Il y a donc là aussi quelque chose que nous ne connaissons pas. Ce quelque chose, serait-ce un germe latent? Dans ce cas, d'où vient-il? Est-il spontané? Nous voilà retombés dans l'obscurité. Est-il, au contraire, déposé en dehors d'un organisme, puis repris par un autre? Nous rentrons alors dans la conjecture de germes primitifs extra organiques.

4° Quelquefois la maladie atteint des animaux sur des sols qui ne lui conviennent pas. Gela tendrait à prouver l'existence mixte, organique et extra organique, du principe de la maladie. Un exemple emprunté à la pathologie peutme venir en aide dans l'expression de ma pensée. Le sarcopte de la gale vit et pond des œufs à la surface de l'organisme sous l'épiderme. En dépit de cette vie organique, j'ai pu conserver vivants, entre deux verres, pendant plusieurs heures, des sarcoptes, et pendant plusieurs semaines des œufs de sarcoptes. Or, qui serait en mesure de nier qu'un principe virulent ne puisse se trouver sous une forme plus ou moins analogue, et exister longtemps en dehors de l'organisme, comme l'œuf du sarcopte.

5° Le fragment suivant d'une lettre est cité par M. Magne. Cette lettre lui est écrite par un propriétaire duBerry, qui se plaint.de l'invasion du sang de rate parmi ses moutons. Sa propriété repose sur un sol favorable au charbon.

« La ferme est située dans la commune de Subdray, canton de Saint-Florent, à trois lieues ouest de Bourges. Ce village est bâti sur une petite colline peu boisée et à une lieue et demie de la rivière du Cher. Il n'y a ni marais, ni étangs, ni ruisseaux. Pour les besoins de la population et des animaux, il n'existe que des puits et quelques mares alimentées par les pluies, Le sol est argileux, fortement calcaire, et se laisse pénétrer parles pluies, qui ne séjournent jamais à la surface de la terre. C'est un pays renommé pour sa salubrité. Il n'y a jamais eu pour les habitants de maladies endémiques. Le choléra même n'y a jamais fait d'apparition, bien qu'il ait sévi dans les villages voisins. Depuis trois à quatre ans, une terrible maladie (le sang de rate) a fait irruption dans le pays. »

Si'ce n'est que depuis trois à quatre ans que le sang de rate a fait irruption dans le pays, d'où y est-il venu? Où est la certitude de sa spontanéité? S'agitil donc d'un pays nouvellement bouleversé par la culture? Si la maladie ne s'est montrée que depuis trois à quatre ans, c'est que probablement elle n'y a été semée qu'à cette époque et que depuis lors elle y est restée.

6° Dire que le déplacement des troupeaux les délivre du sang de rate, n'est-

ce pas au moins autant appuyer la doctrine do l'existence extra organique du principe virulent que celle de la spontanéité?

7° Quant à la morve, M. Magne ne confond-il pas ce qui produit la maladie avec ce qui en favorise le développement? Ne peut-il pas y avoir des substances, des aliments, — peut-être l'avoine elle-même, — qui agissent sur la morve, comme fait sur la syphilis le mercure, dont l'action consiste surtout à masquer les symptômes et à retarder l'évolution de la maladie?

Au demeurant, ce discours de M. Magne marquera dans les fastes de la science. Peut-être touchons-nous à l'avènement d'une bonne classification des maladies virulentes et des virus. La classe dans laquelle se trouvent la syphilis et la variole me parait très-naturelle, mais n'y en a-t-il pas une autre à former?

Nous engageons M. Magne à achever son œuvre et à poursuivre son enquête sur le charbon, en l'étendant à d'autres pays que la France. Cette maladie, par exemple, paraît être peu commune en Angleterre et fort répandue en Russie (peste de Sibérie). La nature du sol et le 'genre de culture de ces pays rendentils raison de ce fait?

Séance du 6 septembre 1864.

C'est le 6 septembre que M. Briquet a fait, à propos des virus, le charme de l'Académie et du public.

M. Briquet a commencé par une longue dissertation sur les virus, qu'il a énumérés, dénommés, multipliés, divisés, classés, décrits, dépeints et caractérisés à sa manière. Il y a du bon dans ce qu'il a dit, des choses à prendre et à laisser. Mais nos lecteurs savent à quoi s'en tenir là-dessus. Bornons-nous donc à rapporter les parties de ce discours qui appartiennent au fond du débat ou qui ont plus particulièrement mis en relief l'esprit singulier de l'orateur.

M. Briquet est de ceux qui pensent que n'est pas atteint d'un virus qui veut. Non omnibus licet adiré Corinthum. Il faut une prédisposition. Mais qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est-ce qui constitue cette prédisposition? où en est la preuve? quelle est-elle? d'où vient-elle? où est-elle? existe-t-elle?

Il ressort des exemples choisis par M. Briquet que la lumière sur ce point ne s'est pas encore faite dans son esprit. Il parle effectivement de personnes qui, malgré de nombreuses imprudences, ont échappé aux atteintes de la syphilis et d'autres qui, s'étant exposées à la variole, ne l'ont pas contractée. Mais que veut dire s'exposer, en fait de maladies contagieuses? M. Briquet ne paraît pas être mieux renseigné à cet égard que sur la signification précise du mot prédisposition. Si nomina desint, périt cognitio rerum.

La variole, par exemple, régnant dans une maison, dans une contrée, il n'est nullement probable que tous ceux qui ne la contractent pas doivent à un défaut de prédisposition le privilège d'échapper aux coups du fléau, parce qu'il n'est pas certain que chez tous le virus ait été mis en rapport avec les organes d'absorption ou ait été introduit dans l'organisme, pas plus qu'il n'est sûr, lorsqu'un grand nombre de personnes voyagent dans un convoi ferré qui déraille, que les voyageurs simplement' contusionnés aient été surpris absolument dans les mêmes conditions que ceux qui ont été fracassés. Bien des gens ont bravé les chocs et les déraillements de waggons qui ne se choquaient et ne déraillaient pas, qui auraient été parfaitement broyés en une seule séance si un accident convenable leur était arrivé. C'est ainsi qu'après avoir affronté cent fois impunément des miasmes varioliques, qui n'ont pas pénétré dans l'organisme, on no résistera pas à une inoculation bien faite.

Ces réflexions s'appliquent à la syphilis. Plusieurs hommes, par exemple, ont eu commerce avec la même femme vérolée. Les plus maltraités d'entre eux n'étaient pas nécessairement les plus prédisposés, ni môme ceux qui se sont le plus exposés, mais bien ceux dont les organes ont été mis accidentellement dans les rapports les mieux appropriés avec le virus.

Pour qu'un virus agisse, il faut qu'il trouve ouvertes les portes de l'organisme et qu'il y pénètre. Il ne suffit pas même de s'exposer pour ôtro exposé, ni surtout pour être atteint. A mon sens, en outre, la prétendue prédisposition, au lieu d'être en dedans de nous (à moins qu'elle ne soit déjà le mal), est presque toujours une affaire extérieure et contingente. Les coups portés peuvent être considérés comme non avenus, le coup frappé est seul inéluctable.

On attribue à M. Trousseau cette phrase plus piquante que vraie; celui qui l'a répétée n'avait sans doute pas assez réfléchi : « Pour contracter la variole, il faut que l'économie soit en rut. s Mais l'économie humaine est presque toujours en rut, et n'a d'autre palladium efficace et assuré contre l'action des virus que l'état plus ou moins défectueux et comme précaire de ceux-ci et les modifications qu'elle a subies elle-même par suite d'agressions antérieures de la part de ces redoutables ennemis ; les virus et l'économie s'émoussent respectivement par- des communications et des conflits réciproques; ils sont, elle et eux, si je puis ainsi dire, des parasites mutuels.

Profitons de l'occasion pour jeter un coup d'œil sur les circonstances qui peuvent créer des contre-dispositions à l'action des virus. Je suppose, bien entendu, que les organes sont mis en rapport réel avec ces agents.

Ces circonstances tiennent : A. — Au sujet. B. — Au virus.

A. — Le sujet peut se trouver en contre-disposition relativement à un virus :

a. — Parce qu'il est sous l'influence d'une maladie ;

(Une pneumonie, une fièvre typhoïde, etc., ont plusieurs fois paralysé l'action d'une vaccine ou d'un chancre syphilitique inoculé.) ^

b. — Parce qu'il subit l'action d'un médicament;

(La mercurialisation ou une forte intoxication mercurielle a produit des résultats analogues.)

c. — Parce qu'il a déjà éprouvé le virus dont il est question ou son congénère (1). (Le vaccin, par exemple, est le congénère du variolin.)

(Ce troisième chef résume ma doctrine sur les virus ; c'est le principe même, le dogme de la syphilisation. Il serait très-long et pour cela inopportun de le développer ici.)

B. — Le virus peut être :

a. — Plus ou moins fort ;

(Par exemple, un virus chancreux syphilitique inoculable à l'homme ne l'est pas nécessairement au singe macaque; un virus inoculable à ce singe ne l'est

(1) Le mot congénère a ici le sens actif qu'on lui donne en anatomie. Des muscles congénères sont ceux qui concourent à produire le même effet par opposition aux antagonistes, qui produisent un effet contraire.

Le vaccin et le variolin sont congénères, non-seulement parce qu'ils produisent le même effet dans l'économie au point de vue de la préservation variolique, mais encore parce qu'ils peuvent dans certaines circonstances agir simultanément.

Les virus antagonistes ont des effets opposés. En outre, ils n'agissent que successivement, parce qu'ils sont tout à fait antipathiques les uns aux autres.

L'étude des conformités et des oppositions des virus éclaire la physiologie pathologique et fournit à la thérapeutique des armes aussi puissantes que délicates à manier.

pas nécessairement au chat, etc.; mais un virus inoculable au chat l'est toujours au macaque et à l'homme, pourvu que ceux-ci ne soient placés dans aucun des trois cas précédents de contre-disposition.

Autre exemple. Un vaccin d'enfant qui prendra sur le cheval ne prendra pas nécessairement sur la vache, mais un vaccin qui prendra sur la vache prendra toujours sur le cheval, réserve faito, bien entendu, des mêmes cas de contre-disposition. *

Ce dernier vaccin est plus fort que le premier, de même que le virus chancreux le plus fort est celui qui prend sur toute la ligne.)

b. — Plus ou moins bien conservé ;

(Tout le monde sait que des virus ou mieux que des liquides virulents peuvent s'altérer, et par suite manquer leur effet ou en produire un autre que celui qui est ordinaire et attendu.)

c. — Plus ou moins approprié à l'organisme des sujets ;

(J'ai déjà maintes fois répété sous diverses formes que des individus, X, Y, Z..., fournissant les virus x, y, r..., que je suppose égaux en force, il peut se faire que quelques sujets, placés dans des conditions en apparence identiques, soient exclusivement ou plus vivement impressionnés par certains de ces virus x, y, e..i, tandis que d'autres sujets le seraient par certains autres de ces mêmes virus. Il ne me paraît pas- à propos de donner ici de plus amples éclaircissements.

Ne pouvant développer tout ce qui a trait à la qualité et au choix des virus, je redirai pourtant encore une fois qu'un virus récolté à point et inséré immédiatement et sans mélange est, toutes choses égales d'ailleurs, plus efficace qu'un autre virus. Il en est des virus comme des mets : le servez chaud est un précepte aussi trivial qu'excellent en fait d'inoculations.

M. Briquet a surtout insisté sur la source première des maladies virulentes et de la syphilfs en particulier ; c'est le côté original et piquant de sa dissertation.

Je me défie de ceux qui, faisant la Providence à leur image et à leur ressemblance, nous parlent sans cesse en son nom. Quand on se met à la place de Dieu et qu'on veut le bien du prochain, on n'y va pas de main morte : on incendierait l'univers entier pour sauver l'âme d'un seul pécheur et le soustraire aux flammes éternelles.

M. Briquet n'hésite pas à donner à la syphilis une source divine. 11 la fait naître d'en haut pour nous châtier du crime de quelques-uns de nos pères qui auraient eu un commerce charnel avec des chèvres. C'est comme une façon de péché originel. Mais comment le virus est-il né de cette bestialité? M. Briquet ne le dit pas. Je gage qu'il n'en sait rien.

Il serait d'abord important d'être exactement renseigné sur l'histoire de ces chèvres qui, de l'avis de M. Briquet, suivaient, à l'usage des soldats, l'armée de Charles III en Italie. Où a-t-il puisé cette histoire? Il dit que c'est dans I'essai sur les mœurs et l'esprit des nations de Voltaire; un Confrère instruit prétend que c'est dans les femmes galantes de Brantôme, que M. Briquet n'a pourtant jamais lues. Je n'ai pu retrouver cette histoire pas plus dans Brantôme que dans Voltaire. M. Briquet l'aura sans doute enjolivée. Ce n'est pas que Voltaire se fasse faute de parler de la syphilis dans ses écrits. Il en mentionne l'origine américaine dans I'essai sur les mœurs. Il en disserte dans le dictionnaire philosophique aux articles amour et Job et dans maints passages des spirituels romans, candide, I'ingénu, le huron, I'homme aux qua-

rante écus. Voilà tout ce que j'ai découvert. Mais do chèvres en rut, je n'en ai trouvé nulle part dans les écrits de cet homme encyclopédique.

L'idée de faire naître la syphilis pour nous châtier des débauches de nos pères est si vieille qu'on l'avait oubliée et que quelques-uns l'ont crue nouvelle quand M. Briquet l'a mise en avant: Multa renascentur quœ jam cecidere. Astruc en parle longuement pour en montrer la sottise. Avant lui, Paracelse et "Van Helmont l'avaient déjà stigmatisée et frappée de ridicule. Il est curieux que des casuistes d'assez fraîche date, à la sincérité desquels nous devons faire semblant de croire, puisqu'ils sont médecins, s'en soient fait une arme contre la syphilisation !

Qu'ils répondent donc à la question spirituelle que M. Bouley leur a adressée en parlant à M. Briquet et qui jusqu'ici est demeurée sans réponse : Dieu a-t-il créé Ici maladie du coït pour châtier les étalons du péché cl' avoir sailli les cavales ?

Mais est-il besoin de cet argument par analogie quand on a sous les yeux le tableau d'un si grand nombre d'innocents, femmes et enfants, sur lesquels la syphilis a sévi d'autant plus rigoureusement que le terrain qu'ils offraient au virus était plus vierge et plus pur ?

Soyez donc réservés, chers et honorables Confrères, — cela soit dit sans reproches, — dans votre réprobation des visées de M. Briquet, puisqu'à un moment donné elles ont pu vous passer par la tête. C'était une arme mal trempée, dont vous ne vous serviez que pour effaroucher les gens honnêtes et simples. M. Briquet est moins illogique et plus excusable que vous ! Peut-être ne savait-il pas ce qu'il faisait ! Mais vous

Mieux inspiré et plus heureux a été M. Briquet, quand il a insisté sur la spécificité et l'individualité des maladies virulentes. Nos lecteurs savent à quoi s'en tenir là-dessus. Je n'ai donc pas à reproduire les considérations de l'orateur.

11 ne lui a pas été difficile, en partant des vrais principes, de bien caractériser la pustule maligne qu'il a envisagée, à bon droit, comme une maladie virulente de cause externe et consécutive au développement d'un germe.

L'allocution de M. Briquet a été suivie d'une discussion accidentée comme elle, et dans laquelle M. Ricord, niant à faux que les animaux pussent avoir la syphilis, a combattu toutefois avec justesse l'opinion capricieuse de M. Briquet.

M. Ricord est allé plus et trop loin en donnant l'appui de son autorité à une conjecture mystique de Van Helmont, qui faisait provenir la syphilis d'une maladie des chevaux, que Van Helmont croyait être le farcin et que M. Ricord a prétendu être la morve, ce qui est en définitive la même chose.

Van Helmont s'appuyait sur le rêve d'un extatique (cet extatique était peutêtre Van Helmont lui-même), qui, fortement préoccupé de la recherche de l'origine de la vérole, aurait eu la vision d'un cheval qui dépérissait du farcin (I).

A cette preuve de Van Helmont, M. Ricord en ajoute deux autres, presque aussi fortes, savoir la fréquence de la morve parmi les chevaux de l'armée de

(1) Les traducteurs et les commentateurs de Van Helmont n'ont pas bien rendu ce qu'il dit à ce propos. M. Ricord, absorbé par sa clientèle, s'en est trop facilement rapporté à eux.

Voici comment s'exprime Van Helmont (in tumulo pestis, à l'article qui a pour titre Peregrina lues nova, p. m 154, col. 2), sur la prétendue vision et le récit d'un saint laïque « Dixit itaque laïeus si bi in visione intellectuali visum jumentum, quod pene difflueret ulcère fœtido, qui morbus equinœ speciei proprius (Galli le farcin vocant); unde sensim equi purulenta carie pereunt. Hoc autem jumentum vidit, velut canibus in escam deputatum, totum tergns vitiatum habens, etiam circavas naturœ; nec prœteristam visionem aliud responsum habuit.

Voilà quel fut l'unique songe du saint extatique. Il en conjectura, comme aura fait

Charles VIII, en Ilalie, et une similitude symptomatique entre la syphilis du xv° siècle et la maladie farcino-morveuse.

M. Briquet a demandé finement à M. Ricord pourquoi la syphilis, étant venue une fois de la morve, n'en provenait pas tous les jours.

Celte objection s'adresse aussi à vos chèvres, a répliqué imprudemment M. Ricord, sans faire attention qu'il se fouettait lui-même, avec les verges et sur les épaules de M. Briquet. En effet, de ce que M. Briquet à fait faire un faux pas à la logique, était-ce une raison pour que M. Ricord lui donnût une entorse? Condamnons-les donc tous les deux, les renvoyant dos à dos, frais et dépens compensés.

Quant à l'assimilation que M. Ricord a cherché à établir entre la syphilis et la morve, elle ne s'appuie que sur de grossières apparences. Que de différences au contraire viennent séparer ces deux maladies, dans leur manière de naître, leur évolution, leurs symptômes, leur terminaison et jusque dans les indications thérapeutiques!

Ma conclusion finale est que M. Briquet a dit cà et là de bonnes choses sur les virus; — que la pustule maligne est une maladie virulente et de cause externe ; — et qu'enfin la syphilis, originaire d'Amérique, ne provient d'aucun genre de bestialité ni d'aucune espèce de morve.

Le savant et sage M. Leblanc a pris la parole après M. Briquet dans cette séance. Il a lu un discoursqu'il a résumé dans lesconclusions suivantes, quenos lecteurs sont parfaitement à même d'apprécier. Ils regretteront, comme nous, de n'avoir pas sous les yeux le discours en entier.

« t° Je me crois fondé à dire que tous les virus, c'est-à-dire les causes immédiates des maladies contagieuses non parasitaires, sont des produits animaux qui peuvent se former de toutes pièces sous la double influence d'agents indépendants du corps de l'individu dans lequel et aux dépens duquel a lieu leur formation, et de dispositions particulières à cet individu. » — Proposition aussi vague qu'incertaine.

a. "2° Les produits qui ne sont jamais innés ont la propriété, comme les levains, de faire développer, ou plutôt de faire naître, dans des individus autres que celui dans lequel ils ont été formés, de nouveaux produits semblables à eux-mêmes, à la condition qu'ils aient été en rapport immédiat, sous une forme quelconque, avec la substance de ces individus, et à la condition aussi que les espèces auxquelles appartiennent ces derniers soient aptes à la transformation par le contact de tel ou tel virus, car le même virus n'a pas toujours la même action sur toutes les espèces. »

Quelle est ici la signification du mot inné? L'enfant qui naît avec la syphilis apporte-t-il en venant au monde un virus inné ?

« 3° Les médecins doivent apporter une grande attention à l'étude, à la re-

M. Briquet, « quod in obsidione Neapolitana nefando aliquis peccato congressum cunv ejusmodi jumento habuisset. »

Van Helmont, amplifiant et fortifiant la conjecture du saint homme, affirme : « Luis venereaî fermentum eo modo in humanam familiam r.aturaliter iransplantatum... »

Ainsi un visionnaire croit voir une chose et en donne une interprétation. Cette interprétation est interprétée par Van Helmont, qui est à son tour interprété par M. Ricord. L'opinion de M. Ricord est donc le rêve d'un visionnaire élevé à la troisième puissance !

On a mal traduit le mot jumentum, qui n'implique aucune idée de sexe, par celui de jument. Mais l'expression circu vas naturic ne fait-elle point penser a la maladie du coït? — La fable de M. Ricord ne le cède en rien à celle de M. Briquet.

cherche des influences capables de faire développer les virus, afin de pouvoir les éviter, ou los modifier, ou les détruire. » — Évidemment, il faut étudier !

« 4° Je suis convaincu que l'on arrivera à déterminer un grand nombre de ces influences, ei j'affirme que l'on est déjà parvenu à ce résultat pour quelques maladies virulentes. » — Quo Dieu entende M. Leblanc et bénisse ses efforts !

« 5° Il est au pouvoir do l'homme de prévenir les influences créatrices de certains virus, et môme de les modifier de manière à faire avorter les produits qui seraient déjà, à n'en guère douter, en voie de formation.» — Proposition vague.

« 6° Dans toutes ces circonstances, et je devrais peut-être me dispenser de le dire, il faut éviter les rapporls entre les individus atteints de maladies virulentes et les individus sains. Je néglige à dessein de parler ici des inoculations préservatrices ou modératrices. » — Vérités incontestables, en effet.

«7°Dans quelques cas, le médecin peut combattre efficacement, par ses conseils et par son action, certaines maladies virulentes très-graves, notamment le charbon sous forme de tumeurs, et spécialement la pustule maligne, qui est commune à l'homme et aux animaux, et que les vétérinaires traitent souvent avec succès, en combinant l'excision partielle des parties malades avec la cautérisation par le fer rouge et par les caustiques potentiels. » — Propositions excellentes.

Après M. Leblanc, M. Guérin donne quelques explications sur certains passages de son discours qui avaient effectivement paru avoir besoin de commentaires. Il insiste avec raison sur la dificullé que chacun trouve à rendre où à faire comprendre ses idées. C'est précisément dans la crainte de ne pas avoir exactement compris ou exprimé la manière dont M. Guérin explique la production spontanée des virus que je me borne encore à relater textuellement ses propres expressions. Il prend la morve pour exemple, en ces termes :

« Lorsque certaines causes en apparence générales paraissent amener le développement de la morve, ce n'est pas à la faveur d'une action isolée, d'une action banale, mais en s'asssociant à certaines autres causes, à certaines prédispositions, à certains éléments étiologiques différents, lesquels, en vertu de leur combinaison réalisent un ensemble systématique tout spécial, ensemble dans lequel chaque élément peut avoir sa part, mais n'agit que combiné, que fondu dans un ensemble lequel devient ainsi la cause spécifique propre à engendrer le virus spécifique, sans lequel il n'y a pas de maladie spécifique possible. »

M. Guérin résume ensuite sa pensée dans les conclusions suivantes:

« 1° Avant l'adhésion de la médecine vétérinaire aux principes de la médecine humaine, nous professions, M. Bouillaud et moi, la spontanéité possible de certaines maladies. » — Cette conclusion est presque entièrement personnelle à M. Guérin.

« 2° Cette spontanéité, démontrée pour certaines maladies, la morve et le charbon, n'implique pas la nécessité de la spontanéité de toutes les maladies virulentes et en particulier la spontanéité delà pustule maligne. »

« 3° L'origine extérieure de la pustule maligne, parfaitement démontrée pour un certain nombre de cas, n'implique pas absolument l'impossibilité de l'origine spontanée pour d'autres, mais l'identité des caractères, des symptômes et de la marche de la maladie dans tous les cas observés jusqu'ici ne permet pas d'admettre un autre mode d'origine que l'origine communiquée. » — Je revendique ma part de cette conclusion.

« 4° Si l'observation révèle des cas de pustule maligne spontanée, c'est à la condition qu'elle y constatera «des caractères, des symptômes et une marche propres à ce mode de développement. »

Qu'est-ce que la pustule maligne ? Un charbon de cause externe, c'est-à-dire qui est entré par la peau ou par les muqueuses à fleur de peau. La pustule maligne, avant d'être une maladie ou une affection, n'était qu'une lésion. Il s'ensuit qu'une pustule maligne qui n'aurait pas cette porte d'entrée et qui n'offrirait pas par suito sa marche ordinaire et son cortège habituel de symptômes, ne serait pas une pustule maligne, mais un charbon proprement dit, ces deux formes d'un môme mal reposant sur un fond identique. M. Guérin pose donc une condition qui ne peut pas ôtre remplie. Cette impossibilité résulte de la manière dont se sont succédé les travaux qui ont d'abord détaché la pustule maligne de sa souche, le charbon, et qui l'y ont ensuite rattachée.

« 5° Finalement, les causes dites générales ne concourent à la réalisation spontanée des maladies virulentes contagieuses qu'à titre de causes éloignées, et en s'associant et se combinant avec d'autres éléments étiologiques dont l'ensemble se résout dans la formation de l'état ou du principe virulent, c'està-dire de la cause prochaine ou efficiente de ces maladies. »

M. Gosselin, qui avait ouvert la discussion comme rapporteur, se présente pour la fermer. Une fait qu'affirmer de nouveau les conclusions de son Rapport; il doute que la pustule maligne soit toujours communiquée, et il voudrait qu'on recherchât si ce mal ne procède pas quelquefois d'une cause interne.

Mais, dirons-nous, la doctrine de l'origine interne est ancienne; elle a traversé, sous des noms divers, les différentes phases historiques de la médecine ; c'est elle qu'ont renversée les Observations modernes et particulièrement les travaux provoqués par l'initiative de l'Académie de Dijon. L'appel fait par M. Gosselin a donc déjà été entendu et a reçu, pour ainsi dire, satisfaction dans le dernier siècle.

Les pustules malignes de cause interne existent pourtant à mon point de vue ; il est bien entendu qu'elles ne se comportent pas absolument comme celles de cause externe, elles ne portent pas non plus le même nom : on les appelle simplement charbons. Les vices du langage ont jeté ici de la confusion sur les choses.

On confondait autrefois la pustule maligne et le charbon {synthèse primitive ou première période) ; ils ont été bien distingués à la suite de l'impulsion donnée par l'Académie de Dijon (analyse ou seconde période). La manière dont je les ai réunis forme la synthèse secondaite ou troisième période. Ainsi la science avance, se perfectionne et se fortifie de jour en jour.

En lisant les auteurs qui ont écrit dans la première période, on reconnaît aisément que M. Gosselin n'avait pas tout à fait tort en manifestant la crainte que l'admission d'une pustule maligne de cause interne ne détournât les praticiens d'une méthode éprouvée, à savoir l'emploi des caustiques. En vain les médecins vétérinaires ont-ils allégué, contre ces appréhensions, qu'ils attaquent par la cautérisation le charbon, quoiqu'ils lui reconnaissent uneorigine interne. La pratique ne s'affranchit pas aussi aisément qu'ils le croient des liens de la théorie. L'histoire entière de notre art le prouve. Les fluctuations de la théra- , peutique témoignent en effet qu'il a subi tour à tour l'influence des doctrines les plus diverses et môme les plus opposées.

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