COMMUNICATIONS FAITES A L'ACADÉMIE DE MÉDECINE
Séance du 2 janvier 1867.
M. Auzias-Turenne met sous les yeux de l'Académie la langue d'un chien qui présente une lysse ou vésicule rabique intacte et très-bien caractérisée.,
Cette lysse siège au côté droit de la base de l'organe. Elle a à peu près le volume, la forme et la couleur d'un grain de millet et fait un relief considérable sur le point qu'elle occupe.
On constate à l'œil nu, et surtout à là loupe, qu'elle consiste en une petite collection de pus, retenue par l'épithélium soulevé et distendu. On n'aperçoit à sa surface aucun orifice folliculaire.
Les parties ambiantes jouissent de l'intégrité la plus parfaite, et ont l'aspect physiologique ordinaire.
Il ressort clairement de l'examen de cet échantillon que les lysses doivent se rompre aisément, et qu'il n'est guère possible d'en trouver autre chose que des vestiges à la suite d'un accès de rage.
Aussi l'animal dont M. Auzias-Turenne soumet l'organe à l'Académie a-t-il été sacrifié pendant la période d'incubation de la maladie.
M. Auzias-Turenne exposera, dans un moment plus favorable, le complément et les conséquences de cette communication, et indiquera avec soin la part de ceux qui l'ont aidé dans la recherche des lysses.
M. Colin dit que les vésicules signalées par M. Auzias-Turenne sont simplement des glandules salivaires hypertrophiées. Il a souvent, ajoute-t-il, disséqué la muqueuse buccale des chiens enragés, et il est disposé a croire que les lysses du Dr Marochetti ne sont autre chose que les glandules hypertrophiées dont il vient de parler.
M. Leblanc partage l'opinion de M. Colin; les signes trouvés sur la langue que présente M. Auzias-Turenne ne sont pas caractéristiques de la rage; on les trouve chez des chiens qui ne sont pas enragés, et, par" contre, ils manquent quelquefois chez des chiens véritablement enragés.
M. LE Président jugeant que cette question présente un grand intérêt, et ne saurait être résolue par un simple coup d'œil jeté sur la pièce anatomique présentée par M. Auzias- Turenne, renvoie cette pièce et la Note de l'auteur à une Commission composée de MM. Colin, Leblanc et Bouley.
(Bulletin de l'Académie de médecine, t. XXXII, p. 348-349.)
Séance du 8 janvier 1867.
M. Reynal, à l'occasion du procès-verbal, demande à faire une petite observation au sujet de la présentation faite, dans la dernière séance, par M. Auzias-Turenne. Il ne veut pas, dit-il, rechercher par quelle voie la pièce présentée par M. Auzias-Turenne a été apportée d'Alfort devant l'Académie; mais il tient à dire que le chien dont la langue a été mise sous les yeux de l'Académie est mort de la rage, mais qu'il n'a point été sacrifié, et que, par conséquent, il n'était point, comme on l'a prétendu, dans la période d'incubation de la maladie.
(Bulletin de l'Académie de médecine, t. XXXII, page 351.
Séance du 15 janvier 1867.
M. Auzias-Turenne adresse la lettre suivante :
Paris, 15 janvier 1867.
Monsieur le Président,
Dans les explications fort enveloppées qu'a données M. Reynal, mardi dernier, je n'ai pas su comprendre si l'honorable professeur d'Alfort admet l'existence des lysses ou s'il la rejette.
Il me semble toutefois qu'il a fourni un argument favorable à ma manière de voir.
Je pense, contrairement à l'opinion commune, que les lysses existent et qu'elles jouent dans la rage le même rôle que les pustules dans la syphilis et la variole, ou que l'exanthème intestinal dans la fièvre typhoïde.
Mais je n'ai jamais prétendu que l'existence des lysses fût constante dans la rage ou circonscrite (1) au-dessous do la langue, ni surlout qu'il fût possible de conjurer par leur destruction précoce les convulsions suprêmes de la mail) Quelques données me font conjecturer que des lysses peuvent siéger sur la muqueuse génitale et devenir une source de contagion d'autant plus dangereuse qu'elle serait précoce, imprévue, dominée par une salacit.' incroyable et placée à l'origine même de la vie. Il y aurait là un nouveau point d'analogie entre la rage et, la syphilis. J'ai déjà cherché à établir un rapprochement entre ces deux maladies, à l'occasion d'un monsieur qu'une femme avait mordu au nez et qui en avait reçu la syphilis par cette voie.
ladie. On n'enraye pas le cours de la syphilis ou de la variole par l'extinction des pustules.
Je n'ai pas davantage annoncé que les lysses eussent leur siège analomiquc en dehors des glandules ou des éléments de la muqueuse. Si elles existent, il faut bien que ce soit quelque part, c'est-à-dire dans un organe. C'est ainsi que l'acné syphilitique occupe un follicule, le bubon, un ganglion lymphatique, et la pustule intestinale, une glande de Poyer.
Ce que je crois avoir prouve, avec le concours de collaborateurs dévoués, c'est que pour trouver les lysses, dont l'existence est passagère, il faut les chercher avant qu'elles n'aient disparu.
Cette vérité, quoique triviale, a été méconnue. C'est pourquoi elle mérite d'être signalée à l'examen de la Commission.
Il faut donc surprendre les lysses dans la rage qui couve avant que le cours de la maladie ou que les convulsions dernières ne les aient emportées.
On les trouvera aussi quelquefois à la suite de la rage mue ou paralytique, alors que les organes de la bouche et de la gorge n'auront pas été tourmentés. Des recherches dirigées en ce sens par M. Mathieu et moi nous ont déjà fourni quelques résultats.
Je ne suis pas entré dans de longs développements verbaux devant l'Académie, de peur d'enfreindre son règlement et ses usages qu'une longue fréquentation des séances m'a rendus familiers.
C'est aussi pourquoi je me renferme aujourd'hui dans le sujet qui m'a fait prendre la plume ; je m'abstiens, tant par goût que par déférence pour l'Académie, de toute réflexion étrangère à la science.
Je ne rétracte rien de ce que j'ai eu l'honneur de dire devant l'Académie. J'affirme au contraire avec autant de conviction que d'énergie, — car j'en ai la preuve matérielle, — qu'on trouvera les lysses en sacrifiant des chiens enragés plusieurs jours avant la manifestation des convulsions rabiques.
Voilà la question. Telle est la découverte que j'annonce. C'est un fait à vérifier.
En présence de dénégations aussi persistantes qu'elles étaient générales, relativement à l'existence des lysses, j'ai imité le philosophe qui marcha pour prouver le mouvement: j'ai fait voir une lysse.
La manière dont la pièce que j'ai présentée est venue en ma possession est des plus simples. Elle m'a été remise, — sans que je l'eusse demandé, — ■ par un élève auquel j'avais enseigné verbalement le moyen de découvrir les lysses. Ce jeune homme m'a marqué sa reconnaissance en m'apportant le fruit de mes conseils.
J'ai transporté cette pièce dans l'enceinte académique, à l'invitation d'un membre éminent de l'Académie qui n'ignorait aucune des circonstances que je viens de rapporter. De mon côté j'étais sûr d'obtenir la faveur qu'y rencontrent toutes les démarches ayant exclusivement pour but l'avancement de la science et les progrès de l'art.
Dans ces efforts, couronnés de succès, de la médecine humaine associée avec la médecine vétérinaire, tout a été loyalement entrepris, loyalement exécuté : notre conquête n'est entachée d'aucune action, je ne dis pas répréhensible, mais suspecte.
La question est toute scientifique; elle ne doit pas déchoir du rang que lui assignent son importance et le rôle élevé de l'Académie. Il s'agit de savoir si les lysses existent et "quels sont les moyens de les trouver. Plus tard on utilisera les renseignements obtenus.
Si des abus se glissent même dans les pratiques de la science, ils ne son t guère
à craindre de la part de ceux qui poursuivent leurs recherches dans une direction semée de périls et féconde en dévouements. Leur conduite ne doit pas être incriminée sans preuves, ni rendue suspecte publiquement par voie d'allusion. Recevez, etc.
Séance du 17 mars 1868.
M. Auzias-Turenne adresse la lettre suivante:
Monsieur le Président,
Lorsqu'à propos d'une opinion controversée les faits précis sont difficiles à surprendre, aucun indice ne doit être négligé.
C'est pourquoi je mets sous les yeux de l'Académie un journal qui rapporte l'histoire émouvante d'un loup enragé dont la langue contenait, à la base, de petites vésicules d'un aspect rougeâtre, renfermant des matières séro-sanguinolentes.
Le mot Zi/sse n'est pas prononcé, mais la chose est exprimée d'une manière évidente.
Ce qui augmente la valeur de ce renseignement, c'est que le narrateur ne paraît pas y attacher une grande importance ; il le relate sans détails, avec netteté. La prévention n'a donc en rien pesé sur son jugement.
La rage a certainement existé chez l'animal. Il a parcouru avec fureur les campagnes et traversé les hameaux, se jetant sur les hommes aussi bien que sur les bètes; il les a déchirés, terrassés, dévorés. On a trouvé enfin dans son estomac une grande quantité de poils agglutinés, de feuilles mortes, des os à peine broyés, la mâchoire à peu près intacte d'une brebis, une portion du crâne d'un chien, et cinq doigts parfaitement conservés, appartenant à des personnes encore adultes (textuel).
Pour la première fois donc les lysses viennent d'être constatées chez le loup. C'est une lueur qui présage une plus éclatante lumière, et l'Académie ne voudra pas me désapprouver de l'avoir signalée à son attention.
Veuillez agréez, etc.
Voici l'extrait du journal :
Un loup enragé, dont on avait signalé l'apparition dans les communes d'Aix et de Saint- Fréjoux, vient enfin d'être tué.
Le 20 février dernier, le commandant de la gendarmerie de l'arrondissement d'Ussel fut informé qu'un loup de haute taille, que l'on croyait atteint d'hydrophobie, avait grièvement mordu des brebis, des chiens et sept personnes, dont deux, qui avaient eu la figure littéralement dévorée, sont mortes dans les vingt-quatre heures.
De concert avec le sous-préfet, deux battues générales, appuyées des brigades d'Ussel et d'Eygurande, ont été immédiatement organisées, mais sans résultat.
Le 4 mars au soir, cependant, le loup succombait sous les coups de quatre habitants de la commune de Courteix, au moment où il dévorait leurs troupeaux et menaçait les bergers.
Ce mode dagir, si peu conforme aux habitudes des loups, donnait lieu de penser que réellement ce carnassier était enragé.
L'autopsie du cadavre, confiée à deux experts vétérinaires, a malheureusement confirmé ces présomptions.
Dans l'estomac et l'œsophage, on a constaté une grande quantité de poils agglutinés, de feuilles moites, des os à peine broyés, la mâchoire il peu près intacte dune brebis, une portion du crâne d'un chien, et cinq doigts parfaitement conservés, appartenant à des personnes encore adultes.
Les intestins étaient ù peu près vides. La langue contenait à sa base de petites vésicules, d'un aspect rougeâtre, renfermant des matières séro-sangumolentes. Enfin la bouche pa-
DES LYSSES OU VESICULES RABIQUES.
raissait être le siège d'une légère congestion cérébrale, et la muqueuse et le larynx avaient perdu leur teinte normale pour revêtir une couleur rougeâtre.
Tous ces symptômes qui, de l'avis des experts, sont des signes caractéristiques d'hydrophobie, justifient la panique générale que cette nouvelle bête du Gévaudan causait dans l'arrondissement d'Ussel : on ne sortait plus, en effet, qu'armé jusqu'aux dents.
Aujourd'hui, grâce aux soins de l'autorité, toute inquiétude doit être dissipée
(Petit Moniteur du 12 mars 1868.)
M. Depaul fait observer qu'une particularité le met en garde contre la véracité du récit du Petit Moniteur : c'est la mâchoire de mouton trouvée dans l'estomac du loup. Comment aurait-il pu l'avaler?
M. H. Boule y ajoute que rien, dans le récit du journal, n'indique que le loup ait été enragé. C'était une bête féroce : voilà tout.
(Bulletin de l 'Académie de médecine, t. XXXIII, p. 261.)
Séance du 14 avril 1868.
M. H. Boulet demande la parole et fait la communication suivante :
Le 17 mars dernier, M. Auzias-Turenne a signalé à l'attention de l'Académie un article du Petit Moniteur où l'on parlait d'un loup enragé, sous la langue duquel on avait observé des lysses ou vésicules rabiques.
Depuis cette époque, M. Auzias-Tux'enne a reçu deux lettres de Confrères qui complètent ou rectifient les renseignements unirais par le Petit Moniteur.
En voici l'analyse :
1° Docteur Fargeix, de Saint-Êtienne-aux-Clos (Corrèze), 26 mars.
M. Fargeix s'est trouvé, le 29 février et le 1er mars, dans les deux villages qui ont été le principal théâtre des exploits du loup enragé; il a vu quatre blessés, dont une petite fille de 10 ans, horriblement dévorée, a succombé quelques heures après. Des trois autres, une jeune femme a été seulement égratignée, probablement par la patte de la bête, au nez et à la lèvre. Les deux autres, enfants d'une douzaine d'années, ont été profondément mordus aux bras. M. Fargeix a lavé toutes les plaies à l'eau salée, et les a cautérisées aussi complètement que possible. Depuis lors, il n'a plus vu aucune de ces personnes, qui ont eu recours « à un empirique fameux qui possède un spécifique infaillible. » Mais, s'il leur était arrivé quelque chose, M. Fargeix l'aurait su, à la date du 26 mars, dont nous sommes déjà éloignés.
2° Docteur Clédat de Lavigerie, à'Ussel (Corrèze), 2 avril.
L'autopsie du loup a été faite sous ses yeux, le 5 mars dernier, par deux vétérinaires requis à cet effet par M. le sous-préfet d'Ussel : MM. Plane (de Bort, Corrèze), et Rigaud (de Tulle).
Il a vu et examiné attentivement qicatre lysses placées sous la base de la langue du loup. Il leur à trouvé le volume et la forme des vésicules d'herpès. Il a pu constater plusieurs fois à l'œil nu que c'étaient autant de petites collections séro-sanguinolentes retenues par l'èpithélium soulevé.
C'est à tort que le Petit Moniteur n'a pas prononcé le mot lysse, car il est écrit plusieurs fois dans le Rapport. Les communications faites par M. Auzias-Turenne, à l'Académie de médecine, ayant éveillé l'attention des experts, ils ont exploré la langue avec soin.
La portion du crâne de chien trouvée dans l'estomac de l'animal a environ la largeur de la main.
Les bergères mordues à la figure sont mortes, l'une quelques heures après, l'autre le lendemain.
Suivent les passages essentiels du Rapport :
« On nous a montré un loup mâle, âgé de 5 ans environ, et d'assez forte taille, qui nous a paru d'une maigreur extrême
« L'estomac contenait une immense quantité de poils agglutinés ensemble, et formant un tout inextricable.
« Au milieu de cette masse informe, on remarque une certaine quantité de feuilles mortes enchevêtrées ensemble à travers le3 poils; d'autres feuilles se trouvent également répandues çà et là dans l'estomac.
« A côté de ces poils, se trouvent quatre doigts, parfaitement intacts, paraissant appartenir à un adulte. Puis viennent plusieurs lambeaux de peau de vache, de chien ; plus loin, la mâchoire supérieure à peu près intacte d'une brebis ; enfin une portion de crâne, avec la peau et les poils, paraissait appartenir à un chien. Au milieu de ces débris, nous remarquons un bon nombre d'os plus ou moins broyés, et, ce qui est essentiel à relater, peu ou presque point de substances alimentaires.
« Dans l'œsophage, nous trouvons un doigt assez volumineux, paraissant être un pouce d'adulte, entouré de feuilles mortes, de débris de peau, le tout enchevêtré au milieu de poils de différente nature.
« II existe sur le frein de la langue, un 'peu à gauche, des lysses : ce sont quatre petites vésicules de la dimension d'une lentille, d'un aspect rougeâtre, fluctuantes, et contenant une matière séro-sanguinolente
« Ce loup a dévoré deux petites bergères à côté de leur troupeau, mordu ces malheureuses au point de leur enlever le crâne et plusieurs doigts, qu'il déglutit sans les broyer, et a fait des blessures profondes a cinq autres personnes.
« En présence de ces faits, des matières contenues dans l'œsophage, qui commençait probablement à se paralyser, et dont les contractions n'étaient plus assez fortes pour conduire les substances jusque dans l'estomac, des lysses rabiques, vésicules constatées au frein de la langue, nous pensons que le loup confié à notre examen était atteint de la rage. »
M. DEPA.UL explique les motifs très-naturels des doutes qu'il a émis lors de la première relation de ce fait, qui ne lui paraissait pas présenter des garanties d'authenticité suffisantes. Devant les nouvelles explications qui viennent d'être données, il n'a plus aucun motif d'opposition; il accepte le fait.
(Bulletin de V Académie de médecine, t. XXXIII, p. 342.)
APERÇU HISTORIQUE ET PHILOSOPHIQUE SUR LES LYSSES OU VÉSICULES DE LA RAGE.