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PREMIÈRE PARTIE

MÉMOIRE LU A. L'ACADÉMIE DE MÉDECINE LE ler SEPTEMBRE 1868.

La plupart des maladies virulentes inoculées ont deux caractères communs plus ou moins constants, car ils peuvent manquer, et plus ou moins distincts l'un de l'autre; le premier de ces caractères consiste dans la naissance d'un accident local ou primitif au siège de la souillure; le second dans l'apparition de symptômes généraux ou consécutifs affectant les confins éloignés de l'organisme.

La syphilis présente le type de ces deux ordres d'accidents. D'une part, en effet, dans cette maladie l'accident primitif est tellement peu sujet à faire dé-" faut que la question de savoir s'il existe une syphilis constitutionnelle d'emblée est encore en litige. L'éruption générale est, d'autre part, si ponctuelle à paraître, qu'on rejette volontiers, à tort ou à raison, surl'inattention des observateurs, les cas exceptionnels où elle n'a pas été constatée. Toutefois, celte éruption générale est polymorphe, c'est-à-dire qu'elle n'affecte pas une forme élémentaire invariable. Elle est rougeur, papule, pustule, etc., ensemble ou successivement (1).

(1) Quand la maladie n'est pas entravée dans sa marche, soit par d'autres maladies, soit par des médicaments, on constate d'ordinaire que ses manifestations se suivent dans un ordre toujours le même. La régularité est la régie. Mais la syphilis est comme un moi dont nous sommes le monde extérieur; nous la modifions en même temps qu'elle nous modifie. En outre, comme elle revêt différentes formes, son évolution et sa symptomatologie offrent différents aspects en rapport avec la forme initiale.

L'inoculation do la variole donne toujours lieu, contrairement à ce qui s'observe dans l'ordre dit spontané (i), à un accident primitif ou local. Désoteux et Valentin n'ont signalé, pendant leur longue pratique, qu'une infraction à cette loi (2). Quant à l'éruption générale, elle manque souvent à la suite de l'inoculation, quoique les variolœ sine variolis soient excessivement rares dans la variole naturelle.

Ainsi pour la variole naturelle ou prétendue spontanée, la formule serait: Absence de lésion locale, éruption générale. Pour la variole d'inoculation au contraire, la formule serait: Lésion locale, rareté éruption générale. Ce qui est règle d'un côté devient exception de l'autre.

La vaccine semble consister presque uniquement dans un accident local, qui cependant, dit-on, peut manquer. Un des membres les plus respectés de l'Académie, M. Kergaradec, a rapporté, en 1831, d'après les médecins de Nantes, une série de cas de vaccine efficace sans éruption d'aucune sorte (3). Des accidents généraux ou consécutifs existent quelquefois à titre de vaccinides. Les auteurs dignes de confiance qui en ont mentionné des exemples, depuis Pearson (4) et Woodwille (5), ne se comptent plus. J'en ai moi-même observé divers échantillons.

En résumé, l'accident local est une règle qui n'aurait que d'infiniment rares, pour ne pas dire douteuses exceptions, tandis que l'accident général est une exception qui n'est pas rare.

Le professeur Ducros (de Marseille) a signalé un cas des plus étranges et exceptionnel au double point de vue qui nous^ccupe. Il ne se produisit rien au lieu d'insertion, mais il survint au dos du pied une vésicule qui a pu servir à d'autres vaccinations (6).

L'inoculation de la pustule maligne, réserve faite des irrégularités, ne donnet-elle pas lieu promptement à un accident local qui lui-même est toujours une pustule maligne dans l'acception étiologique du mot (7)? En outre, cet accident

(1) Je ne crois pas à la naissance spontanée de la variole : le virus se reproduit, mais ne se produit pas tout seul de toutes pièces. Dans la variole prétendue spontanée, le virus qui sommeillait quelque part s'est introduit subrepticement par les voies respiratoires ou quelquefois peut-être par les voies digestives.

(2) Traite historique et pratique de l'inoculation, p. 200.

(3) Transactions médicales, octobre 1831, p. 13.

(4) Observations concerning the éruptions, etc. London, 1800. Bibliothèque britannique, Sciences et arts, 1799-1800, p. 254 et suiv.

(5) Rapport sur le cow-pox ou la petite vérole des vaches, et sur l'inoculation

de cette maladie considérée comme pouvant être substituée à la petite vérole ; traduit

de l'anglais, par A. Aubert. Paris, an VIII.

(6) J.-F.-E. Boyer, la variole et la varioloide comparées, Thèse de Montpellier, 1830. (Voir la note de la page 26 de cette Thèse.)

L'étude méthodique et raisonnée des anomalies de la vaccine est encore dans les desiderata de la science, malgré un travail remarquable de Legendre sur ce sujet.

(7) M. Davaine a présenté à l'Académie de médecine (séance du 11 août 1868) un cabiai auquel il avait inoculé quelques heures auparavant, à une mamelle et par une piqûre très-superficielle, de la matière charbonneuse (sang de rate).

Le produit était une vésicule blanchâtre et légèrement rosée, laquelle contenait une sérosité incolore et filante. Cette vésicule ovalaire en travers, régulière à son pourtour, convexe, peu proéminente, avait 1 centimètre dans son étendue la plus grande. On constatait à son centre un point noir, lequel correspondait à la piqûre, et à toute sa circonférence un liséré d'environ 1 millimètre, d'un rouge assez vif et approximativement semblable au liséré gingival des tuberculeux ou des typhoïdiques.

Je n'ai pas examiné les ganglions du ressort, et j'ignore ce qui s'est passé ultérieurement. C'était une pustule maligne.

Mais si l'insertion eût été plus profonde ou faite par écorchure, le résultat n'aurait pas

local n'est-il pas suivi, à très-bref délai, de charbons multiples, qui sont des accidents généraux?

A la suite de l'inoculation du claveau, les deux sortes d'accidents sont tellement accusés que, n'étaient l'acuité et la rapidité de la maladie, on croirait avoir sous les yeux l'image de la syphilis. C'est une observation qu'il m'a été donné de faire, grâce à la bienveillance primitive de M. Leblanc et à l'obligeance consécutive de son fils. Cependant alors l'éruption générale est loin d'être constante.

lnocule-t-on la morve? Accident local d'abord, accidents généraux ensuite. Sur le chien, mauvais terrain de cette maladie, on n'observe guère les accidents généraux.

En ce cas, c'est une morve incomplète, ébauchée, abortive; une morve qui n'est pas toute la morve, quoiqu'elle en recèle le principe ou le germe, et qu'elle puisse le transmettre de manière à ce que la maladie se développe entièrement sur un terrain mieux approprié.

En revanche, chez le cheval, cette maladie, quoique plus complète et beaucoup plus intense, n'est souvent représentée que par des accidents généraux, c'est-à-dire que ceux-ci ne paraissent avoir été précédés d'aucun symptôme local.

Je voudrais rappeler en cette circonstance les inoculations de rougeole pratiquées par Home (d'Edimbourg) (1), celles de scarlatine pratiquées par Miquel (d'Amboise) (u2), et enfin l'inoculation pestilentielle que se fit Withe, médecin de l'armée anglaise en Egypte^ Celui-ci eut, au récit de Mac-Grégor (3) et de Larrey (4), une pustule au lieu d'insertion, et puis la peste. Il succomba.

Mais je ne tiendrais à rapporter ces derniers exemples, — dont ma thèse n'a aucun besoin pour s'affermir, — que dans l'intention de rendre hommage à trois pionniers de la science, dont le troisième a payé son héroïsme de sa vie.

J'ajouterai, à propos de l'accident primitif, deux remarques.

La première est que, si le virus a été inséré sous le derme largement entamé, l'accident primitif pourra être dépourvu de ses caractères les plus distincts.

Il se présentera, par exemple, sous l'aspect de gonflements plus ou moins douloureux, livides, plus ou moins bavants, ou de cicatrices déchirées, dont les bords s'élèvent, se boursouflent, s'indurent, s'écartent, se renversent, etc. Cela varie, suivant la nature du virus et le mode d'effraction, c'est-à-dire sa voie d'introduction.

M. Faye (de Christiania), ayant inséré profondément sous la peau le virus de

été objectivement le même, quoique identique étiologiquement, essentiellement. Il y aurait donc eu aussi en réalité une pustule maligne objectivement distincte de la précédente.

La péripneumonie exsudative ne laisse pas d'être la même maladie, quand on l'inocule à la queue, et bien que le poumon ne soit pas consécutivement lésé. La variole ne cesse pas d'être la variole lorsqu'elle a été inoculée et malgré les différences objectives qu'elle revêt alors.

Ces remarques ont pour but de prémunir le lecteur contre une confusion qu'on établit fréquemment entre l'affection ou la lésion et la maladie, entre la forme et le fond.

(1) Principes de médecine, traduits par Gastellier. Paris, 1772, p. 268 et 600. — Le professeur Speranza en 1822 et le docteur Von Katona en 1842 ont également réussi dans l'inoculation de la rougeole. ((Esterreichische medizinische AVochenschrift, juillet 1842; annali universali di medici, septembre 1843; annales des maladies de la peau, t. I, p. 192.)

(2) Lettres médicales d'un vétéran de l'école de bretonneau. Tours, 1867, p. 13S et suivantes; — Fr. Gaultier, Thèse de Paris, 1846, p. 30.

(3) Médical sketches on the expédition oh tue army. In-8°, London, 1804.

(4) Considérations sur la fièvre jaune, 1821.

la vaccine et celui de la syphilis, paraît avoir observé quelque chose qui se rapporte à ce genre d'anomalie (1).

Autre exemple : La pustule maligne, inoculée par des mains habiles que l'Académie connaît bien, paraît être tout à fait dissemblable d'elle-même, à moins que l'insertion de son principe n'ait été pratiquée que fort superficiellement, comme fait, par exemple, une mouche qui piquo.

Voici ma seconde remarque. Si le siège de l'inoculation a été emporté par le fer ou détruit par un caustique, mais incomplètement ou trop tard pour que tout travail morbide soit intercepté, le virus se cantonnera plus avant dans les ganglions prochains pour préluder à l'envahissement de l'organisme entier. Alors l'accident primitif ordinaire fera défaut ou disparaîtra vite. C'est ainsi que des cautérisations énergiques, mais tardives, détruisent le chancre sans arrêter la syphilis. C'est encore ainsi que J.-L. Petit a vu cette dernière maladie apparaître, malgré l'ablation totale de parties que le virus avait déjà entamées.

Ce double obstacle à la manifestation franche de l'accident primitif existe presque toujours à la suite des morsures rabiques. D'une part, en effet, les dents pénétrantes des animaux représentent et au delà l'action profonde de l'instrument inoculateur; tandis que, d'autre part, les cautérisations et les ablations de parties jouent le même rôle que dans les cas précités de syphilis.

Ce sont deux circonstances à valoir pour l'admission, sans réserve et à tous les titres, de la rage au rang des maladies virulentes.

Il est donc définitivement établi que, à la suite des inoculations de maladies contagieuses, on peut constater :

1° Un accident local plus ou moins apparent et quelquefois dénaturé, soit à cause de l'insertion profonde du virus, soit par la destruction ou l'enlèvement des parties;

2° Des symptômes généraux, lesquels sont souvent des éruptions plus ou moins fugitives qui peuvent, en conséquence, éctiapper à l'observateur.

Mais il demeure bien entendu que ces deux ordres d'accidents, quelle que soit leur valeur, ne sont que des symptômes de la maladie, qu'ils ne sont pas les seuls, qu'ils peuvent manquer. Ce ne sont point des attributs essentiels, indispensables, sine qua non, et en un mot les représentants obligés de la maladie. Il ne faut donc jamais que dans notre esprit ils en tiennent exclusivement lieu. Ce qui éclaire ne doit pas offusquer.

La rage se comporte-t-elle comme les autres maladies inoculables, ou bien fait-elle exception?

La rage ne fait pas exception. Elle a, elle aussi, sous une forme ou sous une autre, ses deux ordres de symptômes, primitifs ou locaux et secondaires, lesquels non plus n'existent pas toujours.

C'est ce que la notice historique ci-jointe a pour but essentiel de mettre en évidence.

Je signalerai préliminairement la rareté des inoculations positives, l'incertitude des résultats entre les mains de ceux qui ont fait des expériences. C'est que n'ayant pas su puiser à la source même ou dans les réservoirs du virus, ils n'ont inoculé que des matières fort douteuses, que des produits mélangés ou altérés. Ils n'ont pas, pour dire le vrai mot, trempé leur lancette dans quelque chose comme un chancre ou une pustule. Ce n'est donc point en réalité le

(1) Edinburgh médical Journal, octobre 1857, et Norskmagazinforliegevidenshaben. (Revue étrangère médico-chirurgicale du 1er novembre 1857.)

virus qui a manqué, mais ce sont les expérimentateurs qui ont manqué le virus.

Quant à l'accident primitif ou local de la ragc.il n'est pas difficile à trouver: Prœpatitur ea pars, dit Gœlius Aurelianus, quœ morsu fuerit vexata. Cette souffrance première de la partie mordue n'est-elle pas un accident primitif V Les médecins, et surtout les chirurgiens de tous les pays, n'ont-ils pas soin.de faire ressortir dans leurs écrits les phénomènes qui s'observent, le travail qui s'effectue aux plaies ou aux cicatrices des morsures? La partie, disent-ils, deviont douloureuse, livide, elle se soulève, se tuméfie, se durcit; les plaies se rouvrent, leurs bords se renversent et se gonflent; une sanie fétide s'en écoule, il s'y montre des abcès, etc. Les formes variables de cet accident primitif sont signalées par tous les auteurs non vétérinaires (1).

Ambroisc Paré en tôtc exprime par un pléonasme que c'est là le foyer principal du virus. Il dit à propos de ce qui se passe à la morsure quelques jours avant le dénouement fatal : « Et sort de l'ulcère un virus escumeux, fétide, virulent...., virus qui adhèreen la partie (2) », et là vraiment on pourrait le prendre pour l'inoculer. Ce n'est pas qu'Ambroise Paré ait compris les virus bien exactement, comme on le fait aujourd'hui. Non! Mais nous mêmes tous, les entendons-nous d'une seule et même manière? Il n'y paraît certes pas (3)1

Boyer n'est pas moins explicite que Paré. Il prononce même le terme de symptô7nes locaux. Au reste, voici une de ses phrases : « La cicatrice devient rouge, noirâtre, se gonfle, se rouvre quelquefois, et il en exsude une sérosité rougeâtre; ou, si la plaie est restée ouverte, les chairs se boursouflent, s'enflamment et fournissent un pus séreux et roussâtre (4). »

Une série chronologique d'écrivains intermédiaires à ces deux modèles de la chirurgie française s'expriment dans un sens à peu près identique. Plusieurs même, surtout parmi les médecins, ont pressenti le parallèle qu'il est possible d'établir entre la rage d'une part, la syphilis ou toute autre maladie éruptive, et spécialement la variole, dé l'autre (5).

(1) Nos Confrères en médecine vétérinaire ont beaucoup moins d'intérêt que nous à être attentifs de ce côté, et ils rencontrent beaucoup de difficultés à le faire. La présence des poils et l'épaisseur de la peau des animaux sont un obstacle à la manifestation de l'accident primitif au double point de vue de sa production et de son évidence. En outre, les chiens, en se léchant et en se mordillant, ne doivent-ils pas encore dénaturer le phénomène?

(2) Nul doute qu'on ne parvienne à inoculer aisément la rage à un chien en lui inoculant la matière qui suinte de la plaie d'une personne qui est sur le point de devenir hydrophobe.

(3) En fait de virus, nos sens ne nous révèlent presque rien que des résultats. C'est notre esprit quicréeles doctrines. Or, les doctrines sont la pâture des discussions. Dès qu'il s'est trouvé quelqu'un pour affirmer les virus, il s'est trouvé quelque autre pour les nier; et tant qu'on admettra des virus, il naîtra des dissidences sur la manière de les comprendre.

(4) Traité des maladies chirurgicales et des opérations qui leur conviennent, 2« édition, 1818, p. 445.

(5) Pierre Desault, dissertation sur LA rage, à la suite de : dissertation sur les maladies vénériennes. Paris, 1788. (Voyez passim.)

Lalouette a comparé la rage aux maladies éruptives en général. (Essai SUR LA rage, p. 73 et suiv.)

Voyez : Poujol, t. III, p. 402, et histoire et mémoire de la société royale de médecine, année 1783, p. 81. (Mémoire de Robert de Kiavalle.)

Andry, recherches sur la rage, 1780, n° 12, note de la page 1.

Parry, tenta men medicum inaugurale quod eruditorum examini subjicit. Edimburgi, in-8", p. 12, 26, 30, 51.

Asti, COMl'ENDIO DI NOTIZIE INTERESSANTI CIRCA IL VELENO DE RAHBIOSI ANIMALI, p. 30

et 31, note 8. — Sauvages, dissertation sur la rage, vers la fin.

Et, en effet, les doux premières de ces maladies, par exemple, la rage et la syphilis, n'ont-elles pas en commun plusieurs caractères, malgré les différences profondes qui les séparent? Voici l'indication rapide de ces caractères, sans spécifier les analogies plus précises dont cette lecture est le sujet :

Virus qui pénètrent exclusivement après effraction de la peau, suivant le terme expressif de M. Ricord, ou par contact à travers les muqueuses : réserve faite, bien entendu, do l'hérédité; — incubation prolongée, capricieuse en apparence; — induration locale de mauvais présage; — retentissement prochain du mal sur les ganglions auxquels ressortissent les lymphatiques de la lésion primitive.

Comme prodromes :

Des lassitudes, de l'abattement, de la tristesse; — de la somnolence ou de l'insomnie; en d'autres termes, sommeil lourd et troublé; — des pandiculations, de l'oppression.

La syphilophobie , en un seul mot, côte à côte de la lyssophobie ;

Puis, symptômes qui titillent ou excrucient les organes génitaux, accidents qui saisissent ou tapissent la gorge; — les douleurs; — l'apyrexie habituelle, mais non constante; — les rémittences, les intermittences, l'état latent, la chronicité, l'hérédité peut-être; — l'assujettissement imparfait au mercure; — et, oserai-je le dire? les faciles rechutes et les difficiles récidives.

Je m'arrache à cette digression attrayante, et je me hâte de ressaisir mon sujet.

Tout de même, il me prend fantaisie de caractériser par l'expression de chancre rabien, quoiqu'il manque souvent, cet accident primitif ou local de la rage qui n'a encore de nom dans aucune langue.

Ce n'est pas tout.

Malgré la profondeur des blessures, malgré l'énergie des cautérisations, malgré l'inadvertance des observateurs, des vésicules, des pustules, puisqu'il ne faut pas les appeler par leur nom, ont été signalées assez souvent au siège des morsures pour qu'on doive compter avec elles.

Ce sont des lysses primitives. On les observe plus particulièrement à la suite des plaies légères.

Uneseule chose pourrait leur enlever le caractère exclusif et franc d'accident primitif, mais non pas d'accident local, c'est la considération de l'époque tardive où elles apparaissent et de la rapidité avec laquelle elles sont suivies, j'ai presque dit accompagnées, des plus formidables manifestations de l'hydrophobie.

Mais au surplus notre chancre rabien est aussi dans ce cas. Et puis ne saiton pas, pour ne citer que deux exemples analogues, qu'au moment, sinon plus tard, où naissent sur tout le corps des éruptions syphilitiques ou des pustules varioliques, il se produit quelquefois une poussée virulente énergique ou tout au moins un ravivement du travail morbide à l'endroit de l'inoculation?

On sait bien mieux encore que la première syphilide et que l'éruption variolique générale suivent ordinairement de fort près leur accident local respectif. Il y a là plus d'une analogie saisissante.

Désire-t-on connaître quelques exemples de lysses primitives? Tl n'en manque pas, sans parler de ces gales, de ces abcès que beaucoup d'auteurs ont signalés aux endroits des morsures.

On lit dans une des Observations de Pouteau, relative à une servante : « Il n'est pas inulilo de remarquer qu'environ trente-deux jours après avoir été mor-

due, savoir, le jour avant qu'elle fût attaquée de l'hydrophobie, deux boutons rouges avec de petites têtes blanches parurent précisément à l'endroit où le chien avait laissé des marques, sur le dos de la main, mais ils disparurent en peu do temps (i). »

En 1816, Trolliet soigne à l'Hôtel-Dieu de Lyon le nommé Gueytte, mordu au pouce de la main droite par un jeune chien qui mourut enragé à l'École vétérinaire. La plaie, fort superficielle, n'avait pas été cautérisée ni tourmentée d'aucune sorte. Quelques jours avant de succomber à la rage, Gueytte présente « dans la partie mordue une pustule ronde, un peu rouge, sans douleur (2L »

Deux ans plus tard, dans le môme hôpital, le môme observateur donne des soins au nommé Girardet. Girardet avait été mordu, depuis un mois et quelques jours, au pouce de la main droite par un petit chien. Deux petites plaies avaient été faites, l'une au-dessous de l'extrémité de l'ongle, l'autre à 2 lignes de sa base. Ces plaies avaient été lavées avec de l'urine et s'étaient cicatrisées en deux jours. Girardet mourut de la rage, et, la veille de sa mort, on constatait encore « une pustule près de la base de l'ongle du pouce de la main droite d'un aspect tout à fait semblable, — c'est Trolliet qui parle, — à celle du sujet précédent (3). »

Le médecin de Lyon paraît étonné de ces pustules ; il semble qu'il les constate avec peine. S'il les eût cherchées sur tous les mordus qu'il a traités, n'est-il pas probable qu'il les eût découvertes plus tôt et en plus grand nombre Y

Maintenant, entrons au Cercle médical. Assistons à une des dernières séances de l'année 1817.

Michu, membre résident, communique une Observation fort longue et qui mérite d'être lue en entier dans les annales du" cercle (4). Il s'agit d'une dame Creiz, mordue au bras par une chatte. Madame Creiz a ressenti ensuite des symptômes de] rage, mais elle' n'en est pas morte. Je transcris à ce propos quelques lignes fort précieuses du Mémoire de Michu :

« Le cinquante-deuxième jour, il survint au-dessus de la morsure des petits boutons qui se développèrent avec suppuration, et disparurent en vingtquatre heures, pour faire place à d'autres boutons qui reparurent et suivirent la même marche pendant plusieurs jours. Après cette éruption, tous les accidents cessèrent. »

Ces poussées de virus réitérées coup sur coup, j'allais dire ces inoculations successives, suivies de guérison, excitent la surprise de l'auteur et lui suggèrent les réflexions suivantes :

« La douleur qui se manifesta le trente-neuvième jour au bras mordu, et l'éruption pustuleuse qui eut lieu le cinquante-deuxième jour sont des phénomènes d'autant plus remarquables que généralement on regarde le retour de la douleur vers le point de la morsure comme un signe que la plaie se rouvrira; et lorsque son ouverture s'est opérée et qu'elle est suivie d'une suppuration sanieuse et fétide, elle annonce comme très-prochains les accès de la rage confirmée. »

Ai-je besoin d'appeler spécialement l'attention sur la circonstance qui a frappé l'auteur?

(1) Essai sur la rage, etc. Lyon, 1743, p. 33.

(2) L.-F. Trolliet, nouveau traité de la rage, Observations cliniques, recherches d'anatomie pathologique et doctrine de cette maladie, in-8°. Lyon, 1820, p. 7G.

(3) Ibid., p. 76; p. 185, Trolliet dit : « Une pustule d'une insensibilité complète parut dans le lieu de la morsure. »

(4) Annales du cercle médical, 1822, t. II, p. 14S et 154. (Tirage à part.)

Je rapprocherai tout à l'heure cotte Observation d'une autre semblablo rapportée par M. Piorry, dont le nom est consacré par de si importants travaux. De plus, j'ai trouvé dans les auteurs des faits analogues, quoique moins bien circonstanciés (1).

Cherchons provisoirement sur un autre théâtre des exemples de lysses primitives.

Le 12 et le 13 octobre de l'année 1822, un loup enragé déchire plusieurs habitants de différentes Communes de l'Arrondissement de Saintes. En queljours, par les soins de l'Administration, un hôpital est improvisé dans le hameau de Burlay. La direction médicale en est confiée à Magistel. On y recueille la plupart des blessés. Ceux-ci sont cautérisés, la suppuration de leurs plaies est entretenue longtemps, et leurs langues, notez ceci, sont inspectées tous les jours.

Marie-Madeleine Combaud a quinze blessures plus ou moins profondes en divers endroits du corps; quelques-unes constituent d'épouvantables mutilations.

Le quatorzième jour après l'accident, elle a « un bouton pustuleux à la lèvre inférieure, » à droite d'une de ses plaies (2).

Le dix-septième jour, « à l'oreille et à la tempe, près d'une grande plaie, se découvrent deux boutons parfaitement semblables auxpustules de la langue (3).»

Pour bien comprendre la signification de cette dernière phrase, qui est textuellement empruntée au journal de Magistel, il faut savoir que Marie-Madeleine Combaud, comme plusieurs de ses compagnons d'infortune, a eu des lysses sous la langue. J'y reviendrai.

Voici enfin le fait de M. Piorry. Une jeune femme est mordue au-devant du poignet par un chien enragé; la plaie est cautérisée. Du trente-sixième au quarantième jour après la morsure surviennent des terreurs sans cause, du délire pendant la nuit, des rêves affreux et un endolorissement de la plaie. L'invasion des accès de rage est imminente.

Or, tout à coup, on aperçoit autour de la plaie, dans toute la superficie d'un espace où depuis plusieurs semaines avaient été appliquées des bandelettes de diachylum, un demi-bracelet de grosses pustules confluentes qui ressemblaient, suivant M. Piorry, à celles du zona ou de la variole. Bientôt la santé se rétablit entièrement. Il ne resta à M. Piorry que le regret de n'avoir pas inoculé à des chiens le liquide de ces pustules (4). Celles-ci furent, je crois, cautérisées à l'azotate d'argent.

(1) James cite le cas d'un jeune homme qui, après avoir été mordu par un chien enragé, éprouva des symptômes de rage dont il guérit. « Mais ce qu'il y a de remarquable dans ce cas, ajoute-il, c'est que sa blessure rendit une matière épaisse, digérée, et que la gale qui la couvrait tomba comme une esebare et se guérit ensuite d'elle-même. (Dictionnaire universel DE médecine, édition de Julien Busson, t. IV, p. 362.)

(2) Magistel, mémoire sur l'hydrophobie ou journal de burlay, p. 22.

(3) Ibid., p. 25.

(4) Piorry, EXPOSÉ ANALYTIQUE des principaux TRAVAUX..., 1856, p. 87, et TRAITÉ DE médecine PRATIQUE, n° 12263.

On a supposé que ces pustules pourraient avoir été le résultat de l'irritation produite par le diachylum. Mais leur forme, leur volume, leur disposition, leur apparition prompte et imprévue, leur présence au-devant du poignet où avait eu lieu la morsure, leur absence de la région dorsale, si susceptible d'éruptions diverses et où s'étendait aussi le diachylum, tout cela constitue un ensemble de circonstances qui ne sont guère favorables à cette manière de voir. Il suffit de jeter les yeux sur le dessin que M. Piorry a bien voulu me tracer pour abandonner entièrement une semblable conjecture. Le diachylum n'a jamais d'ailleurs produit d'autre éruption que l'érythème ou tout au plus que l'eczéma.

Des poussées successives avaient-elles eu lieu comme dans le cas précédemment cité de MichuV M. Piorry ne peut rien nous en dire, car il n'a assisté qu'au lever du rideau. Le reste s'était passé sous la toile... de diachylum.

Par la considération do ce fait rapproché de celui de Michu, l'esprit se fortifie et s'élève. On perçoit quelques lueurs d'espoir et des signes de confiance. Dans les deux cas, après quelques symptômes de rage, des lysses se sont montrées, tardives, nombreuses, accumulées vers la plaie. Dans les deux cas aussi, la guérison s'est produite (1).

Le hasard seul ne crée pas d'aussi parfaites coïncidences! Il y a là quelque artifice caché, quelque secret profond. On dirait qu'à un moment précis l'organisme s'est soulagé en opérant une décharge à l'endroit qui avait servi de porte d'entrée au virus.

Si le voile que je viens de soulever couvre la formule d'un procédé médicatcur de la nature, puissions-nous bientôt en pénétrer le mystère et parvenir à l'imiter!

L'aventure et les hardiesses d'Urban nous apparaissent comme un gage de la réalisation de cette espérance. Cet auteur, qui aurait pu dire : Quorum pars jnagna fui, rapporte avoir observé souvent, et il n'est pas le seul, une tumeur au siège des morsures rabiques, et à leur pourtour un cercle rouge surmonté de phlyetènes. Celles-ci, de grosseur variable, renfermaient une sérosité rougeâtre.

Bien plus, ayant imprudemment souillé avec la matière de ces phlyetènes une écorchure qu'il avait à la main, il lui vint à lui-même des lysses primitives. Urban ressentit des symptômes de rage compliqués de priapisme; mais fort heureusement il échappa à la mort. Il raconte, dans le journal de médecine pratique de M. Hufeland (2), les péripéties de ses angoisses et de sa lutte victorieuse contre la plus terrible des maladies. — Les Observations d'Urban sont nombreuses et très-significatives dans le sens de ma proposition.

La recherche historique et l'interprétation des accidents secondaires, c'està-dire des pustules célèbres de Marochetti ou des lysses proprement dites, sera prochainement l'objet d'un autre Mémoire.

APERÇU HISTORIQUE ET PHILOSOPHIQUE SUR LES LYSSES OU VÉSICULES DE LA RAGE.

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