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MÉMOIRE LU A L'ACADÉMIE DE MÉDECINE LES 5 ET 12 JANVIER

« Le plus grand malheur de certaines vérités, » d'après le langage allégorique du père Mallebranche, « c'est de ne pas naître toutes vieilles et avec une barbe vénérable. »

Les accidents secondaires de la rage, et en particulier les lysses sous-linguales, ne se trouvent pas dans ce cas fâcheux. Leur histoire se perd, comme

(1) Dans les deux cas, il n'y avait eu qu'une seule morsure à un membre supérieur. D'autres faits, ai-je dit, ressemblent plus ou moins à ces deux-là. « Deux anatomistes anglais qui s'étaient blessés en disséquant le cadavre d'un hydropbobe, ne devinrent pas enragés; mais l'un d'eux perdit le doigt par la gangrène; l'autre eut un érysipèle violent et une tension affreuse dans toute la main. » (Voyez Felice Asti; Andry, p. 33.)

(2) 1827; plusieurs journaux français de l'époque et notamment le Journal analytique de médecine et des sciences accessoires, février 1828, n°5, p. 309. (Extrait du Journul pratique de médecine vétérinaire.)

on dit, dans la nuit des temps, et semble remonter à des croyances populaires dont Pline, à ce qu'on prétend, s'est fait déjà l'écho.

L'encyclopédiste latin parle effectivement, dans un passage de son indigeste compilation, d'un ver situé sous la langue des chiens, que les Grecs appellent lytta; et, dans un autre passage, d'un limon de salive (limus salivœ), qu'on trouve sous la langue des chiens (1). Mais il ne dit rien nulle part de plus positif.

Avicenne (pour ne rien omettre) a vu le corps du chien enragé couvert do pustules (quandoque pustulis scatet seu apostematur) et marqué d'une teinle comme cendrée (colore cineritio). Codronchus confirme cette symptomatologie dans un tableau de la rage frappant de vérité (2).

Celte couleur assombrie de la peau, difficile à constater sur le chien, est représentée chez l'homme par un érythèmè sans éclat. Si bien que, en parcourant des notes bibliographiques personnelles, je rencontre à chaque ligne le terme de roséole rabique à côté des expressions de pléiade rabienne et de bubon rabien. Mais ce n'est là qu'un épisode de l'histoire des lysses. 11 fait partie d'un parallèle de la rage et de la syphilis, auquel je n'ai pas mis la dernière main.

Démétrius Pépagomène, qui florissait à Gonstantinople il y a huit cents ans, mentionne, dans un ouvrage grec intitulé : la connaissance du chien ou la manière de le soigner, un petit bouton situé sous la langue, qu'il compare à un ver blanc ; littéralement : un trou semblable à celui d'un ver. Il faut se hâter, ajoute-t-il, de le détruire avant qu'il n'augmente et n'envahisse toute la gorge ; priusquam augeatur, dit un traducteur (3), totumque occupet guttur.

Fracastor, le chantre de la syphilis, s'approprie cette idée. Il l'embellit dans le poème Alcon, dont il avait tiré le sujet: De cura canum venaticorum, d'un manuscrit de la Bibliothèque des Médicis.

Ce manuscrit était peut-être l'original grec de l'ouvrage du médecin de Constantinople, dont je n'ai pu me procurer que de courts fragments, et qui aurait pris le chemin de Florence à la chute de l'empire grec. Le poète, au moins aussi explicite que Démétrius, résume, dans un hexamètre élégant, la doctrine orientale des lysses : « Vulnificus verrais, suffunditque ora veneno. »

L'opinion de Démétrius pourrait bien être l'origine lointaine et confuse de la tradition retrouvée par Marochetti.

Cette conjecture acquiert de la vraisemblance par les communications du docteur Xanthos (de Siphnus), qui a recueilli, dans toutes les parties de la Grèce, des renseignements desquels il résulte : que les lysses sont connues dans ce pays de temps immémorial, et qu'une méthode, peu différente de la méthode russe, y est mise en pratique (4). Arnaud a rapporté de la Thrace à l'Académie des sciences la même déposition (S).

D'après les documents qui m'ont été transmis, une tradition toute semblable se retrouve dans quelques provinces de la Turquie et dans la Moldo-Valachie.

Enûn, quand, comment et par qui la notion des lysses a-t-elle été transportée

(1) Livre XXXIX, chap. v : Est limus salivœ sub lirtgua rabiosi canis.., — Est vermiculus in lingua canum qui vocatur a Grœcis lytta.

(2) Baptistse Codronchi, philosophi ac medici imolensis, DE RABIE HYDROPHOBIA COM- MUMTER dicta, libri duo. Francofvrti, M. DC. X., p. 123.

(3) Brogiani, DE veneno animantium naturali et acquisito tractatus. Florence, 1752, p. 113.

(4) Archives générales de médecine, septembre 1824, p. 119. Lettre du Dr Xanthos de Siphnus, en Grèce. (Extrait du journal de médecine pratique de M. Hul'eland, mars 1824.)

(5) Hurtrel d'Arboval, article Rage, page 59.

en Espagne? M. Hamon de la Sagra vient d'annoncer à l'Académie des sciences qu'elle y est fort répandue dans la province de Galice (1).

Mème,question relativement au Brésil, où la rage est très-commune; les lysses y sont aussi fort bien connues. Malgré l'inefficacité notoire de cette pratique, on les cautérise encore à Rio-Janeiro. Tant il est difficile de se défaire d'un mauvais pli !

Il ne m'a pas été possible de mieux dresser la généalogie de cette découverte. On ne sait pas à qui revient le mérite d'avoir le premier indiqué distinctement les lysses.

Brogianus, résumant les détails de treize autopsies d'hydrophobes auxquelles il avait assisté, s'exprime en ces termes : Prœcipue linguam versus tumentibus papillis nerveis, sœpe et nulla (2).

• Il est possible que cette expression vague et incorrecte se rapporte aux lysses. Cependant, l'auteur ne parle que d'autopsies et pas du tout d'un examen pratiqué sur le vivant. Or, à notre point de vue, l'anatomie pathologique de la rage doit être faite avant la mort, et même, si l'on peut dire, avant la rage. Ce n'est pas uncaput mortuum, une empreinte, ce sont des caractères mobiles que nous cherchons.

Je rappellerai bientôt cette phrase de Brogianus, à l'occasion d'un symptôme peu connu parmi nous de la rage.

Plus tard, Heysham (3) aurait affirmé catégoriquement, au dire de Koreff (4), que le prétendu ver de la rage n'était pas autre chose qu'une glande destinée à la sécrétion du virus hydrophobique. Mais il ne s'agit pas même d'une opinion personnelle à Heysham. Cet auteur attribue à Alexandre Brodie (5) ce qu'il avance d'assez confus sur ce sujet. Il suffit, pour s'en assurer, de parcourir la collection des thèses d'Edimbourg.

Gillman a trouvé des pustules dans l'estomac d'un chien enragé. Il en a inoculé sans résultat la matière à deux lapins (6).

Cette inoculation négative n'avait rien de concluant. On sait qu'un vaccin recueilli trop tard est inefficace. Ne peut-il pas en être de même de la matière, lyssique? Les lapins n'étaient pas non plus bien choisis comme sujets d'inoculation. On ignore, malgré les Expériences de Breschet (7), et même celles de Zinke (d'Iéna) (8), si ces rongeurs peuvent réellement contracter la rage. Il serait, en tout cas, fort difficile de constater chez eux cette maladie.

Dans la matinée du 22 mai 1817, une louve enragée mordit plusieurs paysans dans le département de l'Isère. Trolliet donna des soins à la plupart de ces paysans. L'un deux, qui succomba le 29 juin à des convulsions de rage, avait le 2b des aphthes dans la bouche (9). Ces aphthes étaient-ils des lysses '/Cela est possible, quoique les lysses soient généralement indolentes, et quelles passent inaperçues.

Nous arrivons en plein à l'exposé de la maladie dite russe, qui, grâce à l'im-

(1) Séance du 31 août 1868.

(2) Loco citato, p. 108.

(3) De rabie canina. Edinburgh, 1777.

(4) 1° Moniteur du 16 aoûi 1824; 2<> journal complémentaire du dictionnaire des sciences médicales, t. XIX, p. 165, 74o cahier (août 1824).

(5) DlSQUISITIO MED1CA INAUGURALIS DE RABIE CANINA.

(6) S. Cooper, dictionnaire pratique de chirurgie, traduit de l'anglais sur la 5e édition. Paris, 1826, t. I, p. 662.

(7) Trolliet, loco citato, p. 172.

(8) Trolliet, loco citato, p. 171.

(9) Trolliet, loco citato.

pulsion donnée par Marochetli, a pénétré depuis un demi-siècle dans l'Europe occidentale, où elle a produit une profonde et légitime sensation.

Cetto question, venue de l'Orient, voilà, Dieu merci! assez de temps que nous l'avons sur les bras. Enfin, il faut la résoudre, et ramener dans les bornes raisonnables les vieilles prétentions moscovites.

Le 9 février 1812, Karamsin communique à la Société de médecine de Moscou une notice sur un vieillard qui prétendait guérir les personnes mordues par des animaux enragés. Il leur ouvrait, avec la pointe d'un couteau, de petits abcès qui se formaient sous la langue, en exprimait fortement la matière, et puis prescrivait des gargarismes avec une décoction de genêt. Il recommandait très-expressément aux personnes qu'il soignait de ne rien avaler de la matière en question (1).

Au commencement de l'année 1819, Salvatori, médecin de Saint-Pétersbourg, écrit ce qui suit au docteur Morrichini, professeur à. Rome :

« J'ai fait l'observation suivante l'année dernière pendant mon séjour dans le gouvernement de Pultawa. Les habitants du district de Gallici ont fait, je ne sais ni quand ni comment, l'importante découverte que, dans le voisinage du frein de la langue d'un homme ou d'un animal mordu par un autre animal, ou d'un homme devenu enragé, il se manifeste quelques pustules blanchâtres qui s'ouvrent spontanément vers le treizième jour après l'accident... (2). »

Le récit de Karamsin, et même celui de Salvatori, sont plus simples et plus vrais que celui de Marochetti, qui leur est postérieur. Si le nom de ce dernier est l'esté seul attaché à la découverte des lysses, c'est probablement parce que Marochetti, plus affirmatif et plus bruyant que ses deux devanciers, a exagéré l'importance de ce symptôme (3).

Magendie a reproduit son Mémoire en entier dans le journal de physiologie, en l'accompagnant d'une peut-être trop sévère critique ; les autres journaux de l'époque en ont publié des analyses ou des extraits. Tous les traités de pathologie qui ont paru depuis en ont parlé.

Mais la plupart des écrivains n'avaient pas sous les yeux le travail de Marochetti ; ils n'ont recueilli, en s'éloignant de l'origine de la source, qu'un mélange de documents adultérés par des transmissions successives.

Voici en substance ce qu'enseigne Marochetti : »

Chez une personne mordue par un animal enragé, le virus s'accumule et séjourne temporairement vers les orifices des conduits excrétants des deux glandes sous-linguales, sur les côtés du frein de la langue, et aux parties latérales de la face inférieure de cet organe. Dans ces endroits se manifestent quelques pustules éphémères, dont on perçoit la fluctuation au moyen d'un stylet. Le temps de leur apparition n'est pas fixe. Il correspond ordinairement à l'intervalle du troisième au neuvième jour après la morsure. Mais on les a vues ne paraître que bien plus tard, et même une fois après le trente-quatrième jour. Si le virus de ces pustules n'est pas détruit dans les premières vingtquatre heures, il est résorbé, et la maladie ne tarde pas à éclater. On doit

(1) Koreff, loco citato, p. 146. t

(2) Journal universel des sciences médicales, 4"* année, 1819, t. XV, p. 3/3. — Gazette de santé, 1819.

(3) Marochetti (M.), OBSERVATIONS sur l'hydrophobie ; INDICES certains pour reconnaître l'existence DU VIRUS... Saint-Pétersbourg, 1821. — Gazette de Saint- Pétersbourg, 14 août 1823. — Journal de physiologie, t. V, p. 275. — Nouveau journal de médecine, 1821, t. XII, p. 361. — Journal universel des sciences médicales, t. XXIV, p. 115. Résumé très-bien fait du Mémoire de Marochetti.

donc, pendant srx semaines au moins, examiner soigneusement et plusieurs fois par jour la partie inférieure de la langue d'un individu qui a été mordu. Si des pustules apparaissent, on les ouvre et on les cautérise promptement ; mais s'il ne s'en forme point, il est certain que l'individu ne deviendra pas hydrophobe.

C'est un paysan de l'Ukraine qui a montré ces choses à Marochetti, en 1813, sur quatorze personnes mordues. Douze, parmi elles, eurent des pustules, furent traitées d'après la manière indiquée, et ne devinrent pas hydrophobes; deux autres, qui avaient été mordues les dernières, n'ont eu ni pustules, ni accidents. Le virus avait-il été épuisé par les morsures antérieures?

Ce que Marochetti avait appris en Ukraine, il le vérifia, cinq ans plus tard, en Podolie. Il soigna vingt-six personnes mordues ; dix-sept eurent des pustules ; aucune ne devint hydrophobe.

Marochetti ajoute qu'il a traité ensuite, avec un égal succès, six autres personnes mordues par un chien enragé.

Enfin, il dit avoir observé un sujet sur lequel des pustules de couleur foncée ont apparu le troisième jour après la morsure, et qui eut d'autres pustules. Le traitement réussit encore, quoique le malade ait ressenti des prodromes manifestes d'hydrophobie.

Est-ce crédulité de la part de Marochetti, ou bien a-t-il voulu éprouver la nôtre? On se méfie de succès si constants et si merveilleux! On n'a pas l'habitude de voir une maladie virulente s'arrêter presque sur-le-champ par la destruction artificielle de pustules secondaires.

Marochetti a donc accepté sans critique, et répandu trop légèrement une croyance populaire qu'il aurait dû, à l'exemple de Ce que fit Jenner pour la vaccine, mettre au creuset de l'ex.périenceet de la raison, pour en extraire seulement ce qui méritait de paraître au grand jour de la science.

Il ne devait pas même, comme il semble l'avoir fait à dessein, sous une apparence d'exactitude, préciser le siège des lysses, et les parquer aux orifices des glandes sous-linguales.' En resserrant ainsi leurs limites, il dépassait celles de l'observation.

Les successeurs de Marochetti, Magistel et Niox en particulier, ont bien constaté la présence des pustules, mais ils n'ont pas réussi à prévenir la rage en les détruisant. Leur mécompte est devenu le signal d'une'réaction trop vive. On ne s'est pas borné, en effet, à nier le bénéfice de la cautérisation des pustules, mais on a contesté leur existence même.

Il me répugne d'insister sur les exagérations de Marochetti. Que puis-je dire de cette décoction de genêt, qui joue un rôle si important, soit comme boisson pendant tout le cours de la cure, soit comme gargarisme à la suite de la cautérisation des lysses?

Pour en finir, Marochetti, dans son incontinence d'assertions aventurées, parle d'une chienne dont l'histoire est bien incroyable. Cette chienne fut mordue, pendant la gestation, par un chien enragé; elle ne devint point malade. Mais six petits, auxquels elle donna naissance, furent tous atteints de la rage un an après et le même jour. Il n'est pas indiqué si c'est à la même heure!

Je no mo plaindrai pas personnellement de cette fable, qui a un fond vrai, car elle m'a inspiré l'idée de dresser un relevé statistique relativement à des femelles enragées cl à leurs petits. Quelques femmes même ont pu prendre place dans cet instructif dénombrement. J'y ai trouvé des faits qui s'éclairent par ceux de la syphilis do naissan.ee, et qui, à leur tour, les éclairent.

Par la môme occasion, j'ai noté les cas où l'on avait eu recours à des préparations de mercure. Il m'a semblé que, de tous les traitements généraux de la rage, tant prophylactiques que curatifs, le traitement mercuriel avait été le

moins inefficace. Le récit, entre autres (I), du frère Du, Glioisel, homme

éclairé et complètement détaché de ce monde, emporte la conviction à cet égard. En outre do ses autres avantages, la mercurialisation retarde l'échéance des symptômes les plus graves, et peut ainsi donner le temps et faire naître l'espoir de les conjurer tout à fait. Peut-être conviendrait-il, faute de mieux, de réhabiliter ce traitement redoutable d'après de nouvelles vues et en s'inspirant des notions qu'on possède aujourd'hui sur les effets du mercure dans l'économie animale, et contre certaines manifestations de la syphilis. Telle est aussi, je présume, l'opinion de M. Ricord (2).

L'indication devrait être, suivant mes conjectures, de provoquer une action sialagogue énergique, dont le summum d'intensité coïncidât avec la fermentation de la plaie, c'est-à-dire avec la naissance de l'accident primitif. On aurait ensuite le discernement de ne pas prendre une trêve pour la paix, et l'on se mettrait en garde contre des chances de rechute, en faisant appel à propos aux préparations combinées d'iode et de mercure, avec l'appoint des sudorifiques (3).

Dans un cas dont je tire parti plus loin, pour un autre objet, des symptômes de rage, subséquents aux lysses, furent dissipés par l'emploi du mercure. D'autres manifestations dernières ont cédé au même moyen. Combien de fois n'a-t-on point désespéré trop vite, parce que le métal n'avait pas, dans un premier exercice, comblé la mesure de son efficacité. Qu'on ne perde point de vue son mode d'agir ! Il n'atteint pas l'ennemi au cœur, mais il en borne les ravages. L'hydrargyre est plutôt répressif que préventif des accidents (4).

Dieu me garde, toutefois, en préconisant cet auxiliaire, d'avoir la pensée de lui donner la préséance sur la cautérisation des plaies, dont il n'est jamais absolument trop tard d'invoquer la ressource. Qui ne connaît l'anecdote, contée par Richerand, d'un curé de campagne lequel produisait des miracles en touchant les morsures avec la clef de saint Pierre? Cette clef était préalablement rougie au feu, et le bon curé n'y allait pas de main morte (5).

N'était la crainte de prolonger cette digression, j'ajouterais que j'entrevois briller, dans l'arsenal thérapeutique de l'avenir, une arme puissante, dont il reste à étudier l'emploi et le maniement; je demanderais la permission d'étendre mon drapeau, et de déclarer avec une confiante et respectueuse franchise qu'il s'agit de I'inoculation (6). Les physiciens sont bien parvenus à manier l'agent de la foudre, autrement prompt et redoutable que le virus de la rage.

Mais ne lâchons pas Marochetti.

(1) Nouvelle méthode sure, courte et facile, pour le traitement des personnes attaquées de la RA.GE. Paris, 1756.

(2) Communication à l'Académie de médecine, dans la séance du 8 septembre 1868. Ces réflexions ne s'adressent guère à MM. les vétérinaires, parce que les animaux ont

cela de commun avec lès enfants et les vieillards, qu'ils supportent mal les préparations mercurielles, dont l'administration à haute dose et jusqu'à la salivation leur serait en outre difficile.

(3) Si j'étais mordu demain par un chien enragé, je me soumettrais après-demain à un traitement par l'hydrothérapie énergique et longtemps continué. Je voudrais suer, suer et suer encore !

(4) Le mercure ébranche la syphilis; il ne la déracine pas.

(5) Des erreurs populaires relatives a la. médecine, par A. Richerand, seconde édition, 1812, p. 112.

(6) Curative et non préventive. Sur le chien d'abord et, bien, bien plus tard, sur l'homme.

Marochctti n'a point seulement manqué d'esprit critique; il n'a pas non plus déployé l'énergie d'un homme préparé à la lutte. 11 devait pourtant prévoir que l'annonce de ces faits inattendus, étranges, rencontrerait de l'incrédulité, et ferait naître des résistances.

iMais de ce que Marochetti a exagéré, ou n'a pas su défendre la vérité, celleci ne doit pas en souffrir. Le courant qu'il a fait naître peut encore, sans se trouver entièrement pur, fertiliser le champ de la science.

Le professeur Erdmann a retrouvé en Eslhonie, à 400 lieues de l'Ukraine, une croyance conforme à celle que Marochetti a rapportée de ce dernier pays. Il a vu, dans le district de Juisley, un paysan sexagénaire qui avait reçu par tradition et qui employait une méthode analogue à celle de Marochetti. Mais cet homme, mieux avisé que Marochetti, altachait une importance capitale au traitement de la plaie qu'il lavait avec une forte lessive, et sur laquelle il appliquait du sel et du tabac.

La manière dont il traitait les malades, en vue des lésions sous-linguales, mérite d'être rapportée dans son langage rustique. La voici, d'après la version de Koreff, qui a écrit très pertinemment au sujet des lysses (i).

Il leur défend de boire de l'eau-de-vie et de fumer. A son avis, si la morsure n'a pas été bien traitée, le venin des dents du chien passe dans le sang; la veine qui est sous la langue et le frein se tuméfient, et le sang s'y coagule. Lorsqu'il croit s'apercevoir de cela, il fend le frein de la langue, il ouvre la veine pour que le sang gâté s'en écoule en suffisante quantité, et frotte enfin la plaie avec du beurre, du miel et de l'huile, pour en arrêter l'hémorrhagie. Il fait cette opération pendant les premiers jours, ou même encore après une semaine. Dans son opinion, avant l'explosion de la rage, les veines de la langue se forment en vésicules qui contiennent du sang putréfié, et si cela arrive, il est trop tard pour opérer (2).

Ce gonflement des veines sous-linguales, signalé par l'empirique de l'Esthonie, et qui rappelle l'opinion rapportée plus haut de Brogianus, est-il une fiction ou au contraire un prodrome important de la rage ? Un chirurgien militaire roumain, M. Constantinescu, m'assure l'avoir observé dans son pays, où les paysans le connaissent fort bien. En outre, cette manifestation lui aurait été scientifiquement montrée par un médecin polonais du nom de Madiewschi.

M. Constantinescu a aussi observé les lysses de la bles'sure dans deux cas où celle-ci était légère et n'avait pas été cautérisée. Un vieux praticien de la contrée prédit alors qu'elles étaient les avant-courrières de la rage, et Pévénement ne tarda pas à réaliser ce sombre pronostic. La Commission pourra entendre notre Confrère roumain, qui est à Paris.

Ces différentes choses ne s'observent guère, paraît-il, dans les milieux intellectuels, qui reçoivent très-directement le rayonnement de Paris. Il semble que les grandes lumières absorbent celles des petits foyers.

Ne sait-on pas aussi que la vaccine avait conquis l'adhésion du peuple de plusieurs Comtés de la Grande-Bretagne avant de vaincre les résistances savantes qui s'étaient centralisées à Londres. Ce n'est pas toujours par les Capitales où elles s'achèvent que commencent les révolutions... scientifiques.

Rehmann (de Saint-Pétersbourg), a fait la communication suivante : Un homme est mort à l'hôpital après avoir éprouvé des symptômes de rage. Un chien l'avait mordu quatre mois auparavant. L'examen de la langue a fait voir

(1) Koreff, loco citatn.

(2) Loco citato, p. 167.

les pustules décrites par Marochetti, « mais la matière qu'elles contenaient s'y trouvait déjà endurcie et presquo cartilagineuse (1). » Jo ne comprends pas bien ce que ces derniers mots veulent dire. Mon rôle se borne à celui de rapporteur exact.

Plusieurs médecins prussiens, dont l'attention avait été éveillée par les publications de Marochetti, et par une Circulaire de leur Gouvernement, ont aussi observé des lysses.

Le docteur Baumbach a vu, près d'Erfurt, une femme mordue à un doigt par un chien enragé, et qui avait une douleur vive au doigtmordu.il trouva les pustules sous-linguales; celles-ci furent cautérisées, et la malade se rétablit (2).

Les docteurs Ettmiiller et Ideler ont traité, près de Meroeburg, un homme qui avait été mordu par un chat enragé le 23 mars 1823. Cet homme s'est bien porté jusqu'au 16 mai, où il éprouva, entre autres symptômes, une démangeaison ardente à l'endroit de la morsure. Ces médecins trouvèrent sous la langue quatre pustules, qu'ils ont cautérisées. Le malade n'en succomba pas moins à l'hydrophobie (3).

Je n'insiste pas sur des circonstances de traitement, ni sur les résultats. Je serre de près mon sujet : la démonstration par l'histoire de l'existence des lysses.

J'arrive au meilleur travail publié sur la matière, celui de Magistel, dont j'ai déjà parlé. C'est une œuvre toute française et très-méritoire; les lysses y sont décrites exactement.

On n'a pas oublié le lamentable récit des exploits du loup enragé de la Saintonge. On se rappelle que, comme par miracle, une grange de hameau s'est tout à coup transformée en hôpital, et que Magistel fut chargé de la direction de cet établissement. Des sœurs hospitalières, attirées par un besoin ardent de charité, vinrent s'asseoir au chevet des malades.

Les mordus par le loup ne se rendirent pas tous à l'hôpital improvisé de Burlay. La moitié à peu près furent traités à domicile par Magistel ou par d'autres. Deux Confrères des environs, Viauld et Métayer, ont été témoins de toutes les Observations; Clémot (de Rochefort) chirurgien habile de la marine, en grand renom dans la contrée, vint plusieurs fois assister Magistel de son approbation et de ses conseils (4).

Niox, chirurgien militaire, qui se trouvait en congé dans la Charente-Inférieure, a suivi de près tous les malades. Il a publié une relation particulière de ce qu'il avait fait et observé, et a donné à son tour une description fidèle des lysses, bien que, étant imbu des principes de la médecine physiologique, il ne crût pas à l'existence du virus rabien (5). Il a même imaginé, pour expliquer les lysses, une bizarre sympathie entre la blessure et les organes producteurs de la salive. Les hommes systématiques ne sont jamais à court d'expédients.

La cautérisation des plaies de la plupart des blessés n'a pas été immédiate. Cette opération fut même très-tardive pour quelques-uns. Les résultats ont dû se ressentir de cette absence de premiers soins.

D'ailleurs les plaies de presque tous étaient si nombreuses, si profondes, et

(1) Koreff, loco citato, p. 167.

(2) Loco citato, p. 168.

(3) Loco citato.

(4) Magistel, loco citato, p. 22.

(5) Dans le recueil de mémoires de médecine, de chirurgie et de pharmacie militaires, 1826, vol. XVIII, p. 68 à 141.

siégeaient dans de telles régions, comme à la faco, qu'elles n'ont pu être aisément agrandies ni cautérisées.

Après la cautérisation des blessures, il fut décidé à Burlay (1), et même d'après un ordre supérieur, que le traitement russe, qui faisait alors beaucoup de bruit, serait seul appliqué; que les langues seraient inspectées plusieurs fois par jour, les lysses ouvertes et brûlées dès leur apparition, et qu'on userait avec abondance de la décoction de genêt. Ces stipulations ont été expressément remplies.

Négligeant les détails du traitement, ne parlons des lysses qu'au point de vue de leur constatation. Celle-ci n'a pas été possible sur les malades dont le domicile était éloigné, ni sur ceux qui avaient échappé aux soins de Magistel. L'indocilité de quelques autres a rendu l'observation difficile et nécessairement incomplète, sinon tout à fait impossible.

Les langues seules ont été visitées, à l'exception des autres parties de la bouche et des muqueuses étrangères à celte cavité. Or, comme les lysses ne paraissent pas absolument circonscrites à la langue, ni peut-être même à la bouche, et qu'elles se montrent et disparaissent avec une incroyable rapidité; comme, de plus, elles ne causent aucune douleur, n'occasionnent en général aucune sensation ; qu'en un mot rien n'indiqne au malade leur présence, il. n'est pas déraisonnable de conjecturer que quelques-unes d'entre elles aient échappé à l'observation. Moi-même, en faisant dans le journal fort confus de Magistel l'inventaire des lysses qu'il avait observées, ai-je pu commettre quelque omission ou tomber dans quelque méprise. Mais rien ne prouve mieux la réalité de ces vésicules sur les malades de Burlay qu'une contestation qui a surgi entre Magistel et un de ses Confrères (2), relativement au nombre des lysses de deux sujets.

Sept sujets sur neuf, examinés à ce point de vue, ont présenté des lysses :

1 en a eu 7. — 2 en ont eu 5. — 2 en ont eu 4. — 1 en a eu 3. — Enfin 1 en a eu 2.

Total, 30 lysses, parmi lesquelles sont comptées les 3 lysses cutanées de Madeleine Combaud.

La personne qui en eut 7, la femme Brassaud, en a présenté 3 dans un seul jour et deux dans un autre.

Deux autres sujets eurent aussi 2 lysses dans un même jour. C'est Madeleine Combaud qui en a eu 5, et Joseph Aimard qui en a eu 4.

Des sept personnes qui ont eu des lysses, quatre sont mortes de la rage, savoir : la personne qui en a eu 7, les deux qui en ont eu 5 et une de celles qui en ont eu 4.

Des trois sujets qui ont survécu, le premier en a donc eu 4, le deuxième 3 et le troisième 2.

Trois malades, sur lesquels il n'avait pas été constaté de lysses, ont également succombé à la rage. Mais deux de ceux-là (la Combaud aînée et la petite Aimard) ont obstinément refusé d'ouvrir la bouche. L'autre, Mesnard, s'était confié à un empirique, lequel n'a pas même regardé la langue de son client.

Ce Mesnard, âgé de 28 ans, est mort le dernier de tous (le cinquante-neuvième jour). Il avait aussi été blesse le dernier, ayant terrassé le loup, qui en expirant l'avait mordu.

(1) Magistel dit, loco citato, p. 45 : « Dans la nuit du 21 octobre, M. le sous-préTet m'envoya, par voie extraordinaire... une copie manuscrite du traitement russe... avec ordre de l'employer pendant six semaines. »

(2) Je crois que c'est entre Niox et Magistel, quoique ni l'un ni l'autre ne le disent explicitement.

Les sujets qui sont morts, et sur lesquels on avait observé des lysses, ont succombe dans Tordre suivant :

Celui qui a eu 7 lysses est mort le dix-septième jour ; ceux qui en ont eu 5 sont morts le vingtième et le vingt-sepliôme ; celui qui en a eu 4 n'est mort que le trente-sixième jour.

Ceux qui sont morts sans lysses préalablement constatées ont succombé, en général, plus tardivement que les autres. Il est vrai de dire aussi qu'ils avaient été mordus les derniers.

Les pustules, dont le siège précis a été indiqué, étaient placées pour la plus grande part sur le côté gauche de la face inférieure de la langue, et pour la moindre part sous la pointe de cet organe.

Une seule lysse, exception faite des trois lysses faciales de Madeleine Combaud, a été notée ailleurs, c'est-à-dire au dos de la langue. C'est sur le père Aimard qu'on l'a observée. Cette lysse, la plus tardive de toutes, n'est venue que le trente-quatrième jour. (Marochetti indique aussi le trente-quatrième jour comme la plus extrême limite.) Aimard, sur lequel on avait constaté trois autres lysses beaucoup plus précoces le quatorzième et le quinzième jour, a survécu.

Voici les dates des 30 lysses observées par Magistel. Elles se sont montrées : 2 le 6° jour après la morsure. — S le 11°. — 5 le 12e. — 4 le 13°. — 2 le 14°. — 5 le 15°. — 2 le 17°. — 1 le 18e. — 3 le 19e. — 1 le 34e.

En jetant les yeux sur cet état, on comprend qu'il soit difficile de rencontrer les lysses sur les cadavres d'hommes et de bêtes. Il n'est plus temps, sauf de rares exceptions, de les y trouver.

Mais les esprits analytiques, qui rarement aperçoivent la règle, s'obstinent à poursuivre des exceptions qui leur échappent.

En général, les lysses d'un sujet ont paru tantôt à des jours consécutifs, tantôt après des jours d'intervalle ; en général aussi les lysses se sont suivies de très-près sur chaque individu.

Pour l'un, l'écart entre la première et la dernière n'a été que de vingt-quatre heures. (La première existait le onzième et la dernière le treizième jour après la morsure.)

Pour deux autres, l'écart a été de quatre jours. Ensuite il a été successivement de six, dix, douze et dix-neuf jours.

Un grand écart semblerait avoir été un indice favorable aux malades, si cette statistique restreinte n'était pas insignifiante.

Des quatre sujets qui sont morts après avoir présenté des lysses, deux ont épro.uvé les premiers symptômes rabiques quatre jours après la première lysse et le jour même de la dernière.

Le troisième, dix-neuf jours après la première lysse et six jours après la dernière.

Le quatrième enfin, vingt-neuf jours après la première lysse et quinze jours après la dernière.

Je ne me dissimule pas l'imperfection d'une statistique basée sur un si petit nombre de faits. C'est une pierre qui en attend d'autres.

Voici, du reste, un résumé des Observations des sept malades, au point de vue dos lysses :

1° Femme Brassaud. — 7 lysses, 2 sous le côté gauche de la langue et l sous la pointe; 4 sans indication de lieu précis; 3 le onzième jour ; 2 le douzième; 1 le treizième et 1 le quinzième jour. Quatre jours entre la première et la dernière. Commencement de l'hydrophobie, quinze jours après les morsures, quatre

jours après la première lysse, immédiatement après la dernière; mort le dixseptième jour après la morsure.

2° Gombaud père. — 4 lysses à siège indéterminé, les douzième, treizième, quatorzième et dix-neuvième jours; sept jours entre la première et la dernière; premiers symptômes hydrophobiques trente-quatre jours après la morsure, vingt-deux jours après la première lysse, et quinze après la dernière. Mort trente-six jours après la morsure.

3° Adélaïde Combaud (fille cadette). — 5 lysses, 1 sous le côté gauche de la langue, 1 sous la pointe et 3 à siège indéterminé; les sixième, onzième, douzième, dix-huitième et dix-neuvième jours; treize jours entre la première et la dernière ; premiers symptômes, vingt-cinq jours après l'accident, dix-neuf jours après la première lysse et six jours après la dernière. Mort le vingtseptième jour.

4° Madeleine Combaud. — o lysses, 1 sous le côté gauche de la langue, 1 à siège indéterminé, 4 à la lèvre (quinzième jour), 2 à la région temporo-auriculaire (ces deux dernières en un seul jour, le dix-septième); les 2 autres les sixième et douzième jours. Premiers symptômes dix-sept jours après l'accident, quatre jours après la première lysse et immédiatement après la dernière. Mort le vingtième jour.

On voit que les lysses cutanées ont été plus tardives que les autres. J'ai déjà appelé l'attention là-dessus dans la première partie de mon travail.

5° Joseph Aimard. — 4 lysses, dont 1 sous la langue, le trente-quatrième jour; les 3 autres à siège indéterminé; 1 le quatorzième et 2 le quinzième jour. Vingt jours entre la première et la dernière. A survécu.

6° M. A. Aimard. — 2 lysses, une sous le côté gauche de la langue le onzième jour, et l'autre à siège indéterminé le treizième jour. Écart, deux jours. A survécu.

7° Georget. — 2 lysses, les quinzième et dix-neuvième jours. Écart, quatre jours. A survécu.

Ajouterai-je que les lysses ont été cautérisées dès leur apparition, sans qu'il en soit résulté aucun avantage évident pour les malades.

Il doit paraître impossible qu'après avoir examiné la publication de Magistel, un incrédule même, s'il est homme de sens et de franchise, n'adore pas le lendemain ce qu'il brûlait la veille; impossible, dis-je, qu'il n'admette pas les lysses, ne fût-ce qu'à titre de fait matériel. Ce fait, on peut l'interpréter; on peut, à l'exemple de Niox, le masquer d'une théorie, mais non point faire qu'il ne soit pas! Il faut en prendre son parLi!

Voici un détail d'une Observation recueillie à Vanves, à nos portes, en 1823, par Fulgence Fiévée, sur une dame à laquelle son chien avait donné un coup de dent (cet animal et plusieurs chiens qu'il avait mordus sont morts de la rage).

« Aux septième, huitième et neuvième jours, MM. Falret et Voisin remarquèrent, comme moi, » dit le narrateur, « des pustules phlycténoïdes inégales, de la grosseur d'un fort grain d'orge perlé (sous la langue). Elles disparurent du neuvième au dixième jour, soit par exhalation, soit par rupture : cela ne put être observé (1). »

Ainsi les pustules n'ont pas été cautérisées, et quoique la malade ait éprouvé des symptômes de rage, que Fiévée décrit avec soin, sa santé s'est rétablie.

(1) Considérations sun la. rage, par F. Fiévée. Paris, 1824, p. 40. — Le propagateur des sciences médicales, 2° année, 1825, t. III (n° 27), p. 71, 72 et 74, article de A. Grimaud.

Le respectable M. Voisin, dont l'Académie admirait naguère encore la verdeur intellectuelle, a conservé le souvenir de cet ensemble de circonstances.

N'est-ce pas là un exemple de rage incomplète ou ébauchée? Les sceptiques, toutefois, sauront bien s'en défendre. Ils objecteront que ce n'était pas la rage. Ils prétendront que les vésicules sous-linguales n'étaient que dos aphthes vulgaires. Le cours de ce travail contient, comme on a pu le remarquer, bien d'autres sujets favorables à l'exercice de leur faculté de récusation. Mais les préliminaires de la rage, lors même qu'elle avorte, ne laissent pas d'être saisissants pour les observateurs affranchis de préoccupations systématiques.

Je compléterai l'expression de ma pensée en déclarant que je considère comme ayant été irrécusablement atteints de la rage, à un degré quelconque, bien qu'ayant survécu, tous les animaux, etilssont nombreux, qui ont communiqué cette maladie par leurs morsures (1). Le frère Du Choisel va jusqu'à prétendre que, du temps de sa mission, cette exception était devenue la règle à Pondichéry (2). Ainsi, par comparaison, des personnes frappées d'une attaque légère de choléra ont pu être des agents occultes de contagion (abditœ causœde Fernel), et transporter l'épidémie d'un lieu à un autre.

Indépendamment delà conviction et du sentiment qui me dictent ces paroles, je tiens à honneur de donner publiquement mon suffrage à une vérité vivement attaquée.

Revenons aux lysses, pour éviter, une fois encore, l'écueil d'une trop longue récidive de digression.

Dans le recueil de médecine vétérinaire (année 1823, t. II, p. 66) sont consignés les détails de l'autopsie faite par un Portugais, Antonio Soarès,d'un chien griffon mort de la rage. J'y lis les phrases suivantes:

« A la partie latérale gauche du frein de la langue existait une vésicule ovoïde, allongée, se prolongeant en pointe antérieurement, et se terminant postérieurement au niveau de la première dent molaire; sa longueur pouvait être de 2 centimètres; sa largeur d'un demi-centimètre, et sa profondeur un peu moindre; ses parois étaient bleuâtres et injectées; elle présentait un renflement dans son milieu, ce qui lui donnait l'aspect d'un grain d'orge. Son extrémité postérieure offrait près de sa terminaison un petit orifice allongé d'avant en arrière, ressemblant à l'ouverture d'un gros follicule dilaté. Cette • vésicule contenait une petite quantité d'un liquide assez épais et d'un blanc jaunâtre. En arrière, on remarquait deux surfaces ulcérées, recouvertes d'une matière d'un blanc laiteux. » -

A la page qui précède, je trouve le paragraphe que voici :

« M. Dupuy a vu les lysses une fois sur un chien mort le deuxième jour après leur apparition. Il en a aperçu les débris dans un autre, et il pense que, si on ne les a pas toujours reconnues dans les animaux qui sont devenus enragés, c'est que les recherches ont toujours été faites trop tard. M. Barthélémy aîné a également fait, à ce sujet, plusieurs Observations qu'il a annoncées dans le Compte rendu des travaux de l'Ecole d'Alfort pour l'année 1823 (qu'on retienne bien cette date), mais qu'il n'a pas encore rendues publiques.

« Signé G. F., c'est-à-dire Girard fils. » Barthélémy n'a point parlé. On ne dit rien du motif de son silence.

(1) La rage du chien ne peut elle, comme la morve du cheval et la syphilis de l'homme, s'amortir et demeurer latente?

(2) Pu Choisel, loco citato, p. 2. — H. J. 0. Amédée Latour, Thèse de Paris, 1P avril 1861, DES POISONS MORBIDES TRA.NSMISSIBLES DES ANIMAUX A L'HOMME.

A l'époque dont je parle, Magcndie était une autorité considérable. Il professait sur la rage des idées fort différentes de celles de Marochetli. Breschet et Dupuytren, autres puissances, ayant fait des recherches sur ce sujet, avaient aussi des opinions arrêtées. La doctrine physiologique étendait partout son arbitrage. La presse cédait au courant contre lequel quelques écrivains d'élite luttaient avec énergie.

M. Ricord n'avait pas encore commencé une opposition vigoureuse à ceux qui niaient l'existence du virus syphilitique. Il fallait être noblement inspiré et bien pourvu d'indépendance et de courage pour oser affronter le dédain ou braver la froideur de ceux qui, suivant l'expression de Laënnec, <c tiennent à prudence de n'accueillir les doctrines nouvelles que lorsqu'elles sont généralement reçues (1). » Le moment pouvait donc paraître mal choisi de déterminer le siège d'un virus quelconque, et de celui de la rage en particulier. Les virus, pour rendre ma pensée par une expression commune, n'étaient pas en bonne odeur!

Quelques années plus tard, en 1831 , Vianna de Resende, encore un Portugais, présente une Thèse sur la rage à la Faculté de médecine. On y lit le passage suivant :

« J'ai eu lieu d'observer une seule fois, dans la base de la langue d'un chien mort de la rage à l'École d'Alfort, pendant l'année 1823 (c'est la date soulignée précédemment), les vésicules dont le docteur Marochetti a parlé; elles étaient au nombre de quatre, occupant le frein de la langue du côté gauche, et la plus grande pouvait avoir le volume d'un haricot assez gros; les autres étaient bien plus petites, et toutes contenaient un liquide limpide, blanchâtre et comme séreux. Des expériences furent tentées par Barthélémy aîné, alors professeur de clinique à cette École; plusieurs chevaux furent inoculés;

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