UN MOT SUR L'INOCULATION
J'ai pris avec tout le monde le plus grand intérêt aux communications de MM. Leblanc et H. Bouley sur le typhus contagieux des bêtes à cornes, ainsi
(1) Lecture faite à l'Académie de médecine le 16 janvier 1866.
nommé par Guersent (I), tandis que Vicq d'Azyr (2) l'avait désigné par l'expression dopeste varioleuse (3).
Je n'ignorais presque aucune des circonstances sur lesquelles les deux membres éminents de la Section de Médecine Vétérinaire ont appelé l'attention.
Le point de départ étranger et môme lointain de la maladie, sa facile propagation, son effrayante léthalilé, les détails nêcropsiques, y compris l'exanthème intestinal, enfin la nécessité cruelle et la merveilleuse prophylaxie de l'assommement, j'avais appris tout cela par mes lectures, sans en avoir acquis toutefois la notion pratique, que possèdent à un si haut degré les deux savants académiciens.
Il n'est pas jusqu'à l'extension de la maladie à d'autres animaux que les grands ruminants dont je n'aie eu précédemment connaissance, car elle est loin de constituer un événement aussi exceptionnel et surtout aussi récent qu'on le présume. Sans parler de faits plus anciens rassemblés par Paulet(4), Vicq-d'Azyr rapporte que l'épizootie de 1775 emporta 150 chiens dans les étables infectées, et qu'elle atteignit des chats, des cochons et des poules. En outre, pendant l'épizootie de 1814 on a traité 3 chèvres atteintes de la maladie, 2 à Lyon et une à Alfort (5).
L'homme lui-même n'a point toujours été considéré comme se trouvant absolument à l'abri de la contagion dans certaines circonstances. (Mercurialis, Cogrossi, Valisnieri, etc.) (6). Hurtrel d'Arboval a rassemblé des faits qui, sans être concluants d'une manière absolue, sont toutefois de nature à inspirer des inquiétudes à cet égard (7). M. H. Bouley a soupçonné un moment que Renault, de très-regrettable mémoire, pouvait en avoir été atteint et en être mort! Ce que je lui ai ouï dire un jour à ce sujet m'a impressionné vivement et n'a pas cessé de préoccuper mon esprit.
Quant au procédé expéditif, j'allais dire à l'expédient de l'extermination en masse, conseillé d'abord par Lancisi (8), il est bien plus anglais, au moins d'adoption, que ne semble le penser M. H. Bouley. Ce sont en effet nos voisins d'outre-Manche qui, les premiers, l'ont mis en pratique il y a plus d'un siècle et demi. Six mille bêtes malades furent assommées en 1713, dans les seules provinces de Middlesex, d'Essex et de Sury (9).
(1) L.-B. Guersent," essai sur les épizooties. Paris, 1815. (Article extrait du Grand Dictionnaire des sciences médicales.)
(2) Exposé des moyens curatifs et préservatifs qui peuvent être employés contre les maladies pestilentielles des bêtes a cornes. In-8°. Paris, 1776.
(3) Petite vérole des bœufs de Ramazzini ; peste des bœufs de Lancisi; maladies contagieuses de Layard ; fièvre putride de Camper; maladie phlogoso-gangréneuse des bêtes à cornes de Paulet; fièvre putride et gangreneuse de Gilbert; peste bos-hongraise de Buniva; cachexie ou diaihèse varioleuse de Dupuy, etc.
(4) Recherches historiques et physiques sur les maladies épizootiques, avec les moyens d'y remédier dans tous les cas; publiées par ordre du Roi par M. Paulet, docteur en médecine des Facultés de Paris et de Montpellier. 2 vol. in-8°. Paris, 1775. Passim.
(5) L.-B. Guersent, loc. cit., p. 24.
(6) Paulet, loc. cit., t. I, p. 126.
(7) Instruction sommaire sur l'épizootie contagieuse qui vient de se déclarer parmi les bêtes à cornes dans le département du Pas-de-Calais. In-8°. Paris, 1816. Depuis la page 112 jusqu'à la page 128.)
(8) Buniva, mémoire contenant les plus remarquables notices historiques kt les résultats les plus intéressants de mes Observations et de mes Expériences relatives à l'épizootie bos-hongraise qui a commencé ses ravages en Piémont vers la
fin de l'an 1793 Brochure in-8° de 44 pages, sans date, sans nom d"imprimeur ni lieu
d'impression, p. 2.
(9) Transactions philosophiques, n° 358. — Instructions et avis aux habitants des provinces méridionales de la France sur la maladie putride et pestilentielle qui détruit
Je suis loin de méconnaître les services et de blâmer d'une manière absolue l'emploi si profitable de ce moyen héroïque, qui, paraît-il, a fait ses preuves à titre de ressource suprême. Mais sans compter qu'il n'est guère praticable dans un pays où l'épizootie s'est largement étendue et définitivement établie (1), je ne puis me résoudre à considérer la mesure extrême d'un massacre général comme l'idéal de l'art et le dernier mol d'une médecine quelconque !
Deux faits connexes sont certains :
1° Il est très-exceptionnel qu'un animal présente deux fois le développement complet de la- maladie.
2° L'épizootie s'arrête d'elle-même (2), — à l'instar des épidémies qui ont épuisé les matériaux dont elles s'alimentent, — à moins que d'être entretenue par l'introduction d'un bétail étranger; à tel point que si tous les Anglais s'imposaient un rigoureux carême, à Pâques il n'y aurait plus chez eux de typhus.
Ces deux vérités, qui se tiennent étroitement, mettent la pensée sur la voie d'une prophylaxie souveraine, en dirigeant l'esprit de recherche vers la pratique de l'inoculation. On est porté à se demander pourquoi cette pratique, patronnée par les grands noms des Haller, des Camper et des Vicq-d'Azyr, n'a pas réalisé les espérances qu'on avait fondées sur elle, et que justifient pleinement les données actuelles de la science.
C'est avec une satisfaction égale à ma surprise que j'ai trouvé, dans un ouvrage presque inconnu, mais fort intéressant, une moitié de la solution de cette question. L'autre moitié se trouve dans cette remarque: que si l'on a, comme à l'envi, exterminé en masse, on n'a presque nulle part inoculé de même. Et pourtant que de lumières et de bienfaits la médecine humaine ne pourrait-elle pas retirer d'expériences de ce genre souvent pratiquées sur une large échelle! Il n'est pas nécessaire d'insister sur ce point de médecine comparée pour en faire ressortir l'importance.
L'ouvrage dont je parle a été publié, sansdate,àVesoul, sous le titre suivant:
Dissertations françaises et latines sur les points les plus importants de l'art de guérir, divisées en deux livres, ouvrage très-utile aux jeunes médecins et chirurgiens, par M. Billard, docteur en médecine à Vesoul, cheflieu du département de la Haute-Saône. In-8°.
L'érudit bibliothécaire de Besançon, Weiss, fait remonter vers 1820 l'époque de sa publication (3).
Une dissertation du premier livre porte ce titre: Méthode préservatrice des épizooties, suivie d'un essai sur la fièvre charbonneuse des porcs (4).
On lit dans cette dissertation, qui a trait évidemment à l'épizootie actuelle désignée pur les mots de fièvre putride maligne contagieuse (o), que l'inoculation préventive de ce typhus a été pratiquée, « avec le plus grand succès, par
le bétail; publié par ordre du Roi. Paris, 1775, de l'Imprimerie royale. In-4<>, par M. de Montigny. Paulet, loc. cit., t. I, p. 141.
(1) « Dès qu'un pays entier, comme la Hollande en est un exemple, est infecté dans des milliers de villages et d'étables, les forces humaines ne suffisent plus pour déraciner une contagion. •» (Mémoire sur la contagion parmi le BÉTAIL, mis au jour pour l'instruction du public, le 28 septembre 1773. Berne, à l'imprimerie de Leurs Excellences. Brochure in-8° de 40 pages, que je crois être de Haller.)
(2) Haller? loc. cit., p. 39.
(3) Biographie universelle ancienne et moderne Nouvelle édition, publiée sous
la direction de M. Michaud Tome IV. Paris, 1843.
(4) Page 105.
(5) Page 108.
M. Salchow, floctour on médecine, professeur et physicien à Maldorf, dans la Ditlimarcie méridionale. »
Suivent dos détails touchant l'application et les résultats de la méthode.
C'est donc sur la rive droite de l'Elbe, dans un pays où la vaccine a couvé longtemps avant d'éclore en Angleterre, c'est dans ce Holstein, si tourmenté aujourd'hui, qu'a été conçu et heureusement appliqué, pour la première fois, un procédé régulier d'inoculation du typhus contagieux des bêtes à cornes.
Je me bornerai à donner les renseignements qui suivent, chacun pouvant, à l'avenir, en prendre à la source de plus complets.
En général, le succès est d'autant mieux garanti que le sujet de l'inoculation est plus jeune.
La matière à inoculer doit être tirée des yeux et des narines, plutôt que de la bouche d'une bête malade, à l'aide d'une grosse et longue mèche de coton qu'on en imprègne. Cette mèche est destinée à faire un séton. On place celuici, au moyen d'une aiguille d'emballage, à un endroit dépilé de la région de l'omoplate étendu en tous sens « d'un demi-empan, » c'est-à-dire d'environ 10 centimètres.
Voici comment on procède à la petite opération:
Un pli longitudinal ou antéro-postérieur est fait à la peau ; l'aiguille transperce de haut en bas, à son milieu, la base de ce pli: la mèche du séton se trouve ainsi à peu près verticale et l'écoulement de la matière favorisée. Après cela, cette mèche, étant nouée à distance, forme une anse lâche et mobile. Le virus est donc placé et demeure pendant un certain temps en contact avec les parties organiques traversées par. la mèche.
« Depuis le second jour jusqu'au septième, tout le traitement consiste (à part ce qui concerne l'observation des prescriptions diététiques dont l'importance ne peut être que secondaire) à élever, le matin, en haut de deux pouces le fil de l'inoculation, et à le baisser d'autant à midi et le soir. Le" septième jour, on ôte entièrement ce fil »
Afin que l'animal ne lèche point sa blessure, on le tient lié fort court.
« Depuis le septième jour jusqu'au quinzième, chaque fois qu'on donne à l'animal sa nourriture, on presse la plaie de haut en bas pour en faire sortir le pus, qu'on essuie avec un morceau d'étoffe de laine ou une feuille de chou. On essuie aussi la matière qui pourrait s'être arrêtée à l'ouverture d'en haut; quand, au quinzième jour, il ne sort plus de pus de la plaie, mais seulement un peu de sang si l'on exprime fort, on cesse désormais d'exprimer et on laisse la plaie se cicatriser d'elle-même. »
L'animal est dès lors tout à la fois guéri et préservé.
A quelque épreuve que l'on ait soumis les bêtes ainsi traitées, elles n'ont pu contracter de nouvelle infection.
Après avoir exposé cette méthode, Billard en généralise l'emploi contre toutes les maladies contagieuses, « avec les modifications, — bien entendu, — qu'exigent les circonstances. »
Il avance même une théorie pour expliquer les succès obtenus. C'est précisément la même que lady Montagute (l) hasardait, en 1717, à propos de l'inoculation de la petite vérole. Les syphilisateurs ne la répudieraient pas s'il ne leur répugnait infiniment de subordonner des vérités de fait incontestables à des vues spéculatives' beaucoup moins assurées.
(1) Lettres de milady Wortlay Montagute, écrites pendant ses voyages en diverses
parties du monde; traduites de l'anglais. Nouvelle édition 3 vol. in-12. Londres, 1764
et 1768, t. I, p. 221.
Voici d'ailleurs les expressions textuelles de Billard : « L'inoculation peut servir à attirer le venin et son véhicule vers quelques parties extérieures du corps, au moyen de quoi les parties nobles en souffriront moins, et le foyer qui l'exhale serait éteint... Les expériences réitérées de M. Salchow lui ont réussi quand il a eu la précaution, après avoir excité la maladie, d'en favoriser l'issue aussi promptement qu'il a été possible, sans lui donner le temps, en se domiciliant dans le corps, d'y corrompre entièrement les liquides, d'attaquer les solides, et de produire des inflammations dangereuses. »
La mobilité du séton est donc spéciale au procédé de Salchow et le distingue nettement des autres. Il faut y joindre la pression expulsive, fréquemment exercée sur la plaie.
J'ajouterai, simplement par scrupule historique, que les auteurs s'accordent, abstraction faite de toute pensée d'inoculation, à considérer les exutoires, et en particulier le séton, comme étant le moins mauvais de tous les moyens curatifs de la maladie (1).
Le séton mobile et virulent, secondé par des pressions expulsives, mérite, en définitive, d'être pris en considération. Ce procédé est sans doute susceptible de perfectionnements.
Je n'ai d'autre dessein que de le tirer de l'oubli.
Si l'on m'objectait que tout cela était connu même avant la pratique de Salchow et les révélations de Billard et a souvent été répété, je n'hésiterais pas à répondre qu'on prend des mots pour les choses et des apparences pour la réalité, et je ferais appel à de nouvelles et sérieuses réflexions.
Je signalerai enfin comme ayant quelque rapport avec mon sujet, c'est-àdire l'inoculation, une autre dissertation (2) de Billard, où il soutient, par des considérations d'un ordre élevé, l'identité des virus variolique et vaccin. Je regrette d'autant plus de ne pouvoir me ranger à sa manière de voir sur ce sujet, qu'elle se rapproche davantage de l'opinion de membres de l'Académie que j'honore profondément.
N'était mon désir de resserrer cette note dans les plus étroites limites, je ne quitterais pas la plume sans faire mention du Mémoire sur l'inoculation de la fièvre typhoïde, lu par M. Bourguignon à l'Académie des sciences, le 8 octobre 1855 (3).
Quand un soldat du progrès est obligé de rechercher l'hospitalité d'une terre étrangère, on n'en ressent que plus vivement le besoin de lui rendre justice, et l'on se prend à envier le privilège de ceux qui peuvent rappeler avec autorité ses services du haut de cette tribune, en lui renvoyant un écho de la patrie.
(1) Paulet, loc. cit., t. I, passim, et spécialement p. 117 et 118.
(2) Observations sur l'usage et l'effet des préparations mercurielles dans la petite vérole naturelle et inoculée, extraites de différents auteurs, et notamment de cas de pratique particuliers à l'auteur de ce Mémoire, sur I'identité de LA vaccine, de la petite vérole et d'autres virus. (Liv. I, p. 16G.)
(3) V. ci-dessus la note G de la page 710.
DOCUMENTS A L'APPUI
Critique bibliographique, par M. Auzias-Turenne.
OBSERVATIONS FAITES A L'HOPITAL SAINT- VLADIMIR, A KIEW, SUR LE CHOLÉRA DE 1848
Par M. de Huebenet, Correspondant de la Société médicale du XIIe arrondissement (1).
Messieurs, l'ouvrage de M. de Hubbenet, dont je vais vous rendre compte, est écrit en allemand et a pour titre : Observations faites à l'hôpital Saint-Vladimir, à Kiew, sur le choiera de 1848. Les études de M. de Hubbenet ont été poursuivies sur une grande échelle, puisque plus d'un millier de malades se sont trouvés confiés à ses soins dans le grand hôpital de Saint-Vladimir.
Le livre important de notre correspondant russe est divisé en quatre parties.
La première partie, consacrée exclusivement à la statistique du choléra, est enrichie de quatre tableaux extrêmement instructifs.
Lepremier tableau indique dans quelle proportion, relativement aux autres maladies, se sont montrées les fièvres intermittentes dans le grand hôpital de Saint- Vladimir, durant les quinze années qui ont précédé l'invasion de l'épidémie cholérique, et il fait voir que le nombre de ces fièvres n'a pas diminué pendant l'existence de l'épidémie. Dans les années qui ont précédé l'explosion du choléra, l'époque de la plus grande intensité de ces fièvres correspondait aux mois de mai et de juin et celle de leur moindre intensité correspondait aux mois de février et de mars. Les choses se sont passées de même pendant et après le choléra. Il n'y a pas eu non plus, bien que quelques observateurs l'aient conjecturé, recrudescence des fièvres intermittentes immédiatement avant l'invasion de l'épidémie.
Le second tableau est un relevé très-complet du nombre des entrées et des sorties qui se sont effectuées à la porte de l'hôpital pendant ces quinze années. Une colonne spéciale est affectée à la supputation des décès. Le temps moyen de séjour des malades dans l'hôpital, le nombre de malades existants dans chaque mois, et notamment de malades atteints de fièvres intermittentes, sont indiqués avec un soin tout particulier.
Le troisième tableau est une statistique exacte du choléra en 1848. Il indique jour par jour les entrées, les guérisons, les morts et les personnes qui restent en traitement.
Le quatrième tableau est une représentation matérielle, et que l'auteur appelle géométrique, du tableau précédent. Trois sortes de lignes différemment nuancées indiquent par leur hauteur l'intensité du fléau au triple point de vue du nombre journalier des entrées (lignes noires), du nombre des décès (lignes rouges) et du nombre des malades en traitement (lignes jaunes). Une proportion presque constamment la même s'observe entre le nombre des décès et celui des entrées. On voit que l'époque de l'existence du plus grand nombre de malades en traitement est postérieure de quelques jours à celle de la plus grande intensité de la maladie. On voit encore par ce tableau synoptique que le nombre des nouveaux malades suit des oscillations trés-irrégulières; tandis qu'il n'en est point ainsi du nombre des malades en traitement, qui ne présente pas brusquement de grandes augmentations, ni de grandes diminutions.
On constate par l'examen de ce tableau que, le 9 du mois d'août, l'épidémie paraissait complètement éteinte, et qu'elle a subitement reparu quelques jours après dans des proportions effrayantes. Ce fait s'explique par l'entrée dans Kiew de nouveaux régiments infectés. La recrudescence ne frappa d'abord que les soldats des régiments nouvellement entrés en ville; mais bientôt les malades couchés dans les lits de l'hôpital pour diverses maladies furent en grand nombre atteints par l'épidémie. Plus tard, les divers corps casernés dans la ville furent envahis par le fléau. La plus grande mortalité porta, dans cette recrudescence, sur les hommes qui étaient atteints de fièvres intermittentes, d'exanthèmes chroniques et de maladies scrofuleuses.
(1) Analyse présentée à la Société médicale du XII0 arrondissement, dans sa séance du 7 septembre 1853.
Voici les données importantes qui découlent de toutes les recherches statistiques de M. de Hubbenet :
1° Le nombre des personnes atteintes par le fléau varie beaucoup en raison des conditions dans lesquelles ces personnes se trouvent placées et de la classe à laquelle elles appartiennent, en raison surtout des règles hygiéniques et diététiques qu'elles ont pu observer.
2° L'influence de l'hygiène sur le développement de l'épidémie est telle, qu'on peut affirmer que toutes les causes générales de maladies peuvent devenir causes déterminantes de choléra.
3» On pourrait entretenir pendant plusieurs années le choléra dans un endroit par le renouvellement incessant de grandes masses d'hommes. 4° Le choléra devient incontestablement contagieux dans certaines circonstances. 5° Les hommes sont le véhicule du choléra.
6° L'organisme le plus prédisposé à la contagion cholérique est celui qui est déjà affaibli par une maladie, et surtout par la fièvre intermittente.
7o La tuberculisation n'augmente ni ne diminue chez les individus l'aptitude à contracter le choléra.
8» Toutes les méthodes de traitement ont échoué contre le choléra confirmé.
9° La mortalité pendant l'épidémie cholérique paraît dépendre moins de la malignité de l'épidémie que du défaut de conditions hygiéniques générales et particulières et du défaut de premiers soins donnés aux malades.
10° Dans certaines classes de la société, le choléra augmente le nombre des décès sans augmenter celui des malades.
La. seconde partie du livre de M. de Hubbenet est consacrée à l'anatomie pathologique du choléra. Elle a pour base 200 autopsies, et justifie, d'après M. de Hubbenet, une division du choléra en choléra spasmodique et en choléra "paralytique; chacune de ces deux espèces correspondrait à des altérations organiques spéciales. Ces altérations différentes ne dépendent que de différences dans le degré de la maladie. Celle-ci ne change pas d'essence, et a invariablement son siège primitif dans le tube intestinal.
Le canal intestinal étant toujours primitivement affecté, M. de Hubbenet s'élève contre l'opinion de ceux qui ont cru devoir diviser le choléra en choléra pulmonaire et en choléra entérique. Il n'admet pas non plus le choléra sec, dont il n'a observé aucun cas positif. La littérature médicale, dit-il avec raison, ne possède pas un exemple de ce genre vérifié par l'autopsie.
M. de Hubbenet termine le chapitre de l'anatomie pathologique du choléra par l'examen anatomique des états morbides qui lui succèdent. Ces états morbides sont des fièvres typhoïdes et des décompositions soit purulentes, soit putrides du sang.
A cette partie anatomique du travail est annexée une grande et belle planche avec des explications. Cette planche renferme six figures soigneusement dessinées.
La première de ces figures représente, considérablement grossie, une portion de la muqueuse intestinale d'un cholérique. On voit des globules sanguins abandonner des vaisseaux capillaires érodés et rompus.
La seconde figure représente, vues au microscope, les matières évacuées. On voit en abondance l'épithélium cylindrique sous différentes formes, tantôt bien intact, tantôt variablement fragmenté. Il y a de plus des globules sanguins, des matières amorphes et des cristaux réguliers de phosphate ammoniaco-magnésien.
La troisième figure représente un morceau de la partie inférieure de l'iléon vue à un grossissement considérable par sa face interne. La membrane muqueuse est pâle et gonflée. Les plaques de Peyer et les glandes solitaires sont très-développées.
La quatrième figure représente encore un morceau de la partie inférieure de l'iléon d'un autre malade, vue également par sa face interne. Cette figure a pour objet de montrer une injection vasculaire très-considérable qui existe sous forme de radicelles, particulièrement autour des glandes.
La cinquième figure est encore l'image de la même partie de l'iléon dans un cas de choléra paralytique. Les évacuations alvines du malade avaient été sanguinolentes. Ici la muqueuse est noirâtre et nullement œdémateuse. Il n'y a plus de plaques de Peyer visibles, et, si les glandes agminées sont encore nombreuses, elles sont moins grosses que dans les figures précédentes.
La sixième figure, enfin, représente un morceau de l'S iliaque du côlon, telle qu'on a trouvé cette partie chez les sujets morts de choléra dysentérique accompagné deténesmo avecou sans complication de selles hémorrhagiques. L'appareil folliculaire est développé* Les glandules sont surmontées chacune d'un petit point noir. Ces points ne sont autre chose que des ouvertures par lesquelles on peut faire suinter à la pression des gouttelettes do mucus ou de pus. C'est pour ainsi dire le début de petits abcès, qui sont eux-mêmes le prélude de la forme ulcéreuse de la maladie. On voit ça et là des épanchements sanguins
qui soulèvent la muqueuse. Souvent des épancliements de ce genre, venant à rompre et à détruira cette muqueuse, transforment la place qu'ils occupent en ulcérations superficielles.
La troisième partie du livre de M. de Hubbenet est exclusivement consacrée à l'étude nosologique du choléra. Trois points de cette étude ont principalement préoccupé notre savant correspondant.
1° M. de Hubbenet s'attache surtout à montrer la correspondance qui existe entre certaines formes symptomatiqu.es de la maladie et certaines altérations anatomiques.
2° Il arrête son attention sur les symptômes les plus importants du choléra au double point de vue de la sémiotique et du pronostic. C'est ici que trouve place l'examen du vomissement, de la diarrhée, de la diminution de chaleur et de phénomènes anormaux dans la circulation.
3° Enfin, M. de Hubbenet cherche à expliquer par l'anatomie pathologique les divers phénomènes de la maladie et le mécanisme de la mort.
La quatrième et dernière partie de l'ouvrage a rapport au traitement. Quoique stérile eu apparence, parce qu'elle ne résout les questions que pour ainsi dire négativement, elle n'est pas la moins importante de toutes.
Au point de vue du traitement, M. de Hubbenet divise le choléra en quatre périodes, à savoir: les prodromes, l'invasion, l'état confirmé et un dernier degré qu'il appelle Y état typhoïde.
Pendant les deux premières périodes, il a une confiance très-grande dans différents médicaments, en tète descmels il place l'opium. Mais, quand le choléra est confirmé et grave, toutes les méthodes de traitement lui ont paru également inefficaces; il a successivement passé en revue, et malheureusement avec un inégal insuccès, l'action des médications ou des médicaments suivants :
1" le mercure; — 2° le quinquina; — 3° l'eau salée en injection dans les veines; — 4° le chloroforme; — 5° l'électricité; — 6° la respiration de divers gaz; — 7° l'éther sulfurique, les autres éthers, le punch et les divers spiritueux; — 8° l'ipécacuanha ; — 9° les acides; — 10° l'hydrothérapie.
L'insuccès de toutes les méthodes thérapeutiques dans le choléra grave a suggéré à M. de Hubbenet le soupçon que les agents thérapeutiques n'entraient point dans la circulation d'un organisme qui avait vraisemblablement perdu la propriété d'absorber.
Il a dès lors institué des expériences, et il s'est convaincu qu'effectivement des substances introduites dans l'estomac y séjournaient sans être aucunement absorbées.
Je me suis borné, Messieurs, à une analyse succincte de l'ouvrage de M. de Hubbenet, parce que l'examen et la discussion des nombreuses questions qu'il soulève n'auraient pu trouver place dans les limites étroites d'un compte rendu. Mais quelle que soit l'opinion qu'on se forme sur les nombreux sujets qu'il a traités, on ne peut se refuser à reconnaître que le travail de notre savant correspondant est un des plus complets sur la matière, tant au point de vue de la conception qu'à celui de l'exécution. En le livrant à la publicité, il a donc bien mérité de la science et de l'humanité. Notre Société lui doit des remerçîments et des encouragements.
Messieurs, à l'heure où je vous communique ces réflexions, M. de Hubbenet, sans s'être reposé des fatigues du voyage qui nous a procuré l'avantage de le connaître et l'occasion de l'associer à nos travaux, a repris son poste périlleux au milieu d'une épidémie de choléra des plus meurtrières. Espérons que la comparaison de l'épidémie de 1853 avec celle de 1848 révélera à notre infatigable correspondant quelques notions importantes touchant l'étiologie et la thérapeutique du terrible fléau. Puisse la voix de la Société médicale du XIIe arrondissement de Paris, dont je suis fier de me trouver l'organe, réaliser le viris acquirit etmdo du poète, et porter rapidement l'expression lointaine de notre suffrage et de nos souhaits vers notre collègue, dont la science n'est égalée que par son activité et par son dévouement pour le bien public !