DES APPLAUDISSEMENTS ET DES SIFFLETS DANS LES CONCOURS
la liberté. C'est un corollaire fâcheux, et qu'il faut prévenir, de la nature de l'esprit humain, qui, dans ses oscillations, se fixe rarement au centre de gravité, et par là se trouve compromis l'équilibre des différentes classes de la société. Que tous nos efforts concourent donc à substituer au conflit incessant des idées leur salutaire combinaison.
Vous prétendez, n'est-il pas vrai, en sifflant et en frappant des mains, faire pencher la balance en faveur de ceux que vous croyez le plus dignes ; vous y trouvez, dites-vous, votre avantage. Mais vous sortez de la question, car il s'agit uniquement de savoir si votre prétention est légitime. Or, selon moi, vous empiétez sur les attributions d'autrui ; vous vous arrogez des droits qui appartiennent exclusivement à d'autres. Prenez garde qu'à leur tour les autres n'empiètent sur vos droits; prenez garde qu'on ne vous rende solidaires de la licence que vous exploitez, et qu'on ne sacrifie, au nom de la liberté, la liberté elle-même. C'est pourtant là que vous aboutirez en méconnaissant votre devoir, en outrepassant vos droits. Vous marchez sur un terrain mouvant, sur une pente rapide ; faites une halte, rétrogradez même plutôt que de vous précipiter dans un abîme.
Combien plus dignement les choses se sont passées à un concours qui eut lieu à Montpellier pour la nomination à la chaire queDelpech, lâchement assassiné, avait laissé vacante. Les impressions de ce concours sont d'autant plus ineffaçables de ma mémoire que, commençant alors mes études médicales, j'étais pour la première fois témoin d'une lutte de ce genre.
Le compétiteur qui parla le premier fut beaucoup applaudi; mais M. Dugès, Président du concours, déclara, séance tenante, que le jury ne souffrirait pas un empiétement sur ses attributions, et que désormais, s'il se manifestait dans l'amphithéâtre le moindre signe d'approbation ou d'improbation, le concours serait continué à huis-clos. Le public comprit ses torts, demeura, conformément aux intentions du jury, calme et décent à toutes les épreuves suivantes, et ce concours eût été pour moi le type des concours sans de fâcheuses circonstances indépendantes des élèves. Le bruit se répandit que l'un des compétiteurs était nommé d'avance, et les autres se retirèrent au milieu des épreuves, en lançant dans le public une protestation.
Les partisans de la bruyante manifestation de l'opinion des élèves dans un concours font valoir un singulier motif; ils voudraient que les élèves nommassent leurs professeurs, et voient dans cette manifestation un acheminement vers l'ordre de choses qu'ils appellent de leurs vœux. Certes, je ne ferai aucuns frais de logique pour réduire à zéro cet argument, pour réfuter victorieusement cette idée paradoxale qu'il est plus facile de juger aux ignorants qu'à ceux qui savent.
Mais, ajoutent-ils, les passions des juges introduisent dans leur jugement un élément préventif. Quoi ! leur repartirai-je, les élèves sont-ils sans passions? La jeunesse n'est-ellc pas au contraire l'âge des passions et des déterminations irréfléchies? Si les jeunes gens étaient ainsi investis de la dignité de juges, combien de fois le repentir ne succéderait-il pas à un jugement précipité? Au reste, je l'ai dit, la question consiste à savoir si, le jury étant constitué tel qu'il est, on a le droit d'applaudir ou de siffler. Je pense avoir suffisamment prouvé le contraire.
Quant à ce qui concerne le mode do nomination par concours, on a fait valoir pour et contre des raisons également très-plausibles; mais ce n'est pas le lieu de les mettre ici en regard pour déduire de leur parallèle une conclusion.
(L'Étudiant, journal des Écoles du 25 février 1838.)