LETTRE SUR L'ENSEIGNEMENT DE I/ANATOMIE
plus complètes qu'il fût possible? Ce seul exemple suffit pour montrer avec toute évidence qu'un sujet et une ouverture ne sauraient satisfaire aux exigences d'un enseignement quotidien, et me dispense d'invoquer, à l'appui de cette opinion, le relevé de la consommation des cours officiels.
Toutefois, Messieurs, je veux bien admettre que nous ayons assez de cette minime part do sujets, en recourant à des artifices conservateurs que nous avons été bien des fois contraints de mettre en usage. Eh bien! lorsque nous aurons soigné et conservé des préparations pour une leçon publique dans laquelle nous n'aurons pu tout montrer, serons-nous condamnés, nous à anéantir, les élèves à voir détruire des pièces anatomiques susceptibles d'être encore utilisées pour des démonstrations privées, mais néanmoins frappées d'ostracisme parce qu'elles nous auront appartenu? Ira-t-on jusqu'à persécuter le travailleur intellectuel dans la plus pure, la plus noble de ses jouissances, celle de prodiguer aux autres le bénéfice de ses travaux? Osera-l-on flétrir, démoraliser le sentiment du jeune adepte par des exemples révoltants de vandalisme scientifique? Ajoutera-t-on, en plein xixe siècle, et dans la capitale du monde, la répugnance morale aux dégoûts physiques déjà si grands qu'inspire la science anatomique? Si l'on veut, en agissant ainsi, diminuer le nombre de ceux qui s'adonnent à son étude, on réussira au delà des espérances qu'on a conçues, car je ne pense point que désormais cette science soit accessible, je ne dis pas seulement à ceux qui ont besoin d'une juste rémunération de leurs travaux, mais encore à ceux qui peuvent se passer d'un tribut aussi légitime.
Ce n'est pas tout encore : le contre-coup de ces étranges innovations atteint au cœur l'institution du concours. Comment, en effet, se présenter dans la lice, si l'on est privé des moyens de se préparer à la lutte en professant! Oui, vraiment, ils seraient fort généreux et se ménageraient un triomphe bien suave et bien éclatant ceux qui accepteraient le privilège du noviciat professoral !
Permettez-moi, Messieurs, avant de terminer cette lettre, déjà bien longue, de vous exprimer ce qui m'a le plus vivement affecté dans les mesures qui m'arrachent à mes habitudes de paix et de travail. Il y a six ans que je me livre à l'enseignement particulier. Un commerce de sympathie et d'habitude s'est formé entre beaucoup d'élèves et moi. Vivre au milieu d'eux et mériter leur reconnaissance, c'est un besoin, non seulement de mon intelligence, mais de mon cœur. Contrarier le contentement de ce double besoin, au mépris de liens resserrés par six années de communion scientifique, c'est à la fois révolter l'une et meurtrir violemment l'autre.
Fort heureusement qu'on ne saurait me priver d'un dédommagement bien complet de toutes ces tribulations, je veux dire de la satisfaction d'être demeuré fidèle à mon devoir pendant les six années dont je viens de parler. Oui, Messieurs, de quelque amertune qu'on nous abreuve, quelque persécution qu'on nous inflige, quelque calomnie qu'on nous réserve, rien ne peut troubler la quiétude, altérer la sérénité d'une conscience honnête.
Je finis, Messieurs, en vous rendant grâce pour l'instruction que vous m'avez donnée, et la bienveillance que vous m'avez marquée.
Je suis, Messieurs et honorés maîtres, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Dr AUZIAS-TURENNE, Professeur oVanatomie.