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CONSÉQUENCES DE LA SYPHILISATION

On doit comprendre désormais que si un individu presque complètement syphilisé a un chancre, ce chancre, qui suppure à peine, ne sera que difficilement inoculable à ce même individu; en d'autres termes, l'inoculation ne produira sur lui qu'un chancre avorté. Il en serait de même de l'inoculation à cet individu du pus emprunté à un chancre récent d'une autre personne, exempte ou non de chancres avant celui-là. En effet, ce n'est pas le chancre, mais le malade qui aura passé sa période d'inoculabilité ; le pus de ce malade, inoculé à une personne saine, pourra fort bien lui communiquer des ulcérations spécifiques très-actives. J'ai inoculé, avec succès, à un singe, le pus d'un chancre qu'un chirurgien, chef de service, avait inutilement tenté d'inoculer au malade qui le fournissait. Je m'explique: le chancre du singe dura vingttrois jours, et la pustule d'inoculation qui s'est produite sur le malade s'éteignit en huit jours. Le chirurgien en question caractérisa cette pustule avortée par le mot sacramentel d'inoculation négative. C'est ainsi que le dernier chancre de singe, que s'est inoculé M. Robert de Welz, n'avait pas pu la veille être inoculé au singe qui le portait, c'est-à-dire qu'il n'arriva sur ce singe qu'une pustule avortée. C'est donc souvent (on ne saurait trop répéter cette vérité, pour l'inculquer dans les esprits) parce qu'un individu est presque complètement syphilisé, que les inoculations de ses chancres ne réussissent pas sur lui-même, tandis qu'elles réussiraient très-bien sur un autre individu non syphilisé.

Or, qu'un homme plus ou moins syphilisé, porteur d'un chancre éphémère, volant, comme on le dit, ou d'un chancre qui n'a pas pu s'inoculer à cet homme, ait un rapprochement sexuel, il peu fort bien donner la syphilis à une femme indemne de l'action du virus syphilitique, et vice versa. Ce n'est pas le pus, mais lemalade qui aura perdu ses propriétés. Que de chancres, que de maladies, que de symptômes, sont passés inaperçus ou n'ont pu s'inoculer à la lancette, parce qu'on les insérait sous l'épidémie du malade lui-même, tandis qu'ils ont, ou auraient pu se transmettre à un individu bien portant!

Ces considérations prouvent le profond esprit d'observation qui inspirait à Hunter plusieurs passages, et notamment les deux suivants :

A. v. Des hommes qui n'ont qu'un chancre en voie de guérison, communiquent la maladie à des femmes qui étaient saines. » (Traduction de Richelot, p. 163.)

Il est inutile de dire que je n'admets pas l'explication suivante, donnée en note par M. Ricord : « Les chancres en voie de réparation absolue passent à

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l'état d'ulcères simples, et cessent d'être contagieux. Les expériences que j'ai faites sur l'inoculation mettent celte vérité hors de doute. Dans les Cas où on a cru observer le contraire, la période de réparation était incomplète, et quelques pojnts de l'ulcération devaient être encore à la période ulcéreuse spécifique. » Ces expériences me sont suspectes, parce qu'elles ont été faites sur les malades eux-mêmes. Avec le syphilisme et l'a syphilisation, plus n'est besoin d'imaginer qu'un chancre primitif se convertit en ulcère simple,' sans cesser d'être chancre. Je n'ai pas foi dans les mystères delà science (1).

B. « L'expérience nous apprend que le pus vénérien ne présente point des espèces diverses, et qu'aucune différence ne peut être produite dans la maniestation de la maladie par une différence de force dans la matière purulente; mais le même pus affecte très-différemment des personnes différentes. De deux hommes qui ont eu commerce avec la même femme, et qui ont contracté la syphilis, l'un aura une gonorrhée intense ou des chancres, et l'autre n'aura qu'une gonorrhée légère. J'ai vu un homme communiquer la maladie à plusieurs femmes, parmi lesquelles les unes furent gravement atteintes, tandis que les autres n'eurent qu'une affection très-légère. 11 en est de même aussi bien pour les chancres que pour la gonorrhée. Les symptômes différents qu'on observe chez les divers sujets dépendent de la constitution et de l'état général de l'économie au moment de l'infection. » (Traduction de Richelot, p. 169.)

Les mêmes considérations donnent la clef des deux propositions suivantes, si contestées de Swediaur :

« 1° Une personne, homme ou femme, qui a du virus syphilitique logé dans les parties génitales, peut en infecter une autre, sans qu'elle ait elle-même la moindre apparence de maladie;

« 2° Souvent, surtout dans les grandes capitales de l'Europe, on observe que des gens, accoutumés à cohabiter habituellement avec une femme, restent en bonne santé, tandis qu'un étranger, cohabitant avec elle, en reçoit quelquefois une infection violente. »

Je recommande au même propos la lecture de l'observation suivante, de M. Babington : « Un homme marié s'exposa à l'infection, à Londres. Un ou deux jours après il se rendit en Irlande, où résidait sa famille ; il séjourna quelque temps à Gheltenham, et tandis qu'il était dans cette ville, deux ou trois petites indurations ou tubercules se formèrent à la surface interne du prépuce. Il les montra à un chirurgien, qui s'assura qu'il n'y avait aucune ulcération, et qui pensa que l'affection n'était point de nature vénérienne. Peu de temps après, il retourna en Irlande, portant encore ces indurations, et il infecta sa femme qui eut des chancres primitifs. » (Hunter, traduit par Richelot, p. 167.)

Ce mari n'était-il pas plus ou moins syphilisé? et ces india-ations n'étaientelles pas des chancres avortés? Ce n'est là qu'un échantillon ; je pourrais en fournir un millier. Que de maris donnent à leurs femmes la vérole sans Vavoir, eux-mêmes, puis les accusent d'infidélité, et vice versa.

Voilà encore pourquoi la communication des accidents secondaires par l'inoculation doit être soigneusement étudiée d'après de nouvelles données. Il ne faut pas oublier qu'il parait y avoir plusieurs cas d'inoculation faite avec succès à l'homme sain. Loin de moi la prétention de résoudre la question; j'expose simplement les éléments de sa solution. J'ai cherché plutôt à circonscrire

(1) Je ne veux pas dire que le chancre ne se transforme jamais, mais je dis qu'on a pris l'exception pour la règle.

le domaine que je défriche qu'à l'agrandir. (J'ignorais, en traçant ces lignes il y a plus d'un an, que MM. Wallacc, Vidal et Waller, élaient entrés dans la voie delà vérité en inoculant les accidents secondaires à des personnes non vérolées. On peut aujourd'hui singulièrement élargir cette voie par des expériences sur les animaux; mais je dois à la vérité de dire que je n'ai pu jusqu'ici parvenir à inoculer à des animaux sains le pus des accidents secondaires, qu'il provînt de l'homme ou des animaux eux-mêmes.)

Là ne se bornent pas les conséquences de la syphilisation; j'ai seulement voulu mettre les inoculateurs sur leurs gardes. Les faits n'ont pas beaucoup de valeur, à moins qu'on ne tienne exactement compte des circonstances de syphilisation et de syphilisme qui ont pu influencer l'état des malades.

SYPHILISATION CHEZ L'HOMME.

Quant à la syphilisation, elle s'observe, sans aucun doute, dans l'espèce humaine. Non seulement l'observation m'en a révélé plusieurs exemples, mais encore j'en ai trouvé dans les auteurs; je n'en ai voulu consigner aucun dans mon travail, dont je craignais de trop élagirle cadre, et parce que je ne voulais pas sortir de la voie si sûre de l'expérimentation. Le fait de Babington, dont je viens de parler, doit être considéré ici comme simplement justificatif des opinions de Hunter et de Swediaur. Voici, du reste, cinq remarques sur lesquelles j'appelle l'attention des syphilographes :

d° Beaucoup de praticiens, entre autres Fallope et Van Swieten, ont remar' que avec étonnement que des galériens se sont guéris de la vérole sans traitement. Chacun a envisagé et interprété ces remarques d'après son point de vue théorique. L'école physiologique y a trouvé un argument contre l'existence du virus syphilitique, contre la possibilité d'une syphilis constitutionnelle, et enfin contre les bénéfices de la médication mercurielle. Quoi! se sont écriés les plus ardents apôtres de Broussais, des malheureux abreuvés de misère, entassés pendant la nuit dans des lieux humides et mal aérés, seraient soustraits aux ravages d'un virus qui corrompt les sources delà vie, si ce virus n'élait pas un être chimérique? Mais on sait à quoi s'en tenir, en dépit des exclamations des physiologistes, sur les immoralités qui ont de tout temps régné dans les bagnes. Certes, si la syphilisation produite par l'abus de jouissances déréglées, pouvait se produire quelque part, en Italie du temps de Fallope, et en Allemagne du temps de Van Swieten, c'était bien certainement dans les prisons de forçats!

2° On a fait observer que les femmes sont moins sujettes à la vérole que les hommes. Or les femmes, à l'exception des filles publiques, sont généralement plus réservées que les hommes. Il n'est pas étonnant qu'il y ait moins de véroles parmi elles que parmi les hommes. Quant aux prostituées, la syphilisation doit être souvent leur rempart contre le mal vénérien.

C'est un sujet curieux sur lequel j'ai voulu avoir des renseignements puisés à différentes sources; et de tous côtés le fait suivant m'a été confirmé (j'apportais toute la discrétion possible dans mes questions pour ne pas influencer les réponses), à savoir que les personnes qui commencent la vie de prostituée sont souvent atteintes d'uno nouvelle contamination syphilitique, et qu'après les premiers temps de dérèglement, elles passent de longues années d'immunité. Le même phénomène se remarque chez les hommes qui fréquentent ou habitent les lieux de débauche. Lorsque j'ai été mis sur la trace de ce fait, .en apparence si extraordinaire, il ne m'a pas été difficile de trouver des personnes

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syphilisées, surtout parmi celles du sexe; mais ces personnes ne sont pas souvent en rapport avec le médecin, parce qu'elles n'éprouvent nullement le besoin de le consulter. C'est ce qui explique comment la syphilisation a été ignorée par les hommes de l'art. Je n'en ai pu trouver de traces plus positives dans aucune publication que celles que j'ai empruntées à Jlunter età Swediaur; mais les remarques dont j'ai parlé plus haut, et qui constatent la syphilisation, ont été publiées pour prouver autre chose.

Il est donc bien vrai que les filles publiques se syphilisent, au grand bénéfice de leur santé et de la santé publique; sans cela, répéterait-on si souvent que « ce sont les femmes honnêtes qui donnent la vérole? »

3° On admet généralement, dans le peuple, qu'il faut propager la vérole pour la détruire. Les proverbes sont souvent basés sur des préjugés ; mais ils sont aussi quelquefois, comme on le dit, la sagesse des nations. Il serait intéressant de rechercher historiquement si la violence du mal n'a pas été diminuée par sa propagation. On voit encore aujourd'hui que quand la syphilis est portée dans un pays récemment découvert ou exploré, ses prémices y sont d'une effrayante intensité.

4° Un honorable praticien de l'hôpital du Midi, M. Puche, a l'habitude de laisser se fermer spontanément tous les chancres diagnostiques qu'il produit sur ses malades ; il se borne à les recouvrir d'un emplâtre de sparadrap ou de Vigo. Or tous ces chancres se cicatrisent à peu peu près en même temps que ceux qui les ont engendrés. Supposez qu'on soumît ces deuxièmes chancres à une autre inoculation diagnostique, les troisièmes chancres se fermeraient avec eux. Il en serait de même des chancres suivants, si l'on voulait aller plus loin. Ainsi cette seule circonstance, qui est de notoriété dans le service de M. Puche, suffirait, avec un peu de raisonnement, pour établir le phénomène de la syphilisation.

5° M. Ricord s'exprime ainsi dans VUnion médicale du 3 décembre 1830, après ne m'a voir ni compris ni nommé : « Il vous souvient peut-être que Fricke (de Hambourg) qui, lui aussi, a fait des expériences sur l'inoculation, croyait avoir observé que les inoculations successives perdaient de plus en plus leur intensité, et que leur effet devenait nul à la sixièyne, quand on les pratiquait sur un même individu. J'ai poursuivi les inoculations du chancre jusqu'à la huitième génération, et je n'ai jamais constaté la moindre différence entre elles. Fricke, à qui j'ai montré ces résultats, les a reconnus comme moi, et a dû convenir qu'il s'était trompé. » Ce ne doit pas être M. Fricke qui s'est trompé. Puisque M. Ricord a poursuivi les inoculations du chancre si loin, il ne peut se dispenser de publier des détails. Je l'adjure, au nom de la science, d'exhumer les précieux matériaux que récèlent ses cartons ou sa mémoire.

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