CAUSES DES INSUCCÈS DES EXPÉRIMENTATEURS
La syphilisation n'aide pas seulement à se rendre compte des faits d'observation, elle explique encore bien des cas d'insuccès dans les expériences qui ont été tentées sur les animaux eux-mêmes. En effet, on a souvent expérimenté sur des animaux qui, par suite d'un long séjour dans les hôpitaux vénériens, avaient pu subir des inoculations accidentelles et parvenir à la syphilisation. Il m'est parfois arrivé, dans le principe, de rencontrer cet écueil en opérant sur des chats; mais depuis que l'expérience m'a éclairé, je discontinue les essais que j'ai commencés dès que je m'aperçois qu'ils ont pour sujet des animaux syphilisés.
Je ne connaissais pas, il y a sept ans, le phénomène de la sijphilisation, quoiqu'on eût pu ii déduire des expériences que j'ai faites à cette époque. J'ai rapporté plus haut les détails de quelques-unes de ces expériences. Ces détails ont d'autant plusde valeur qu'ils n'étaient pas recueillis dans des idées préconçues; mais depuis lors, la connaissance de ce phénomène m'a expliqué les insuccès de tentatives que j'ai faites en 1845 pour inoculer la syphilis à deux singes, dans les services de MM. Vidal et Huguier. Je m'étais bien aperçu antérieurement que je ne réussissais pas toujours, et je rejetais mes revers soit sur la saison, soit sur la nature ou la nourriture de l'animal. Bref, dans les deux cas dont il est question, la pénurie d'animaux, et peut-être le désir d'en choisir qui fussent éprouvés, me firent déposer deux singes précédemment inoculés dans mes expériences particulières, l'un dans le service de M. Vidal, et l'autre dans le service de M. Huguier ; mais il ne me fut pas possible de reproduire et de montrer les succès que j'avais eus tout seul, et je me suis trouvé obligé de cesser des expériences qui n'aboutissaient qu'à des résultats négatifs. Les précautions que j'avais prises avaient tourné contre moi. C'est ainsi que le triomphe de la vérité a été retardé de six années ; mais en revanche, elle y a gagné de n'être produite au grand jour qu'en parfaite maturité.
Expériences de M. Cullerier. — C'est peu de temps après qu'un homme, dont j'honore le caractère, et dont j'apprécie le talent, m'a réfuté dans un Mémoire lu à la Société de chirurgie ; mais il me sera facile de démontrer qu'on doit faire en toute justice trois parts des résultats expérimentaux qu'a publiés M. Cullerier : la part des insuccès, la part des succès méconnus, et enfin la part d'expériences tentées sur un singe en voie de syphilisation.
1° Je ne m'arrêterai pas aux insuccès : ils sont nombreux dans le Mémoire de M. Cullerier; mais ils sont moins nombreux qu'il ne le croit lui-même.
2° "Voici un cas très-probable de succès; je dis très-probable, car, indépendamment de la volonté de M. Cullerier, qui sans doute n'a pas voulu surcharger son travail de détails fastidieux, cette observation laisse quelques éclaircissements à désirer. Il arrive fort souvent, en pareil cas, que les choses qu'on ne détaille pas, parce qu'elles sont, au point de vue où l'on est, dépourvues d'intérêt, sont le plus favorables à la thèse que l'on combat.
Cette série d'expériences est intitulée dans le Mémoire de M. Cullerier :
Expériences sur le lapin et sur le chat :
Du pus d'un chancre envahissant a été porté, à la lancette, sur la face interne du prépuce d'un jeune lapin ; vingt-quatre heures après, le prépuce est légèrement tuméfié; la piqûre faite la veille présente un peu d'écartement de ses bords.
Les jours suivants, Y inflammation augmente, la plaie est rouge, ses bords sont renversés, le fond est d'un blanc grisâtre, puis il survient un phimosis, qui rend l'exploration de la plaie difficile , il se développe des symptômes de cystite, le ventre se ballonne, et l'animal meurt. A l'autopsie, on trouve la verge, la vessie, et l'urèthre, très-injectés. Deux jours avant sa mort, croyant voir un aspect dou teux dans cette ulcération, nous i en avons inoculé le pus à la vulve d'une petite chatte; mais au bout de six jours, elle ne présentait plus de traces de la piqûre. Le même pus fut introduit sous la conjonctive palpébrale d'un jeune chat ; vingt- I quatre heures ont suffi pour la cicatrisation ; l'œil n'a pas été enflammé, et aucun éeoulei ment ne s'est manifesté.
Un troisième chat, vieux et fort, fut inoculé à la même époque avec du pus d'un chaucre I qui avait produit sur la malade la pustule caractéristique ; une incision à la lancette fut : faite sur la verge, et une grande quantité de pus y fut déposé ; des précautions furent ! prises pour que l'animal ne put ni se lécher, ni se frotter. Ce chat était très-sauvage, et difficile a maintenir; ce ne fut que six jours après l'inoculation, que la petite plaie put - être examinée, mais alors toute trace avait disparu, et depuis, l'animal s'est très-bien porté;
48 DE LA SYPHILISATIOX
J'ai peine à croire qu'un pus spécifique, porté à la lancette, ait pu faire naître tant de symptômes sans produire un chancre. Quel fut le nombre des jours suivants? depuis combien de temps l'inoculation avait-elle été faite? Deux jours avant la mort de l'animal. M. Cullerier a lui-même trouvé un aspect douteux à l'ulcération qu'il a produite. 11 ne la décrit pas ; mais pour qu'il lui trouvât un aspect douteux, il fallait bien qu'elle ressemblât à un chancre. En quoi ressemblait-elle à un chancre? et si elle en différait, en quoi en différait-elle? L'autopsie du jeune lapin a élé faite, mais incomplètement rapportée; on trouve la verge, la vessie et Vurethre très-injectés. Mais en quoi consistait donc l'altération du point du prépuce sur lequel l'inoculation avait élé faite? On ne produit sur un lapin aucune espèce cYulcération, par une piqûre de lancette, quand cette lancette n'est pas chargée d'un pus qui s'inocule. Les conlreépreuves faites sur des chats ne sont rien moins que concluantes. Les inoculations sont très-délicates à faire à des chais, et il est très-facile de se méprendre à l'égard des résultats que l'on obtient. Je ne parle pas du gros chat, vieil habitant sans doule de l'hôpital, qui pouvait être syphilisé.
3° J'arrive enfin à une expérience faites sur un singe, que je considère comme plus ou moins syphilisé. Je transcris textuellement le paragraphe ainsi intitulé :
Expériences sur le singe :
Je me suis procuré un singe de l'espèce des sapa jous, et je l'ai gardé à l'hôpital, pendant toute la durée des expériences. Dans les inoculations que j'ai faites sur ce petit animal, avec le pus chancrëux, j'ai toujours eu soin, soit la veille, soi! le jour même, d'essayer ce pus sur la malade qui me le fournissait; par conséquent, il n'y a pas cà douter de son inoculabilité.
Dans une première série d'expériences, j'ai fait, sur le ventre de ce singe, des inoculations, à la lancette, avec du pus virulent; la première très-profonde ; la seconde plus superficielle. Le surlendemain, celle qui avait été profonde était couverte d'une croûte noirâtre, sanguine, sans rougeur ni gonflement ; deux jours plus tard, elle fut arrachée, et au-dessous d'elle, je trouvai une surface cicatrisée.
La plaie qui avait été plus superficielle se couvrit également d'une croûte noirâtre, mais autour de cette croûte il y avait une légère auréole rouge; il semblait qu'audessous il se fit un certain travail inflammatoire. Le sixième jour, la croûte fut enlevée, et la petite plaie se trouva couverte, bien qu'en petite quantité, d'une sanie sêro-purulente ; mais la rougeur périphérique observée les jours précédents avait disparu, et il n'y avait pas la moindre tendance à. l'ulcération ; le lendemain, nouvelle croûte plus mince, également arrachée. Deux jours après, cicatrisation complète.
Je fis, à la partie interne de Ja cuisse gauche, une plaie avec perte de substance de 1 centimètre de large, et je la recouvris d'une couche de pus chancrëux. Le troisième jour, il ne s'était pas formé de croûte ; la plaie était humide, rougeâtre, couverte de sanie purulente, mais sans le liséré rouge périphérique. Le cinquième jour, elle présentait des bourgeons de bonne nature, et le neuvième, elle était entièrement cicatrisée.
Je fis, en même temps que la précédente, une autre plaie par excision aussi, et de la même grandeur, sur la cuisse droite; je ne l'inoculai pas. Le lendemain, elle était couverte d'une croûte noire, que j'enlevai, et je fis ainsi tous les matins pendant six jours. Le septième jour, il n'y a plus de croûte, et la plaie tend a se cicatriser; ses bords sont nettement circonscrits. Je cesse de l'irriter; elle marche alors franchement vers la cicatrisation, mais elle n'est complètement guérie que cinq jours après celle qui avait été inoculée.
Ni l'une ni l'autre n'ont laissé après elles la moindre induration.
Les deux plaies par piqûre et par excision que j'avais inondées, ayant fourni im peu de pus, la première surtout, je m'empressai de le porter à la lancette, sous la peau des environs de la verge; mais ces deux inoculations n'ont donné aucun ré- . sultat.
Enfin, dans une autre expérience, faite quelque temps après, nous avons pratiqué, à laj partie supérieure du thorax, une incision large comme une pièce de 50 cent., et comprenant toute l'épaisseur de la peau. Nous avons recouvert' cette plaie avec un plumasseau imbibé de pus chancrëux; malgré nos précautions, l'animal parvint, au bout de deux ( heures, â déranger cette charpie. Craignant alors que le contact n'ait pas été assez pro- ,
lonïé, je ravivai la plaie le lendemain, et un nouveau plumasseau humide de pus chancreux, dans lemiel il avait macéré pendant douze heures sur le malade, fut appliqué tout chaud, et cette fois maintenu très-solidement en place sous un verre de montre, au moyen de bandelettes de diachylon, et d'une camisole de force faite à cet effet. Il y resta huit heures.
Vingt-quatre heures après, la plaie était humide, un peu rouge, sans engorgement du pourtour; les jours suivants, elle se sèche. Trois fois on arrache la pellicule qui la recouvre, et cet arrachement ne donne lieu qu'à, quelques gouttelettes de sang. Au bout de douze jours, elle était complètement cicatrisée.
J'entrerai dans des détails circonstanciés que justifie le nom de l'auteur des expériences. M. Cullerier se procure un singe sapajou; il s'agit donc d'un singe très-petit et très-facile à syphiliser, puisque le syphilisme est en raison inverse du volume de l'animal, et que d'ailleurs les singes américains ont beaucoup de syphilisme. Mais comment M. Cullerier s'est-il procuré ce sapajou? lui appartenait-il en propre, ou bien était-il la propriété d'un de ses élèves ? Celui-ci n'aurait-il pas fait, le premier, des expériences avec ses condisciples? M. Cullerier n'en dit rien, et il n'y avait pas lieu à s'en enquérir à une époque où personne ne songeait à la syphilisation. Je suppose donc que l'animal était vierge de l'action du virus syphilitique, et je me borne à insister sur son petit volume, et sur la partie du monde dont il était originaire.
Dans une première série d'expériences, on fait sur des parties similaires deux inoculalions à la lancette, avec du pus virulent, une inoculation très-profonde, et une inoculation plus superficielle. Or, si le virus n'a pas pris, et par conséquent si les choses se sont passées en dehors de son influence, il est clair que l'incision profonde a dû se cicatriser la dernière; mais c'est précisément le contraire qui est arrivé : quatre jours ont été suffisants pour sa cicatrisation complète, tandis qu'il a fallu neuf jours pour la cicatrisation de l'incision superficielle. Ce n'est pas tout, cette inoculation superficielle présentait une croûte environnée d'une auréole rouge, et il semblait qu'en dessous la croûte il se fit un certain travail inflammatoire ; le sixième jour, la croûte est enlevée, et on trouve, bien qu'en petite quantité, une sanie séro-purulente. Pas un mot de la surface pyogéniqne qui est si caractérisée. Rien n'est plus clair ; il s'agit d'un chancre sur un animal antérieurement contaminé et en voie de syphilisatio?i : que peut prouver à rencontre de mon opinion une contre-épreuve tentée dans un lieu si mal choisi que la peau des environs de la verge? et puis, il ne se manifeste ni à présent ni plus tard, sur ce singe, aucune induration. Voyez d'ailleurs ce qu'on obtient en arrachant tous les jours des croûtes sur des plaies non contaminées; c'est tout au plus si on parvient à en retarder la cicatrisation de deux
< ou trois fois vingt-quatre heures.
Jetons maintenant un coup d'œil sur les inoculalions que j'ai faites dans le
■ service de M. Cullerier, et sur le même singe. Je transcris textuellement un
; passage du Mémoire de mon honorable contradicteur :
Sur le singe, il fit trois inoculations, dont deux par piqûre, et une par incision avec le même pus virulent, sur la paupière supérieure droite. Ces trois inoculations présentent, » au bout de quarante-huit heures, un peu de tuméfaction; mais deux jours après, deux sont entièrement cicatrisées; l'une de celles par piqûre présente alors une lépère saillie, qui fait croire qu'elle recèle vm, peu de pus; mais, aveclapointe d'une épiniile, on s'assure qu'il n'y en a point du tout. Pendant six autres jours, il se fait dans cette plaie : d'inoculation un lé.L-er travail inflammatoire, et au bout de ces six jours, on constate la ; présence d'une pustule. M. Auzias la déchire, et de suite inocule le pus qu'elle fournit sur la paupière du côté opposé. Dans un brusque mouvement que fit l'animal, la lancetle pénétra très-profondément, et il s'écoula plusieurs gouttes de sang; cette plaie se cicatrisa exactement comme une plaie simple, sans la moindre suppuration. Quant à la plaie ré-
DE LA SYPHILISATION
sultant de la déchirure de la pustule, dont il vient d'être question, elle fut cicatrisée au bout de [uarante-huit heures, sans la moindre tendance à l'ulcération.
Trois excisions furent encore faites par M. Auzias, sur la paupière supérieure gauche ; une seule de ces excisions fut inoculée. Le lendemain, et les jours suivants, l'aspect de ces plaies reste absolument semblable, et le sixième jour, elles étaient cicatrisées, sans qu'on pût distinguer par quoi que ce soit celle sur laquelle avait été déposé le pus virulent ; enfin il pratiqua sur le front une plaie avec perte de substance plus profonde ; elle offrait un contour peu régulier, et ses bords étaient un peu mâchés ; il la recouvrit d'une couche épaisse de pus provenant d'un bubon chancreux inoculable. Nous n'avons vu dans cette plaie aucun travail inflammatoire ; elle était sèche dès le troisième jour, et tout à fait cicatrisée le septième, quoiqu'on ait cherché à l'ouvrir en tiraillant plusieurs fois la peau des environs.
Ainsi, soit que j'opérasse moi-même, soit que M. Auzias opérât sous mes yeux, il ne m'a pas été donné une seule fois de constater la production d'une seule ulcération semblable à celles qui ont été montrées à la Société de chirurgie.
Sur l'invitation de M. Auzias, je suis allé au Jardin des Plantes, j'y ai revu son singe, j'ai vu sur cet animal une inoculation faite avec le pus des prétendus chancres qu'il portait sur la face, et je déclare que cette inoculation qui devait être probante, au dire de notre confrère, n'a eu, à mes yeux du moins, aucun résultat positif; car il m'est impossible de prendre pour tel un léger degré d'inflammation, qui n'a même eu aucune tendance à s'ulcérer.
Un dernier mot sur le singe de M. Auzias. Dans le mois de novembre, cet animal mourut, et la peau nous fut apportée; elle présentait, disait-on, des taches qui avaient l'aspect de la roséole syphilitique, et l'animal, ajoutait-on, avait peut-être succombé à la syphilis. Je ne puis, en vérité, discuter la valeur des deux ou trois taches ecchymotiques que l'on voyait sur cette peau; il fallait une bonne volonté par trop grande pour trouver là le moindre caractère, même phlegmasique, à des accidents peut-être du décubitus cadavérique, peut-être même du dépècement de l'animal. D'ailleurs, depuis longtemps déjà ce singe était malade, et lorsque je l'ai vu à la Ménagerie, il était dans un état île marasme avancé.
Mais ce n'était pas la vérole qui l'avait réduit là; c'était une phthisie tuberculeuse des mieux conditionnées, comme je m'en suis assuré moi-même; car je dois à l'obligeance de M. Emmanuel Rousseau, chef des travaux anatomiques du Muséum, d'avoir disséqué ce singe, qui n'a pas servi, comme on l'avait avancé, à des démonstrations d'anatomie comparée. J'ai constaté des tubercules, soit à l'état de crudité, soit à l'état de ramollissement, dans les poumons, dans le foie, dans la rate, dans le mésentère, et dans les intestins. La mort de cet animal n'a donc rien d'extraordinaire, même après les expériences qu'il a eu à subir, et il est mort comme meurent, sous notre climat, la plupart de ses pareils, et comme, depuis, est mort aussi celui sur lequel j'ai fait mes expériences.
Une des inoculations que j'ai pratiquées par piqûre présente donc, quatre jours après, une légère saillie, qui fait croire qu'elle recèle un peu de pus; mais, six autres jours après, c'est-à-dire le dixième jour, il y a pustule, et deux autres jours encore après, il y a cicatrisation. Dans mes observations, la pustule ne disparait pas en deux jours ; mais, à part cette circonstance, n'y voit-on pas que, chez les individus saturés, la pustule est lente à se produire, et que souvent, au bout de quatre ou cinq jours, il n'y a qu'une papule? n'y voit-on pas que le pus de la pustule se sèche, et forme une croûte jaunâtre?
Je ne parlerai pas du singe que M. Cullerier a vu, sur mon invitation, au Jardin des Plantes. Il est évident que cet animal marchait rapidement vers la syphilisation. Je n'étais pas alors à môme d'expliquer des faits qui me paraissent, et doivent paraître à tout le monde, si clairs aujourd'hui.
Quant au singe que j'ai montré aux Sociétés savantes, il a bien certainement eu une roséole, que j'ai fait voir pendant sa vie, et non après sa mort, comme on l'a imaginé plaisamment. Mais pourquoi me serais-je obstiné à insister sur un signe que se refusaient à admettre ceux mûmes qui considéraient les acci-> dents secondaires comme l'unique preuve concluante de la syphilis chez les animaux? On me poursuivait d'exigence en exigence, et à peine avais-je donné satisfaction à l'une d'elles, qu'on se rejetait sur une nouvelle prétention.
D'ailleurs, j'ai moi-mémo fait l'autopsie du singe dont il est question : c'est celui dont j'ai déposé les pièces pathologiques au muséo Dupuytrcn. Un autre
singea sans doute été confié a M. Cullerier, qui en a fait l'examen cadavérique; mais la question de savoir qui de iiûus deux a eu le privilège de l'autopsie est aujourd'hui de bien médiocre importance.
Toutes les circonstances dans le détail desquelles je viens d'entrer rendent très-naturelle, et par conséquent très-excusable, l'erreur de M. Cullerier. Il a bien raison de regretter (je le regrette autant que lui, car je serais heureux d'avoir converti à la bonne cause un aussi digne confrère) de n'avoir point assisté l'été dernier à quelques-unes de mes expériences ; il n'aurait certainement point persisté dans Ferreur jusqu'à se faire de bonne foi l'apôtre d'hérésies scientifiques regrettables. Voici en effet comment il s'exprime dans une lettre écrite à VUnion médicale, du 30 juillet 1850 :
« Deux ou trois fois (M. Cullerier parle des expériences que j'ai faites àLourcine) il crut à un résultat heureux parce qu'il se manifesta un peu d'inflammation; il y eut dans quelques piqûres un soulèvement de l'épiderme, quelquefois sécrétion purulente, mais bientôt la négation fut évidente pour tout le monde.. . u
« Eh bien! que fait-on donc (M. Cullerier parle ici des expériences faites en présence de nos confrères allemands)? qu'a donc fait M. Auzias? Il a fait une solution de continuité qui s'est enflammée, qui a produit du pus parfaitement innocent d'abord, mais qui, ensuite, est promptement devenu virulent par son mélange avec le pus dont on recouvrait incessamment la plaie, ou avec celui qui, déposé sous l'épiderme ou dans le tissu cellulaire sous-cutané, y a fait épine, y a déterminé une inflammation phlegmoneuse, non comme pus spécifique, mais comme corps étranger »
« Le pus virulent, au lieu d'être déposé sur un corps inerte, comme dans les expériences de M. Ricord et comme dans quelques-unes des miennes sur l'inoculation médiate, le pus virulent, dis-je, a été déposé, maintenu au chaud dans la peau ou sous la peau du singe. »
Je me borne à ces trois citations. On voit par la première que je n'avais pas voulu considérer moi-même comme négatives toutes les expériences que nous avions faites dans le service de M. Cullerier. Je ne puis trop engager M. Cullerier à refaire, après la lecture de mon Mémoire, des essais d'inoculation de la syphilis aux animaux. Je ne doute pas qu'il ne réussisse et ne soit, par conséquent, indemnisé de ses peines.
Opinion de M. Ricord. — Je pourrais terminer mon travail en me dispensant d'une réfutation spéciale de l'opinion de M. Ricord, mais je veux montrer combien i de fois celte opinion a varié sans être définitivement fixée aujourd'hui.
Je ferai observer d'abord que ce chirurgien n'a jamais donné de détails re- 1 lativement à ses expériences; mais il a dit avoir constaté sur les animaux qu'il y soumettait des ulcérations analogues à celles que je montrais sur des - singes. M. Ricord aurait-il méconnu les chancres qu'il produisait sur ses anii maux?
Pour mon compte, je suis bien convaincu de la justesse des idées nouvelles que je proclame, et je me suis dévoué à leur triomphe. Je ne dois donc rien négliger pour ne laisser subsister aucune objection. Une seule se dresse aujourd'hui devant moi; elle m'est adressée par bien des gens que j'estime. On me vl dit : a Mais si les faits sont évidents, pourquoi M. Ricord ne les admet-il pas comme vous? » Celte objection, comme personnelle à M. Ricord, est en même temps un hommage à son talent et une vive sommation qui m'est faite de répondre. Or, voici ma réponse:
M. Ricord n'a pas envisage les faits comme moi, parce qu'il ne s'est pas mis à
52 DE LA SYPHILISATION
mon point de vue pour les observer; ils lui ont apparu sous le mirage des idées qu'il a depuis longtemps adoptées; il n'a, vu que deux fois un seul de mes singes, et a plus souvent, il est vrai, examine les chancres de M. Robert de Welz; en outre, il a pratiqué, lui-môme, comme il le dit franchement, l'inoculation du pus d'un chancre de singe à notre courageux confrère. Voilà tout le bagage, peu lourd, de ses observations sur ce sujet. Ce n'était pas assez pour briser une ancienne conviction, c'était assez pour l'ébranler.
Une esquisse historique des opinions qu'il a successivement émises sur ce sujet donnera la preuve de mon assertion. On discernera, au milieu de ses hésitations et de ses contradictions, une espèce de conflit qui s'est élevé dans son esprit entre de vieilles croyances et celles qui viennent en prendre la place. La raison de M. Ricord est trop élevée pour que ce conflit se prolonge.
J'ai déjà cité, au commencement de ce Mémoire, la note si affirmative qu'il a ajoutée à l'opinion deHunter. Voici ce qu'il dit dans son Traité de l'inoculation : « Quant aux expériences tentées sur les animaux, bien que restées négatives entre les mains des hommes les plus expérimentés, il devenait cependant nécessaire de les répéter; or, des expériences publiques ont été faites à ma clinique de l'hôpital des Vénériens, sur des chiens, sur des lapins, sur des cochons d'Inde, sur des chats, sur des pigeons (1), et toutes n'ont donné que des résultats négatifs. Toutes les expériences répétées par toutes les voies possibles d'inoculation et d'infection, sans négliger aucune des précautions nécessaires, avaient été faites chaque fois avec du pus qui, chez l'homme, avait cependant donné des résultats positifs, de telle façon que, d'après ces expériences, jointes à celles qu'on possédait déjà, on peut conclure que le principe inoculable de la syphilis est particulier à l'homme et ne saurait se transmettre aux brutes; ce qui, comme nous l'avons vu, n'empôche pas celles-ci d'être sujettes, sous l'influence de' causes irritantes, aux inflammations des organes génitaux, qui peuvent, comme dans tous leurs autres tissus, être suivies de suppurations, d'ulcérations, etc., sans que ces lésions aient aucun rapport avec la vérole de l'homme. On comprend bien toutefois que, lors même qu'on arriverait à transmettre la véritable syphilis à un animal, cela n'ôterait pas plus delà spécificité ou principe syphilitique, que la possibilité de transmettre le vaccin de la vache à l'homme ne détruit la spécialité de ce virus.
« Jusqu'à présent donc, la vérole ne pouvait être inoculée qu'à l'homme. »
Il n'a été question jusqu'ici que de l'opinion de M. Ricord antérieurement à mes recherches; mais lorsque j'ai eu annoncé les résultats de mes premiers essais, M. Ricord contesta la réalité de ces résultats dans son cours clinique de l'année 4848. Voici les idées qu'il émit alors ; je les rapporte en propositions et telles qu'elles m'ont été confiées par un de mes confrères qui peut en garantir l'authenticité; si ce ne sont pas les termes dont s'est servi M. Ricord, ils expriment au moins toute sa pensée :
« l°La syphilis est une affection exclusivement propre à l'homme.
« 2° Tous les expérimentateurs, limiter et M. Ricord en particulier, ont échoué dans les tentatives qu'ils ont faites pour inoculer le chancre aux animaux.
a 3° Les animaux peuvent contracter les maladies des organes génitaux non spécifiques, telles que la blennorrhagic, les végétations, etc., mais ils ne peuvent pas contracter la syphilis.
(1) Un mivlecin d'Italie, dont le nom m'échappe, avait préten lu que le virus vénérien,, inoculé aux pignons déterminait bientôt la mort de ces oiseaux. Les personnes qui ont, assied: ù, mes expériences peuvent se rappeler que lo contraire a toujours eu lieu, et que es animaux ne se sont jamais mieux portés.
«4° Tout récemment M. Auzias-Turenne a prétendu qu'il avait donné des chancres à dee singes et à d'autres animaux.
« o° Il y eut un grand émoi dans le monde médical, et des Sociétés savantes ont failli sanctionner cette assertion erronée de M. Auzias.
a 6° M. Ricord a repris les expériences qu'il avait tentées autrefois sur des chiens, des lapins etdes cochons d'Inde. Les résultats ont encore été négatifs; il s'est abstenu dès lors de prendre part au débat parce qu'il n'y a point à discuter sur des faits auxquels on ne peut opposer qu'une négation absolue.
« 7° On doit avoir le courage de son opinion; il faut savoir mourir pour la science comme on meurt pour son pays. M. Auzias aurait donc dû s'inoculer le pus des ulcérations de ses singes et attendre la manifestation des symptômes. » (1)
Les journaux qui ont rapporté les leçons cliniques de M. Ricord, les élèves et les médecins qui les ont entendues, forment un écho qui ne rend qu'un seul son; tous nous répètent la même opinion de M. Ricord (voyez la Gazette des hôpitaux du 17 décembre 1846, et Y Union médicale du 31 janvier 1830; Lettre de M. Ricord sur la syphilis) .
C'est encore à propos d'une réfutation faite par M. Ricord de mes travaux, dans ses leçons cliniques de l'année 1850, qu'ont été entreprises les expériences que j'ai faites en présence de plusieurs des membres de la Société des médecins allemands, expériences qui, grâce au dévouement de Robert de Welz, ont eu un si grand retentissement.
Après ces expériences, M. Ricord se range lui-même à mon avis. J'en appelle au témoignage de ses nombreux disciples, et notamment de plusieurs membres de la Société des médecins et naturalistes allemands à Paris. On peut lire, dans la 5° série d'expériences et d'observations, le compte rendu qu'a donné M. Robert de Welz de cette rétractation publique, si honorable pour M. Ricord. M. Jacquemet a été, dans la Gazette médicale de Lyon du hO juin 1850, le spirituel interprète de la leçon que fit M. Ricord à ce sujet.
L'opinion de M. Ricord a donc été nettement formulée; les témoignages sont nombreux, unanimes, irrécusables.
Quelques jours après avoir produit une opinion si ferme, l'esprit de M. Ricord paraît ébranlé. Que s'est-il donc passé pour qu'à l'assertion la plus positive succède, en quelques jours, la plus vague des formules? Voici en effet comment s'exprime M. Ricord dans Y Union médicale du 23 juillet 1830 : « Jusque-là il n'y a donc que des accidents purement primitifs, essentiellement locaux, mais ce n'est pas encore la vérole. Le singe n'a-t-il servi au chancre que de terrain de transplantation? Gela est très-possible. On est en droit de le penser jusqu'à ce qu'on parvienne à déterminer chez lui des accidents constitutionnels. Cette opinion est d'autant plus soutenable, que plusieurs syphilographes, en Angleterre surtout, prétendent que le chancre qui ne s'indure pas n'est pas un accident syphilitique. Les expériences de M. Auzias viendrontelles confirmer cette opinion? Je vous ferai savoir plus tard ce que j'en pense et ce que je pense aussi de l'induration du chancre. »
La première phrase de ce passage est amphibologique. S'agit-il du singe ou de l'honorable Robert de Welz, quand M. Ricord dit que jusque-là il n'y a que des accidents purement primitifs? (Je demande pardon à mon ami Robert de Welz de ce rapprochement bizarre.) Et puis, pourquoi M. Ricord se retran-
(1) h.... Je suis le plus emeien syphilisè du monde... » Voir à l'Appendice : TESTAMENT et Proces-veruai. d'autopsie.
54 DE LA SYPIIÏLISATION
che-t-il derrière une opinion de syphilographcs anglais qu'il a si souvent combattue? Certes, l'inoculation de la syphilis aux animaux et peut-être la syphilisation elle-même sont bien moins hostiles que cette citation aux dogmes de M. Ricord. Tous les auditeurs de la leçon clinique dans laquelle il rendit compte pour la première fois du succès de mes expériences savent avec quelle énergie il a insisté contre cette opinion. Combien de fois n'a-Ml pas répété qu'il suffisait d'un chancre pour constituer la syphilis, et que la maladie constitutionnelle n'était pas de rigueur? M. Ricord avait raison, et que dirait-il si un autre que lui avait imaginé une objection semblable à ses doctrines?
Mais cette amende honorable aux syphilographes anglais qu'il invoque ne serait-elle qu'une transition pour arriver à nier la découverte? Une lettre de M. Ricord, insérée dans Y Union médicale du 30 juillet 1850, et dont voici des extraits, semblerait autoriser cette conclusion :
« Les singes m'ont porté malheur; je n'ai pas contenté les expérimentateurs qui ont la prétention de leur avoir inoculé la syphilis, et j'ai bien moins satisfait encore ceux qui ne croient pas à cette prétendue inoculation
« Ce que je vous ai raconté dans ma dernière lettre, je l'ai vu, de mes yeux vu; je vous ai dit aussi les circonstances atténuantes qu'il m'était impossible de taire, convaincu cependant et de la conviction et de la bonne foi de M. Auzias- Turenne
« Il restera seulement acquis à la science, ce que je me suis plu à reconnaître avec empressement, qu'on peut déposer et conserver du pus virulent sur le singe et s'en servir ensuite. pour inoculer l'homme, comme on transplante une plante d'un terrain sur un autre ; voilà tout ce que j'ai vu et constaté, voilà la seule déduction que j'en puisse tirer
« Donc, jusqu'à nouvel ordre, notre confrère bavarois pourrait bien en être pour ses inoculations, comme si elles lui eussent été faites avec du pus virulent conservé dans des tubes ou entre deux plaques de verre. »
J'ai scrupuleusement choisi dans la lettre de M. Ricord ses opinions. Le reste de cette lettre est consacré à une polémique étrangère au sujet, ou bien (qu'il me soit permis de le dire) ne consacre que des erreurs.
Qui pourra douter désormais que M. Ricord ait passé par les quatre opinions que voici sur la question de l'inoculation de la syphilis aux animaux : 1° négation absolue; 2° affirmation positive; 3° doute; 4° enfin nouvelle négation.
J'aurais évité d'entrer dans ces détails s'il n'eût été important de défendre la vérité du côté de l'attaque. On m'objectait sans cesse l'opinion autocratique de M. Ricord ; il a fallu une fois enfin, pour détruire l'effet de cette opinion, en signaler le vague, les hésitations, les contradictions! Toutefois qu'on ne m'accuse pas, contre ma pensée, de méconnaître les services rendus à la science syphilographique par le célèbre chirurgien de l'hôpital du Midi, dont l'enseignement m'a été plus profitable qu'à personne!
Je terminerai à propos cette polémique par la citation suivante de M. Robert de Welz. Il s'agitd'un fait que j'ai voulu laisser notre honorable confrère expliquer lui-même. Ce qu'il dit est plein de raison : « En tout cas, il est certain que cette question en litige ne se décidera pas plus qu'aucune autre question scientifique par des opinions personnelles prononcées même par les plus grandes autorités. L'erreur est un héritage du genre humain, et c'est l'expérimentation seule qui peut nous offrir une issue pour sortir de ce labyrinthe. Pour continuer dans cette voie, je me permets de publier ici une nouvelle tentative que j'ai faite; je me suis inoculé, à la fin de juillet, du pus pris à une ulcération produite par M. Auzias, huit jours auparavant, à la face externe du pavillon de l'oreille
d'un chat (car les singes ne sont plus les seuls qui ont un privilège dans cette affaire). Ma 4° inoculation roussit complètement, et produisit également un 4° chancre, aux dépens duquel M. Auzias-Turenne inocula en ma présence un singe par son procédé connu sur trois points voisins les uns des autres. ' Dans l'espace de quatre jours, se développèrent des ulcérations qui présentaient les caractères du chancre d'une manière aussi caractéristique qu'aucun que j'aie jamais vu chez l'homme, et qui ont conflué en une seule qui subsiste encore avec une profondeur d'une demi-lentille. Voilà donc plusieurs généralions qui, malheureusement, ne suffiront pas encore pour satisfaire ceux qui en demandent une vraie preuve de noblesse. Pour moi, la transmission du chancre de l'homme aux animaux, et de ceux-ci à l'homme, est devenue une vérité sans ombre de doute. Et à quoi me servirait-il de douter de la possibilité d'un fait dont la vérité me paraît prouvée (1)? »
J'ait dit au commencement de cette discussion relative à M. Ricord, que ce chirurgien avait probablement méconnu les chancres qu'il avait produits sur les animaux. Oserais-je maintenant ajouter que Hunter lui-même a pu tomber dans cette méprise? En quoi consistent ces ulcères ordinaires dont il parle dans la note que j'ai citée, d'après un traducteur, au commencement de mon travail? Ne seraient-ce pas des chancres?
Les expériences sur la syphilisation de l'homme ont confirmé les données de l'analogie et de l'observation. C'est à ce propos que M. Sperino, qui a soumis 52 prostituées à la syphilisation dans le Syphilicome de Turin, vient de faire une publication importante (Annales de la syphilis, juillet 1851). Le savant médecin italien passe en revue, dans son Mémoire, le mode de développement des chancres artificiels, les conditions dans lesquelles on doit les produire, leurs effets soit comme moyen prophylactique, soit comme moyen curatif de la syphilis primitive ou de la syphilis secondaire, et enfin leurs avantages et leurs inconvénients.
Les femmes soumises à l'inoculation du pus virulent des chancres primitifs étaient toutes, à leur entrée au Syphilicome, atteintes de chancres primitifs ou de syphilis secondaire. L'inoculation a été faite par la lancette dans trois ou quatre points chaque fois, ordinairement sur le ventre; elle a été répétée une ou deux fois par semaine. Le pus a toujours été emprunté à des chancres pri-
, milifs. Après huit ou dix inoculations de trois chancres chaque fois, il n'a plus été possible, dans tous les cas d'ulcérations petites et récentes, de produire autre chose, dans l'endroit de la piqûre, qu'une petite pustule qui s'éteignait bientôt; puis enfin toutes les autres inoculations sont demeurées sans résultat. Chez les femmes qui avaient des ulcères anciens et larges, les
; premières ulcérations artificielles furent petites, et il n'a plus été possible d'en produire de nouvelles après un nombre peu considérable d'inoculations. Les chancres des femmes soumises à l'inoculation et leurs nombreuses ulcé-
i rations artificielles n'ont été cautérisés que dans des cas d'exceptions. Les symptômes constitutionnels n'ont pas été non plus attaqués par un traitement
- spécifique. Les ulcérations se sont constamment fermées d'elles-mêmes, sans que l'organisme ait cessé un seul instant, après la période aiguë des chancres
: inoculés, de se trouver dans les meilleures conditions.
M. Sperino fait observer qu'avant toute espèce de tentative de syphilisation,
(1) Deux réponses a deux lettres de M. le V' Ricord sur la. syphilis; l et Paris, 1850.
-G DE LA SYPHILISATION
il est important d'examiner la santé générale des individus, l'expérience lui ayant démontré que l'état inflammatoire d'un ou de plusieurs organes peut faire tourner à la gangrène les ulcérations artificielles. Dans ces circonstances, les antiphlogistiques ont parfaitement réussi à dissiper les accidents. Il existe enfin un petit inconvénient quand on produit la syphilisation ; il résulte des cicatrices des ulcérations artificielles. On peut l'e pallier, dit M. Sperino, en inoculant des parties le plus habituellement cachées.
Les chancres primitifs de fraîche date ou d'une étendue peu considérable ont disparu sous l'influence de quelques autres chancres-artificiels. Les ulcérations chroniques larges et rebelles à tous les autres moyens ont cédé à un petit nombre d'inoculations de pus emprunté à des chancres récents d'autres femmes. De semblables inoculations ont également fait justice de deux bubons dont le pus s'est résorbé, de plaques muqueuses, d'une ulcération serpigineuse, et de douleurs ostéocopes qui, dans un cas, se sont calmées.
Les expériences de M. Sperino ont été certainement très-bien faites; mais il était possible d'arriver à la syphilisation par un moins grand nombre de chancres. Une seule inoculation, tous les huit à dix jours, aurait été suffisante excepté vers la fin, où l'on peut sans inconvénient les multiplier et les rapprocher les unes des autres. (Voyez plus haut I'analyse de la syphilisation, et le n° 19 des conclusions.)
La place des inoculations ne doit pas être douée d'une sensibilité trop vive, et il est important qu'elle se trouve à l'abri de tout retentissement ganglionnaire. Il faut qu'elle soit peu visible, pour éviter des sLigmates qui pourraient contrarier la coquetterie des femmes syphilisées ou blesser la décence. Il convient encore de mettre un certain espace entre les inoculations, et de ne pas les faire toutes sur une seule partie. Le mieux, à mon sens, est de les disséminer sur les parties externe et antérieure des cuisses dans les deux sexes, et sur les parties externe et postérieure des bras chez l'homme. On aura surtout grand soin d'éloigner les piqûres du passage des veines et des nerfs superficiels. Je n'ai pas besoin de dire que ces piqûres doivent être très-étroites et peu profondes, pour diminuer d'autant la largeur et l'inflammation des ulcérations. Tout traitement mercuriel est rigoureusement proscrit.
Telle est la formule la plus simple de la syphilisation. Les premiers chancres sont actifs et un peu douloureux; les autres sont sans vigueur et peuvent être mis hors de compte. On obtient donc l'immunité à la suite de quelques chancres artificiels sur les membres, tandis que ceux qu'on contracte naturellement sur les organes sexuels, doués d'ailleurs d'une sensibilité si exquise, peuvent ne pas être les derniers, et exposent entre autres dangers, à celui d'une infection générale.