SÉANCE DE LA SOCIÉTÉ DE CHIRURGIE
Chez l'homme, & cause de l'irritabilité dont il est doué, la présence du virus provoque elle-même une irritation suffisante; chez les animaux, au contraire.il faut presque toujours la produire et l'entretenir artificiellement. C'est pour cette raison que M. Auzias fait des piqûres plus profondes que chez l'homme, ou bien qu'il fait éprouver au derme de légères déperditions de substance au moyen de petits ciseaux courbes, et qu'il irrite la plaie, soit directement, soit indirectement, par l'ablation des croûtes qui se forment. Néanmoins, on peut se passer de cette irritation artificielle chez le jeune singe.
L'irritation seule, sans dépôt préalable de virus, quelle que soit d'ailleurs l'étendue des plaies et des pertes de substance, est complètement impuissante à engendrer rien de semblable aux ulcérations que M. Auzias vient de montrer. La suppuration simple est elle-même très-difficile a produire chez les animaux. M. Auzias a enlevé, dans l'aisselle d'un singe, une tumeur entraînant avec elle une plaque de téguments de la largeur d'une pièce de 5 francs : l'écoulement de sang a été abondant ; l'indocilité de l'animal n'a pas permis à M. Auzias de faire ni réunion ni pansement; le lendemain, l'occlusion de la plaie a été presque complète.
M. Auzias tient beaucoup à ce que les animaux ne puissent pas lécher l'endroit de l'inoculation. Le singe qu'il vient de montrer a, entre autres, deux chancres de même date et produits dû même pus. L'un de ces chancres occupe le sourcil; l'autre occupe le lobule du nez, et se trouve par conséquent un peu accessible à la langue du macaque. Le chancre nasal a été beaucoup irrité, le chancre sourcilier l'a été fort peu; et pourtant la vigueur et l'activité de ce dernier contrastent avec la lenteur des phénomènes qui se passent dans le second. M. Auzias cite encore le fait d'un singe paraplégique qui, constamment accroupi sur les tub^rosités sciatiques, pouvait lécher la partie supérieure, mais non la partie inférieure de son scrotum. Eh bien! M. Auzias ne pouvait faire naître de chancres que sur cette partie inférieure.
M. Auzias pense que les expérimentateurs qui l'ont précédé ont presque toujours expérimenté dans des endroits où les animaux pouvaient se lécher; d'abord, parce que la maladie syphilitique étant une maladie des organes génitaux, ils ont surtout déposé le pus virulent sur ces organes, et ensuite parce que la face est voisine des dents qu'on évite en pareil cas. Il croit aussi qu'ils n'ont pas toujours bien surveillé les parties sur lesquelles ils avaient pratiqué ces inoculations. Il lui est arrivé a lui-même, dans ses premières expériences, de constater tardivement des chancres d'abord méconnus par lui, dans des endroits où il avait fait des piqûres contaminées.
Un jour, M. Auzias a reçu du pus chancreux sur le globe oculaire, et a été vivement alarmé. Il n'en est advenu rien de fâcheux. Depuis, il s'est convaincu par une foule d'essais que le pus chancreux emprunté à l'homme ou aux animaux, et déposé sur la conjonctive de ces derniers, n'y produit aucun phénomène morbide.
M. Auzias a inoculé le pus blennorrhagique dans différents endroits du corps des animaux, mais sans résultat. Il l'a déposé entre le prépuce et le gland excorié d'un singe, la verge étant en érection. Il l'y a maintenu longtemps et l'a versé ensuite dans le canal de l'urèthre. Il l'y a même versé une fois après avoir irrité et écorché l'intérieur du canal à l'aide d'un instzuiment spécial. Il n'a jamais pu déterminer l'apparition d'une maladie, même locale.
M. Cullerier ne trouve pas dans les ulcérations du singe tous les caractères du vrai chancre. Il cite des expériences qu'il a faites sur le prépuce des malades du service de son cousin, et qui prouveraient que des fragments de nitrate d'argent déposés sur cette partie de la verge, peuvent donner lieu à des solutions de continuité qui ressemblent à des chancres. Des ulcérations simples de la verge qui sont souvent irritées peuvent aussi prendre l'aspect du chancre.
M. Robert regarde comme parfaitement établie la nature syphilitique des ulcérations obtenues par M. Auzias-Turenne. Il se fonde :
1° Sur la propriété contagieuse du pus recueilli sur ces ulcérations, ce pus ayant, en effet, reproduit par l'inoculation des ulcérations semblables à celles desquelles il provenait;
2° Sur la marche de ces ulcérations, qui ont persisté et fait des progrès en l'absence de toute cause irritante.
Contrairement à M. Cullerier, il pense que l'irritation ou l'orgasme des tissus sur lesquels s'opère le dépôt du virus exerce une influence incontestable sur la facilité de la propagation de celui-ci. Il déclare, à ce sujet, que les inoculations artificielles opérées avec la lancette sur le corps de l'homme sont loin de représenter les conditions dans lesquelles se trouve l'organisme lorsqu'il contracte la syphilis. Il a vu, a l'hôpital de Lourcine, avec son collègue M. Michon, des ulcérations qui, n'étant pas inoculables par la lancette, avaient cependant déterminé l'infection par d'autres voies. II approuve donc l'idée qui a porté M. Auzias-Turenne a irriter, par des percussions ou des froissements, la peau des animaux avant d'y pratiquer l'inoculation du virus syphilitique.
M. Vidal dit que l'on ne peut agir avec trop de précaution quand il s'agit d'un fait ui d'abord n*a pu être produit par d'excellents expérimentateurs, et qui l'est ensuite par d'autres. Mais ici le raisonnement est très-secondaire. C'est le moment d'expérimenter et non de discourir. Pour lui, il a entrepris des expériences qu'il fera connaître plus tard.
MM. Maisonneuve. Huguier, Chussaignac, Robert, prennent la parole sur la présentation faite par M. Auzias. Ces messieurs conviennent tous des difficultés du diagnostic de l'ulcération vénérienne, et M. Maisonneuve reconnaît que souvent la certitude de l'existence du chancre n'est complète que quand l'accident consécutif est survenu.
M. Vidal fait observer que les questions soulevées par ses honorables collègues sont trop importantes pour être traitées à la fin d'une séance.
M. Vidal demande donc la clôture, qui est prononcée.
(Gazette des hôpitaux du 7 décembre 18-14.)
Lettre de M. Auzias-Turenne
AU rédacteur de la Gazette médicale de Paris.
Monsieur,
Je viens vous prier d'accueillir une explication sur un fait 'qui m'est en quelque sorte personnel. En rendant compte des épreuves du concours qui est actuellement en activité dans la Faculté de médecine, votre collaborateur rapporte une allusion de M. Maisonneuve aux recherches que j'ai faites sur l'inoculation des virus de l'homme aux animaux, dans des termes qui pourraient faire croire que je n'accorde plus moi-même confiance aux résultats que j'ai annoncés. Je repousse, au contraire, de toutes mes forces l'idée d'une rétractation, que je m'empresserais d'ailleurs de faire si je croyais m'être trompé.
On a pu, Monsieur, tout dire et tout faire sur ce sujet dans les cours, dans les cliniques et dans les journaux, sans que j'aie cru devoir élever la moindre réclamation, mon devoir étant d'écouter, de lire et d'observer. Ce devoir, j'ai la conscience de l'avoir rempli. Je pouvais aller plus loin, et me jeter dans la polémique ; je ne l'ai point fait. J'ai laissé attaquer mes opinions, comme on avait le droit de le faire, et j'ai rendu grâce du fond de l'âme à ceux qui ont bien voulu les préserver de l'oubli en les discutant. En effet, le choc, le mouvement des idées, n'est-ce pas la lumière? Mais il ne faut pas qu'on les change. Je dois donc réclamer contre une erreur, ou chercher à mettre un terme à un malentendu qu'entretiendrait mon silence.
Voici ma pensée tout entière, celle d'il y a trois ans comme celle d'aujourd'hui : On peut donner par inoculation des chancres vénériens aux animaux. Mais ce résultat n'est pas toujours facile à obtenir. Il faut choisir une région de l'animal qui jouisse d'une grande vitalité et où il ne puisse point se lécher. On est parfois obligé d'irriter la piqûre d'inoculation. C'est quand le chancre a été transplanté de l'homme sur le singe que sa migration devient facile de singe â singe.
Personne n'a nié la ressemblance complète des chancres que j'ai montrés avec le chancre huntérien, et j'ai porté le défi qu'on reproduisit rien de semblable par des caustiques ou des écorchures, comme on s'était vanté de le faire. Ce défi persiste puisqu'il est demeuré sans réponse. Une seule et dernière démonstration paraissait à tout le monde devoir être concluante ; je veux parler de l'inoculation d'un chancre de singe à l'espèce humaine. Les apôtres de la localisation primitive de la maladie devaient se dévouer par centaines à cette expérience. Aucun n'a voulu s'y prêter. Quelques-uns d'entre eux auraient-ils renié leur foi ? On a parlé en pleine Société de chirurgie de la morve, en laquelle pouvaient
s'être convertis les chancres en passant de l'homme aux animaux ! et c'est moi qu'on
accuse de donner pour des faits des produits de l'imagination !
Vous ne savez que trop, Monsieur, combien de luttes ont à soutenir les idées nouvelles avant d'obtenir leur place dans les cadres de la science, pour ne pas publier une explication que j'ai rendue aussi concise que possible.
(Gazette médicale de Paris du 29 janvier 1848.)
Syphilisation.
article de LA Gazette médicale de Paris du 30 novembre 1850.
La communication faite par M. Auzias-Turenue à l'Académie des sciences occupe et mérite à un trop haut degré d'occuper l'attention des pathologistes pour que nous nous