CO0RS DE SYPHILISAT10N
cAancre, c'est-à dire une ulcération fournissant du pus inoculable. M. Ricord s'est tu. La syphilisation avait vaincu dans la lice.
Pendez-vous, brave journaliste de l' Union médicale , car vous n'éliez pas là, vous qui naguère demandiez des faits à cor et à cri !
Vous remarquerez, Messieurs, que M. Laval n'a pas pu se donner la chaudepisse. J'ai bien d'au Ires expériences qui établissent que la blennorrhagie est souvent syphilitique.
Quant à l'observai ion de M. Lindeman dont on a l'ail tant de bruit contre la syphilisation, elle plaide, au contraire, pour la nouvelle doctrine; mais il faut l'interpréter convenablement. En tout cas, elle condamne ceux qui syphilisent sans avoir appris à le taire. La syphilisation repousse donc toute espèce de participation à ce fait-là :
■1° Parce que les époques des inoculations ont été fâcheusement rapprochées les unes des autres ;
°2U Parce que ces inoculations ont été faites dans des lieux trop peu éloignés les uns des autres ;
3'1 Parce qu'on a inoculé à notre confrère allemand ab hoc et ab hac, des pus de toute forme, de façon qu'une sorte de conflit inutile s'est établi entre les actions sur l'économie de chacun des chancres ainsi produits ;
4° Enfin, paire qu'on a entraîné le pus par des lavages. C'était empêcher gratuitement l'action syphilisante de ceux d'entre les chancres qui étaient syphilisateurs.
N'a-t-on pas fait, en outre, des piqûres trop profondes, trop larges, trop irritées? Je demande pardon à M. Ricord de lui rappeler son ancienne méthode. On dit qu'il s'est amendé depuis que j'ai fait la critique de cette méthode dans mon Mémoire publié dans les Archives générales de médecine. Je serais heureux d'en acquérir la certitude et d'avoir à l'en féliciter!
Je n'en ai pas fini, Messieurs, avec l'observation de M. Lindeman. Que de fautes en quelques pages!
Voici un passage bien fâcheux au point de vue de la vérité : «Le 17 octobre une inoculation est pratiquée sur le bras gauche, par M. Auzias, en présence de M. Ricord, avec du pus puisé à un chancre datant de vingt jours, existant eliez un malade qui avait élé inoculé lui-même avec du pus pris chez un prétendu syphilisé qui en était à peu près à son 60e chancre. » Pardon, M. Ricordma,* je do.s confesser que je me suis trompé en vous donnant un renseignement de mémoire. Le pus n'a point élé puisé à un chancre datant' de vingt jours - le chancre qui a fourni le pus n'avait que neuf jours, à partir «le l'instant de l'inoculation qui l'a produit, et il n'avait que six jours à partir du moment où il a fourni du pus moculable. En effet, c'est au premier chancre de M. P que le pus a été emprunté; or M. P... tenait son premier chancre d'une inoculation qui lui avait été fa.tc le 8, avec du pus de M. Laval. Il n'est pas extraordinaire que
' LavaI' 1U1 n'était Pas complètement syphilisé le 8 octobre, l'ait été dix jours plus tard, c'est-à-dire à l'époque où M. Ricord lui a fait des inoculations D ailleurs, les plus simples notions de syphilisation nous apprennent que le pus des mdividus syphilisés (ils ne peuvent produire du pus inoculable que pendant quelques heures, et encore à la condition qu'on leur ait inoculé un pus tres-Jort; (l), est souvent assez fort lui-même et que du moins il se régénère vite sur un terrain vierge, c'est-à-dire sur un individu non contaminé jusque-là Or
individu auïd« & rt«3 HV[ fGSl *î l,,us,P°ssi,'Ie de «yphWser complètement rouiviuu que de laire un vide absolu sous la machine pneumatique.
100 COURS I)K SYl'HILISATION.
le chancre do M. Laval était un de ces chancres éphémères dont je parle, et qu'on obtient à grande peine, tandis que M. P... constituait le terrain vierge, puisqu'il n'avait jamais eu d'accident syphilitique. Aussi, n'a-t-il pas tardé à fournir un pus très-syphilisant, dont on est malheureusement parvenu à perturber l'action par des inoculations intempestives.
Je signalerai, en passant, le a peu près à son 00e chancre. Nous avions pourtant bien des fois répété à M. llicord que M. Laval s'était donné plusieurs chancres, comme moyen d'étude, et que les derniers de ces chancres avaient été fort peu actifs et s'étaient très-peu étendus. Ne vous avais-je pas dit, M. Ricord, en vous répondant dans V Union médicale (I) : Il n'y a que les premiers chancres qui coûtent? Est-ce bien vous, M. Ricord, qui, après avoir créé et mis au monde les fausses pustules, voulez les faire compLer comme de larges ecthymas? Reniez votre interne ou abjurez vos doctrines, car votre interne compromet vos doctrines, ou vos doctrines vous perdent vous et lui !
Je continue la lecture de l'observation de M. Lindeman, et j'y trouve celte phrase-ci :
« Il est à remarquer que les (chancres) plus intenses proviennent du pus du sypkilisé de M. Auzias, parvenu à son 60e chancre. »
L'à peu près a disparu à propos du 60e chancre. 11 n'y a plus de M. P... comme intermédiaire. C'est à présent le pus du syphilisc qui a produit les chancres les plus intenses. Le pus de M. P..., je ne le nie pas, était, à cette époque, des plus syphilisateurs. C'est pourquoi il fallait le laisser agir sur notre confrère allemand, jusqu'à ce que je jugeasse convenable de lui faire une 2e inoculation.
Il est dit dans les conclusions de celte observation, que les chancres phagédéniques n'ontpas influencé favorablement la syphilis constitutionnelle. Vous n'en savez rien, puisque vous n'avez pas voulu attendre. Mais si je considérais les chancres de M. Lindeman comme vraiment phagédéniques, j'aurais à vous répondre par un de mes aphorismes de syphilisalion. Je vous dirais : Le pus qui ne s'absorbe pas phagédénise, celui qui s'absorbe syphilise. Je préciserai plus tard, à propos des théories de la syphilisalion, le sens figuré que doit avoir ici le mol absorber. Mais n'allez pas jusqu'à donner à entendre que les chancres phagèdéniques ont aggravé les accidents constitutionnels; car vos dogmes, M. Ricord, vous crieraient par derrière : non bis in idem. Et puis, ne violeriez-vous pas ces dogmes en attribuant au chancre phagédénique tant de virtualité?
Si je ne craignais de sortir de mon sujet, j'aurais bien autre chose à dire sur cette observation; je demanderais, par exemple, des explications sur cette phrase : « Le 2 juillet, il s'inocuZe de nouveau au bras gauche, et un chancre induré en est la conséquence. »
Il s'inocule quoi? M. Lindeman prétend que c'est le pus d'une ulcération secondaire de l'amygdale. Quant au chancre induré, l'avez-vous vu? Pour mon compte, je n'ai constaté qu'une cicatrice.
Ah! M. Ricord! vous vous êtes laissé prendre au piège que vous tendiez à la. syphilisalion. Vous ne voulez pas savoir syphiliser et vous n'admettez pas l'inoculabililé des accidents secondaires. Mais, en revanche, vous forgez des armes à vos adversaires! Merci, M. Ricord, au nom des syphilisateurs !
Mais que puis-je objecter à une proposition comme celle-ci : « Les nouvelles inoculations successives qui ont été faites en vue de la syphilisalion ont toutes réussi. » Et pourquoi pas? Et à celle autre : « Les chancres n'ont pas été d'une moindre étendue, à mesure des inoculations faites. » Mais quelles
(1) Voir : I.kitue AU nÉD.vcn-:uii EN uiiek de l' Union médicale, ]>. GS-C'J.
COURS DE SYPHILISATION. 101 inoculations? De pùs fort? Do pus faible? A quelle date de succession? etc
et tutti quanti !
' Enfin, les chancres de M. Lindeman étaient-ils certainement phagédéniques? Cela n'esl pas l'opinion de M. Pùche, le savant collègue de M. Ricord. Ce n'est pas non plus la mienne, s'il m'est permis do me citer. Mais qu'importe?... Ce que je voudrais savoir, c'est ce qu'est devenu M. Lindeman. II n'a pas dû tarder à être guéri de ses chancres ! Pourquoi la Société de chirurgie ne réclame-t-elle pas la suite de cette communication? Trop d'observations inachevées encombrent déjà ses procès-verbaux! On ne nous a plus parlé de M. Lindeman, on ne l'a plus présenté nulle part. M. Ricord lui-même ne dit plus rien, n'écrit plus rien. M. Lindeman a été son dernier trait contre la syphilisation. Il l'a lancé comme un Parthe enfuyant!
Regrettons que le courage de M. Lindeman ait été si mal employé! Qu'ont retiré les amis de la science de cette exhibition publique d'ulcères ambulants dont la syphilisation n'était pas comptable? je me trompe, ils auront appris à se méfier de nos détracteurs.
Quant à ceux qui ont voulu, dans des intentions que je crois louables, tirer parti de ce fait, ont-ils agi scientifiquement? Devaient-ils remuer des passions dans une question de science? L'esprit de vertige avait soufflé sur la Société de
chirurgie tout entière. Elle avait oublié la première partie de sa belle devise :
Vérité dans la science, moralité dans l'art. Cette Société n'a ni discuté la question de science, ni nommé de commission pour l'examiner. Quelques-uns de ses membres m'ont frappé d'anathèmeen des termes qu'ils ont bien fait de supprimer dans leur procès-verbal. On a entendu le Président de la Société (mu, je le sais, par un bon sentiment, mais oubliant ses devoirs de sévère et froide impartialité, maudire la syphilisation et ses partisans, en son nom, au nom de toute la Société de chirurgie, au nom même de l'humanité! Pas une voix, parmi trente chirurgiens, n'a réclamé pour la vérité violée et l'honneur d'un confrère outragé! La Société de chirurgie était devenue ce jour-là une synagogue de la science, il s'agissait d'étouffer une idée nouvelle.
La syphilis expérimentale a fait son chemin envers et contre la Société de chirurgie; la syphilisation saura bien, comme son aînée, passer par-dessus les obstacles que lui oppose cette Société. L'écrivain qui a dit : Les vérités font longtemps le tour des académies avant d'y entrer, n'a pas été seulement spirituel, il a été profond! La Société de chirurgie est une académie au petit pied!
Le jugement que je viens de porter sur la Société de chirurgie ne saurait atteindre aucun de ses membres en particulier, ni surtout son honorable Président, M. Larrey. Nulle part ne se rencontrent plus de praticiens recommandâmes et de savants respectés. Mais, quand la responsabilité se partage et que l'esprit de corps inspire des concessions réciproques, tout homme, en acquérant de l'influence, perd de sa valeur. C'est à chacun de choisir, en frappant à la porte l'une Société, entre ce qu'il trouve dans la salle et ce qu'il laisse dehors.
Ce n'est pas tout. Les membres les plus remuants sont parfois les plus influente el les Sociétés ne se trouvent pas alors à l'abri d'une intrigue ou d'un coup de main.
.le terminerai cette leçon en répondant à une lettre dans laquelle on m'adresse deux objections à ce que j'ai dit dimanche dernier. La première objection est formulée à peu près en ces termes : " M. Culterier vous accuse de tourmenter les piqûres que vous faites, et il assure qu'après avoir obtenu un ulcère à force de malaxations (c'est le mol de la lettre), vous abreuvez journellement cet ulcère de pus virulent. Sa théorie
102 COURS DE SYPIIILISATIOX.
de l'a contagion tuédiale serait donc parfaitement rationnelle. Il est bien vrai que le récit fait par vous de votre manière ordinaire d'expérimenter répond à ce reproche; mais pourquoi n'avez-vous pas franchement exposé la critique de vos adversaires, sauf ensuite à nier les faits sur lesquels ils s'appuient ? »
Il fut une époque, j'en conviens, oîi j'irritais les plaies et les souillais, à différentes reprises, de pus nouveau. Mais j'ai depuis longtemps cessé d'en agir ainsi. Ma manière de faire aujourd'hui est perfectionnée et tout opposée à cellelà. C'est ce que je m'efforce de faire savoir à chacun; j'ai décrit mon procédé opératoire dans mon Mémoire publié dans les Archives générales de médecine (4).
M. Cullerier, me dit-on, soutient que je ne procède pas ainsi. Que puis-je répondre, si ce n'est que M. Cullerier n'est pas au courant des progrès que je fais, puisqu'il s'en tient à mon ancienne méthode? Consultez, pour vous édifier à cet égard, le Mémoire que j'ai écrit dans les Archives générales de médecine, invoquez surtout le témoignage de Robert de We!z et de tous les médecins qui m'ont vu expérimenter.
Parmi eux, M. Langlebert est plus en mesure que personne de vous fournir des renseignements fidèles : vous savez que ce confrère fait un très-bon cours sur la syphilis. M. Langlebert n'a pas agi comme d'autres qui ont jugé mes expériences sans les connaître. Il s'est procuré un singe dont il avait lui-même la propriété et la surveillance ; il m'a demandé d'aller faire des expériences chez lui et devant ses élèves ; je n'ai vu el touché l'animal que pendant que je lui inoculais le virus. Informez-vous de ce que j'ai fait, auprès de M. Langlebert el de ses élèves qui étaient nombreux.
Voici la deuxième objection qu'on m'adresse. — « Vous ne présentez qu'un seul sujet de l'espèce humaine ; ce sujet peut bien être exceptionnellement réfraetaire à l'action du virus syphilitique, comme d'autres par exemple sont réfractaires à l'action du virus variolique. »
Rien n'est vrai dans cette objection. Personne n'est, que je sache, réfractaire à l'action du virus variolique ; ceux qui ont dit le contraire ne l'ont pas démontré. Que quelques-uns aient semblé résister à l'action de ce virus, agissant par contagion accidentelle, cela est incontestable; mais qu'on n'ait pas pu leur inoculer positivement le virus variolique ! c'est ce que je nie, et je demande formellement des preuves. Je n'ai donc pas à examiner la question de savoir si. dans le cas présent, il serait rigoureux de conclure du virus variolique au virus syphilitique. Vous n'ignorez pas, au reste, que M. Ricord, en dehors du débat actuel, s'est formellement prononcé pour la négative.
Et puis, que prouvent les cicatrices de M. Laval dont les adversaires de la syphilisation font tant de bruit, si ce n'est qu'il a eu des chancres ? Car il ne peut pas en même temps en avoir eu 60 et n'en avoir eu aucun. J'ai déjà nié ailleurs les mystères de la science. J'ajouterai qui' plusieurs inoculations positives tint été faites à M. Laval devant témoins, et par d'autres que moi.
Le nombre des syphilisés que je puis montrer augmente tous les jours. Mais laissez-moi faire une réserve ou dénoncer une tactique. On fait aux syphilisés (pie je montre des questions grosses d'un sombre avenir et auxquelles les esprits de la plus forte trempe sont seuls capables de résister. Avec un pareil langage, je voudrais faire trembler quiconque se serait, il y a' dix ans, désaltéré en buvant une bouteille de limonade gazeuse. 11 n'est pas besoin d'être Alexandre le Grand ou Sparlacus pour devenir mon client. Joignez-y la répugnance qu'ont beaucoup de personnes à laisser savoir qu'elles oui été atteintes d'une maladie
(I) Voir ci-dessus, pages 8 et 9.
COURS DE SYPHILISATION. 108
qu'on appelle secrète. Malgré tous ces obstacles, vous verrez des syphilisés autres mie M. Laval et particulièrement M. P..., dont la syphilisation commencée se continuera sous vos yeux. Vous noterez que M. P... n'avait jamais eu d'affection syphilitique quaindj'ai consenti à le syphiliser.
Je relèverai', dans celte dernière objection, ce qu'on insinue à propos des singes s> philisés. On semble croire qu'on ne saurait conclure rigoureusement de ce. qui se passe chez le singe à ce qui doit se passer chez l'homme. Quoi ! tout singe qui n'a pas été inoculé peivl l'être, puis il devient rêfract'aire à la suite d'inoculations successives, et il n'en serait pas de même de l'homme ? Les lois de l'analogie sont ici forcées. Pour bien les connaître, lisez souvent Zimmermann et Geo fl'ro y-Sai n t-II ilai re .
3e Leçon, dimanche 14 décembre 1851.
Les deux leçons précédentes n'ont été qu'une introduction à l'exposition méthodique de la syphilisation. Le moment est venu de faire celle exposition. Chose étrange! la question est neuve, née d'hier; pourtant il faut déblayer le terrain avant de bâtir. Chaque esprit brouillon a déjà porté sa pierre à celle Babel aphrodisiaque. C'est à qui s'est empressé d'obscurcir la vérité en agitant son flambeau. Je laisse la parole à Thierry de Héry (1) l'enfant gâté, si je puis dire, de la maladie syphilitique, pour exprimer des choses qu'on ne doit sans doute pas dire aujourd'hui. Voici comment il parle, non loin du berceau, ou mieux, peutêtre, puisque je soupçonne que la maladie ne s'est que ravivée au xv° siècle, soixan te années après la renaissance de la vérole, dans la Méthode curatoire de la maladie vénérienne, vulgairement appelée grosse vérole: a Attendu que tout, ainsi qu'un baston tordu, ne se peut bonnement redresser, n'un vieil arbre transplanté rejetter des boutons verds (comme dit Galien, après le poète), ne plus ne, moins est-il mal aisé, que celuy qui est envieilly en une opinion tant soitçlle évidemment fausse et absurde, la laisse pour adhérer à la vérité : pour ce que l'amour de soy-mesme, joinct avec le désir de gloire et réputation, l'empesche de se ranger à ce qu'il connaît autrement estre plus certain et plus véritable. » Les syphilographes se suivent-ils donc en se ressemblant à travers les siècles?
J'entrerai en matière par l'examen de trois points importants : •1° La syphilisation est-elle possible, est-elle un fait?
(1) Ce célèbre barbier est le premier qui ait écrit un livre en français sur les maladies vénériennes. Il suivit l'armée de François 1e'1 en Italie, et étudia à Rome la grosse vérole. dans l'hôpital Saint-Jaeques-le-Ma jeur. Il revint à Paris, précédé d'une grande renommée et y fit beaucoup de cures. Il mourut très-vieux, après avoir gagné la somme, énorme pour son temps, de 150,000 livres. C'est là l'origine d'une, singulière tradition dont on l'a fait le héros. On prétend qu'étant allé a l'église de Saint-Denis, il se fit montrer le tombeau de Charles VIII. Après quelqiies instants de méditation, il se prosterna devant ce monument, et se mit à prier au grand étonnement des personnes qui étaient autour de lui. Un religieux crut devoir l'avertir que Charles VIII n'était pas un saint. Je le sais bien, dit Héry, mais je prie Dieu pour celui qui m'a comblé de richesses, en apportant parmi nous une maladie dont le traitement guérira éternellement les chirurgiens de la pauvreté !
Le livre de Thierry de Héry {Méthode curatoire de la maladie vénérienne) est encore fort, estimé. Un exemplaire de sa première édition (1552), imprimé sur vélin, s'est Vendu 200 francs. Les syphilographes modernes ont, emprunté à ce livre beaucoup d'idées qu'ils ont. omis de rapporter à leur véritable source. Pour mon compte, je laisse Thierry de Héry entièrement responsable du passacre de son Salut au lecteur, nue ie cite textuellement.
m COURS De .syphilisation.
2° Les personne!? syphilisées sont-elles à l'abri d'accidents à venir?
3° La syphilisation s'obtient-elle aisément, c'est-à-dire sans trop de temps ni de douleurs?
lor Point. — La syphilisation est-elle possible ?
C'est demander s'il se peut qu'une personne épuise sa réceptivité syphilitique jusqu'au point de no plus pouvoir fournir de matière syphilitique. C'est une question que l'observation et les expériences doivent seules juger, puisqu'il s'agit d'un fait. Malheureusement un objet ne paraît pus le mêmeà différents points de vue. Que de faits médicaux changent de signification dans la tète des observateurs ! Que de fois ils prennent la teinte de nos préjugés, ou se moulent sur nos intérêts ! C'est vous dire, Messieurs, les conditions dans lesquelles vous devez vous mettre pour que la syphilisation vous apparaisse comme un fait incontestable, c'est-à-dire telle qu'elle est. Ce fait existe chez les animaux et chez l'homme. On ne le démontre pas, on le montre. Je l'ai montré partout, je le fais voir tous les jours ; M. Sperino le fait voir à Turin ; ce n'est donc pas le lieu de discuter, mais d'ouvrir les yeux* Ce fait est une règle qui n'a peut-être pas d'exception.
2e Point. — Les syphilisés sont-ils à l'abri d'accidents à venir?
Je ne me dissimule pas que cette question est grave, difficile à résoudre, mais je ne chercherai pas à l'éluder. 11 faut que ma réponse, qui est affirmative relativement à la syphilisation complète, soit claire, évidente, incontestable, sous peine de restreindre singulièrement les applications de la syphilisation ; si, ma démonstration laissait du doute clans les esprits, on répéterait souvent avec raison le proverbe : Dans le doute, abstiens-toi. Deux motifs vont augmenter les difficultés de ma tâche ; le premier vient des opinions qui divisent les auteurs touchant l'époque et l'ordre d'apparition des accidents constitutionnels. Noua sommes un peu, sous ce rapport, à la cour du roi Pétaud (permettez-moi ce langage familier). Le second motif est bien plus sérieux, et résulte de la manière toute nouvelle dont les syphilisateurs comprennent la vérole. Ils ne croient pas qu'il soit possible de juger sainement des choses sans se placer à leur point de vue. Après avoir traité la question d'une manière un peu générale, j'examinerai quelques cas particuliers, et je laisserai à la clinique le soin d'éclaircir les autres.
Que ne puis-je avoir exclusivement affaire avec la classe si nombreuse et si respectable des syphilographes, tels que J. de Vigo, Vaeca-Berlinghieri, limiter, Nisbet, dont M. Ricord contresigne, ainsi qu'il suit, l'opinion en gros caractères : Il ne se passe jamais six mois (après ce que M. Ricord appelle lé, chancre infectant), sans qu'il survienne des manifestations de l'intoxication syphilitique. Ma tâche serait des plus simples; elle se réduirait à vous répéter ce qu'a si bien exprimé M. Sperino, dans la Gazette médicale de Paris, dû! 4 octobre 1851. Ce savant praticien affirme qu'aucune des femmes qui étaient alors complètement syphilisées depuis 8 mois n'avait été atteinte d'accidents constitutionnels, tandis que ces accidents avaient éclaté sur plusieurs d'entre celles dont les épreuves de syphilisation s'étaient trouvées interrompues, soit à cause de leur indocilité, soit par suite de l'apparition d'une maladie intercur? rente; mais qu'ils avaient disparu consécutivement à la reprise et à l'achèvement de celte syphilisation.
M. gperino. ayant, en outre, remarqué que les bains sulfureux faisaient souvent apparaître les manifestations d'un état constitutionnel qui jusque là étal
COURS DE SYPHILISATION. 105
demeuré latent, a soumis à ces bains, avant leur sortie de l'hôpital, plusieurs femmes qu'il avait syphiliséos, sans jamais voir so produira chez elles de symptômes constitutionnels.
Je puis joindre d'autres preuves à celles qu'à fournies M. Sperino.
■1° J'ai un singe syphilisé depuis trois ans, et j'ai possédé pendant cinq ans une clialle également syphilisée. Ces animaux se sont toujours bien portés; la chatte s'est perdue, mais elle était bien portante la veille du jour où elle a disparu. Or, chez les animaux de cette petite stature, loules les fonctions s'accomplissent bien plus rapidement que chez l'homme. Je ne parle pas seulement des /'onctions physiologiques, telles que la circulation, la nutrition et les sécrétions, mais encore de ce qu'on peut appeler les fonctions pathologiques, parce qu'elles résultent d'une autre constitution, la constitution syphilitique, par exemple. C'est ainsi que les symptômes constitutionnels se montrent et disparaissent plus tôt chez les animaux que chez l'homme. Je crois qu'il convient de multiplier par trois le nombre qui marque la date de l'apparition de ces phénomènes et celui qui marque leur durée chez les animaux, pour évaluer approximativement l'époque de leur apparition et le temps de leur durée chez l'homme. Cinq années équivaudraient donc à quinze. Vous pourriez vous étonner que la syphilisation n'étant pas connue depuis cinq années, j'aie pu avoir une chatte syphilisée depuis ce temps. Mais il n'est pas indispensable pour syphiliser d'inoculer coup sur coup. On peut obtenir la syphilisation en laissant des intervalles très-longs entre les inoculations : des animaux que j'avais inoculés plusieurs fois avant la découverte de la syphilisation, se sont trouvés, à mon insu, ijrphilisés plus ou moins complètement. Je puis donc avoir possédé une chatte syphilisée depuis un lustre. J'ai déjà répondu à ceux qui n'acceptent pas comme concluantes les expériences faites sur les animaux; leur opinion diffère doublement de la mienne en ce qu'ils récusent les faits et méconnaissent les lois de l'analogie. Comment donc pourrions-nous nous comprendre; ils ne veulent pas voir et ne savent pas conclure.
2° Lorsque j'ai cherché à vérifier sur l'homme le fait de la syphilisation, j'ai rencontré des personnes, comme je vous l'ai dit dans ma première leçon, qui ge trouvaient accidentellement très-avancées en syphilisation, et dont j'ai pu obtenir la permission de continuer sur elles ce qui avait été si bien commencé par le hasard. Je suis parvenu à en trouver trois. Le premier chancre de l'une (rentre elles datait de 1841, et avait été suivi, six mois après, par des accidents constitutionnels qui n'ont été soumis à aucun traitement spécifique. C'est une observation que je publierai plus au complet.
3° Je connais une personne que j'ai traitée du cancer par la vérole, depuis trois années. Son troisième chancre artificiel s'est induré et a été suivi, entre autres accidcnLs, de roséole et d'ulcérations à la gorge. La syphilisation vient de couronner un traitement mer curiel, et la personne dont il s'agit n'a plus de vérole; son cancer est flétri. La valeur de ce fait augmentera avec le temps.
J'aurais bien d'autres preuves à faire valoir en remontant à une époque antérieure à la syphilisation. Je vais, par exemple, citer Boerhaave; ce qu'il faisait ressemble bien à une syphilisation incomplète. Voici comment il s'exprime dans la préface de YAphrodisiacus , à propos des chancres syphilitiques : « La meilleure méthode que l'on puisse employer dans le traitement de ces sortes d'ulcères, esl d'user de fomentations savonneuses, émollientes et aqueuses qui les tiennenl ouverts aussi longtemps que possible. » Il dit plus bas : « On guéril par ce moyen la maladie présente, el l'on prévient celles qu'elle eût pu occasionner par la suite. » Quelle pouvait être l'action des fomentations
106 CCtttfRS DE SYPHILISATION.
j|e Boorhaave (qui, dans ce cas-là, îK'crliùoait l'emploi du mercure), sinon de ramollir, d'ouvrir les parties, et de favoriser ainsi l'inoculation du chancre ù son pourtour? Le grand médecin hollandais, quelle que fût sa théorie, était un syphilisateur. D'ailleurs, que de l'ois n'ai-jo pas vu des piqûres de sangsues qui s'inoculaient en grand nombre, on même quelques inoculations artificielles, faire céder des iiidiiralious de chancres qui se manifestaient'.' J'ai observé long* lemps les personnes sur qui cela arrivait ; elles n'ont point été atteintes de syphilis constitutionnelle.
Je sais l'objection qu'on tient prête à l'ensemble de ces dernières raisons : Tout le monde n'est pas susceptible d'avoir la vérole constitutionnelle ; elle ne se montre qu'une fois sur seize cas de chancres, qu'une fois sur vingt, etc. On ne disconvient pourtant pas que tel ne peut contracter la syphilis constitutionnelle dans un temps qui le peut dans un autre temps.. Cet aveu estime pente qui conduit à1 mon opinion, la voici : Personne n'est réfractaire à la syphilis constitutionnelle (à moins qu'il n'existe quelque rare exception pour des gens dans un état do dialhèse avancée, cancéreuse ou autre); mais il y a des degrés divers dans la syphilis constitutionnelle. Ces degrés constituent des syphilis constitutionnelles à différents types, par lesquels peut successivement passer le même individu.
On peut donc, à ce point de vue, avoir plusieurs fois la syphilis constitutionnelle. Peut-être parviendrait-on à la doser, c'est-à-dire à pouvoir en donner une forte ou une faible , comme on peut prendre l'une ou l'autre accidentellement. Mais il est probable qu'il ne serait pas possible qu'un même individu passât deux fois par le même type. Je me garde bien d'aller jusqu'à prétendre que des différences individuelles de tempérament ne puissent mitiger ou aggraver les symptômes d'une syphilis constitutionnelle quelconque.
Je pense donc que si le chancre induré, qu'on appelle huntérien (l) (je ne sais trop pourquoi), est un billet à ordre payable dans six mois, sous la forme d'accidents constitutionnels, on peut en ajourner indéfiniment l'échéance par des à-comple de nouveaux chancres syphilisanls, jusqu'à une sorte de prescription qui correspond à la syphilisation complète.
J'ai des observations qui prouvent que des individus ont parcouru divers échelons de chancres indurés et de syphilis constitutionnelle. J'admets donc, non-seulement que chacun peut avoir la syphilis constitutionnelle, mais encore qu'il peut l'avoir d'un type différent, soit successivement, soit isolément. Je veux exprimer, par ce mot isolément, que la personne dont il s'agit peut être à sa première syphilis et qu'il est possible qu'elle n'en contracte pas d'autre dans la suite.
Je crois môme qu'indépendamment de l'idiosyncrasie des personnes, et des circonstances hygiéniques qui agissent sur elles, ces véroles de types différents ne doivent pas se manifester toutes par les mômes symptômes et dans la même période de temps après l'accident ou les accidents primitifs. La syphilisation complète garantit seule l'immunité à tout homme qui a eu un accident syphilitique quelconque.
(1) L'induration huntérienne, étudiée par Babington, commentateur de Hunier, et liien avant Babi ngton, par J. de Vigo et. d'autres, appartient plus particulièrement au début du chancre, tandis que l'induration spécifique que M. Ricord a bien indiqué/' plutôt que décrite, et sur laquelle il a si justement appelé l'attention des médecins, est en général plus tardive. Ces deux indurations seraient-elles de la même famille, et auraient-elles la même signification? Un travail complet sur les indurations syphilitiques est dans les desiderata de la science.
COUBS DE SYPHILISATION. 107 3« Point. — La syphilisation est-elle douloureuse, longue et désagréable à obtenir?
D'abord, savons-nous bien nous rdndre compte de la douleur? Il y a du vrai dans l'exclamation du philosophe : Douleur, tu n'es qu'un mot. Cardan préférait la maladie à la Sànté. Il éprouvait des impétuosités d'esprit si violentes et si fâcheuses, quand il était exempt de douleurs, que pour les éviter il aimait mieux se faire du mal. Tantôt il Se mordait les lèvres ou se tordait les doigts, tantôt il se pinçait la peau ou se pressait les muselés des membres avec une grande violence. Fuit mihi mos, dit-il, ut causas doloris, si non haberem, quœrerem. Unde, plerumque causis morbificis obviant ibam. Tamerlan se faisait fustiger par esprit de débauche et de jouissance. Sans rien exagérer, je veux constater qu'il n'y a souvent entre le plaisir et la douleur que des différences il»' degré dans la sensation. Tel bruit qui flatte vos oreilles déchire les miennes. L'asa-fcetida délectable des anciens et le piment savoureux des Américains blessent et brûlent nos palais délicats. Allez donc offrir à une petite maîtresse votre pipe acrimonieuse en échange des parfums dont elle s'entoure et s'enivre.
La douleur n'est pas seulement line affairé de sensation; c'est, en outre, une question de sentiment, et souvent même de jugement. Les petits polissons que Rousseau voit courir sur la neige transis et violets ne sentent pas le froid; ils sont tout entiers à l'attrait du plaisir. Sachons donc être enfants. N'ayons pas peur d'un exutoire. Les chancres artificiels (et encore ne s'agit-il que des premiers), font à peine autant souffrir qu'un cautère. S'ils sont ressentis vivement par ceux qui s'en trouvent accidentellement affectés, n'est-ce pas en raison du siège qu'ils occupent et des maux qu'ils présagent? Quel contraste avec la perspective rassurante de la syphilisation !
La volonté, aidée de sa sœur la raison, peut donc faire tolérer aisément la douleur bien médiocre des premiers chancres. Nous sommes convenus de ne pas tenir compte des autres. Ne peut-on pas, au surplus, suivant les habiludes, la profession ou le désir des personnes, varier le choix des localités, de manière que les chancres soient le moins gênants possible, et les petites cicatrices moins apparentes? On multiplie, au besoin, dès le principe, et au prix d'un peu de fièvre, les chancres, à la manière de M. Sperino, pour rendre la souffrance ou la gêne qu'ils occasionnent moins vive et diminuer le temps de la syphilisation. On doit quelquefois tempérer préalablement, ou chemin faisant, l'organisme des malades par des bains,' des évacuants et une hygiène appropriée, la diète lactée notamment. 11 est rare que ces soins se trouvent indiqués quand la syphilisation est achevée ; mais on ne peut que gagner à y avoir recours, parce qu'ils sont parfaitement du goût des syphilisés. L'emploi de L'iodure dé potassium est encore excellent pour confirmer leur bien-être physique et moral.
Quant au temps exigé par une syphilisation complète, il est de deux à cinq mois, il dépend beaucoup du choix des pus et du nombre des chancres qu'on donne simultanément.
Voilà, avec quelques stigmates cicatriciels dont je vous parlerai plus tard, tout le budget des désagréments de la syphilisation.
Afin de faciliter l'étude de la syphilisation, j'adopterai la distinction nominale proposée par M. Marchai de Calvi, qui la divise en préventive et curative. J'appelle cette distinction nominale, parce qu'elle existait de fait bien avant que &Otre éloquent confrère s'occupât de syphilisation; M. Sperino développe, l'idée. qu'elle exprime dans son Mémoire du 23 mai 1831. Je l'avais fait moi-même avant lui dans mes cours, quoique d'uni' manière beaucoup moins explicite ; vous aurez la preuve de cette dernière assertion en lisant un article de la Gazette
médicale de Lyon, du 31 janvier 1851, dû à la plume de M. Berne, interne trèsdistingùé des hôpitaux do cette ville. Mais, de même que M. Sperino, dont le nom se rattache d'une manière si éclatante à la syphilisalion, M. Marchai a un bien autre mérite que relui d'avoir créé cette distinction utile à certains égards; il a eu le courage d'all'ronlcr los attaques des ennemis de la syphilisalion , et s'est mis au premier rang de ses défenseurs !
En définitive, cette distinction a besoin d'être interprétée pour devenir réellement utile. Je ne partage pas l'opinion des syphilographes cpii tracent une ligne de démarcation bien tranchée entre le chancre qu'ils appellent infectant et celui qui ne l'est pas, selon eux. Tout chancre peut être, à mon sens, la source de quelque état constitutionnel. Ne vous l'ai-je pas dit, en outre? On peut, après un chancre induré, en contracter d'autres qui s'indurent aussi quoiqu'à îles degrés divers, et passer ainsi par différents types de syphilis constitutionnelle. La vérole est, en d'autres termes, un cercle dont les intersections peuvent être représentées par les degrés d'induration ; on n'est affranchi qu'après avoir parcouru ce cercle en entier par une syphilisation complète.
Supposons maintenant un individu qui n'ait jamais été airecté d'aucun accident syphilitique. En le syphilisant, on le soumet à la syphilisation préventive. Rien n'est plus clair.
Un autre, par exemple, a contracté un chancre qui s'est induré et a été suivi d'une roséole. Il a de plus des ganglions sous-occipitaux et post-mastoïdiens, des pléiades ganglionnaires, cervico-latéralcs et inguinales; des ulcérations se manifestent à la gorge ; c'est de la syphilisation curativo que vous ferez, si vous entreprenez de le syphiliser. Cela est encore très-clair.
Mais entre ces deux circonstances tranchées, que d'éventualités intermédiaires ou collatérales! Une troisième personne a un chancre qui ne s'indure pas, ou bien d'autres accidents qu'on ne considère pas généralement comme suivis de syphilis constitutionnelle. Feriez-vous, en syphilisant celle personne, delà syphilisalion préventive, ou bien au contraire, de la syphilisation curative? Cette syphilisation n'empruntera-t-elle pas son caractère et la qualification que vous lui donnerez, à l'opinion que vous vous serez formée de la propriété infectante ou non des accidents dont il s'agit? A quelle classe appartiendra la syphilisation de celui que torturent des symptômes équivoques dans leur nature, et que vous essayez de guérir, par pis-aller, à l'aide d'inoculations successives? Ne conviendrait-il pas d'établir une subdivision particulière pour la syphilisation curative, appliquée à la yuérison des maladies qui ne sont pas syphilitiques, comme le cancer? Et puis la syphilisation n'est-elle pas mixte, c'est-à-dire tout à la fois curative et préventive quand, au lieu de se borner à guérir un vérolé, elle lui confère l'immunité? Les progrès de la science réclament donc, une classification plus parfaite. Acceptons celle-là néanmoins; elle est en même temps une pierre d'attente et une ressource provisoire.
Syphilisation cuiiative [thérapeutique, médicalrice, médicale, etc.). Les raisons qui plaident pour elle seront si nombreuses, dans toutes les para ties de mon cours, qu'il me semble superflu de les réunir en un chapitre particulier. Je veux donc me borner à passer en revue les critiques qu'on a faites de la syphilisation curative. J'établirai ensuite un parallèle entre le traitement de la vérole par la syphilisation et celui de celle maladie par le mercure. Quant à l'iodure de potassium, c'est un excellent médicament; il vit en bonne harmonie avec la syphilisation ; je l'ai bien des fois employé avec et surtout après elle.
En fait de critiqués, voici la douleur qui reparaît en tète. Je viens d'examiner
COURS DE SYPHILISATION. 109
son dossier tout-à-l'heure. Est-il besoin de vous redire ce que peut sur elle le concert de l'imagination et de la raison? Citons Mme de Sévi'gné, et qu'après le jugement d'une femme, il ne soit plus question de la douleur. Elle s'exprime ainsi : // n'y a de véritable mal dans laviequeles grandes douleurs. Celle phrase exclut les petites douleurs; or, les chancres sont dans les plus petites.
On objecte à la syphilisation de renforcer la diatbèse. Ce n'est pas M.Ricord qui lui adresserait cette objection; car, d'après lui, on a tout ou rien en l'ait de vérole; niais pour M. llicord la diatbèse n'est pas seulement une et indivisible, elle est encore inamovible. Ses droits, sur un organisme dont elle a pris possession, ne sauraient se prescrire. On ne peut pas refaire, on ne peut que replâtrer el blanchir un édifice humain quand le virus syphilitique s'est infiltré dans ses murailles. Ce reproche ne nous est donc pas porté par le vent qui souffle sur l'hôpital du Midi; il n'en a pas moins un faux air de vérité; un peu de vérité et beaucoup d'erreur. Tel est son bilan. Je vais m'expliquer mieux.
11 y a, vous ai-je dit, des états diathésiques à divers degrés, c'est-à-dire qu'il y en a de plus ou de moins forts. Or, nul doute qu'en certains cas des inoculations ne puissent renforcer une diatbèse, ou, en d'autres termes, convertir une faible diathèse en une forte; mais qu'importe, si cette forte doit à jamais être repoussée de nos organes par d'autres inoculations, et si l'on peut se débarrasser des diathèses à divers degrés en marchant vite vers la syphilisation'/ Tous les avantages sont donc pour une syphilisation la plus complète possible.
Je sens, Messieurs, qUe je suis trahi par la langue de la science et que les expressions me font défaut pour rendre nettement une pensée dont j'ai clairement l'intuition dans l'esprit, mais non pas la démonstration ni la formule. Est-ce une raison pour m'abstenir de vous dire : Regardez de ce côté, j'y vois quelque chose? Non. Mais il n'est que trop vrai que je me sens à l'étroit dans ce lit de Procuste du langage imparfait de la syphilographie. Cette langue retardatrice à la suite du progrès, insuffisante ici, et là superflue, ne consacret-elle pas encore une démarcation tranchée entre la syphilis primitive et la vérole? Et pourtant, la pente qui mène de l'une à l'autre est imperceptible et n'offre pas d'hiatus! Le législateur du Parnasse a eu le droit de dire :
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mois pour le dire arrivent aisément.
parce qu'il parlait d'idées reçues et dont le langage était fait. Mais les idées nouvelles ne se prêtent pas à être affublées des oripeaux vieillis de celles qui s'en vont. La forme doit se modeler sur le fond et se perfectionner avec lui. Le vrai style c'est l'idée faite verbe, c'est V homme même, suivant la métaphore hardie, de Buffon. Condillac considérait avec raison une science comme parfaite, dés lors que sa langue était parfaite elle-même; c'est qu'en effet les progrès de l'une sont invariablement liés à ceux de l'autre : nomina si desint, périt cognitio rerum. Le moment est venu d'affermir, par une lettre écrite, un grand pas fait en syphilographie; l'heure à donc sonné d'une réforme du langage usité dans cette branche importante des sciences médicales.
Cette supposition fort gratuite de renforcement de la diathèse, puise sa source dans la fausse pensée où sont certains adversaires de la syphilisation, que les inoculations successives saturent l'économie de virus syphilitique. Cela n'est pas plus exact qu'il ne l'est de dire, par exemple, que la mèche qui brûle, se sature de flamme, ou que le sol se sature des éléments de la plante dont il recèle les racines. Il est constant qu'on ne donne aucune preuve à l'appui de celle prétendue saturation. On récuse, dit-on, les théories ; on n'accepte que la suprématie
110 COURS DK SYPHILISATION.
des faits ; mais n'est-ce pas là une théorie au premier chef? Et, d'ailleurs, le mot saturation implique plutôt l'idée de combinaison que celle de mélange. Or, ne sait-on pas que les éléments d'une combinaison peuvent s'y dépouiller de leurs propriétés?... Je n'abandonne pas définitivement cette question des théories de la syphilisation à laquelle je viens seulement de loucher. Je la traiterai plus tard en détail devant vous. Car je crois les théories utiles; elles sont l'âme, la vie de la science ; mais arrière La théorie perfide de la saturation ! Est-il jamais venu à l'esprit d'aucun médecin de soutenir, par exemple, que la variole ou la vaccine préservent de la variole en saturant l'économie de virus variolique ou de virus vaccin ?
On fait peser sur la syphilisation un troisième reproche bien plus grave, à savoir, que plusieurs, malades ont pu mourir de vérole avant d'être parvenus à la syphilisation complète. On cite, à l'appui, une statistique inédite qui démontre, à ce qu'on prétend, que sur un certain nombre de filles dont la vie déréglée est une source de vérole, et, par conséquent, de syphilisation, il y en a quelquesunes qui succombent avant d'avoir atteint celle syphilisation. Mais cet argument veut-il dire autre chose, si ce n'est que la syphilis peut coûter la vie, ce que je m'efforce d'empêcher en préconisant un moyen de la combattre efficacement? Je suis loin de nier (je l'ai démontré le premier) que la syphilisation ne puisse arriver accidentellement; c'est, à vrai dire, dans des cas bien exceptionnels et où elle ne se montre jamais complète. Mais il n'est pas, d'ailleurs, de plus détestable manière de l'obtenir; c'est pourquoi je propose, pour prévenir les désordres que peut occasionner la syphilisation accidentelle, de lui préférer la syphilisation artificielle, faite dans des conditions meilleures et dans des limites de temps infiniment plus étroites. Il est, en effet, très-mauvais de consacrer une bonne partie de sa vie à se syphiliser, comme cria se passe chez les tilles qui se syphilisent accidentellement. Il faut bien éviter en un mot de laisser à la syphilis le temps de ravager l'organisme.
Voici une quatrième objection sans valeur. Elle repose sur une erreur, mais fût-elle vraie que son peu d'importance la frapperait en quelque sorte de nullité. Les syphilisateurs soutiennent qu'ordinairement les chancres sont d'autant moins actifs sur un individu qu'on les multiplie davantage et qu'ils sont les derniers venus. On croit infirmer cette opinion el couper court à toute réplique en citant des faits qui sont réels et semblent prouver qu'il n'en est rien. Je conteste formellement la légitimité de l'interprétation qu'on donne de ces faits. Je n'invoquerai pas même à mon aide les circonstances de siège et de dimension des plaies d'inoculation, pas plus que je ne chercherai à m'abriter derH l'ière la quantité de pus qu'on y a déposée, et le degré d'irritation qu'on leur a l'ait subir avec la pointe de la lancette; je me bornerai à prendre comme exemples trois faits semblables â ceux qu'on objecte, et je me charge de faire voir qu'ils rentrent dans cette loi dont nos adversaires prétendent contredire la justesse.
1er Paît. — On en voit tous les jours d'analogues. Un individu indemne, ou presque complètement indemne jusque-là de l'action du virus syphilitique, est infecté par le pus d'un chancre de forme très-inférieure, et huit jours après celte infection, il est inoculé du pus de son propre chancre. Cet individu aura deux chancres, l'un accidemtel et l'autre artificiel. Le pus qui avait fait naître le premier chancre était d'abord faible et commençait à se régénérer quand on a produit Le second ; celui-ci achèvera donc cette régénération et pourra, toutes choses étant égales d'ailleurs, dépasser l'autre chancre en activité.
2e Fait. — Quelqu'un a eu, depuis plusieurs mois, des chancres dont un s'est
COURS DE SYPHIIîISATION. , 11!
induré" il contracte un nouveau chancre, par suite d'une contamination naturelle ou artificielle, lequel coïncide avec une, poussée de vérole constitutionnelle humide: ce nouveau chancre pourra dépasser ses aînés en largeur et en durée, parce qu'il sera sous l'influence de l'action qui se passe dans l'ôoonomie entière. 11 participera donc de l'attribut des accidents constitutionnels.
3e Fait. — Une personne vient de contracter un second chancre qui, contrai* rement à la règle, se trouve plus actif que le premier. C'est parce que la santé "énérale de cette personne s'est détériorée depuis son premier chancre. Bien des causes, telles que l'abus du mercure (si près de l'usage) ou celui des liqueurs alcooliques, ou bien une maladie inflammatoire, saburrale ou intermittente, ont pu faire peser sur l'organisme leur intervention fâcheuse. Les signaler toutes avec, les moyens d'en écarter l'influence, ce serait faire un cours d'hygiène et de thérapeuthique. Mais c'est ici le cas de dire: sublata causa, tollitur e/fectus. Le syphilisateur doif être avant tout médecin. Nous reviendrons plus fard làdessus, 'Mi traitant de la pratique de la syphilisation : Disce omnes.
La cinquième objection des antisyphilisateurs s'appuie sur un parallèle de la syphilisation avec l'action des poisons ou avec celle des venins. Quelle peut être la portée do ce parallèle? Quoi de commun entre l'action de l'émétiquc ou celle de l'opium, et l'action du virus syphilitique sur nos organes? Où se trouvent, à propos d'un médicament, ces effets lents, progressifs, persistants du virus?
Prenons l'opium. L'homme qu'on prétend être habitué à son usage, est-il dans un état comparable à celui de syphilisation? Non, car cet homme serait empoisonné par une dose exagérée d'opium, tandis que le syphilisé est réfractaire à l'action du prétendu poison syphilitique. L'usage de l'opium devient, d'ailleurs, un besoin pour nos organes. En serait-il de même, si l'opium ne conservait pas une partie de sa puissance sur eux? Quittons ce parallèle si pauvre d'analogies, si fécond en différences ! Tel est l'opium, tel esta peu près l'éniétique et toute autre espèce de médicament ou de poison. Et même l'action des poisons minéraux ne s'épuise pas autant sur nos organes par l'habitude que celle de l'opium.
Le virus syphilitique ressemble- t-il davantage aux venins, et en particulier à ceux des serpents? Pas le moins du monde. L'acLion rapide et énergique des venins contraste, au contraire, avec la marche chronique delà syphilis. Et puis, les venins, pas plus que les poisons, se reproduisent-ils, comme font les virus, dans notre organisme?
L'unique comparaison légitime serait celle du virus syphilitique avec les autres virus. Que d'aperçus ingénieux et féconds ne mcttrait^elle pas en lumière? 11 y aurait là tout un monde scientifique; or, c'est précisément la seule comparaison que nos détracteurs ne veulent ou ne savent pas faire !
Je passe au parallèle de la syphilisation avec ce que j'appellerai la mercurialisation ou l'action du mercure.
On a soutenu que la syphilisation exigeait un temps plus long pour guérir la ' vérole que la mercurialisation. Il n'en est pas moins vrai qu'on peut, à la ri- :gueur, syphiliser une personne en deux mois, et qu'on fait, en tout cas, les I plus complètes syphilisalions en cinq mois. Eh bien, j'ouvre le volume des Lct- ; très de M. Ricord sur la syphilis, que j'aime tant à relire et à citer ; j'y trouve 1 la phrase suivante, page 279, dans la dernière lettre, dans le chant du cygne de .' M. Ricord, qui a trop brusquement coupé court à ses intéressantes communications: « Six mois de traitement à une dose journalière qui influence les accidents qu'on a à combattre, et qui indique, après qu'ils ont été détruits, que le médicament agit encore par ses effets physiologiques connus, constitue,
112 COURS DE SYPHILISATION.
aujourd'hui, le traitement rationnel auquel beaucoup de praticiens s'arrêtent, et qui semble donner les cures les plus soutenues. » Pas n'est besoin, messieurs, d'autres citations. Dispensez-moi de réflexions et concluez vous-mêmes.
La syphilisation ne laisse pas à craindre de récidive. Si l'on a constaté des accidents syphilitiques légers chez des gens syphilisés, c'est parce qu'ils ne l'étaient pas complètement, et qu'un pus très-fort a eu la puissance de produire encore chez eux quelque chose d'insignifiant. C'est une vérole d'un autre type, mais ce n'est pas une véritable récidive des accidents secondaires. Personne ne nie la possibilité de contracter des accidents primitifs à la suite de la mercurialisation. Quant aux accidents secondaires, M. Ricord va nous renseigner dans la lettre que je viens de citer, et quelques lignes avant la phrase que j'ai rapportée :
« Les thérapeutislcs qui se respectent peuvent donc dire qu'ils préviennent ou font disparaître les manifestations constitutionnelles dans un grand nombre de cas, sans qu'il leur soit jamais permis d'affirmer qu'elles ne seront plus possibles.
« Il n'y a ni forme, ni dose journalière, ni dose absolue, du remède qui donnent toujours l'immunité, quels que soient, du reste, les soins accessoires. »
En effet, Messieurs, non-seulement le mercure ne met pas l'abri d'une contagion nouvelle, mais encore il ne guérit pas la vérole. Son rôle se borne à pallier le mal, à blanchir, comme on dit, l'organisme. La mercurialisation supprime les effets, tandis que la syphilisation frappe la cause. Cette cause s'éteint parfois d'elle-même ; et alors on bénit l'intervention du mercure parce qu'on exagère sa puissance. Ce n'est pas que je veuille nier les bienfaits d'un métal qui peut momentanément proléger contre les coups du virus; mais à quel prix ces bienfaits ne sont-ils pas achetés ! Timeo mercurium et dona ferentem.
Puis-jc essayer de jeter du jour sur ma pensée par une comparaison familière, sans donner prise à l'ironie d'une peu indulgente critique? Le mercure abrite nos organes contre les rigueurs du virus, comme un foyer toujours chaud nous garantit des frimas. Mais l'hiver passe et revient. Quand l'hiver de la syphilis revient (il est presque aussi coutumier du fait que l'autre hiver), c'est une récidive. Supprimer le mercure en plein virus, c'est éteindre le feu quand il fait froid. On se prémunit donc contre la vérole et l'hiver, mais le mercure et le bois ne peuvent pas plus anéantir l'une que l'autre.
Passe encore si le mercure n'était qu'impuissant et jamais nuisible ! Mais il est souvent avec l'espérance dans une boîte de Pandore.
Ce n'est pas sans raison qu'il inspire tant de répugnances habilement exploitées par les charlatans. Il a pris nom du dieu des malfaiteurs et place dans nos livres de médecine, à l'instar du miasme paludéen. Le chapitre réservé aux accidents qu'il produit est de rigueur. Que de gens en effet dont il a ruiné le sang et dépeuplé les gencives ! 11 n'importe qu'on nous répèle à l'aise que son emploi méthodique n'est pas malfaisant, s'il trahit à chaque instant ces promesses. Or, cela peut-il être douteux? Jugez-en par les dissertations de hydrargiro qui grossissent nos Traités sur les maladies syphilitiques !
Je viens d'exposer mes griefs contre le mercure, mais je ne veux pas plus ôtra injuste envers lui qu'envers les détracteurs de la syphilisation. Je reconnais les services rendus par ceux-ci à la syphilographie, et je me plais à déclarer que le mercure peut demeurer utile. Je ne le mets donc pas définitivement à la réforme; je me borne à restreindre ses attributions. Que les antisyphilisatcurs fassent en avant le pas que jç semble faire en arrière, et peut-être serons-nous près de
COURS DE SYPHILISATION. 113 tomber d'accord. L'humanité, qui est le champ de lutte, aura beaucoup moins à souffrir.
Voici plusieurs cas où le mercure peut être employé :
1<> Chez quelques individus frappés de pléthore, son action altérante est fort propice ; chez d'autres, il agit favorablement et d'une manière continue comme un lé<rer purgatif. La syphilisation l'accepte alors comme adjuvant.
2° Une personne éprouve des accidents syphilitiques qui menacent de faire de rapides ravages dans son organisme; cette personne doit voyager pendant un ou plusieurs mois, et se priver ainsi momentanément des soins directs du syphilisateur. Que celui-ci pactise avec le métal, et cette personne lui reviendra! Quelques pilules hydrargiriques seront le gage d'un armistice avec la vérole, et la syphilisation sera le port de salut du voyageur.
Ce que je dis d'un voyageur s'applique à celui ou à celle dont des travaux pénibles et pressants fatigueraient trop la partie sur laquelle on doit greffer les chancres. Il s'en faut de beaucoup, en effet, que le syphilisateur ait constamment le choix de cette partie. C'est bien le moins qu'il consulte la volonté de celui sur la peau duquel les choses doivent se passer ! Nam agitur de pelle humana, répétait sans cesse Lisfranc, d'après Baglivi.
3° Il est tels accidents syphilitiques que, dans certaines constitutions, le mercure fait promplement disparaître. Servez-vous de lui pour vous débarrasser des effets ; la syphilisation se chargera d'évincer la cause.
4° Enfin (ce cas est des plus importants), une personne presque complètement syphilisée est inoculée d'un pus d'une forme très-supérieure. Soit par négligence ou indocilité de cette personne, soit par une nécessité absolue qu'on n'a pu prévoir, on s'abstient de lui inoculer le pus du chancre ainsi produit. C'est laisser à cette personne une vérole d'un type inférieur. Les symptômes de cette vérole doivent être provisoirement attaqués par le mercure, jusqu'à ce qu'on soit en possession d'un pus très-énergique, assez énergique pour parfaire la syphilisation.
Je ne dis pas que ces circonstances soient les seules à réclamer l'emploi du mercure.
La syphilisation est donc bonne princesse. Pourrait-on plus galamment congédier le mercure qu'en lui tendant la main ?
La syphilisation bien conduite laisse une nouvelle et bonne constitution. De toutes les personnes qui ont été syphilisées à Paris, à Turin et ailleurs, une seule t est morte, que je sache; elle a succombé, à ce qu'il paraît, par suite de l'inflami mation d'un viscère. Il est d'ailleurs prouvé que la syphilisation n'éloigne pas I toutes les causes générales des maladies. On peut, en effet, très-bien se casser la j jambe malgré elle, et même se jeter par une croisée !
Mais ce que le mercure ne saurait promettre et ce que la syphilisation donne de 1 la manière la plus positive, c'est l'immunité à l'égard de nouvelles atteintes de 1 la syphilis. Ce privilège du syphilisé est une cause de sécurité pour les autres, t en vertu du proverbe : nemo dat quod non habet. On pourrait donc créer des umaisons de prostitution avec garantie du gouvernement. C'est à faire mentir la loi sur les brevets et à justifier le héros d'une anecdote piquante dont M. Ricord assaisonne ses leçons. Il s'agit d'un particulier qui, après avoir contracté une maladie syphilitique dans une maison de tolérance, voulait résolument actioniner en justice je ne sais quel Préfet de police, et l'en rendre responsable.
Quant au phagédénisme, il s'est montré deux fois sur des sujets cancéreux que je cherchais à guérir par la syphilisation. M. Sperino l'a vu se produire quelquefois pendant la syphilisation, sous l'influence de maladies internes intercur-
114 COURS DE SYPHILISATION.
rentes; mais il s'est facilement rendu maître de cet accident, par l'emploi de l'émétique et des antiphlogistiques. Pourrait-on se flatter du même succès contre le phagédénisme mercuriel, surtout si l'opportunité de l'usage du mercure existait encore? En tout cas, le mercure n'est jamais un moyen curatif du phagédénisme, tandis que la syphilisation l'est fort souvent. Il est môme vrai de dire qu'il n'en existe pas de meilleur.
Autre fin de non recevoir des mercurialisateurs : On ne peut pas contraindre les prostituées à se faire syphiliser. Notre désir n'est pas non plus qu'on les contraigne. Mais ne faut-il pas les soigner quand elles ont la vérole ï à moins que vous ne veuillez leur laisser libre patente pour infecter largement les populations! Les femmes qui remplissent Saint-Lazare y viennent^elles donc spontanément? Vous avisez-vous de les gorger de mercure sans charger quelqu'un de V exécution de vos ordonnances l Au contraire, vous les appréhendez au corps bel et bien pour les soumettre à l'injection de votre cher métal. N'ayez crainte que les syphilisateurs usurpent vos procédés ; ils ne feront pas comme vous ! ils ont d'autres moyens que votre compelle intrare. Ils ne désirent pas plus contraindre les prostituées que personne. Ce qu'ils veulent ardemment, c'est prouver à tous la supériorité de leur méthode, c'est accomplir leur mission, qui est l'extinction de la syphilis. Ils traitent donc les prostituées avec égard, et voudront mériter leur confiance. Pourraient-ils oublier qu'elles sont femmes et malheureuses, et qu'eux-mêmes ils sont médecins!
Enfin, je vais faire justice d'une objection financière. Il s'agit encore de nos pauvres filles publiques auxquelles on voudrait marchander le temps de leur séjour dans l'hôpital, autrement dit dans la prison. On prétend qu'en moyenne elles ne séjournent qu'un mois à Saint-Lazare, chaque fois qu'elles y entrent, tandis que pour les syphiliser il faudrait les y laisser au moins quatre mois, c'est-à-dire le tiers d'une année. Cela obligerait, dit-on, à quadrupler le nombre des lits de l'infirmerie de la prison, et à augmenter au moins d'un quart celui des filles publiques.
Ce double sacrifice est bien loin d'être nécessaire. Admettons, en effet, qu'il faille quatre mois pour une syphilisation à peu près complète, et que chaque fille ne séjourne en moyenne que le quart de ce temps à Saint-Lazare, bien que plusieurs d'entre elles doivent y rester pendant les six mois qu'on exige pour traiter la vérole parle mercure. Eh bien, dans l'état actuel, chaque fille n'entre! t-clle pas à Saint-Lazare à peu près une fois par an? On peut donc dire, sans rien exagérer, que, si toute prostituée fait son métier pendant huit années, elle passe huit mois ou les deux tiers d'une année en traitement. Au contraire, sjn vous faites syphiliser les filles publiques, elles n'entreront plus à Saint-Lazare, et seront constamment en circulation, c'est-à-dire qu'après avoir perdu quatre mois sur une année, elles les regagneront au double sur le total de huit années. C'est du temps placé à cent pour cent, et de la santé peut-être à dix mille pour cent.
Niera-t-on maintenant qu'il puisse en résulter la diminution du nombre des prostituées et des lits qu'on leur destine à l'infirmerie de Saint-Lazare? Nierat-on que la morale et la santé publique y trouveraient leur compte?
Mais je consens à supposer qu'il faille, dans le commencement de l'importante réforme que je préconise, augmenter le nombre des prostituées, et multiplier les moyens, de traitement. Voudrait-on, dans le siècle où nous sommes, hésiter à foire un sacrifice qu'un si grand bien devrait suivre?
COURS DE SYPHILISATION.
4fi Leçon, dimanche 31 décembre 1851.
Dimanche dernier, je vous ai entretenu, Messieurs, do la syphilisation curative; je vous ai fait entrevoir ses immenses ressources. Si la syphilisation curative justifie son titre, cela no peut être qu'en laissant une bonne santé, au point de vue de la syphilis. Or, elle guérit d'autant plus facilement (je ne dis pas rapidement) que le mal est moins ancien. Et peut-être guérit-elle toujours, quand ce mal est attaqué dès le chancre induré. Nous arrivons donc à la syphilisation préventive, dont la cause est bien près d'être théoriquement gagnée auprès de ceux qui acceptent la syphilisation curative. Le mot théoriquement doit l'aire sous-entendro que cette syphilisation-là ne rencontre que des difficultés d'application. Ces difficultés sont des espèces de toiles d'araignées qui doivent arrêter un praticien sage, sans gêner dans son essor la pensée du savant.
Examinons cette syphilisation préventive.
Synonymie. — Syphilisation prophylactique, hygiénique, préservatrice, de prévoyance, de précaution.
Gardez-vous de croire, Messieurs, que les syphilisateurs se livrent imprudemment à la pratique de cette syphilisation. Cette croyance n'est que trop favorisée par ceux qui, cherchant un refuge dans 'la syphilisation contre des maux vénériens, saisissent l'occasion de se dresser une façon de piédestal, sous prétexte ds dévoûment à la science. De cette manière, on parvient à s'inaugurer quelque notoriété d'emprunt. Tel qui se montre ingrat envers la syphilisation curative, s'attribue complaisamment le droit, en se considérant comme l'auteur d'expériences dont il n'est que le sujet, d'émettre une opinion dogmatique sur la syphilisation. N'est-on pas coupable d'usurper ainsi la part d'éloges et d'admiration que doivent inspirer les savants qui ont expérimenté sur eux-mêmes avec courage, habileté et discrétion?
Le syphilisateur se trouve aussi placé dans une situation des plus délicates. D'un côté, il est médecin et poussera la réserve que sa conscience et sa position lui imposent jusqu'aux dernières limites de l'abnégation. Mais, d'un autre côté, il est homme de cœur et de science et dénoncera l'imposture, tout en s'abstenantde démasquer l'imposteur.
De même qu'à propos de la syphilisation curative, on a allégué à propos de la syphilisation préventive, des raisons pour et des raisons contre. Commençons par nous débarrasser des raisons qui sont contre. Ne faut-il pas dans un procès écouter d'abord les témoins à charge?
1° La syphilisation préventive est immorale. Il est immoral, dit-on, de chercher à prévenir la vérole, parce que ce serait encourager le libertinage. N'est-ce pas pourtant afin de prévenir la vérole qu'on réglemente la prostitution, et qu'une administration tout entière est chargée de ce soin? N'est-ce pas d'ailleurs favoriser le libertinage au même titre que de chercher à guérir la vérole? Car ceux qui la prennent s'y exposeraient beaucoup moins, s'ils n'avaient pas la perspective de la guôrison. Soyez donc conséquents, et puisque vous frappez de réprobation la syphilisation préventive, enveloppez dans la même proscription la syphilisation curative. Allez encore plus loin, si vous avez de la logique. Proscrivez le mercure et l'hygiène ; enfin proscrivez-vous vous-mêmes, laudalores temporis acti, qui faites profession de soigner les vérolés. Autrefois, médecins et malades se cachaient pour le traitement d'une maladie secrète, honteuse, abo minable; ce temps d'ignorance que vous paraissez regretter n'est plus, et vous ne le ferez pas revivre ; frappez donc vos coups insensés aux portes du passé ; elles sont irrévocablement fermées.
116 COURS DE .SYPHILISATION'.
S'il est immoral de guérir la vérole dont l'origine est dans l'accomplissement d'une loi sacrée de nature, à plus forte raison doit-il l'être de chercher à guérir les maux qui naissent de vices honteux, ceux par exemple qui ont leur source dans l'onanisme et l'ivrognerie. Qui plus est, il doit être immoral, à ce compte, de pratiquer presque toutes les branches de l'art de guérir.
Vous le voyez, Messieurs, je viens de vous donner, à la manière de la géométrie, une démonstration par l'absurde, parfaitement appropriée à la circonstance.
2° On est libre de ne pas s'exposer à la syphilis, et par conséquent, il ne faut pas se soumettre à des préparations chanceuses pour l'éviter. 11 est peut-être vrai qu'on soit libre dans certaines circonstances; mais croyez-vous que la plupart de ceux qui ont des blcnnorrhagies ou des chancres s'y soient exposés volontairement dans le sens littéral du mot, et qu'ils n'aient pas, au contraire, eu recours à toutes les précautions pour se soustraire à ce tribut? S'ils ont contracté ces maladies, c'est une preuve que ne les évite pas qui veut. On n'est donc point réellement libre de ne pas s'y exposer. Sans doute, on est libre, théoriquement parlant, de ne pas tenir compte de certaines fonctions ; mais la pratique de la vie dément, à chaque instant, vos spéculations philosophiques, et d'ailleurs la morale et la santé publique ne sauraient s'accommoder de cette abstention. La morale y entrevoit les vices les plus hideux.
Au point de vue de la santé publique, serait-ce donc une excellente manière de prévenir les inconvénients d'une espèce de garde-robe, passez-moi la comparaison triviale, que de se boucher l'anus? On est donc à peu près libre d'éviter la vérole, comme on l'est d'éviter la pneumonie, la gastrite, une maladie quelconque, en ne s' exposant ni au chaud ni au froid, ni à l'intempérance, ni à rien. Est-ce que vous voudriez essayer de supprimer les maladies en préludant par la suppression des fonctions ?
Sous un autre rapport, celui du mariage, que d'unions troublées, envenimées par des maladies que l'on aurait pu éviter au moyen de la syphilisation préventive !
3° Il ne faut pas s'exposer à une maladie qu'on n'aurait peut-être jamais contractée. Mais qui parle donc de donner gratuitement une maladie? Oui, sans doute, les chancres sont une maladie; oui, les chancres ont infailliblement une action générale quelconque sur l'économie; mais peut-on prétendre que la syphilisation bien conduite, et continuée jusqu'au bout, laisse une maladie? Non, car elle ne laisse pas plus de maladie que l'inoculation de la vaccine et de la variole, quand les éruptions produites par ces inoculations sont passées ; elle n'en laisse pas plus qu'une saignée ou un purgatif de précaution; pas plus que la circoncision chez les Israélites ; pas plus enfin que toute espèce de médication prophylactique bien faite. Je nie donc absolument les accidents qu'on rejette sur la syphilisation préventive.
Je suis bien loin de prétendre qu'on puisse étourdiment pratiquer une syphilisation préventive sans se conformer à aucune espèce de règle. Ce serait, paraîtil, la manière de procéder des ennemis de la syphilisation. Ils feraient volontiers des victimes pour nous les faire expier. Qu'ils se cramponnent donc à cet argument qui est leur œuvre ; ils y tiennent beaucoup par pénurie. Mais, ne leur en déplaise, la syphilisation a des règles ; elles sont nettes et précises; je vous les dirai avec minutie. Sans elles, le syphilisateur s'aventure au hasard ; le bien et le mal peuvent jaillir aventurément de sa lancette inexpérimentée; navigateur sans boussole, il rencontre indifféremment le port ou l'écueil. Là serait le vrai danger, si La syphilisation préventive lombail dans le domaine de la pratique médicale.
COURS DE SYPHILISATION. 117
Nos adversaires ne sont pas au courant de la syphilisation ; nous devons donc leur apprendre les objections qu'ils pourraient nous faire. En voici une que je me fais à moi-môme, etqui me préoccupe beaucoup ; peut-être leur paraitra-t-elle bonne? Elle a son point de départ dans les causes qui peuvent interrompre, à un moment inopportun, une syphilisation commencée. Je vous indiquerai d'ailleurs les phases de la syphilisation qui sont propices à des points d'arrêt.
Un voyage imprévu, dont la nécessité se trouve impérieuse; des affaires inopinément urgentes, et qui absorbent tous les moments du syphilisé ; une maladie subite et compliquée des exigences sociales, qui obligent le malade à passer des mains d'un médecin syphilisateur dans celles d'un autre médecin qui ne l'est pas; malheureusement aussi, et trop souvent, les caprices, l'impatience, et en un mot, l'indocilité, quelle qu'en soit la cause, du sujet, ou môme les alarmes que peut lui causer un détracteur maladroit, sinon perfide, de la nouvelle doctrine : telles sont les principales circonstances qui se trouvent de nature à venir interrompre intempestivement la syphilisation; telles sont donc aussi les éventualités en face desquelles tout médecin prudent doit s'abstenir et attendre que l'occasion d'une syphilisation curative lui prescrive d'agir. A tout prendre, la science de la syphilisation ne fait que de naître, et l'avenir nous réserve à cet égard des enseignements plus complets et plus précis.
Mais rigoureusement, logiquement parlant, on ne doit pas plus proscrire la syphilisation préventive que la syphilisation curative. Etes-vons en effet trèsexposé par votre âge, votre tempérament, vos mœurs, vos habitudes, vos fréquentations, votre état, à prendre et à donner la vérole? Il est prudent, sage, raisonnable, honnête, de vous faire syphiliser. Laissez tonner les foudres de ces moralistes frôlons qui usurpent un rôle ; on ne fait pas tant de bruit au nom de la morale quand on en pratique les sentiers. D'ailleurs Vesprit de domination réduit à l'impuissance se fait moraliste; c'est une maxime commune que Boiste cite dans son dictionnaire.
Les raisons à faire valoir pour la syphilisation préventive sont donc de différentes sortes; elles sont, pour ainsi dire, de l'ordre public et de l'ordre particulier.
Les premières raisons s'appliquent aux filles publiques et à nos soldats.
Nous avons prouvé qu'il serait possible, en soumettant les filles publiques à la syphilisation, et indépendamment des immenses avantages qui en résulteraient pour l'extinction de la vérole, de diminuer le nombre de ces filles qui se trouvent en circulation, et des lits qui leur sont affectés dans nos hôpitaux. On pourrait ainsi mieux et plus largement répartir la bienfaisance publique. La morale y gagnerait beaucoup, parce que les hommes ne chercheraient point à satisfaire un besoin de la nature ailleurs que dans les maisons de tolérance qui seraient, pour ainsi dire, garanties.
Je n'ai pas besoin d'insister sur l'importance qu'il y aurait à appliquer la syphilisation préventive à nos soldats de terre et de mer. Combien d'entre eux se trouvent mis hors de combat, étant affaiblis, démoralisés, alités par cause véro- Iique? Leur premier chancre accidentel ne devrait-il pas être leur premier chancre syphilisateur?
Quant aux particuliers qui devront s'exposer beaucoup à la syphilis, plusieurs motifs sont de nature à les porter vers la syphilisation préventive. D'abord, en fait de chancres, ils ne les auront pas toujours où ils voudront et tels qu'ils les voudront; ensuite ils sont menacés de maintes chaudepisses avec leurs conséquences possibles. Ils sont presque en face d'un dilcmne; qu'ils choisissent entre le lugubre cortège et les déplorables suites de la vérole ou une syphilisa-
118 COURS DE SYPHILISATION.
tion régulière. Qu'ils n'oublient pas en outre Yoccasio prœceps de tous les jours. J'ai vu des hommes atteints de chancres et de blennorrhagies, et qui me demandaient s'il pouvaient innocemment, au point de vue de la contagion remplir leurs fonctions sexuelles. Combien qui, mal conseillés dans le môme cas, ont dû transmettre la syphilis, précisément parce que leurs chancres étaient, soit on voie de réparation, soit à l'état secondaire; ils croyaient ne pouvoir propager aucun mal par le coït. C'est M. Ricord qui a frappé et leur a mis entre les mains cette monnaie do mauvais alliage à l'effigie de Hunter. On lit à l'exergue : Propagation de la vérole! N'est-il pas aisé de comprendre que le coït ne doit être agréable, sinon possible, que lorsque les maladies s'éloignent de l'état aigu? C'est donc peut-être quand celles-ci deviennent le moins inoculables qu'on les communique le plus souvent.
Est-il possible, en effet, après les preuves fournies par la syphilisation, de doutorque plusieurs accidents dits secondaires ne soient du nombre de ceux dont le pus, pris à certains moments, s'inocule parfaitement aux personnes ayant moins de syphilisme que le malade qui est atteint de ces accidents? Bien donc que ces accidents ne soient pas inoculables à celui qui les porte, ils peuvent l'être néanmoins à une personne saine ou moins malade que lui.
Fernel avait deviné cela quand il écrivait les lignes suivantes :
« Or cette communication se fait à quelqu'un qui ne l'avait pas par un qui en est entaché : ou bien à un qui l'avait déjà par un autre qui est beaucoup plus gasté, et ne le prend jamais d'un qui est également vérolé, ou qui ne l'est pas tant. — Ceux qui sont au même degré de cette maladie peuvent coucher ensemble sans danger, et néanmoins tous les deux la peuvent donner par le congrès à d'autres moins malades (1). »
Il est trop-vrai que cette doctrine funeste de la transmissibilité des accidents consécutifs s'est traduite en une déplorable réalité! Des villages entiers, par exemple, ont reçu l'infection grâce à l'intermédiaire de nourrissons affectés de syphilis secondaire (2). Mais accuserons-ceux qui prêchent cette doctrine d'être
(1) La Pathologie de Jean Fernel, mise en français par A. D. M., deuxième édition, à Paris MDCIX.
(2) M. Diday vient de formuler avec son talent ordinaire une indication précise, pressante, inattaquable de la syphilisation. La voici : un enfant naît avec une vérole, précoce héritage de sa mère. Par qui le ferez-vous nourrir? Ce n'est pas par cette mère gâtée, mais par une nourrice étrangère. Syphilisez donc cette nourrice, choisissez-la parmi les syphilisées, ce qui revient au même, pour ne pas l'exposer à la vérole.
La porte des bureaux de nourrices s'ouvre donc devant les syphilisateurs. Qui a frappé pour eux à cette porte? Est-ce un chaud partisan de la syphilisation? Non, c'est M. Diday, c'est un indécis, un homme qui attend des preuves. (Voyez la Gazette médicale de Paris du 28 août 1850).
Je suis très-attentif à tout ce qui coule de la plume originale de M. Diday. C'est un écrivain fécond, hardi, plein d'initiative, chez lequel l'observation n'étouffe pas l'idée. Plus on lui reprochera ses allures inconstantes et aventureuses, plus je le louerai d'être chercheur. Soldat indiscipliné de M. Ricord, il est la doublure de son chef, avec beaucoup de bonne foi et l'intolérance de moins. Il est trop noble combattant pour ne pas dédaigner le verbe âpre et injurieux de ceux qui militent avec lui sous le même drapeau; il déserte volontiers pour faire des ponctions exploratrices dans le champ de la syphilis. Quand il proteste de sa soumission, c'est maintes fois alors qu'il fomente l'insubordination dans les rangs. Aussi son général le désavoue-t-il dans l'occasion, quand il devrait au con-; raire lui confier un commandement; mais l'obéissance passive n'est-elle pas inscrite dans tous les ordres du jour de l'hôpital du Midi? Bref, c'est M. Diday, cet éclairera prime sautier et indocile, qui a d'abord dans la presse donné l'éveil sur mes travaux de syphilisation! Il a même payé de sa personne et n'a fait valoir son sacrifice que pour donner de l'éclat à une vérité momentanément obscurcie. (Voyez ci-dessus Documents 4 l'appui du 1'"' Mémoire, p. (33-G8.)
COURS DE SYPHILISATION. 119
immoraux, coupablos? Crierons-nous anath'eme? Non, il no nous convient nullement do suspecter la bonne foi de personne. Laissons le langage passionne do la calomnie aux onnemis do la syphilisaLion ; bornons-nous, pour notre compte à les plaindre, et tachons de [les guérir de leur erreur, sans chercher à savoir si leur aveuglement et leur ignorance viennent de leur faute.
En définitive, la prudence et les devoirs de la profession exigent que le syphiïisateur n'entreprenno do faire une syphilisation préventive que dans des cas exceptionnels, et sur les insistances légitimes et réitérées de la personne qui doit s'y soumettre. Il faut que cette personne jouisse de toute sa maturité d'esprit et se trouve parfaitement capable d'une détermination réfléchie. Il existe, comme je viens de vous le dire, de graves inconvénients (que je vous expliquerai plus tard) à ce qu'une syphilisation se trouve interrompue à certaine période. Le médecin doit donc compter à tous égards sur la docilité des personnes qui se soumettent à la syphilisation ; le syphilisé doit, en un mot, et pour ainsi dire, appartenir corps et âme au syphilisateur pendant tout le temps exigé pour la syphilisation; cette dépendance est bien plus de rigueur quand il s'agit de syphilisation préventive.
Il est, en outre, de la plus grande importance qu'aucun d'entre vous n'entreprenne d'en syphiliser un autre que lui-même, sans être reçu docteur en médecine. Syphiliser, c'est sans doute exercer son art comme vacciner ou saigner ; mais la syphilisation est encore trop jeune pour avoir trouvé grâce devant les aristarques rassis de la science. N'allez donc pas vous 'exposer à compromettre l'art et à vous nuire par un excès d'ardeur. Surtout pas trop de zèle, comme disait Talleyrand. J'ai déjà eu l'occasion de répai'er les suites fâcheuses de quelques syphilisations de contrebande très-étourdiment commises ; c'est ce qui m'excuse de vous parler ce langage un peu doctoral.
A plus forte raison, les profanes, c'est-à-dire ceux qui sont étrangers aux études médicales, doivent-ils s'abstenir de toute espèce d'inoculation syphilitique sur eux-mêmes, et surtout sur les autres. Il y aurait, s'ils passaient outre à ma recommandation, plus qu'imprudence de leur part dans ce dernier cas.
Nous sommes ainsi conduits, Messieurs, à l'examen particulier des indications de la syphilisation. Il faut distinguer trois cas : 1° l'état de santé; 2° l'état de maladie syphilitique ; 3° l'état de maladie indépendamment de la syphilis. Pas n'est besoin de justifier cette division après les détails que je vous ai précédemment donnés.
Premier cas. — Ce que je viens de dire de la syphilisation préventive répond à ce premier cas. Ne vous ai-je pas en effet parlé des avantages de cette syphilisation dans les services publics, pour les filles, les soldats, les marins? J'ai admis cette syphilisation en faveur de ceux qui, sans appartenir à un service public, seront pourtant exposés sans cesse à la contagion; par exemple, les personnes qui sont esclaves d'un tempérament plus fort que leur volonté, et les ouvriers de nos ateliers. N'est-il pas aussi certaines fantaisies qu'on ne peut se dispenser de satisfaire dans des conditions qu'il est peut-être bon de ne pas préciser davantage? Telles sont, en quelque sorte, les indications théoriques de la syphilisation préventive : mais je vous recommande en pratique une excessive prudence. Je vous le répète : ne syphilisez jamais préventivement aucune personne sans un désir clairement, librement, et plusieurs fois exprimé par elle! et encore faut-il que vous jugiez vous-même l'indication comme étant des plus formelles et des plus faciles à remplir!
Deuxième cas. — Les indications de lasyphilisation dans la syphilis se rapportent à \<x syphilis préventive ou à la syphilis constitutionnelle. Je me sers en-*
COURS DE SYPHILISATION.
core, 'jusqu'à nouvel ordre de cette distinction de langage qui n'est plus l'expression rigoureuse des faits d'après les syphilisateurs. En effet, il n'y a pas réellement de syphilis constitutionnelle clans le sens absolu qu'on donne à ce mot ; mais il y a, comme je vous l'ai dit dans notre dernière réunion, des degrés divers dans Vétat constitutionnel, et qui se succèdent (d'une manière interrompue et irrégulière, depuis le premier chancre ou la première blennorrhagie jusqu'à la syphilisation complète. Il y a plus ou moins de vérole, qu'elle se traduise ou non par des symptômes. Une réforme est donc urgente, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, du domaine de la syphilis. Il était, sans doute, fort commode pour les chercheurs de la science d'imaginer qu'on pouvait inoculer à son gré aux malades leur propre pus, sans modifier en rien leur état constitutionnel ; mais on trompait les autres... on se trompait. Tantôt on augmentait, tantôt on diminuait, suivant les cas, le degré d'infection constitutionnelle. Ce sont ces inoculateurs, épris de zèle pour la vieille syphilis, fardée, mais non rajeunie, par M. Ricord, qui ont poussé les hauts cris contre la syphilisation. Tous ces naufragés du navire qui sombrait se sont raccrochés pêle-mêle au seul débris qui surnageât, à M. Lindeman.
Qu'est devenu M. Lindeman? Les aurait-il laissés s'engloutir en se réfugiant lui-même au port de la syphilisation?
La syphilisation peut être employée contre la chaudepisse syphilitique quand cette chaudepisse est récente, ou bien lorsqu'étant assez ancienne elle s'est trouvée retrempée dans une nouvelle contamination. La syphilisation peut prévenir alors une infection générale qui, j'en conviens, est très-rare après la chaudepisse. Mais que d'accidents, suites de la chaudepisse, ne peut-on pas pas conjurer par la syphilisation? Je vous expliquerai plus tard complètement ma doctrine sur la blennorrhagie; je déclare néanmoins que je n'ai pas ordinairement recours à la syphilisation contre la blennorrhagie.
Quant au chancre, quelle que soit sa variété, mais surtout s'il est induré, le meilleur traitement consiste dans la syphilisation. On inocule, en général, le pus du chancre lui-même, fût-il induré, si, bien entendu, il est encore inoculable au malade. Je serai plus explicite, en entrant dans les détails du traitement, et je vous citerai des observations; je me borne, dans ce moment, à vous apprendre à poser les indications; je vous dirai plus tard la manière de les remplir.
Après le chancre induré, le chancre phagédénique est celui qu'on doit attaquer le plus résolument par la syphilisation. Je ne dis pas qu'elle triomphera toujours, à elle seule, du phagédénisme ; je pense, au contraire, qu'il convient d'en seconder l'action par l'hygiène et une médication appropriée; car il ne suffît pas d'éloigner les causes du phagédénisme, il faut encore refaire une constitution que ces causes auraient concouru à affaiblir. Le choix des pus est important pour attaquer le phagédénisme par la syphilisation.
Il n'est peut-être pas d'indication plus formelle de la syphilisation que l'existence de bubons. La syphilisation conjure la suppuration de ces bubons, ou tout au moins elle dispense de les ouvrir, parce qu'elle en fait résorber le pus. N'oubliez pas la restriction que j'ai- faite dans l'avant-dernière séance, à propos du sens qu'on donne ordinairement au mot résorber. Lorsqu'un ou plusieurs bubons sont indurés, pourvu que ce ne soit pas depuis très-longtemps (car alors la structure du ganglion malade peut être changée), la syphilisation fait aisément fondre l'induration.
Il est opportun, à propos de bubons et de chancres phagédéniques traités par la syphilisation, de faire une remarque relativement à la douleur. Vous
cst-i! en effet arrivé do voir souffrir dos malheureux dont on badigeonnait les chancres phagêdéniques avec un caustique, ou dont on criblait les bubons do coups de pointes d'instrument, absolument comme on fait d'une pomme avant delà soumettre au brasier qui doit la cuire? Ce dernier procédé d'ouvrir les bubons s'appelle le procédé des ponctions multiples; je propose de dire par variante : des douleurs multiples. Bref, que dites-vous des aménités de ce double traitement comparé aux tortures de la syphilisation?
Presque tout ce qu'on appelle affection constitutionnelle est curable par la syphilisation; mais il se présente ici une distinction importante. Dans une afection dite constitutionnelle, il y a deux choses à considérer : ce qui est encore sous l'influence et ce qui n'est plus sous l'influence du génie syphilitique. Ce qui n'est plus sous l'influence de ce génie n'est presque aucunement modifié par la syphilisation. Comment la syphilisation serait-elle toute-puissante contre les délabrements d'une constitution, quelle qu'en soit la cause, cette cause lut-elle syphilitique? Comment la syphilisation triompherait-elle d'une exostose éburnée? On est en droit de dire que la vérole a passé par là, mais on doit ajouter qu'elle n'y est plus. Toutes choses étant égales d'ailleurs, les accidents qui suppurent abondamment sont ceux qui cèdent le plus aisément à l'influence des inoculations réitérées. Je citerai encore les affections du tissu cellulaire et les tubercules comme disparaissant bien plus vite que d'autres accidents. Il en est effectivement parmi ces derniers qui paraissent légers (telles sont les pustules à la peau et au cuir chevelu), et qui cèdent moins rapidement à la syphilisation qu'aux moyens ordinaires, ou bien qui se reproduisent quelque temps après que la syphilisation les a fait disparaître; souvent même, on ne les voit s'en aller qu'après que la syphilisation a été complètement achevée; leur disparition est alors à peu près définitive.
La syphilis n'est pas toujours seule en face du syphilisateur ; elle se présente souvent à lui escortée d'autres maux. Or, à n'envisager la syphilisation que comme une méthode de traitement, il est naturel de se demander quelles sont les complications de la syphilis avec d'autres maladies dans lesquelles il peut convenir de syphiliser les malades. Voici à ce propos quelques réflexions pratiques : On doit, d'une manière générale, ajourner, et souvent suspendre la syphilisation pendant le cours des maladies aiguës. Ainsi l'on fait d'ailleurs du mercure et d'autres remèdes antisyphilitiques. M. Sperino a observé des inflammations viscérales qui, réagissant sur des chancres d'inoculation, en favorisaient le phagédénisme. Ce phagédénisme s'est guéri par l'usage de moyens analogues à ceux qui convenaient à la maladie inflammatoire. Est-il sûr pourtant qu'il ne se fût point arrêté sous l'influence de nouvelles inocula- • tions, si l'on ne s'était pas abstenu de les faire?
Les phles.'masies chroniques peuvent aussi contre-indiquer momentanément, ou pendant longtemps, et peut-être même pour toujours, la syphilisation; on comprend que ce moyen puisse réveiller défavorablement une inflammation organique qui demeurait latente. Quant aux autres maladies chroniques, je n'en connais aucune qui s'oppose formellement à la syphilisation. Ce n'est pas que j'aie la prétention d'enchaîner l'avenir; la découverte de la syphilisation est de date trop récente pour que cet avenir ne nous réserve plus d'un enseignement. Aussi bien pourr.ait-il nous apprendre que des personnes atteintes de certaines maladies chroniques ne doivent pas être syphilisées?
Mais il est bien certainement beaucoup d'affections chroniques dans lesquelles la syphilisation ne saurait nuire : Si non prodest, nonnocet. Il en est de même d'autres dans lesquelles elle ne laisse pas que d'être fort utile. Elle
122 COURS DE SYPHILISATION.
pourrait donc devenir une ressource dans les mains do médecins qui, n'étant pas exclusifs, consentiraient à y avoir recours dans des circonstances exceptionnelles.
J'ai vu quelques maladies chroniques de la peau qui n'étaient probablement pas syphilitiques, être guéries par la syphilisation. D'autres, du même genre, et plus nombreuses, ont résisté à ce moyen avec une grande opiniâtreté. Là, est un vaste champ à explorer pour les dermo-syphilographes.
J'ai eu l'occasion de syphiliser deux scrofuleux, chez lesquels le vice strumeux s'était marié au virus syphilitique. Les premières ulcérations syphilisatrices ont été difficiles à tarir; mais l'effet de cette longue suppuration spécifique semble avoir contribué à dégager l'économie de ces malades du vice qui l'infectait Je m'arrête devant l'hypothèse pour rester dans l'expression matérielle des faits.
Je n'ai aucune observation de cas de syphilis compliquée du vice goutteux ou du vice scorbutique et traitée par la syphilisation. Mais ne sait-on pas que, chez les scorbutiques particulièrement, les effets du mercure sont désastreux? Il augmente la fluidité et la pauvreté du sang; avant que le malade n'en fît usage, ses gencives étaient saignantes ; après l'intervention du mercure, les dents s'ébranlent, et puis abandonnent tout-à-fait leurs alvéoles. Vigarous a publié des observations qui démontrent l'action pernicieuse du mercure chez les syphili-scorbutiques. La syphilisation serait vraisemblablement un grand bienfait pour eux.
J'ai, dans mes. observations de syphilisation, deux exemples: l'un d'une espèce de trinité pathologique résultant de la combinaison du rhumatisme, de la phthisie tuberculeuse et de la vérole, et l'autre d'une simple phthisie compliquée de vérole. Ces observations démontrent qu'on peut syphiliser les tuberculeux, sans leur nuire. Mes expériences sur les singes m'en avaient déjà fourni la preuve. Gela est d'autant plus précieux à connaître que d'un côté l'âge et le tempérament, ou peut-être même la maladie, ne sollicitent que trop souvent les tuberculeux à s'exposer à la contagion syphilitique, et que de l'autre côté le mercure brut est on ne peut plus nuisible.
L'étude de la vérole compliquée d'autres maladies et traitée par la syphilisation devra être un jour l'objet d'un livre spécial. Vigarous n'en a-t-il pas composé un sur le traitement de la vérole compliquée? M. Lagneau, pour ne citer, que cet auteur, n'a-t-il pas insisté longuement dans son ouvrage sur les modifications du traitement de la maladie syphilitique, dans les cas divers de complication? Ce qui a été fait à l'égard du traitement ordinaire ne mérite-t-il pas de l'être à l'égard de la syphilisation?
Troisième cas. — Je passe maintenant aux affections indépendantes de la syphilis. On m'a affirmé que la plique polonaise était modifiée avantageusement par la syphilis. Pourrait-elle l'être plus avantageusement encoro par la syphilisation? Je n'ai rien de plus à dire là-dessus, n'ayant même jamais observé la plique polonaise.
Je serai plus affirmatif à propos du cancer. Voici comment mon attention .s'est fixée de ce côté.
J'ai connu une dame à laquollc Lisfranc avait fait deux fois l'amputation d'un sein cancéreux, ot qui s'est présentée à lui atteinte d'une seconde récidive. Les ganglions axillaires et sus-claviculaircs du côté malade étaient pris. Lisfranc ne voulut pas, malgré le désir de la malade, qu'il considérait comme vouée à une mort certaine sinon prochaine, faire une troisième fois l'amputation du sçin. Il conseilla à cette personne d'aller vivre (pour ne pas dire mou-
COURS DE SYPHILISATION. 123
rir) à la campagne. Quatre ans après je la revis, et j'appris d'ello que, pour s'étourdir et oublier son mal, elle s'était jetée clans une vie do désordre; elle avait contracté une vérole, dont on l'avait soignée par lo mercure; son cancer s'était guéri, el depuis lors elle se portait bien.
J'ai ensuite soigné doux femmes cancéreuses par la syphilisation, ou plutôt par des inoculations do pus syphilitique (car je n'avais pas encore formulé la syphilisation). Chez l'une de ces femmes, le cancer s'arrêta et se flétrit, mais il fallut en enlever les débris par l'instrument. Il y a de cela cinq ans, et la personne en question se porte bien. Chez l'autre malade un des chancres d'inoculation devint serpigineux el finit par s'arrêter de lui-même. Lo cancer de cette femme paraît être stationnairo depuis deux ans.
J'ai eu dernièrement à donner mon avis par correspondance, pour un confrère qui habite bien loin de nous et qui est atteint d'un cancer à l'estomac. Voici ce que j'ai répondu à un autre confrère qui m'écrivait: « Si notice confrère cancéreux est voué à une mort certaine, même assez éloignée, syphilisez-le. Vous ne risquerez rien, puisqué la syphilisation bien conduite est innocente; mais vous courez au moins une chance qui peut devenir favorable. »
Enfin, j'ai soumis à des inoculations successives de pus chancreux d'autres personnes atteintes à différents degrés de cancer; je considère la vérole et la syphilisation comme de puissants et favorables modificateurs d'un organisme cancéreux.
Voici le résumé d'une observation très-importante :
Le sujet de cette observation est une fille âgée de 40 ans, dont la famille a été décimée par le cancer. Un de ses aïeux, sa mère, un oncle et une tante, ont succombé à cette cruelle maladie; elle s'est elle-même vouée au célibat pour ne pas reproduire, disait-elle, le cancer dans sa descendance.
Elle vint un jour chez moi, et me dit en sanglottant : M. Auzias, fai la maladie de ma mère. Elle avait, en effet, dans l'une des glandes mammaires, une tumeur grosse comme une noix, dure et bosselée ; cette tumeur était traversée de moment en moment par une vive douleur
La confiance de cette fille m'était acquise; elle se soumit à mon traitement. Il consista dans plusieurs inoculations de pus d'ulcères syphilitiques primitifs. Je les lui fis derrière le col; j'étais censé lui poser de petits vésicatoires ; il est bien entendu que j'ai pansé moi-même avec un soin particulier ces prétendus vésicatoires. Deux ou trois des chancres ainsi produits se sont indurés ; l'induration était particulièrement prononcée à l'un d'eux ; une roséole se manifesta bientôt; d'autres symptômes de syphilis constitutionnelle la suivirent et se succédèrent pendant une année. Cependant, le cancer se flétrissait; le volume de la tumeur était diminué et la douleur ne s'y montrait plus. J'ai jugé à propos de soumettre cette fille à un traitement mercuriel ; elle est bien portante aujourd'hui. Je ne parle pas d'une dermatose squammeuse, dont elle a toujours été couverte sans en être aucunement incommodée.
Il y a plusieurs manières d'attaquer le cancer par la syphilis : j'exprime cela en disant que la méthode a différents procédés. Le pus chancreux étant le médicament, le procédé en est la formule. Or, qui ne connaît les effets divers. et souvent contraires d'un même agent, suivant ses doses et son mode d'emploi? On peut dans l'espèce (avis aux détracteurs de la syphilisation!) formuler les inoculations syphilitiques de manière, soit à provoquer (cela est souvent utile), soit à conjurer ce qu'on appelle des manifestations constitutionnelles. Il serait possible de produire du mal par d'autres formules. Le ruisseau qui fertilise nos campagnes est le même qui, devenu torrent, les dévaste 5 pourquoi donc ne
124 COURS DE SYPHILISATION.
veut-on tenir compte que do la dévastation,... je veux dire, que des eflets nuisibles du virus syphilitique?
Voici trois manières do formuler l'emploi du virus syphilitique pour combattre le cancer :
1° Le virus syphilitique est appliqué directement à la tumeur ou à l'ulcération cancéreuse.
Dans ce procédé, ou bien on se borne à un dépôt de pus virulent qu'on étale sur la partie; cela n'est possible qu'en cas d'ulcération, et je doute même que le pus, ainsi déposé, puisse rencontrer une solution de continuité ou une condition favorable pour agir; c'est tout au moins un moyen des plus infidèles, s'il n'est pas absolument mauvais. Ou bien (et je préfère, en tout cas, ce procédé qui est plus précis au double point de vue du choix de l'endroit et de la réussite presque certaine de l'inoculation) on fait avec la lancette chargée de pus virulent, et sur le cancer lui-môme, une ou plusieurs piqûres. C'est M. Alquié, professeur de la Faculté de médecine de Montpellier, qui a, le premier, agi ainsi, que je sache. Il est clair que celte formule est inapplicable aux cancers des organes internes. L'indication précise de son emploi est le cancer épithélial, parce que ce cancer n'a peut-être pas, dans l'organisme, de racines profondes, comme le cancer à cellules. On peut d'abord se borner à l'inoculation d'un seul chancre qu'on laissera s'agrandir; un second, puis d'autres, lui succéderont, conformément aux règles de la syphilisation ; en un mot, on se comportera comme s'il ne s'agissait pas de cancer, et qu'on opérât partout ailleurs que sur la partie malade. On peut aussi débuter par plusieurs inoculations faites à la fois sur le cancer. Tout en affirmant qu'il faut suivre les règles delà syphilisation (que je vous dirai plus tard en détail), je ne prétends pas qu'il soit nécessaire, ni môme toujours possible, vu le peu d'étendue du mal local, de mettre entre les diverses inoculations un certain intervalle quand on les pratique sur un cancer.
2° Les inoculations sont faites à V ordinaire sans qu'on se préoccupe du siège de l'affection locale.
On se propose alors, soit de donner la vérole, pour la combattre après qu'elle aura définitivement pris la place du cancer, c'est la vérolisation (passezmoi encore ce néologisme), soit de'conduire directement l'organisme à la syphilisation.
Dans le cas où l'on veut obtenir la vérolisation, il est mieux de choisir le pus d'un chancre induré recueilli assez près de l'époque du début de ce chancre; mais on peut recourir au pus d'un chancre simple, car j'ai démontré expérimentalement que le pus d'un pareil chancre, convenablement manié, peut produire des chancres indurés. Je crois néanmoins que le pus d'un chancre induré conduit à ce résultat d'une manière plus rapide et plus sûre. S'il s'agit du pus d'un chancre induré, on fait une seule inoculation ; mais s'il est question du pus d'un chancre simple, on donne d'abord un premier chancre, puis, quelques jours après, un deuxième ou môme un troisième et d'autres, en les surveillant attentivement pour surprendre le moment où l'induration se manifestera à l'un ou à plusieurs d'entre eux. On s'arrêtera alors dans les inoculations, parce que de nouveaux chancres pourraient empêcher la vérolisation de se parfaire.
Quand la vérole est ainsi établie, il faut la laisser se développer d'elle-même, et ne chercher à la combattre qu'à l'époque où elle se sera bien définitivement substituée au cancer. C'est seulement alors qu'on pourra lui opposer le traitement ordinaire, ou mieux, la syphilisation. On peut néanmoins, dès le début de cette vérole, en pallier les symptômes gênants par des moyens simples. C'est
COURS DE SYPHILISATION. 125 ainsi qu'on réprimera les pustules muqueuses de la gorge par des gargarismes appropriés.
Veut-on aU contraire, parvenir directement à la syphihsation, sans s'arrôter à la vérole constitutionnelle ? On cherchera à obtenir cette syphilisation, soit d'une manière lenle, c'est-à-dire par peu de chancres donnés à la fois et à intervalles assez longs, soit, au contraire, en multipliant très-rapidement les chancres. Je préfère aller lentement, à moins que l'imminence de la mort ne prescrive défaire une syphilisation accélérée.
3" On combine d'une manière variable les deux formules précédentes.
Ces combinaisons permettent d'attaquer en même temps la maladie locale et l'affection générale; mais, comme elles sont complètement du ressort de la pratique, la manière de les grouper se prête difficilement à une exposition dogmatique, je ne m'y arrêterai donc pas.
Je laisse à la sagacité et à la prudence du praticien le soin délicat d'apprécier les cas éventuels où il pourra tenter la syphilisation, comme effort suprême, dans des affections protéiques, graves et rebelles.
Y a-t-il un temps d'élection pour la pratique de la syphilisation? Non. Il n'y a pas à temporiser en face d'une maladie à combattre, surtout si elle est syphilitique. Attaquée à l'époque du chancre induré, la syphilis est sûrement chassée ou, pour mieux dire, arrêtée par la syphilisation; je n'ose pas dire qu'il en soit toujours de même quand elle est ancienne! Je ne pense pas que la saison, ni l'état de l'atmosphère, doive éloigner le temps d'une syphilisation, d'ailleurs indiquée. On peut même faire d'une pierre deux coups et utiliser, pendant l'hiver, des inoculations pratiquées sur le devant de la poitrine, contre les affections catarrhales des poumons, si fréquentes en cette saison.
Mais il faut s'abstenir autant que possible de syphiliser durant le règne d'épidémies graves (fièvres éruptives, érysipèles). Il est vrai que les érysipèles produits par les piqûres sont d'une grande bénignité; ils cèdent à l'emploi de quelques cataplasmes émollients et de quelques boissons rafraîchissantes, auquel on ajoute au besoin de légers purgatifs. Néanmoins, une prudence exagérée est nécessaire, tant que la syphilisation ne sera pas passée dans la pratique médicale ordinaire.
Il faut se garder de suspendre la syphilisation en cas d'affections morales vives et de chagrins profonds, â moins qu'ils ne coïncident avec un des temps d'arrêt légitimes, dont j'aurai plus tard à vous parler. Je vous apprendrai alors qu'il est certains moments de la syphilisation pendant lesquels on peut la suspendre sans avoir à craindre beaucoup de laisser au sujet la syphilis constitutionnelle. S'arrêter en dehors de ces moments, ce serait exposer les malades à être doublement en proie à leur chagrin et aux ravages de la vérole.
5e Leçon, dimanche 38 décembre 1851.
Ce cours n'est pas seulement, Messieurs, un enseignement dogmatique; il est encore, et par-dessus tout, le journal des progrès de la science. Pourriez- 1 vous être initiés d'une autre manière à ces progrès par la presse médicale qui court? Cette presse-lige, non de l'intelligence et du savoir, mais de l'ignorance et de l'erreur, vassale des inspirations les moins nobles, ne crie-t-elle pas un I haro presque général contre la syphilisation? No soyez nullement surpris de 1 la réprobation factice dont on nous frappe. Je n'en suis, pour mon compte, pas I plus enorgueilli qu'affligé. Ne sais-je pas que la syphilisation a gagné les ou-
126 COURS DE SYPHILISATION.
tragcs dont on l'abreuve au service de l'humanité? Serait-ce donc pour rien qu'elle promet le perfectionnement delà race humaine? Pourrait-elle atteindre à cette satisfaction sans passer par de pénibles épreuves?
A propos de la presse médicale et de sa félonie, je veux vous citer de louables exceptions. La Gazette médicale de Paris n'a pas de parti pris contre la syphilisalion, et accueille bien les travaux des syphilisateurs. Deux autres organes très-accrédités de la presse parisienne, la Revue médicale et l'Abeille médicale, se sont loyalement prononcés contre l'étouflcment systématique de la syphilisation.
Je vais donc essayer de vous tenir au courant des publications qui se font à l'étranger sur la syphilisation. J'ai reçu récemment deux journaux italiens qui nous apportent des documents utiles. L'un de ces journaux renferme un Mémoire bien pensé de Al. G. Sperino, touchant la fameuse exhibition de M. Lindcman à la Société de chirurgie et à l'Académie de médecine ; l'autre contient une observation détaillée de syphilisation, publiée et accompagnée de sages réflexions, par M. Zclaschi (de Turin). Je tiens à vous faire connaître ces deux travaux, parce qu'ils vous instruiront et vous mettront en état déjuger par vous-mêmes s'ils méritaient le dédaigneux accueil que vient de leur faire la Société de chirurgie en pleine ignorance de cause. Aspire-t-elle donc à gagner ses chevrons académiques en proscrivant une idée nouvelle?
Voici la substance de ce que dit M. Sperino dans son Mémoire (1).
M. Sperino commence par faire remarquer judicieusement que cette observation de M. Lindeman a été mise en avant par quelques ennemis systématiques de la syphilisation, qui n'auraient pas été fâchés d'avoir l'autorité au service de leur ignorance et de leur parti pris de rester dans l'ignorance àj l'égard de la nouvelle doctrine. Ce préambule d'une rude franchise aurait-il choqué l'interprète exotique de la Société de chirurgie? mais en bonne justice, M. Sperino ne se trouvait-il pas en cas de légitime défense? Passons condamnation là-dessus, et suivons M. Sperino sur le terrain scientifique.
Premier point. — Est-il bien sûr que les premiers chancres que s'est donnés M. Lindeman, en décembre 1850 et janvier 1851, se soient cicatrisés en quelques jours? Doutons-en avec M. Sperino. M. Lindeman a pu se tromper, car les choses ne se passent pas habituellement ainsi. Errare humanum est.
Deuxième point. — M. Lindeman s'est fait au bras, le 8 juillet 1851, une inoculation avec du pus emprunté à des ulcérations que portait aux amygdales un de ses confrères. Ces ulcérations n'étaient pas primitives; M. Sperino pense au moins qu'on ne voudra pas l'imaginer contre toute vraisemblance, et au' risque d'offenser la moralité de ce jeune confrère, ami de M. Lindeman. C'est d'ailleurs à la suite de dix jours d'incubation (contrairement à ce qui se passe d'habitude après l'inoculation de l'ulcère primitif, et conformément à ce quif arrive après l'inoculation de l'accident constitutionnel), que M. Lindeman vit apparaître aux lieu et place de l'inoculation une papule, laquelle se couvrit plus tard d'une croûte. L'ablation de cette croûte laissa voir une ulcération à base indurée. Depuis le 8 juillet jusqu'au 17 octobre, aucune inoculation n'a été faite. Le 1er octobre, M. Lindeman fut atteint de symptômes de syphilis constitutionnelle, sous l'orme papulcuse, tant à la peau qu'aux amygdales, et non pas sous forme de macules, comme on l'indique par erreur dans la version de M. Iticord. La syphilis constitutionnelle de M. Lindeman n'e-st donc pas le résultat d'inoculations syphilisatrices.
(1) Le Mémoire est inséré dans la Gazetta medica italiana. États sardes, Turin, S décembre 1851.
COURS DE SYPHILISATION. 127
Troisième point. — Lo 17 octobro on pratiqua sur lo bras gauche de M. Lindeman, une inoculation du pus d'un ulcère syphilitique primitif, et on en lit d'autres semblables les M, 25, 28, 29 et 30 du môme mois. Depuis le 17 jusqu'au 30 octobre, onze inoculations furent ainsi faites; elles ont toutes donné liou à des ulcérations primitives plus ou moins phagédéniques ; ces ulcérations se sont en effet étendues, pondant leur période de progrès, de manière à frapper de surprise ceux qui n'ont pas encore fait d'études en syphilisation. C'est alors que M. Ricord s'est hâté de faire présenter M. Lindeman par son interne à la Société de chirurgie. Cette présentation fut faite le 12 novembre, c'est-àdire (notez-bien cette circonstance) trois jours après la dernière inoculation.
Lo 18 novembre, M.. Ricord présenta lui-même M. Lindeman à l'Académie nationale de médecine, cherchant ainsi à surprendre de l'honorable corps savant, sous le manteau de la science et de l'humanité, un vote de blâme énergique contre la syphilisation et son inventeur.
Quatrième point. — M. Lindeman s'est bien mal avisé ou a été bien mal conseillé dans les inoculations qu'il s'est faites à intervalles de plusieurs mois. Les espacer ainsi, c'était un bon moyen de faire naître la vérole. Je publierai, dit M. Sperino, des observations qui démontrent qu'il suffit souvent de suspendre, pendant un mois, les inoculations multipliées de virus syphilitique pour voir apparaître la syphilis constitutionnelle ; mais ces observations démontrent en outre que les inoculations reprises et poussées avec une grande vigueur chassent devant elles les manifestations qui s'étaient montrées. J'avais déjà, ajoute-t-il, fait connaître ces résultats dans une lettre que j'ai écrite le 12 septembre à M. Diday, et qui fut insérée dans le n° 40 de la Gazette médicale de Paris. Je regrette que M. le Dr Lindeman n'ait pas tenu compte des détails de celte lettre en reprenant ses expériences.
M. Sperino cite à ce propos l'observation de M. Zelaschi; c'est le second document dont je vous parlerai tout-à-l'heure. Cette observation prouve qu'un petit nombre d'inoculations faites à de longs intervalles peuvent être nuisibles en donnant lieu à la syphilis constitutionnelle, tandis que des inoculations fréquemment répétées rendraient la santé au malade.
Vous savez, Messieurs, que je vous ai promis des détails sur les moments de la syphilisation où l'on peut s'arrêter sans inconvénients. Il paraîtrait que nos confrères italiens n'ont pas encore fixé leur attention sur ce point délicat de la pratique.
Pourquoi, se récrie M. Sperino, M. Lindeman s'inoculait-il le pus de tubercules muqueux exulcérés (M. Sperino semble ne pas savoir que M. Lindeman voulait prouver, par cette inoculation, l'inoculabilité des accidents secondaires, niée absolument par l'école de M. Ricord) ? M. Lindeman ignorait-il qu'il n'y a de pus certainement syphilisant que celui des ulcérations primitives? Le pus qu'il s'est inoculé donne lieu, par la contagion naturelle, à la syphilis constitutionnelle, sous forme papuleuse et tuberculeuse ; l'observation clinique démontre cela tous les jours. M, Lindeman devait, d'ailleurs, pour prévenir la syphilis constitutionnelle, continuer les inoculations dansle mois de juillet, au lieu de les suspendre jusqu'au mois d'octobre. La syphilisation de M. Lindeman a donc été fort mal conduite, ets'il veut devoir son salut aux inoculations Successives, il faut qu'il suivre exactement les préceptes qui sont formulés dans la lettre que j'ai écrite à M. Diday et que j'ai précédemment citée.
Cinquième point. — Les ennemis do la syphilisation font sonner bien haut, dit M. Sperino, que les ulcérations résultant des inoculations pratiquées sur M. Lindeman, depuis le 17 jusqu'au 30 octobre, sont devenues presque toutes
128 [COURS DE SYPHILISATION.
également larges et phagédéniques. Ils triomphent de ce qu'aux dates des 12 et ■18 novembre, elles n'ont pas encore modifié la syphilis générale; c'est, d'après eux, la confirmation éclatante d'une opinion de M. Ricord. Ce chirurgien pense que le phagédénisme des chancres primitifs se manifeste principalement chez les sujets atteints de syphilis consti tutionnelle. Mais si les onze chancres dont il est question eurent à peu près la môme largeur, n'est-ce point parce qu'ils ont été produits presque dans le môme temps, et qu'il n'est pas possible que les premières ulcérations aienteu de l'influence sur la marche des dernières si rapprochées d'elles? En outre, les chancres produits en janvier ont duré trop peu pour qu'ils aient pu modifier ceux qui ont été produits dans le mois d'octobre suivant. Quant à l'inoculation faite en juillet du pus de tubercules muqueux, comment pourrait-elle compter au nombre des inoculations syphilisatriecs, puisque l'expérience est mueLte touchant la valeur syphilisante du pus des accidents secondaires? Si donc les chancres résultant des inoculations du mois d'octobre, qui seuls doivent ôtre mis en ligne de compte pour la syphilisation, n'ont eu aucune action apparente contre la syphilis constitutionnelle, on doit l'attribuer à leur peu de durée au moment de l'exhibition de M. Lindeman, et à l'insuffisance de leur nombre. Pour ce qui a trait aux causes du phagédénisme, M. Sperino se propose de démontrer ailleurs l'erreur de M. Ricord, quand ce chirurgien prétend que le phagédénisme des ulcères primitifs frappe, avec une fâcheuse prédilection, les sujets atteints de syphilis constitutionnelle.
La conclusion fort légitime de M. Sperinoest que le fait de M. Lindeman ne doit compromettre en rien les destinées de la syphilisation.
Maintenant, continue M. Spérino, n'est-il pas étrange, qu'invoquant ce seul fait, MM. Gullerier et A. Latour viennent frapper de suspicion tout ce qu'on a écrit en faveur de la syphilisation ? Comment des hommes d'intelligence et de savoir peuvent-ils céder ainsi à des suggestions passionnées? Ces deux adeptes aveuglés de M. Ricord sentiront un jour retomber sur eux-mêmes le poids des outrages et de la calomnie dont ils ne craignent pas d'abreuver des confrères honorables; c'est lorsque la prétendue utopie qu'ils réprouvent aura marqué sa place parmi les conquêtes dont s'honorent la science et l'humanité. La Société de chirurgie se reprochera alors l'anathème dont elle vient de frapper la syphilisation, à l'instigation, de M. Ricord.
M. Ricord espère-t-il, c'est encore M. Sperino qui a la parole, obtenir de l'Académie nationale de médecine un même bill d'excomunication contre la syphilisation? Je ne veux pas le croire, parce que j'ai foi dans les lumières et l'honneur d'un corps si hautement placé. Dans le cas contraire, ne faudrait-il pas s'écrier avec un membre de notre Académie :
Dans ces questions litigieuses et importantes auxquelles se lient le9 intérêts les plus graves de l'humanité, le jugement du public est un meilleur guide que les décisions d'une académie ; celles-ci ne sont pas toujours ce qu'il y a de plus légitime ni deplus édifiant.
M. Sperino aborde ensuite quelques détails sur les femmes qu'il a syphilis séesdans le Syphilicome de Turin. Cinquante femmes ont été syphilisées plus ou moins complètement, et sont sorties parfaitement guéries des affections graves pour lesquelles elles étaient entrées à l'hôpital.
De ce nombre, sept sont rentrées au Syphilicome et ont été soumises à l'examen de la Commission nommée par l'Académie de Turin pour étudier la syphilisation.
Sur deux do ces dernières, on n'observa aucun symptôme de syphilis, soit
COURS DE SYPIIILISÀTION. 129
primitive, soit secondaire. Elles avaient à la vulve de simples écorchurcs; celles-ci rendaient un pus séreux dont l'inoculation répétée à des sujets non syphilisés n'a produit aucune pustule; cinq à six jours de repos ont suffi à la cicatrisation de ces écorchures. Les femmes dont il est question sont bientôt sorties du Syphilicome pour n'y plus rentrer.
Chez trois autres qui se trouvent à l'hôpital depuis quelques jours, il existe des ulcères simples, sans nul caractère spécifique ; ces ulcères n'ofl'ront aucune trace d'induration, et leur pus, inocule plusieurs fois à d'autres femmes non syphilisées, n'a rien produit.
Chez la sixième femme, la syphilisalion n'avait pas été complètement obtenue, par rapport à une métrite aiguë et à une fièvre intermittente qui survinrent. Ces deux complications exigèrent l'emploi de moyens énergiques pendant lequel on suspendit les inoculations syphilisatricès. On observa à la rentrée de , cette femme au Syphilicome un petit chancre primitif de la fourchette, sans induration, et dont le pus, inoculé à deux autres femmes, leur a communiqué de petites ulcérations éphémères. Quelques jours ont suffi à la cicatrisation spontanée de ce petit chancre, et la malade est immédiatement sortie bien portante.
Chez la septième enfin, à laquelle il avait fallu faire un grand nombre d'inoculations pour la conduire à l'immunité, nous avons observé une ulcération primitive vulvo-vaginale, sans induration, et suivie d'un buhon inguinal droit qui suppura. Le pus de ce bubon n'était pas virulent, comme l'ont démontré l'aspect de son ouverture et l'inoculation de son pus faite à une autre femme. Néanmoins le pus de l'ulcération primitive de cette femme était syphilitique, puisqu'il s'inocula très-bien à une femme non syphilisée. Ce fait est le seul, dit M. Spcrino , qui semble faire craindre que l'immunité acquise contre l'infection par les inoculations successives ne soit pas durable.
Je ne partage pas entièrement les craintes de M. Sperino. Cette femme n'était sans doute pas réfractaire à l'action de toute espèce de pus, lorsqu'elle est sortie du Syphilicome de Turin; ne se peut-il pas, en effet, que le chancre avec lequel elle y est rentrée soit produit par un pus plus intense que tous les pus dont elle avait subi l'inoculation dans le cours de son traitement par ! la syphilisalion ?
En tous cas, il n'a été observé chez aucune de ces femmes de symptômes de syphilis constitutionnelle , 'pas plus que chez toutes les autres qui ont été guéries de la syphilis par la syphilisation , et qu'on a surveillées fort exactement. L'état général de l'organisme de chacune d'entre elles est satisi faisant.
D'ailleurs, M. Sperino, qui n'attache pas, paraît-il, la même importance que i nous à la différence des pus, ne se laisse nullement décourager par trois cas équivoques et un seul cas, d'après lui, de récidive franche. Voici les considérations dans lesquelles il puise des encouragements : Les femmes qui sont sorties"syphilisées de mon hôpital s'exposent souvent, dit-il, à la contagion , car ce sont les plus jeunes comme les plus avenantes. Elles appartiennent à la catégorie de celles qui, avant que je pratiquasse des syphilisations, entraient plusieurs fois dans l'année au Syphilicome (comme y entrent encore aujourd'hui celles do même ordre que je ne syphilise pas). Eh bien! pendant l'année 1830 presque tout entière, il y avait généralement plus de 200 malades en traitement; le 1er février 1831, mois dans lequel, par I des motifs de prudence, peu de femmes étaienlen cours de syphilisalion, il y en I avait2l9; le 1er juin, il y en availcneore 203, et depuis cctteépoquc, le nombre
130 COURS DE SYPHILISATIÛN.
en a toujours clé décroissant, de façon que le 2 décembre on ne comptait plus que 126 femmes dans mon service.
M. Sperino ajoute que, nonobstant les alarmes répandues par quelques confrères sur la santé ultérieure des femmes sypbilisées, il n'a jamais vu que la syphilisation bien conduite fût nuisible; il a constaté, bien au contraire, qu'elle laisse et confère au sujet une santé florissante. Ces considérations ne sont pas le moins du monde infirmées par deux observations de femmes qui ont sucombé pendant les chaleurs à des maladies internes, après avoir subi, l'une cinq inoculations en deux fois, et l'autre deux inoculations seulement. Les observations que publiera M. Sperino viendront à l'appui de son assertion.
Telle est, Messieurs, la substance du premier des deux documents qui nous sont venus de l'étranger.
Le second do cument est une observation complète de sypbilisalion chez l'homme, publiée par M. Zelaschi, confrère de M. Sperino à Turin (l).
M. Zelaschi commence par faire observer que la sypbilisalion a tous les caractères d'une grande découverte, et que, par conséquent, une opposition systématique ne devait pas lui faire défaut. Son observation, que je ne peux pas reproduire avec détails, est suivie de réflexions très-judicieuses.
Il s'agit d'un jeune homme atteint de plusieurs chancres avec complication d'une blennorrhagie. Parmi ces chancres, l'un a rongé la moitié du prépuce, tandis qu'un autre est induré depuis longtemps ; trois nouveaux chancres se sont manifestés spontanément pendant un commencement de traitement par la sypbilisalion, deux à la face inférieure de la verge, et un vers le méat urinaire. La syphilisation de ce jeune homme a d'abord été timidement conduile et traversée par l'apparition de quelques symptômes constitutionnels ; mais tous les accidents, tant primitifs que consécutifs, ont été dissipés au bout de trois mois d'une syphilisation plus énergiquement continuée, d'après le conseil de M. Sperino. Le malade de M. Zelaschi jouit actuellement de la santé la plus parfaite.
La lecture altentive de cette observation donne la confirmation d'une idée que j'ai sommairement exposée dans V Union médicale du 23 septembre dernier, à savoir que : la syphilisation semble précipiter la marche de la vérole, et le mercure la ralentir [■!). L'usage du mercure relarde, en effet, tous les accidents, tandis qu'ils sont avancés quand ils arrivent par la syphilisation. C'est ainsi que dans l'observation présente, aucun symptôme constitutionnel nç s'était montré à la date du 22 juin, époque des premières inoculations syphia lisatriecs, et dès le 14 août, c'est-à-dire 54 jours après, on vit apparaître une éruption papulo-lenticulaire ; celle-ci fut bientôt remplacée par une périoslite tibiale; la périostile disparut à son tour, en peu de temps, sous l'influence des progrès de la syphilisation.
Cette observation est fort bien rédigée, elle me confirme néanmoins dans une réflexion que j'ai faite dès longtemps, et que je vous soumets avec d'autant plus, d'empressement qu'elle est en partie cause de ma répugnance à produire des observations. Je regrette la longueur dans les détails, sans blâmer toutefois l'auteur de les avoir tracés; mais que n'écrit-on des observations abrégées en
(1) Gazettamedica italiana, 1er décembre 1851. Cette observation est traduite en français dans l'excellent recueil que publient MM. Cazenaveet Chaussit sous le titre d'Annales des maladies de la peau et de la syphilis. (Voir le n° de décembre 1851.)
(2) Voir ci-dessus : documents, p. C8-71.
COURS DE SYP1IIL1SATION. 13l môme temps que complètes? Car on ne prend la plume que pour être lu aisément et compris.
Mon désir sera réalisé quand on voudra et pourra joindre à plus de confiance dans la loyauté des observateurs une bonne méthode de statistique qui puisse substituer la vraie science à d'informes matériaux.
Lisez le tronçon d'observation de M. Lindeman; vous serez frappé de la môme pensée, et formerez les mêmes vœux que moi, quel que soit l'historien dont vous choisissiez la version. Il y a plusieurs narrations, parce que les syphilographes se sont jetés sur cette observation inachevée comme sur une proie qu'on se dispute. Quoi d'étonnant que M. Lindeman en ait voulu garder la plus grande part?
Luxe dans l'indigence! Qu'a de commun avec la science pure ce fatras de détails dans lequel l'esprit s'embarrasse et s'attarde, au lieu de se déployer sur un ensemble ?
Peut-être serait-il bon d'adopter un tempérament? On consentirait, par exemple, à la publication complète de quelques observations qui n'auraient pas été dégrossies. C'est ainsi qu'on laisse, près d'un palais, un ou deux échantillons bruts des pierres qu'a fait tailler l'architecte. Toutes les autres observations seraient mises en œuvre et placées dans les assises d'un édifice vraiment scientifique.
Ces deux documents importants de MM. Sperino et Zelaschi ont été envoyés par leurs auteurs à la Société de chirurgie. Celle-ci, pensaient-ils, recevrait des preuves à cœur joie. Ils avaient trop naïvement compté sans leur hôte et le laisser-passer de M. Ricord. Que fit donc la Société par ordre supérieur? Et d'abord que pouvait-elle, que devait-elle faire ou ne pas faire?
Charger M. Ricord, M. Cullerier, ou quelqu'un de la même secte, de l'examen de ces travaux ? Non, M. Ricord, d'ailleurs, et M. Cullerier, si honnête, si droit, se seraient récusés. Comment, en effet, devenir juge impartial de la syphilisation, après s'en être déclaré l'ennemi? Il ne fut donc question d'aucun de ces deux messieurs dans la Société de chirurgie.
Mais la Société ne pouvait-elle pas se charger honorablement de ce rôle délicat ? Elle compte parmi ses membres :
M. Vidal, chef de service syphilitique, collègue et antithèse de M. Ricord à l'hôpital du Midi, mais adversaire moins prononcé de ses doctrines que des 1 miennes.
M. Gosselin, chef aussi de service syphilitique (hôpital de Lourcine), honnête, c capable et irrésolu.
M. Robert, athlète glorieux de dix concours, chirurgien de l'hôpital Beaujon. ancien chirurgien de l'hôpital de Lourcine; esprit droit, impartial et sévère; expérience et bienveillance éprouvées; opérateur et professeur habile.
M. Huguier, équivalent de M. Robert. Je lui reproche une peccadille : c'est de ne pas avoir rendu compte à la Société, qui l'en avait chargé, d'un travail de ^ M. Robert de Wclz sur l'inoculation de la syphilis aux animaux. M. Nélaton, clinicien renommé et consommé.
M. Giraldès, bibliothèque chirurgicale, polyglotte ; esprit honnête et indépendant.
M. Dononvillicrs, qui fut à Lourcine science, impartialité, autorité. M. Dagneaux, dont le nom couronne dignement cette succession de chirurgiens instruits, et qui ont tous passé par Lourcine ou l'hôpital du Midi avant d'arriver où ils sont.
132 COURS DE SYPHILISATION.
Le répertoire dos membres qu'on pouvait choisir n'est pas encore épuisé. Il y avait notamment :
M. Gliassaignac, savant, disert et indépendant.
M. Michon, le praticien émérite; le confrère honnête, indulgent.
M. Maisonneuvc, esprit d'initiative, un peu trop hardi. Cette question lui allait peut-être.
M. Dcmarquay, instruit, mais faible ou bienveillant (je ne sais lequel des deux) jusqu'à pratiquer à mes dépens cette maxime à l'envers : Arnica veritas, sed magis amicus Plato. Platon, clans l'espèce, serait-ce M. Ricord'.'M. Dcmarquay est trop galant homme pour me garder rancune d'une niche qu'il m'a faite.
M. Morcl-Lavalléc, travail et science.
Et tutti quanti.
Le bureau n'a choisi aucun de ces messieurs pour rendre compte à la Société des Mémoires de MM. Sperino et Zelaschi. Devinez sur qui a porté le choix de M. Larrcy? Je vous le donnerais en cent à deviner, je vous le donnerais en mille, si la Société de chirurgie comptait un nombre suffisant de membres. M. Larrey a désigné un homme honnête, mais ami et protégé de M. Ricord; instruit, mais peut-être incompétent, M. Lcbert, qui est micrographe et n'est point syphilographe. Pourquoi M. Lebert a-t-il accepté cette tâche délicate, et comment l'a-t-il remplie? Il a (je laisse la responsabilité de son dire à l'Union médicale d'hier) en quelques mots pleins de convenance, démontré V impossibilité de discuter ces documents. Quels sont donc ces mots de proscription que M. Lebert s'est évertué à rendre si pleins de convenance ? D'où vient donc l'impossibilité de discuter ces documents? Ils m'ont instruit, moi, Messieurs, et ne viennent-ils pas de vous instruire également tous ?
Serait-ce que la forme italienne ait déplu à M. Lebert le Hongrois?
M. Sperino (pourquoi craindrais-je de l'avouer?) a riposté vivement. Mais ne l'avait-on pas attaqué de même? Le droit de représailles n'est-il pas, dans l'es-] pèce, un droit de légitime défense? Mais pourquoi, M. Lebert, n'avez-vous pas voulu racontera vos collègues les faits scienliqucs et les arguments de ce Mémoire? Vous auriez pu changer les convictions de plusieurs d'entre eux ! Qu'avez-vous fait, au contraire? Vous vous êtes rendu solidaire, au risque d'enrayer le progrès, de griefs que vous ne partagiez peut-être pas contre la syphilisation.
Quant à M. Zelaschi, aviez-vous même l'excuse de trop de vivacité de sa part? Que reprochez-vous à son travail? Pourquoi n'en avez-vous pas fait connaître la substance?
Mais le bureau aurait-il chargé M. Lebert de ce compte rendu à l'éteignoir; M. Lebert aurait-il accepté cette désagréable mission, et l'aurait-il résolument remplie; toute la Société de chirurgie enfin aurait-elle battu des mains en aveugle pour obéir à ce quid ignotum qui pousse les Sociétés savantes à rencontre de la vérité et de la justice, dans le but, instinctif peut-être, d'amortir le choc inattendu des innovations, et d'affaiblir l'éclat dont elles pourraient subitement éblouir ?
Ali ! dans ce cas, honneur et réparation au bureau de la Société de chirurgie, honneur, dix fois honneur, à M. Lebert et à la Société de chirurgie tout entière!
Laissons la Société de chirurgie, trop novice encore pour faire la pluie et te beau temps dans les régions élevées de la science. Passons à la Faculté de médecine. Deux célèbres professeurs se sont montrés, dans un examen, assez favorables à la syphilisation. M. Giraldès ne l'a pas non plus maltraitée dans sa suppléance du Cours de pathologie externe. Mais il y a, paraît-il, deux Giraldès également honorables: 1° le Giraldès de la Société de chirurgie, qui emboîte
COURS DE SYPI1ILISATION. 133
parfailcmont le pas do tous les soldais de M. llicord. Co Giraldès se tait et n'en pense pas moins, sans doute; 42° le Giraldès de la Faculté de médecine qui no parle pas mal de la sypliilisation et malmène convenablement l'ultra-h un térismo de M: Ricord.
No regardons pas en arrière, Messieurs, pour y voir le mouvement en avant Le progrès est avec vous qui êtes l'avenir. Le sort de la sypliilisation est assuré, parce que plusieurs d'entre vous la comprennent. Soyons donc confiants au milieu des passions qui nous secouent. C'est ainsi que les vents agitent les branchages, en dispersant et semant des fruits qui germeront un jour.
« Ce sont, dit Fontenelle, les passions qui font et qui défont tout. Si la raison dominait sur la terre, il no s'y passerait rien. On dit que los pilotes craignent au dernier point ces mers pacifiques où l'on ne peut naviguer, et qu'ils veulent du vent, au hasard d'avoir des tempêtes. Les passions sont, chez les hommes, des vents qui sont nécessaires pour mettre tout en mouvement, quoiqu'ils causent souvent les orages. »
Je vous prédis la venue d'un jour où l'on récoltera les produits de ce qui se sème à présent; d'un jour où la sypliilisation aura expié la peine de n'être pas, comme l'anesthésie, d'origine exotique. Elle sera alors en vogue parmi les neveux de ses prescripteurs dans Paris !
Je terminerai cette leçon par quelques phrases d'explications au sujet d'une lettre qui m'est adressée par l'un de vous, et dans laquelle on me reproche le mot absorber-, dont j'ai déjà pourtant excusé le sens vague et l'emploi. Le verbe absorber et le subtantif absorption reparaissent, me dit-on, souvent dans votro bouche, à propos du pus virulent, qui n'est certainement pas absorbé en nature. ■C'est qu'en effet, Messieurs, il suffira peut-être de substituer au mot pus celui de virus ou celui de lymphe virulente pour que mon langage devienne précis.
Faut-il vous le répéter? Ce que j'ai voulu dire est assez clair dans mon esprit comme résultat, mais ne peut pas l'être comme mécanisme, eu égard à l'état présent de nos connaissances en physiologie. Je dis vaguement ce qui sa passe sans pouvoir exprimer le comment. A quoi bon imaginer, pour le dire, une néologie postiche et qui serait vieillie demain? Attendons que la science soit mieux assise et servons-nous provisoirement d:un 'mot, sans doute imparfait, mais aussi approprié que possible à la circonstance.
Cela veut-il dire que le pus est absorbé en nature et passe tel quel dans le torrent circulatoire? Pas le moins du monde. La théorie surannée de la résorption purulente ne saurait revivre. Mais plusieurs hypothèses sont possibles :
Première hypothèse. — N'est-il pas probable que le pus syphilitique n'est pas lui-même l'élément virulent, qu'il n'en est que le réservoir, la menstrue? No pourrait-il donc pas se faire que dans le mécanisme de la syphilisation il y eût transport en nature (pour plus tard faire que de droit) de l'élément virulent? Cela est possible, n'est-ce pas? Eh bien! si cela était, ne me passeriez vous pas le mot absorption pour l'exprimer?
Deuxième hypothèse. — Ce pus ou mieux cet élément virulent, ce virus, n'agi pas une action quelconque sur l'organisme? Appelez -la, suivant votre théorie ou à votre gré, nerveuse, mécanique, dynamique, statique, chimique, tonique, moléculaire, vitale, dynamo-vitale, magnétique, animique, etc. C'est d'elle, en tout cas, que peuvent provenir également la vérole et la syphilisation Or' cetLe action vague, occulte, qu'est-elle? Comment se passe-t-olle ? Son mécan.sme ne nous échappe-t-il pas? Exprimons donc vaguement ce mécanisme, ou ce qui en résulte, par le mot absorber.
134 COURS DE SYPIÏTLISATIOX.
Troisième hypothèse. — La manière d'agir du virus syphilitique ne pourrait-elle pas ôtre la suivante? Ne peut-on pas supposer, par exemple, qu'il existe, dans l'organisme, une matière, un élément susceptible de se mettre en jeu, en mouvement, sous l'influence du virus, ou de se combiner avec lui? Ce qui se passerait alors à notre insu, exprimons-le par le mot absorption.
Quatrième hypothèse. — Serait-il impossible qu'il y eût en nous des forces, des principes neutralises ou dégagés par le virus? Si je le savais, je l'exprimerais par des termes précis. Mais, dans le doute abstiens-toi. Le mot absorption sera, si vous voulez-bien, synonyme de celui d'abstention. C'est un bon mot.
En me cramponant à ce mot si vague et si blâmé, j'ai à cœur de ne pas être exclusif, de ne fermer la porte à aucune explication, à aucune théorie.
Je vous parlerai plus tard de théories sur la syphilisation, et particulièrement de celle de M. Pages. En voici la clef : M. Pages suppose qu'il existe en nous un fluide susceptible de se combiner aveç le virus; quand la combinaison s'est bien faite par l'action des chancres, il n'y a généralement pas d'accidents syphilitiques constitutionnels. Il peut y en avoir dans le cas contraire. Le fluide est-il complètement épuisé, il y a syphilisation absolue et santé de l'individu soumis aux inoculations. Cette théorie (je vous l'expose trop brièvement pour être bien clair) peut se concilier mieux, qu'elle soit vraie ou fausse, avec le mot absorption qu'avec un terme plus défini.
Voici venir enfin la théorie déjà bien ancienne, la théorie tant vantée et critiquée, de même du ferment organique. Qu'elle soit la bienvenue à faire valoir ses titres. Ce n'est pas avec le mot absorber qu'on lui refusera droit de bourgeoisie dans la cité scientifique.
Je m'aperçois, Messieurs, que j'ai anticipé sur l'horloge et mon programme. J'ai cédé ainsi au plaisir de vous entretenir plus longtemps, et empiété quelque peu sur l'exposition que je dois vous faire plus tard des théories de la syphilisation. J'ai, comme disait Eschyle, jeté agréablement mon javelot à travers et par delà le but.
6e Leçon, dimanche 4 janvier 1S52. DÉDIÉE A M. MALGAIGNE,