‹ La syphilisation [electronic resource]Chapitre 59 sur 205 · RÉSERVES A PROPOS DU RAPPORT DE M. BÉGIN · texte numérisé non relu

RÉSERVES A PROPOS DU RAPPORT DE M. BÉGIN

4° M. Bégin suppose qu'il y a dans la syphilisation une saturation syphilitique. Cela est de la théorie toute pure. Celte saturation n'existe pas plus que la saturation variolique chez celui qui a eu la petite vérole.

5° M. le Rapporteur ne paraît pas connaître d'autre écrit sur ]a syphilisation, que le Mémoire publié par moi dans les Archives générales de médecine, en juin et août 1851. Or, à l'époque de sa publication, ce Mémoire était composé depuis une année (c'est celui qui a été communiqué à la Société de chirurgie le 20 novembre 1830). Je ne lui ai fait subir dans les Archives d'autre suppression que celle des observations, et n'y ai ajouté d'important qu'un résumé du premier Mémoire de M. Spe rino. Ce travail date donc réellement de deux années. Depuis lors, j'ai écrit d'autres choses sur le même sujet.

M. Sperino a également public dans la Gazette médicale du 4 octobre 1851 le plus remarquable article qui ait paru sur la syphilisation.

M. Bégin a sans doute ignoré cet article en môme temps que ceux des Galligo, des Zolaski, etc. Ce défaut de documents est fort à regretter chez M. le Rapporteur.

6° M. Bégin a confondu avec les écrits touchant la syphilisation, un savant travail de M. Diday sur un procédé de vaccination préservatrice de la syphilis constitutionnelle. C'est une confusion fâcheuse.

7° Les deux faits que M. Bégin cite avec celui de M. Lindeman, et sur lesquels il glisse rapidement, ne sont pas défavorables à la syphilisation.

8° Quant au fait de M. Lindeman en lui-même, je renvoie à la savante et spirituelle appréciation qu'en a faite M. Sperino dans la Gazette médicale des États sardes (Turin, 8 décembre 1851).

9° Le Rapport de M. Bégin est écrit en nom collectif. Néanmoins M. le Rapporteur y combat les doctrines individuelles de MM. Ricord, Lagneau et Velpeau au nom desquels il parle. La syphilisation seule pourrait mettre MM. les Commissaires d'accord; car, à titre de fait général, elle rend parfaitement compte de leurs dissidences.

10° M. Ricord a dit à l'Académie : 1° que M. Lindeman avait des accidents tertiaires ; 2° que M. Lindeman avait réitéré sans succès sur lui-même les inoculations de pus d'accidents secondaires; 3° que les inoculations du pus de chancres primitifs réussissaient sur lui aussi bien que dans le commencement de ses expériences. Le premier et le deuxième point sont conformes aux données de la syphilisation, et j'y crois. Mais, j'en appelle sur le troisième point de l'assertion de M. Ricord à un examen plus attentif fait par M. Ricord luimême.

11° Enfin, me serait-il permis de prier M. le Rapporteur de s'expliquer clairement sur cette phrase du Rapport à laquelle je n'ai rien compris V « On a fait autour de nous beaucoup de bruit et rien ne nous a été directement communiqué. Des invitations pressantes, des promesses formelles sont restées également sans effet. »

La question soumise à l'Académie fut scindée en deux parts, l'une relative à la syphilisation, dont la discussion fut abordée immédiatement, — l'autre relative à la transmis sihilité des accidents secondaires de la syphilis, dont là discussion fut ajournée (1).

MM. Malgaigne, Velpeau, Depaul et Ricord prirent la parole dans cette première séance (27 juillet 1852).

A la séance du 10 août 1852, M. Bégin, parlant après MM. Gibert, Larrey et Lagneau,

(1) DE I.A SYI'HILISATION J.-B. Baillière, 1853, paires 244 à 381, — et ci-après : DB

résuma les principes exposés dans le Rapport de la Commission, et en proposa l'adoption dans les termes suivants :

« 1» Que la doctrine de la syphilisation n'est justifiée,"dans son application à l'homme sain ou malàde, ni par le raisonnement, ni par l'analogie, ni par les expériences sur les animaux, ni par l'observation de prétendus syphilisés naturellement;

« 2° Que leur emploi, a titre de prophylaxie contre la syphilis, est une monstruosité qui expose gratuitement aux plus grands périls la santé des personnes qui ont la folie de s'y soumettre;

« 3" Qu'A titre de traitement des accidents syphilitiques de toutes les tonnes, elle ne repose sur aucuns faits positifs détaillés, authentiques, sur aucune statistique comparative, et que ce qu'on en connaît d'exact et de constaté, ne témoigne que de son incertitude, de ses difficultés, surtout de ses dangers, et des stigmates honteux qu'elle laisse a sa suite. »

La clôture de la discussion ayant été demandée après le discours de M. Bégin, M. Malgaigne réclama vivement :

« Comment! dit-il, quatre orateurs viennent d'être entendus contre la syphilisation, et

la syphilisation n'aurait pas le droit de répondre Je demande formellement que la

discussion continue. Il faut que la lumière se fasse; je ne savais rien, j'ai appris, et je veux a mon tour dire ce que j'aiappris. La vérité s'est fait jour dans mon esprit, des choses obscures se sont éclaircies; je puis invoquer aujourd'hui des faits restés dans l'ombre. Je vote contre la clôture. »

La clôture fut en effet rejetée et M. Depaul, continuant la discussion, attaqua le Rapport de la Commission.

« Plus que jamais, — dit-il en terminant son discours, — je persiste à demander que la lumière se fasse, car je suis complètement rassuré sur les dangers de la syphilisation, et c'est dans l'autorité de M. Ricord lui-même que je puise les motifs de ma sécurité. »

Ce fut dans la séance du 17 août 1S52 que M. Malgaigne prit de nouveau la parole et prononça le discours sxiivant :

« Je demande à l'Académie toute son indulgence, je suis souffrant depuis quelques jours, et j'aurais volontiers abandonné le débat, si je n'avais cru avoir à remplir un double devoir, devoir envers la science, devoir envers l'Académie.

« Je ne me dissimule pas non plus tout ce que la position présente de délicat et de difficile. Quand j'ai pris pour la première fois la parole, je ne prévoyais pas à quel point les passions allaient se mêler à la discussion, qu'elles n'ont pas, tant s'en faut, contribué à éclaircir. Et ce qui rend la lutte plus pénible, c'est que toutes ces passions, il faut le confesser, sont loyales et généreuses ; c'est qu'elles mettent en avant les intérêts les plus graves et les plus légitimes: la dignité médicale, la dignité humaine, la santé du soldat, la santé, du pauvre, la santé de tous, salus populi. Que puis-je leur objecter, moi qui les partage, moi qui, lorsque M. Larrey faisait vibrer ici le cri d'une noble conscience justement indignée, ai été obligé de me contraindre pour ne pas m'associcr aux applaudissements qui l'ont accueilli de toutes parts ?

« Et cependant, Messieurs, tout en faisant une large part à ces sentiments unanimes, je ne voudrais pas qu'on la leur fît trop grande. Si louable qu'elle soit, la passion risque toujours un peu de rompre l'impartialité nécessaire pour voir clairement la vérité; et, pour mon compte, j'aurais à me plaindre du rôle qu'elle m'a attribué, de la position qu'elle a voulu me faire. En entrant dans ce débat, j'étais, Messieurs, singulièrement neutre, et, comme je le disais, n'ayant rien vu, pareillement incompétent pour approuver ou pour combattre, je demandais seulement à être éclairé. Cela a suffi pour que l'on m'ait traité d'avocat de la syphilisation, inculpé de lui prêter un appui complaisant, pour que l'on m'ait appelé quasi-syphilisatcur, que sais-je? En vérité, Messieurs, je n'étais rien moins que tout cela.

« Il m'avait paru, en lisant le Rapport, que la question de moralité avait telle-

1"2 DISCOIRS DE M. MALGAIGXE.

ment préoccupé la Commission, que la question scientifique on était restée un peu éclipsée; et, pour le dire eu passant, le soin avec lequel notre honorable Rapporteur est venu, dans la dernière séance, traiter la question scientifique, et rendre ainsi à son Rapport le complément qui Lui manquait, a fait voir que ma critique, à cet égard, n'était pas sans quelque fondement.

« Je voulais donc qu'on séparât soigneusement la question d'application, qui implique la question de moralité, et la question de fait, qui n'implique que la recherche de la réalité. Je m'unissais do toutes mes forces à la juste réprobation dont la Commission avait frappé certaines applications de la doctrine, c'est-à-dire la syphilisation préventive, faisant toutefois mes réserves quant à la syphilisation curative. Faut-il que je le répète ici? Je trouve odieux, coupable, il répugne à ma conscicnco que l'on donne à un individu la vérole qu'il n'a pas, sous le frivole prétexte de la lui épargner à l'avenir. Tout ce qui a été dit sur ce point, je l'accepte : que dis-je ! Messieurs, j'irai plus loin que personne n'a été. A l'occasion de ces tristes expérimentateurs qui ont couru au devant de cette dangereuse pratique, j'ai entendu ici des voix pour les plaindre; ailleurs même j'ai entendu vanter leur courage. Je réserve ma pitié pour des infortunes moins méritées, et mon admiration pour un courage mieux employé. Je blâme de toutes mes forces les expériences sur soi-même; je dis que c'est un attentat contre la morale plus grand et plus condamnable que ne serait le suicide. Le suicide, après tout, n'atteint que l'homme, tandis que l'inoculation de la vérole risque d'atteindre dans l'avenir toute une génération qui ne l'avait point mérité. Ainsi donc, Messieurs, pour la syphilisation préventive, nous sommes d'accord, nous étions d'accord; l'auteur même de la syphilisation l'avait répudiée ; on avait lieu d'espérer qu'elle ne reparaîtrait plus dans le débat : comment se fait-il qu'elle y soit rentrée, qu'elle s'en soit emparée, qu'elle l'ait dominé?

« M. Bégin a voulu du moins en donner la raison. C'est que, a-t-il dit, la vérité scientifique ne comporte pas cet abandon de prétentions d'abord mises en avant; elle est une et ne saurait se scinder; en sorte que, bon gré, mal gré, si vous admettez la syphilisation curative, il vous faut conserver la syphilisation préventive. Je signalerai d'abord une petite confusion dans l'argumentation de M. Bégin. La vérité scientifique est une, sans doute, et, lorsqu'elle est établie, on ne saurait la scinder, en garder une partie, en rejeter une autre. Mais autre chose est la vérité, autre chose est l'applicalion de cette vérité. Est-ce que tous les jours, au lit des malades, on ne voit pas des médecins, partant du même point, acceptant les mêmes faits, différer sur l'application, les uns allant plus loin, les autres reculant, selon l'idée que chacun se forme du danger? M. Bégin a donc fait là une confusion regrettable. Et quant à cette autre assertion, que moi, par exemple, qui ne suis point contraire à la syphilisation curative, il me faudra, pour défendre mon opinion, me charger du lourd fardeau delà syphilisation préventive; Messieurs, en vérité, cela ne peut pas se soutenir. Je parle de moi, et M. Bégin ne m'avait pas en vue sans doute. Mais quand il s'adresserait uniquement à M. Auzias, est-ce que sa prétention serait plus juste? Quoi! M. Auzias reconnaît qu'il a été dans l'erreur, et il se rétracte, et vous voulez l'en empêcher? Quoi ! si cette rétractation était le résultat du beau Rapport de M. Bégin, M. Bégin renierait son triomphe et voudrait obliger M. Auzias à retomber dans l'impénitence finale? De quelque côté que j'envisage la chose, Messieurs, je m'étonne qu'elle ait pu être mise en avant : et c'est se préparer une victoire trop facile que de nous atLaqucr sur un point abandonné par le| uns, et qui a été constamment et absolument repoussé par les autres.

« Mais, sur la syphilisation curative, je l'ai déjà dit, ma conscience est parfai-

tementen repos,; cl quand un individu a la vérole, aucune considération morale

ne s'opposo à ce qu'on lui inocule de nouveaux chancres, si seulement il est établi qu'il en peut résulter quelque bien. Alors il s'agissait de savoir si, en effet, cela peut être utile 5 mais cela nous menait àl'examen des faits, on a mieux aimé répondre par des exclamations et des théories. Quoi ! cet homme n'a pas assez de sa vérole, vous allez lui en donner une autre! Quoi! a dit mon honorable ami M. A. Latour, voilà un empoisonnement par l'arsenic, et vous voulez saturer le malade d'arsenic ! J'ai rencontré à peu près partout celte préoccupation, Messieurs, et, le dirai-je! jusque dans le discours récemment prononcé par M. Ricord, où il parlait de l'irrigation continue du virus chancreux.

. « Messieurs, je suis parfaitement rassuré à cet égard, et il y a longtemps. La vérole est une, et quand vous l'avez, vous l'avez. M. Ricord enseigne qu'on m; peut pas l'avoir deux fois, c'est possible ; ce qui est certain, c'est que vous n'en aurez pas deux ensemble. Je me souviens que, quand on élevait aussi des objections de ce genre contre les premières inoculations de M. Ricord, un de mes maîtres, M. Desruelles, eut le malheur de laisser échapper du bout de sa plume qu'une syphilis double coûtait plus à guérir quune simple. Je me souviens aussi des sarcasmes impitoyables avec lesquels M. Ricord accueillit cette révélation d'une syphilis double, variété nouvelle, disait-il, qui jusque-là avait échappé à l'œil de tous les observateurs. La syphilis double fut bel et bien enterrée ; est-ce que quelqu'un songerait à la ressusciter aujourd'hui? En ce cas, Messieurs, je n'hésiterais pas à l'attaquer à toute outrance ; mais je préférerais encore la renvoyer à une autorité plus haute que la mienne en matière de vérole ; et dussé-jc rappeler le personnage de la comédie, je déclare à mes adversaires que, s'ils m'attaquent sur ce point, ils auront affaire à M. Ricord.

• « Et finalement, ne faudrait-il pas encore soumettre la question au contrôle des faits ? Mais la passion ne veut pas de ce contrôle, trop lent à son gré ; il lui faut un arrêt prompt pour la satisfaire, et alors à qui en appelle-t-cllc? Ah ! Messieurs, avec quel étonnement ai-je ouï M. Larrey, cet esprit si sage, si judicieux, si éclairé, nous dire qu'il regardait la question comme jugée à l'avance par le bon sens et la raison médicale ! Je demanderais volontiers d'abord si ce sont là deux autorités différentes, et si la raison médicale serait par hasard différente du bon sens? Mais peu m'importe la réponse; bon sens ou raison, ce sont des autorités, Messieurs, que Racon ne reconnaît pas. Il y a encore ici une confusion qu'il faut signaler : le bon sens, si j'ose le définir, dans la pratique médicale comme dans la pratique ordinaire de la vie, c'est le jugement personnel s'aidanf de l'expérience antérieure et particulièrement personnelle, pour décider ce qu'il convient de faire dans une difficulté présente. Que le bon sens suggère alors ce qu'il faut faire, à merveille, c'est encore l'application ; mais que le bon sens prétende dicter ce qu'il faut croire, alors, Messieurs, ce n'est plus que l'orgueil démesuré d'une opinion personnelle qui veut se mettre au-dessus de l'expérience ; et les écarts les plus déplorables dont la médecine ait eu à gémir ont tous été commis au nom du bon sens. Vesale, à 28 ans, réforme l'anatomie : pst déclaré fou par des gens qui, sans aucun doute, s'attribuaient le monopole du bon sens. Le plus grand chirurgien duxvnr3 siècle, J. Hun ter, jeune encore, jrenait de tenter la ligature de la crurale pour un anévrysme poplité; un chirurgien vieilli dans les hôpitaux, Rromfield, déclare que c'est la plus insigne extravagance; et, le sujet ayant succombé, il s'apitoie sur la victime. N'avons-nous Bas ouï de nos jours, c'était en i8<28, un chirurgien doué au plus haut degré du bon sens pratique, mais qui le confondait volontiers avec l'expérience scientifique, n'avons-nous pas ouï Boycr, dans un Rapport à l'Institut sur deux obscr-

valions do luxations vertébrales réduites, s'écrier que c'était absurde? Vainement les représentants les plus éininents des sciences physiques, peu satisfaits d'un jugement ainsi formulé, demandaient qu'on les édifiât sur la valeur réelle des deux faits; ils ne purent rien obtenir, et les deux faits furent déclarés absurdes au nom du bon sens. Or, alors même, ces faits étaient appuyés par d'autres que Boyer aurait pu connaître s'il eût voulu s'en donner la peine, et ce qu'il appelait une absurdité est aujourd'hui de la monnaie courante en chirurgie.

« Au bon sens, à la raison, ces deux divinités décrépites de la philosophie cartésienne, M. Larrcy en a joint une autre, l'autorité. Il nous raconte que, la syphilisation ayant été présentée à la Société de chirurgie, celle-ci l'a rejelée par acclamation. Par acclamation ! Lorsque j'avais l'honneur de faire partie de la Société de chirurgie, je ne l'avais jamais trouvée si criarde; et je connais assez bien l'excellent esprit de la plupart de ses membres pour dire que, s'il y a eu des acclamations, elles n'ont pas dû être unanimes. Dans tous les cas, la Société de chirurgie pourra recevoir de l'Académie nationale de médecine, son aînée dans la science, cette utile leçon : c'est que, pour des questions aussi graves, la discussion est de meilleur aloi que l'acclamation.

« Laissons donc de côté toutes ces fins de non-recevoir, et abordons la vraie question, la question scientifique.

« Là encore, Messieurs, afin de simplifier et de concentrer le débat, j'avais fait deux parts dans la syphilisation, la théorie et les faits. Quant à la théorie, soumettant à une critique sévère le Mémoire de M. Auzias, la Thèse de M. Laval et les autres documents publiés, j'avais montré combien les conclusions débordaient les prémisses, combien la démonstration était insuffisante et quasi nulle; et il faut que cette critique ait été jugée assez pénétrante, puisque plusieurs de mes collègues, que je ne voudrais pas appeler mes adversaires, ont affirmé que j'avais démontré Yinanité de la doctrine. En quoi vraiment ils sont allés un peu trop loin : j'ai démontré, à ce que je crois, Yinanité de la démonstration, et on effet jamais peut-être travaux scientifiques ne furent plus mal conçus que ceuxlà ; mais précisément je réservais les faits omis, ou dont on n'avait pas fait un légitime usage, réclamant plus de détails pour les uns, une vérification plus sincère pour les autres, et réservant mon jugement définitif. Ainsi donc, j'avais démoli tout cet échafaudage mal étayé de doctrines et de théories ; je croyais en avoir débarrassé le terrain, afin de laisser la place libre aux faits, à la discussion des faits, à la vérification des faits.

« J'ai regret de le dire, Messieurs; mais mes espérances ont encore été trompées; les faits n'ont obtenu que la moindre place dans la discussion, et l'on s'est acharné de préférence sur des théories que personne ici ne défendait. M. Ricord, annonçant qu'il allait me répondre, a répondu précisément à ce que je ne demandais point; et il a déployé une verve, un talent, une énergie au-dessus de tout éloge : pourquoi faire? pour enfoncer une porte ouverte. M. Bégin, avec une allure plus grave, a fait également le procès aux théories ; en quoi il a eu mille fois raison, mais peut-être aussi, Messieurs, trop et trop facilement raison. Je n'insisterai pas davantage ; je suis de leur avis : les théories, jusqu'à démonstration meilleure, sont insoutenables ; mais les faits sur lesquels je réclamais l'examen, voyons les faits.

« Les faits, Messieurs, il est incroyable comme, du côte de la Commission, ils sont pauvres, rares, incomplets; et si j'ai prouvé que la démonstration do M. Auzias est insuffisante, comme il me sera facile de prouver que la critique de la Commission est tout aussi insuffisante! D'abord, chose assez curieuse, M. llicord me reproche de demander des faits cl de ne pas en apporter moi-

mémo. « M. Malgaignc, a-l-il dit on propres termes, nen a pas vu plus que nous, n'est pas plus avancé que nous. » C'est vrai, puisque c'est do vous que j'attendais la lumière, puisque vous aviez mission d'éclairer l'Académie; et si je n'en savais pas plus que vous, au moins u'avais-je pas la prétention de porter un jugement définitif. J'e n'avais ni l'intention, ni le temps de recueillir des faits complets, suffisants, authentiques 5 ce n'est qu'à défaut de la Commission qu'enfin j'ai voulu voir quelque chose, et je dirai tout à l'heure ce que j'ai vu. Mais auparavant je veux examiner à fond ceux qu'a produits la Commission, et chercher à en apprécier la valeur.

« Ils sont d'abord étrangement présentés. Je no veux pas dire (non, cela est loin do ma pensée), je ne veux pas dire qu'ils soient altérés; mais, comme je l'ai dit, il y avait la préoccupation morale en vertu de laquelle la question était jugée par avance; dès lors les faits n'ont été regardés qu'à travers ce prisme, qui en a beaucoup changé les apparences.

« Je prendrai d'abord les trois faits mentionnés dans le Rapport. Ici, Messieurs, mon embarras est plus grand que jamais. Je crois avoir trouvé en erreur des hommes que j'honore de toute mon âme, et il faut donc queje prouve l'erreur; mais je crains, par-dessus Lout, que ma critique ne contienne seulementl'ombre d'une offense. M. Ricord est mon ami depuis vingt ans, et j'aurai tout à l'heure l'occasion d'en parler d'une manière digne de lui. M. Bégin est bien plus qu'un ami, il a été mon maîLre, et je n'acquitterai jamais envers lui ma dette de reconnaissance et de respect. Si donc, dans ce queje vais dire, un mot échappé, une allure trop vive risquaient de leur déplaire, je les retire et leur en demande pardon à l'avance, et j'aurais désiré de tout mon cœur que celte partie de ma tâche fût remplie par un autre que par moi.

« Et même encore, après ces précautions prises pour critiquer la partie scientifique de ce Rapport qu'on veut faire adopter à l'Académie, j'ai besoin de prendre un détour, et je prie l'Académie de me permettre une hypothèse.

« Au préalable, je ne pense pas faire grand tort à M. Ricord en présumant qu'il n'a pas fait une étude bien approfondie des cent dix-huit lois de la syphilisation. (M. Ricord fait un geste d'assentiment.) D'une autre part, on peut encore soupçonner que M. Bégin ne les connaît pas d'une manière particulière, d'autant plus que, dans son Rapport, il en a tout juste oublié soixante. Ceci posé, voici mon hypothèse :

« Mon excellent collègue et ami M. Soubeiran a inventé le chloroforme. II y en a, comme chacun sait, du bon et du mauvais. Je suppose donc que M. Ricord apporte un flacon à l'Académie et qu'il dise : « M. Soubeiran vante parLout la suavité d'odeur du chloroforme; incitez le nez sur ce flacon, et vous verrez qu'il esl détestable. » M. Soubeiran se récrie et dit : Votre chloroforme est mauvais, mais assurément il ne vient pas de moi. C'est vrai, répond M. Ricord, mais il est d'un autre. — En ce cas, répond M. Soubeiran, cet autre, j'en réponds, n'a pas suivi mon procédé. — C'estcncore vrai, dit M. Ricord, et même il a déclaré qu'il ne voulait pas le suivre. »

« Là-dessus l'Académie nomme une Commission. M. Soubeiran, un peu inquiet des suites, fait parvenir à la Commission deux flacons de chloroforme bien pur. Que fait la Commission? Elle déclare d'abord que, quoique le procédé de M. Soubeiran n'ait pas été suivi, il l'a été suffisamment pour qu'il en demeure responsable : quant aux deux flacons de chloroforme pur, ou prétendu tel, sans se donner la peine de les flairer, comme après tout l'emploi du chloroforme pourrait avoir des inconvénients, elle englobe le tout dans une condamnation générale.

« Messieurs, ceci csl l'histoiredu malade à l'occasion duquel on vous-a fait un Rapport. M. Ricord présente à l'Académie M. Lindeman, atteint de vérole constitutionnelle à la suite de nombreuses inoculations. M. Àuzias se récrie et dit : « Je n'y suis pour rien ; je n'en ai fait qu'une, après quoi le sujet m'a échappé. » Le malade confesse, en ctrel, qu'il s'est inoculé lui-même. M. Auzias ajoute : « Non-seulement je n'ai point fait ces inoculations, mais elles ont été faites contre touLes mes règles. » Le malade, interrogé, déclare que c'est la vérité; la Commission examine la chose, et, qui le croirait? elle affirme au malade qu'il se trompe, et qu'à son insu il a procédé conformément aux préceptes. Mais elle avait pu voir en même temps deux autres syphilisés. Quant à ces deux autres syphilisés, ou prétendus tels, c'est la Commission qui s'exprime de la sorte, elle ne s'amuse pas à vérifier le fait ; mais, comme la chose est susceptible d'inconvénient, elle conclut : A bas le chloroforme! Je me trompe : A bas la syphilisation !

« Eh bien, Messieurs, il y a un sentiment du juste chez tout le monde. Nous avons tous ou des procédés, ou des doctrines, ou des formules. Que chacun so mette la main sur la conscience : que dirait-il si l'on procédait à sa condamnation de cette manière? Je ne veux pas demander à M. Soubciran ce qu'il eût dit si, par impossible, mon hypothèse se fut réalisée; mais pour moi, si l'on so comportait ainsi à mon égard, je dirais... Je m'arrête, Messieurs, une expression trop faible trahirait ma pensée, une expression trop forte pourrait déplaire; je préfère laisser chacun suppléer à mon silence.

« Voilà cependant toute la partie positive du Rapport: trois faits, deux favorables et un défavorable. Les deux faits favorables, on les dédaigne; le fait défavorable, une critique un peu sérieuse l'eût fait rejeter; loin de là, on l'adopte, et l'on en fait la base d'un jugement définitif!

« C'est que, Messieurs, dans cette idée préconçue que la syphilisation est une chose honteuse, immorale, repoussante (ce que je n'admets que pour la syphfl lisation préventive), on est presque invinciblement porté à lui trouver des dangers, à lui trouver des victimes. M. Ricord, qui a apporté quelques faits nouveaux, n'a pas échappé à cette tendance : autant d'observations, autant de victimes. Mon Dieu ! je ne puis pas assurer que la syphilisation n'ait rien à se reprocher en ce genre ; je n'en sais rien ; je serais même assez disposé à soupçonner le contraire; mais il est bien surprenant que M. Ricord soit si mal tombé, et que ce grand étalage de victimes se réduise à si peu de chose.

« Le premier fait allégué a trait à un officier traité par M. Marchai (de Calvi). C'était un vieux vérolé qui avait passé à diverses reprises par l'iodure de potassium et par le mercure; il entre enfin au Val-de-Gràce avec un tubercule do la langue, ulcéré à y mettre le bout du doigt. On l'inocule. Quatre ou cinq jours après, dit M. Ricord lui-même, l'idcère de la langue est modifié; la langue, qui était très-gonflée et doidourcuse, a repris son volume. Cela n'est pas déjà si fâcheux, ce me semble. Puis, au bout d'un mois et demi, le malade sort guéri; mais, environ trois mois et demi après, il se présente à la consultation de M. Ricord avec d'autres accidents.

« M. Ricord triomphe de cette rechute. A merveille ; mais du moins la syphilisation n'en est pas cause, d'autant que M. Marchai dit que le traitement a été interrompu. L'aurait-il guéri radicalement? Je n'en sais rien, et j'en doute; mais ce dont je ne doute pas, c'est que, avec et pendant les inoculations, le malade a guéri d'un tubercule ulcéré de là langue. Ceci, dit M. Ricosd, est une coïncidence, et l'on sait que les accidents analogues se guérissent sans traitement. Soit encore; je suis facile, j'admets la coïncidence; mais enfin la syphilisation

n'a tfas été nuisible à ce malade, puisque, coïncidence ou non, il a guéri. Et, Messieurs, on a oublié un petit détail qui n'était pas sans importance. En combien de temps ce tubercule s'cst-il cicatrisé? M. Marchai nous l'a appris depuis : en huit jour*. Cela valait la peine d'être dit. Et, si un fait unique justifiait mal l'enthousiasme de M. Marchai pour sa méthode, il faut convenir que, s'il avait rencontré par hasard dix-huit faits aussi frappants que celui-là, dix-huit coïncidences aussi heureuses, il eût été excusable de ne plus croire aux coïncidences. Je reviendrai plus tard sur ce point; dans tous les cas je puis rayer, ce me semble, noire officier du nombre des victimes.

« Le deuxième fait de M. Ricord est relatif à mademoiselle X... Cette intéressante jeune personne avait attrapé, en 1851, une superbe vérole constitutionnelle. Après sept mois environ on lui fait des inoculations; elle no guérit point, et aujourd'hui c'est M. Ricord qui la traite. Elle a ce qu'elle avait auparavant, des accidents secondaires. Celle-là, à co qu'il paraît, n'a rien gagné; mais, en revanche, elle n'a pas perdu grand'chose. On ne peut pas l'appeler une victime.

« Troisième fait. Celui-ci est Irôs-bref : M. J..., l'amant de la jeune personne en question, ayant la vérole, se fait inoculer, et parcourt une série de 150 inoculations, que la mort termina, dit l'orateur, il y a quelques jours seulement. Cela est bien concis, Messieurs, dans la bouche de M. Ricord; et, l'imagination alarmée, se figure les accidents vénériens les plus graves conduisant l'infortuné jeune homme au tombeau. Je ne veux pas entrer dans la discussion de ce fait, dont nous avons déjà trois versions différentes ; je prends la plus défavorable à la syphilisation. Les piqûres d'inoculation auraient engendré, quoi? unérysipèle! Rassurons-nous donc; une piqûre de saignée en aurait fait aulant, et plût au ciel que les inoculations syphilitiques n'engendrassent jamais pis que des érysipèles !

« Kl. Ricord dit ensuite un mot en passant du fait de M. Zelaschi, fait déplorable, ajoute-t-il, et qiCil n'aurait pas le courage de vous raconter. Mais, Messieurs, il ne faut pas tant de courage pour cela, et le fait, à tout prendre, n'est pas si déplorable.

« Un homme se présente à M. Zelaschi avec un chancre rongeant, de trentecinq jours de date, que "la cautérisation avait exaspéré. Pendant dix-huit jours, M. Zelaschi fait 19 inoculations; le chancre marche toujours. Le praticien, effrayé, s'arrête, et, pendant quarante jours, notez ceci, il essaie d'arrêter son chancre par un traitement plus rationnel. Rien n'y fait: le chancre continue sa marche; il s'y joint une syphilide et des douleurs ostéocopes. M. Spcrino est appelé. M. Spcrino, plus expert en syphilisation, veut que l'on recommence. Maintenant, Messieurs, écoutez; la chose en vaut la peine. En huit jours, 43 inoculations. Le douzième jour de ce traitement nouveau, la syphilide s'arrête, ics douleurs diminuent. Le dix-septième jour, plus de douleurs ; le chancre commence à se cicatriser. Bref, en moins de deux mois, la guérison est complète.

« Eh bien! l'observation est-elle si déplorable? D'abord le malade a guéri : c'est un grand point; puis il a guéri sous l'influence de l'inoculation. Dites encore que c'est une coïncidence ; du moins confesscrez-vous qu'elle n'a pas nui à la guérison. Et, au total, c'est encore une victime qui vous échappe.

« Enfin je trouve dans le discours de M. Ricord une mention fort rapide d'un dernier sujet, M. P... M. Bégin a complété depuis cette petite histoire; il a vu, lui, M. P... atteint, après quatre mois et demi d'inoculation, de la syphilis constitutionnelle la mieux caractérisée, et dans un état beaucoup plus grave que ne Va jamais été celui de M. Lindeman.

« Vous avez lu, Messieurs, les lettres échangées au sujet de M. P... Tout ce que j'en veux extraire, c'est que, si ce sujet a eu la vérole, c'est qu'il a voulu l'avoir, commo il le déclare lui-même; et, chose assez singulière, il prend parti contre M. Ricord pour M. Auzias ! Quant à son déplorable état, je suis en mesure de rassurer l'Académie. M. P... sort de chez moi il n'y a pas une heure, et il se porte à merveille. Et comment s'est-il guéri? Je lui laisse la responsabilité de son dire : par la syphilisation.

« Mais, puisque tout à propos on l'a comparé à M. Lindcman, permettez-moi de faire jour à une réflexion qui m'obsède. On vous a présenté M. Lindeman un jour dans un état déplorable, soit, moins déplorable cependant que celui de M. P... — M. P... est guéri ; qu'est devenu M. Lindeman? Il ne reparaît plus, la Commission ne l'a plus revu; elle ne l'a vu qu'un jour, et a laissé son observation en suspens. Or, tandis qu'il se dérobe à la Commission, M. Lindeman est parfaitement visible à l'un des membres de la Commission, qui, après la lecture du Rapport, est venu nous en donner des nouvelles. Tout ce que j'ai vu depuis quelques jours me ferait vivement désirer de voir ce M. Lindeman : c'est bien le moins, pour le bruit qu'on fait de son observation, qu'on veuille bien nous la donner complète.

« Après M. Ricord, M. Bégin a cherché aussi à rassembler quelques faits çà et là, d'après les journaux. Il mentionne un exemple de succès de M. Auzias; un grand, nombre d'individus présentés par M. Auzias dans des conférences publiques; l'un d'eux attestant à l'Institut l'exactitude du fait qui le concerne; et enfin cet on dit qu'il y a maintenant à Paris, parmi les classes distinguées de la société, des individus qui déclarent avoir fait avec profit l'expérience de la syphilisation. Tout cela, dit-il avec raison, est bien vague; tout repose sur des assertions. J'en tombe d'accord avec lui, et je pensais qu'il aurait conclu à la vérification de ces assertions merveilleuses. Pas du tout : il conclut que rien de tout cela ne mérite attention. A mon sens, Messieurs, cette conclusion déborde encore les prémisses.

« Était-il donc enfin si difficile de vérifier, si on l'avait sincèrement voulu? Pour moi, Messieurs, je n'ai eu qu'à dire un mot; j'ai vu tout ce que je voulais voir, tout ce que le temps me permettait de voir. J'ai trouvé M. Auzias empressé de fournir ses preuves.

« On disait, avec juste raison, que le fait de M. Marchai (de Calvi) étant seul ne prouvait rien. N'était-on pas averti que M. Marchai avait dix-huit faits du même genre; dix-huit faits dont il a bien voulu me mettre le résumé sous les yeux? Et j'ose dire que, s'ils ne suffisent pas pour entraîner la conviction, ils suffisent pour frapper, comme ils m'ont frappé, tout homme sérieux et de bonne foi. J'ai vu ensuite plusieurs malades de M. Auzias; j'en ai vu un, inutilement traité par M. Thiry (de Bruxelles), guéri par la syphilisation. Je n'ai pas pu voir, faute de temps, un autre malade, traité plus de trois mois par M. Ricord lui-même, guéri par la syphilisation. J'ai vu un gentilhomme breton, dont je parlais dans une autre séance, porteur d'une vérole de vingt ans, ayant passé par les mains do vingt médecins, n'ayant trouvé, dit-il, de soulagement que dans la syphilisation; il doit être présenté demain à la Commission de la préfecture de police, que préside notre honorable Président, et c'est parce que cela pourra être vérifié demain que je répète ce qu'il me disait il n'y a pas une heure.: « J'aurais donné un doigt de ma main pour obtenir seulement dix jours du bien-être dont je jouis depuis que je suis soumis aux inoculations ! »

« Vous ne croirez pas, Messieurs, que je donne tout cela comme des faits complets, assurés, dignes d'une foi absolue; l'enthousiasme enilc les récils dos

malades. Je n'ai vu (railleurs qu'un petit nombre de cas tous heureux, et il faudrait voir les revers. Enfin, pour juger en dernier ressort une question do thérapeutique, il est essentiel de suivre les malades du jour où a débuté le traitement jusqu'à la fin. Que veux-jc donc conclure de cet ordre de faits? Rien que ceci : c'est que de tels résultats sont trop importants pour être rejelés légèrement; c'est qu'ils demandent impérieusement à être vérifiés avant d'être jugés.

« Mais il y a un autre ordre do faits sur lesquels je serai plus affirmatif, pour lesquels ma conviction est pleine et entière : c'est ce fait si considérable, sur lequel je voulais être édifié dans mon premier discours, et sur lequel M. Bégin et M. Ricord ont glisse si légèrement que l'Académie a fort bien pu en perdre la trace; ce fait de l'immunité acquise contre l'inoculation du chancre; co fait, qui me paraît à lui seul toute une révolution dans l'histoire de la syphilis. J'aurais désiré que la Commission le mît en lumière, et, puisqu'elle ne l'a pas voulu, de même que j'ai dû faire d'abord l'histoire des doctrines, je vais essayer de tracer l'histoire des faits. Je ne crains pas de dire que l'Académie ne la trouvera pas indigne de son attention.

« Il y a de cola vingt ans ; les doctrines sur la syphilis ne présentaient plus en France qu'un effroyable chaos : on en était venu à nier la syphilis même, et lo virus était rejeté comme une hypothèse d'un autre âge. Un homme se leva alors, un homme que nous sommes fiers aujourd'hui de compter dans nos rangs. Réunissant à l'observation lente et souvent douteuse le levier bien autrement puissant de l'expérimentation, il reconstitua la syphilis tout entière; il lui rendit sa généalogie : accidents primitifs, secondaires, tertiaires, ayant tous pour père ou pour aïeul un auteur unique et commun, le chancre; ses manifestations furent réglées, soumises à une étroite discipline, et le traitement, régularisé à son tour, fut appliqué désormais avec une puissance et une sécurité inouïes. La doctrine n'est pas sortie en un jour de ce fécond cerveau, mais lentement, par accroissements, par progrès successifs; mais finalement, après ces vingt années, elle se présente à nous comme la plus complète qui jamais ait été produite et assise sur des bases si profondes, que naguère encore elle pouvait passer pour inébranlable.

« J'en puis parler ainsi, Messieurs, car je ne suis pas un disciple de M. Ricord ; mais, élevé dans d'autres opinions, j'ai été attiré, circonvenu, enveloppé par les siennes : je suis un converti, un prosélyte, encore un peu indépendant toutefois, comme vous avez pu vous en apercevoir. Ce n'est donc pas qu'il ne me reste quelques doutes , ce n'est pas que certains points ne me paraissent manquer d'une démonstration écrite suffisante; mais je tiens compte du talent de l'auteur et des incessantes démonstrations poursuivies depuis vingt ans à cette clinique retentissante, où l'on vient écouter la parole du maître de tous les coins du monde civilisé. J'étais aussi frappé de ceci : bien des fois j'ai vu les doctrines de M. Ricord vigoureusement attaquées; bien des fois ces attaques ont renouvelé mes doutes. Jamais je ne l'avais vu vaincu, forcé de battre en retraite, bien moins encore de capituler.

« Ce jour est enfin venu, Messieurs. Un des points de la doctrine de M. Ricord, c'est que la syphilis appartenait à l'homme tout entière, qu'on ne pouvait la faire passer aux animaux. Je ne reviendrai point sur les premières expériences de M. Auzias : on lui nia longtemps ses résultats ; moi-même, je m'accuse d'avoir eu ma part de cette injustice. Je me disais d'ailleurs: Quand on donnerait des chancres aux singes, à quoi cela mènerait-il? Préoccupation fâcheuse, Messieurs : un fait est un fait, dùt-il demeurer à jamais inutile; mais le plus souvent cette inutilité apparente ne provient que de l'ignorance où nous sommes de ses rap-

180 DISCOtRS DIO M. MALGAIGNF.

ports. Pour moi, je l'ai déjà dit, le fait est désormais inattaquable. En écoutant le discours do M. llicord, je n'ai pu trop démêler s'il l'admet ou s'il le rejette. (M. Ricord : Je l'admets.) Je suis donc très-heureux de me trouver une fois de plus en accord avec lui ; mais, s'il l'admet, n'aurait-il pu s'épargner ces agressions sarcastiques à l'aide desquelles il semblait lutter contre sa conviction actuelle, etéviter surtout do reproduire encore cette étrange théorie de la transplantation, qui ne le cède assurément, pour l'excentricité, à aucune des théories des syphilisateurs?

« Ce fait, si puéril en apparence, était une première brèche à l'édifice de M. llicord. Pour la première fois, il était vaincu ; et, notez-le bien, c'est qu'il se trouvait attaqué cette fois avec les mêmes armes qui lui avaient servi tant de fois a. vaincre; avec l'expérimentation. Mais bientôt le fait développe des conséquences inattendues. Ces animaux, rendus à si grand'peinc dociles aux inoculations, tout à coup y deviennent plus rebelles; puis, malgré toutes les précautions, les voilà redevenus réfraclaires. Quoi donc! la même chose arriverait-elle chez l'homme? On essaie, on réussit : de là, l'idée de la syphilisalion.

« M. Bégin, Messieurs, a essayé de démontrer que celte idée ne pouvait s'étayer ni du raisonnement, ni de l'analogie : en quoi j'estime qu'il a commis une immense errcur.Tous les faits nouveaux, toutes les belles découvertes de M. Ricord y tendaient. C'était d'abord cette distinction capitale du chancre simple qui ne donne pas la vérole, et du chancre induré qui la donne fatalement, et qui serait ainsi le seul et véritable chancre syphilitique. C'était cet autre point de doctrine, qu'un bubon sécrétant du pus spécifique garantit celui qui le porte de la vérole constitutionnelle. C'était encore cette troisième loi, qu'on n'a la vérole constitutionnelle qu'une seule fois : d'où, par une présomption assez légitime, M. Ricord pensait à conclure que les enfants d'un homme ainsi devenu réfractairc pourraient bien participer à cette immunité. Comment, quand la nature montrait elle-même tant de moyens d'échapper à la lerriblo maladie, ne pas espérer que l'art parviendrait à l'imiter un jour? Ainsi, Messieurs, l'idée de la syphilisalion venait bien de cette école; M. Ricord l'a reconnu lui-même : bien longtemps avant M. Auzias, il prophétisait la découverte du vaccin syphilitique, et, plus tard, frappé des indices d'une révolution prochaine, il n'hésitait pas à en réclamer la première part. Plus tard encore, il a été vivement admoneste sur ce point par noire excellent ami M. Amédée Latour, et aujourd'hui il semble disposé à faire amende honorable. Mais, ce qui est, est; qu'il le prenne à éloge ou à blâme, il est certain que l'idée de la syphilisation découlait directement des enseignements de M. Ricord.

« Et, d'une autre part, voyez ! M. Ricord n'avait observé que l'immunité contre la syphilis constitutionnelle. M. de Caslelnau, précédé, dit-on, par Parent- Duchâlelct, arrive à signaler des cas étranges d'immunité contre le chancre lui-même. Combien de signes précurseurs?

« Or, celte immunité, pcul-on artificiellement la produire? La réponse désormais ne saurait plus être négative, et je suis surpris que les orateurs de la Commission aient tous relégué dans l'ombre un fait aussi capital. Vous vous rappelez l'observation du malade de M. Marchai (de Calvi); il a présenté cet état réfractaire. Comme M. Ricord passe rapidement sur ce fait! Le malade de M. Zelaschi, si souvent cité, avait acquis la même immunilé : ni M. Ricord, ni M. Bégin, ne l'ont remarqué; il a fallu que le fait leur fût signalé par M. de Caslelnau, qui cependant ne passera jamais pour favorable à la syphilisalion. Et le fait de M. Laval? J'y viens dans un instant, Messieurs; mais j'ai besoin de répondre à une objection préalable.

« Quand le fait serait bien démontré, qu'a-t-il donc, après tout, do si important? Ceux qui relaient cette question ne seraient pas bien au courant de la situation actuelle des doclrinos sur la sypbilis. J'ai signalé brièvement quelques-unes des doctrines les plus importantes de M. Ricord. Pour la plupart, Messieurs, elles touchent de près ou de loin à une base commune : c'est l'inoculation limitée au pus du chancre, mais aussi, forcée pour le pus du chancre. Ici, point do circonlocutions, point d'ambages : « Le pus du chancre, dit M. Ricord, est fatalement inoculable. » La variole et le vaccin trouvent des réfractaircs : le pus du chancre n'en connaît point; et c'est ce qu'il exprimait admirablement par cet aphorisme, d'une concision si nerveuse et si pittoresque : « Tous les hommes sont égaux devant le chancre. » C'était, comme vous le voyez, une sorto de constitution politique qu'il imposait à la syphilis ; c'était sa charte constitutionnelle.

« Or, voilà qu'un jour, il est réveillé en sursaut par un fait révolutionnaire, qui rompt l'égalité promise, qui déchire sa charte, qui soumet ses sujets à d'autres lois. Je comprends bien alors, Messieurs, que le législateur ait fait résistance; je comprends toutes ses ardeurs belliqueuses ; je comprends qu'il ait voulu avoir sa bataille de Saltzbach, avec le désir clairement exprimé d'enterrer son adversaire, et qu'à cette tribune même il ait tenté, selon ses propres expressions", une nouvelle campagne d'Italie. Cette résistance n'avait pas, d'ailleurs, attendu la discussion actuelle pour se produire. Aux premières annonces de l'immunité menaçante, il protesta, et l'amphithéâtre de l'hôpital du Midi retentit de ses défis et de ses appels. Du reste, digne et loyal, c'était à la vérification qu'il provoquait ses adversaires : « J'attends surtout, s'écriait-il, qu'on me présente un individu syphilisé et réfractaire, qui vienne, devant les cliniciens de l'hôpital du Midi ou devant l'Académie nationale de médecine, ??ie défier, en champ clos, avec des armes de mon choix ! »

« Cet appel fut lancé par Y Union médicale, le 12 août. Ici, les dates sont précieuses. Le 22, M. Auzias accepte (1) ; le 23 septembre, M. Ricord déclare qu'il attend. Le rédacteur en chef de YUnion médicale s'écrie : Des faits! des faits! Plus de théories!

« Et puis, Messieurs? Et puis, le 4 novembre, M. Ricord annonce que les expériences sont commencées, et que le résultat en sera communiqué au journal. Cherchez bien; jamais cette communication n'est venue. Huit jours après, M. Ricord présente M. Lindeman à la Société de chirurgie et, le 18 novembre, à l'Académie de médecine. Pas un mot des expériences. Le 20, M. A. Latour donne l'observation de M. Lindeman comme la seule expérimentation publique et authentique qui soit encore connue. Comme pour mieux faire ressortir ce silence, le 9 décembre, M. Marchai (de Calvi) écrivait à la Gazette des hôpitaux que « M. Laval s'était présenté à M. Ricord, qui lui avait fait en deux fois sept piqûres avec trois pus différents d'une virulence constatée, et cela sans résultat aucun. » M. Ricord ne répond rien; YUnion médicale ne souffle mot. Vous savez que le Rapport de la Commission a gardé pareillement le silence.

« Pour moi, Messieurs, qui connais toute la loyauté de M. Ricord et de l'honorable rédacteur de YUnion médicale, ce silence équivalait à une défaite, et cependant j'aurais encore préféré un franc et public aveu. C'est pourquoi j'ai provoqué des explications sur ce point. Il est venu de plusieurs sources ; je ne veux point m'y arrêter. Je n'en veux croire ici que M. Ricord.

(1) La lettre DE M. auzias-TURENne, en date du 22 août 1851, n'a été insérée dans l'Union médicale que le 23 septembre suivant. V. Documents, 1844-1851, p. C8-71.

« Que nous a donc dit M. Ricord? Qu'il avait produit sur M. Laval « une pustulo d'ecthymà assez caractéristique pour n'avoir pas besoin d'une contreépreuve, » et que « les autres inoculations, qui avaient échoué sur le syphilisé, avaient aussi échoué sur les malades auxquels le pus avait été emprunté.» Pas d'autre détail; M. Ricord déclare qu'il croirait manquer à sa dignité s'il en disait davantage.

« Ceci no me plait pas, Messieurs. Quel rapport y a-t-il entre la dignité do M. Ricord et les détails d'une expérience? Au total, et do son aveu, sur son terrain, « en champ clos, avec des armes de son choix, » il n'aurait réussi qu'une fois sur sept. Mais d'autres malades ont été pareillement réfractaires, ce qui prouve que le pus n'était pas bon. Qui aurait cru, Messieurs, que M. Ricord, après un défi si solennel, dans son service immense, ayant le choix des armes, en serait réduit à nous dire qu'il n'a pas pu trouver de bon pus? Mais enfin une inoculation a réussi. Réussi ! Quand vous n'avez pas fait la contre-épreuve, quo vous-même, en touto occasion, vous déclarez indispensable, savoir, si le pus produit peut être réinoculé!

« Pour ce qui me concerne, Messieurs, je regarde cette immunité, acquise chez quelques sujets, comme avérée, démontrée, incontestable. M. Ricord la contcste-t-il encore aujourd'hui ? (M. Ricord : Je répondrai.) J'aurais préféré uno réponse plus nette. {M. le Président : On ne doit pas transformer la discussion en dialogue; M. Ricord répondra.) Soit; mais j'ai maintenant quelque chose à dire. Si M. Ricord élève des doutes, je me chargerai, moi, de lui fournir tous les éléments de conviction. Que la Commission consente à assister aux expériences, je lui amènerai, j'y engage ma parole, un jeune homme qui se prétend syphilisé, qui porte défi à M. Ricord de produire chez lui un seul atome de pus inoculable. M. Ricord prendra ses précautions; s'il ne réussit pas une première fois, il recommencera; mon sujet se déclare prêt à se laisser faire 1200 inoculations, et davantage si l'on en veut davantage. Maintenant personne ne niera, je l'espère, avant d'avoir vérifié.

« Voilà donc un fait capital qui sortira de cette discussion; et ne doutez pas que ce ne soit un fait considérable. Vous avez lu le beau livre de M. Ricord sur l'inoculation syphilitique; vous avez vu les résultats importants qu'il en avait obtenus pour le diagnostic, pour le pronostic, pour le traitement ; vous vous rappelez les belles applications qu'il en déduisait en médecine légale ; tout cela est ébranlé, tout cela croule dès que le chancre n'est plus fatalement inoculable; le diagnostic redevient incertain, le pronostic faillible, la thérapeutiquo douteuse; et surtout la médecine légale, à qui, en pareille matière, il faut des certitudes, oserait-elle compter comme autrefois sur les inoculations?

« Ceci ne touche encore directement qu'à la syphilis primitive; il est à craindre que la doctrine n'ait à subir bientôt un autre échec touchant la syphilis constitutionnelle. Divers expérimentateurs sont unanimes à dire que le chancre induré peut être produit plusieurs fois chez le même sujet, que les inoculations peuvent le faire reculer, dissiper l'induration, donner peut-être ainsi une garantie nouvelle contre l'infection générale. Ici je ne garantis rien; j'attends les preuves; mais cette unanimité ne laisse pas do donner à réfléchir. Après tout, nul de nous ne prétend avoir atteint la vérité absolue ; les vérités que nous découvrons sont plus ou moins voilées d'ombres que nos successeurs auront à dissiper. La doctrine de M. Ricord se fùt-cllc maintenue tout entière de son vivant, il est probable que, comme toute autre, elle aurait obéi plus tard à la loi générale; et je me réjouirais pour la science si elle réalisait dès aujourd'hui un progrès qui aurait pu se faire attendre un demi-siècle. Si la doctrine en souffre quelque

dommage, l'hommo n'en sera pas amoindri pour cola. Outre qu'il conservera toujours l'honneur do découvertes qui subsisteront, je l'espère, dans la révolution qui en emportera quelques autres, il aura encore à réclamer une large part.

a Quant aux autres prétentions do la syphilisation, en admettant qu'elle guérisse les phénomènes présents de la vérole, arrivcra-t-elle à garantir contre toulo rechute, et même, l'immunité assurée contre le chancre préservera-t-ello les syphilisés des autres accidents? Sur ces questions nouvelles, je ne veux rien dire, je n'en sais rien ; il me paraît même démontré que les syphilisatcurs ont promis au delà de leur puissance, qu'ils se sont trop hâtés de conclure. Je m'en liens à ce qui est; j'ignore si la nature, qui a déjà laisé relever ce coin de son voile, nous permettra d'aller plus loin. Mais en considérant la grandeur du progrès qui vient de s'accomplir, je ne saurais renoncer à de plus hautes espérances; et dans ma conviction profonde, la syphilis n'est pas vaincue, mais elle est ontamée.

« Je me résume.

a Je n'aurai pas la présomption de dicter à l'Académie ce qu'elle a à faire, ni de lui proposer aucune espèce de conclusion.

« Si elle vote la condamnation de la syphilisation préventive, je la voterai des deux mains.

« Si elle comprend dans le même blâme la syphilisation curative, je m'abstiendrai, n'ayant pas d'éléments suffisants, et les faits acquis jusqu'à présent me paraissant plutôt favorables que contraires.

« Mais si, avant toute vérification et contre les vérifications déjà faites, elle enveloppait dans un arrêt commun les faits que je viens de signaler, je ne veux pas dire que je protesterais, ce serait la science tout entière qui protesterait contre un pareil jugement.

« Et maintenant, qu'un dernier mot me soit encore permis.

« J'ai vu avec regret, avec douleur, les façons dédaigneuses dont on a usé envers un confrère digne à tous égards d'un tout autre traitement. A cette tribune, il semblait que chacun eût peur de prononcer son nom ; en dehors de cette enceinte, il a été en butte à d'autres outrages, dont j'ai retrouvé un écho bien lointain, à la vérité, bien affaibli, dans le dernier discours de M. Bcgin. Ah ! si la Commission avait voulu savoir, et cela lui était si facile ! l'âme haute et généreuse de M. Bégin aurait frémi de s'associer, même de loin, à des insultes aussi imméritées.

« Nous avons tous commencé, Messieurs, nous avons tous eu à surmonter des obstacles, à soutenir des luttes plus ou moins pénibles, et cette loi commune ne m'a pas épargné. Mais je me suis promis alors, si quelque part d'autorité m'arrivait un jour, et s'il se rencontrait sur mon chemin un confrère modeste, laborieux, à qui l'on voulût aussi barrer le chemin et faire porter la peine de ses découvertes, je me suis promis de lui tendre une main confraternelle et de lui venir en aide de tout mon pouvoir.

« L'heure est venue aujourd'hui de me dégager de ma parole, et je n'y faillirai point.

« De cette tribune même, où l'on a tellement cherché à l'humilier, j'adresse à M. Auzias mes félicitations, mes encouragements, et ces encouragements en valent bien d'autres ; je l'exhorte à poursuivre son œuvre commencée, à ne pas laisser sa conquête inachevée.

« Qu'il se presse moins do faire des théories, qu'il multiplie bien plutôt ses expériences, en y mettant toute la prudence que l'honneur médical lui impose, et qu'il ait Toi dans l'avenir.

« Celui qui, le premier, et le seul jusqu'à présent, a fait c 3 brèches irréparables dans l'édifice si biôn cimenté de M. Ricord, celui qui a démontré que l'homme pouvait se rendre impénétrable à l'inoculation du chancre, celui-là s'est fait dans l'histoire de la syphilis un nom qui ne périra pas! »

La discussion se termina, dans la séance du 21 août 1852, par le vote, — à l'unanimité, moins deux voix, — de la résolution suivante :

« L'Académie déclare par un vote qu'elle approuve les principes exposés dans le Rapport de sa Commission, en ce qui concerne la pratique do la syphilisation comme moyen prophylactique et comme méthode curative de la syphilis. »

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