A. M. MELCHIOR ROBERT
« Les injures ne touchent pas à la vérité d'Un fait, elles no font mémo que le constater. » (Le professeur RisuËno d'Amador.)
Paris* le 5 février 1S53.
Monsieur,
Je n'ai point écrit ma lettre du 29 novembre dernier dans le but de vous désobliger, mais clans celui de me défendre. Vous m'aviez piqué au vif après avoir altéré mes doctrines : Vbi stimulus, ibi feuxus. Vous avez donc fait une faute en prenant le signe d'une réaction favorable pour un symptôme de mauvais caractère.
J'ai voulu prouver (cela soit dit sans vous déplaire, car je n'emploie cette comparaison que pour être clair et précis) qu'au rebours de M. Jourdain, qui faisait de la prose sans
le savoir, vous ne faisiez pas de la syphilisation croyant en faire. Vous ne luisiez peut-être pas nou plus delà bonne prose, j'entends de la prose courtoise (permettez-moi encore de vous le dire sans vous offenser) en parlant de me flétrir, absolument comme vous auriez dit d'un fripon de la Bourse ou d'un bandit des grands chemins. Avez-vous bien songé, Monsieur, avant de vous servir à mon égard d'un pareil langage, a la gravité du propos que vous alliez tenir? Je veux bien croire que vous ayez été plus irréflchi que coupable ou méchant. Mais puis, quand je réponds d'une manière où mon indignation contre un pareil affront se voile de la pudeur «le l'ironie, vous vous prenez a me trouver bien discourtois, bien virulent. Tant d'injures, il est vrai, m'ont assailli dans ces derniers temps, que vous avez pu croire user d'un droit légitime en m'outrageant !
J'ai voulu encore vous indiquer ce que vous auriez dû l'aire, afin de convertir vos deux inoculations désastreuses en inoculations syphilisatrices, et vous donner ainsi l'occasion de me rendre grave au lieu de me flétrir.
Ma démonstration, paraît-il, n'a pas eu de succès, auprès de vous du moins; j'y reviens donc. Aussi bien, je ne veux pas porter la peine de l'erreur que vous avez commise en vous inoculant autrement qu'il n'aurait fallu. Ne savez-vous pas qu'aujourd'hui on rejette sur moi toutes les inoculations qui se font à contre-temps ? Je voudrais bien qu'on me dise ce qu'on pensait de celles-là, avant la syphilisation 1 Sur qui en reversait-on la faute? Qu'advint-il, que dit-on, notamment de ce malheureux qui s'est noyé, pour en finir avec un chancre d'inoculation devenu phagédénique, de ce malheureux que la syhilisation aurait pu sauver plus tard ? On vient précisément de dire qu'il en est mort victime! La syphilisation s'est récriée :
Je n'étais pas encore née;
— Si ce n'est toi, c'est donc ton frère,
a-t-on répliqué, c'est-à-dire qu'on a prétendu que c'était la même chose.
Il est un point que vous m'accordez implicitement par votre silence (qui ne dit mot, consent!). C'est que vous avez été mal inspiré en choisissant les parages du coude pour y faire des inoculations. Passons.
Vous ne paraissez pas, à beaucoup près, aussi convaincu des avantages que vous auriez eus à vous faire d'autres inoculations pour concourir à tempérer la conflagration des premières. Vous me dites triomphant et comme pour pulvériser ma réplique : « Vous oubliez que ces chancres m'ont occasionné un bubon qui a suppuré. » Je ne l'oublie pas, Monsieur, bien au contraire ! Mais sachez que les syphilisateurs attaquent le bubon suppuré par des inoculations, et qu'ils peuvent faire ainsi disparaître, sans le vider par une ouverture, le foyer viraient.
Voici, à ce propos, un échantillon clinique :
A cette époque-ci de l'année dernière, vient chez moi un ouvrier. — Qu'avez-vous ? lui
dis-je. — Vous allez le voir, me répond-il Il se dépouille alors de ses vêtements, et
me montre sur la partie externe de son bras gauche un chancre large et enflammé. Il lève ensuite douloureusement le membre malade et me fait sentir un bubon fluctuant dans l'aisselle correspondante. Voici comment il répondit à la question que je lui adressai sur ses antécédents:
« Nous sommes plusieurs ouvriers qui nous syphilisons mutuellement. Tout se passe bien chez mes camarades, mais vous voyez ce qui m'arrive, et j'ai recours à vous. »
J'appris ensuite qu'il avait été inoculé d'un seul chancre quinze jours auparavant, et qu'il avait beaucoup travaillé de ses bras. Le bubon virulent s'explique de reste.
Voici ce que je fis :
Je ponctionnai, au moyen d'un petit trocart, le centre du bubon, et je mis l'extrémité libre de la canule en rapport avec le goulot d'une fiole homœopathique, que je remplis ainsi de pus virulent. Ensuite, je retirai le trocart et je bouchai la petite plaie par une mouche de taffetas d'Angleterre.
Séance tenante, j'inoculai quarante fois mon sujet sur le devant de la poitrine, en partie avec le pus du bubon et en partie avec celui du chancre. Je prescrivis le repos, des boissons délayantes, un cataplasme de farine de graine de lin sur le chancre et un autre sur le bubon. Trente-six pustules chancreuses répondirent en deux ou trois jours à mes quarante inoculations. Le bubon et le chancre marchèrent vite, l'un à la résolution, et l'autre vers la cicatrice.
Au bout d'une semaine, l'ouvrier en question reprit son travail, très-satisfait d'une méthode qui avait été son palladium contre l'hôpital et le bistouri.
Cet exemple de gens qui s'inoculent eux-mêmes est un bon présage pour l'avenir de la syphilisation. Elle n'inspire donc pas autant de répugnance que le disent ses calomniateurs.
Cet exemple vous montre aussi que je ne désapprouve pas les moyens ordinaires par lesquels vous avez combattu vos deux chancres et votre bubon. Mais pourquoi n'y avezvous pas ajouté deux ou trois douzaines d'inoculations? Vous seriez à présent converti à la syphilisation !
Je me sentirais, pour mon compte, doublement heureux de ce résultat, parce que j'aurais soulagé un homme souffrant et gagné à la cause de la vérité un médecin d'intelligence et de savoir. Ah ! Monsieur, je suis bien sûr qu'aujourd'hui vous ne me jetteriez pas la pierre!
Vous revenez encore avec un air de triomphe sur une de mes phrases qui se mêlait sans prétention à une foule d'autres, et que vous allez rendre célèbre : « Je n'expérimente pas sur mes semblables, je les soigne et je les guéris, ou bien je les vaccine et je les préserve, y Qu'a d'extraordinaire cette phrase? Est-ce qu'une personne guérie de la vérole par des inoculations n'a pas été soignée et guérie ? Quand les insertions sont poussées jusqu'à l'immunité, cette personne n'est-elle pas vaccinée et préservée de contaminations ultérieures? Vous, Monsieur, si vous aviez invoqué et suivi mes conseils dans votre mésaventure, vous auriez été soigné, guéri, vacciné et préservé. Au lieu de critiquer ma phrase, vous la porteriez dans le cœur !
Vous croyez sans doute m'embarrasser beaucoup en alléguant l'histoire d'un de mes clients qui est mort d'une épidémie, et celle d'une fille qui m'est échappée pendant son traitement. Cependant, Monsieur, il est bien facile de comprendre que la syphilisation ne doit pas empêcher de mourir, et que, avant d'être guéris par elle, les gens sont encore malades ! C'est du La Palisse le plus pur ! Les deux observations que vous citez sortiront un jour du secret de mes cartons.
J'ai ouï avec étonnement et regret une plainte qui s'exhale de votre lettre : quoi ! l'éloge d'un de vos amis vous paraîtrait un blâme contre vous ! Louer M. Diday, serait-ce donc offenser M. Melchior Robert? J'avais espéré, bien au contraire, que mes raisons triompheraient plus facilement des répugnances de votre esprit en passant par le chemin de votre cœur !
Je veux pourtant vous le dire, sans que vous y trouviez la moindre allusion qui vous choque. J'aime en M. Diday son indulgente franchise. Il a discuté ma doctrine, sans toucher à ma bonne foi ni à ma dignité, et a gagné ma confiance en me donnant la sienne. Il sera désormais encore mon adversaire, mais je saurai découvrir le bon coté de ses critiques pour lui en savoir gré. On m'a tant blâmé et injurié que j'ai de la reconnaissance pour ceux qui s'abstiennent envers moi de blâme et d'injures. Vous vous écriez néanmoins que^e ne laisse pas même mettre en question ma doctrine à Vaide de l'expérimentation.
Je n'exagère pas, Monsieur, dans le récit des déboires qu'on m'a fait éprouver.
On m'a mis, en quelque sorte, hors la loi des médecins, dans la presse, les Sociétés, les Académies, les Cours, les Commissions!
On a faussé la vérité pour me nuire, on a violé contre moi la foi médicale et le secret, des familles : on a enfin accumulé injustices sur injustices, et injures sur injures!
Mais vous, Monsieur, consentirez-vous à suivre ce courant de réprobation que remontent avec énergie des hommes qui s'appellent Dechambre, Depaul, Flourens, Malgaigne, Seutin, etc.? Permettez-moi d'en douter encore. Vous vous êtes déjà distingué par votre savoir, vos travaux et votre esprit; vous voudrez vous élever par le cœur. Vous répudierez, n'est-ce pas? le rôle sans courage d'attaquer un homme assailli de tous côtés, et vous traiterez désormais avec considération un confrère qui n'a commis d'autre crime qu'une conquête laborieuse de la vérité sur l'erreur!
C'est pourquoi je consens à vous donner quelques explications sur mes observations dont vous trouvez que la publication se fait trop attendre.
Vous conviendrez, d'abord, qu'il en est des observations de syphilis comme de certaines liqueurs. Elles deviennent meilleures en vieillissant, c'est-à-dire plus probantes, au point de vue des récidives.
Tenez compte ensuite des longueurs indispensables dans la rédaction des détails d'une syphilisation qui a pu durer plusieurs mois; tenez compte de la peine qu'on trouve à revoir certains malades dont l'histoire a besoin d'être complétée; tenez compte enfin de l'importance et des difficultés du groupement des observations. Ne comprenez- vous pas, par exemple, que des lois, permettez-moi l'usage de ce mot tant critiqué, peuvent être rendues claires par le rapprochement synoptique d'inoculations d'un même pus faites à diverses personnes qui sont placées dans des circonstances dissemblables?
J'ai différentes catégories d'observations groupées ainsi : 1° cas très-favorables à la > syphilisation ; 2° cas douteux (apparent rari nantes), soit parce que la guérison n'a pas eu lieu, soit parce qu'il s'est montré une récidive ou quelques accidents; 3° cas d'intervention des préparations mercurielles et surtout des préparations iodurées; 4» enfin, cas divers qui ne rentrent dans aucune des trois catégories précédentes.
LETTRE DE M. AUZIAS-TdRENNE.
Laissez-moi, pour produira tout cela' et en tirer un bon parti au profit de la science et de l'humanité, choisir mon temps et mes moyens. « On ne me demandera pas, disait un auteur, le temps que j'aurai passé à composer mon œuvre, mais on la jugera telle que je l'aurai faite. » Faut-il que j'aie à me défendre de vouloir mettre au jour un travail digne de mes confrères? Est-ce donc moi qui ai précipité les choses? Est-ce moi qui suis allé au devant de la Presse, des Académies, des Commissions? Me suis-je d'abord adressé au public autrement que pour poser des jalons et fixer des dates? Ah! si vous saviez, Monsieur, la répugnance que j'éprouve à me mettre en scène, vous parleriez moins cavalièrement de ce qu'il vous plaît d'appeler mes réclames !
Bien au contraire de ce que vous paraissez croire, je ne tiens pas à ce succès éphémère et précoce qui donne des palmes académiques ef procure des clients.
Je ne tenterai pas non plus d'inutiles efforts pour chercher à convaincre ces mélanges de gens de toutes opinions que dominent des préjugés, et inspirent des passions diverses. En même temps qu'ils réclament à chaque instant des preuves, ils ont prudemment le soin perfide de me refuser les moyens d'en fournir !
Ils savent très-bien que la vérole est une maladie secrète; mais ils feignent d'ignorer que la réserve vis-à-vis des malades et la discrétion vis-à-vis du public sont les premiers devoirs de notre profession. Croient-ils donc avoir fait preuve d'un grand désir de connaître la vérité, quand ils m'ont demandé sans cesse à voir ceux que je soigne, tandis qu'ils me ferment leurs services d'hôpitaux, dont ils inoculent pourtant les malades depuis Engt ans par pure curiosité?
Je désire avant tout que le temps ne me donne pas de démenti et que les efforts que je fais soient un jour appréciés par les vrais savants. « Persévérance, m'écrit M. Sperino, courage, prudence et loyauté, voilà les titres qui feront tôt ou tard triompher la syphilisation. »
Je suis prêt à vous suivre, Monsieur, dans une discussion fructueuse sur le terrain de la loyauté et du bon goût; mais autrement portez aussi bas qu'il vous plaira votre enseigne de transplantation sur la pente des personnalités, sèmée d'indignités et d'erreurs, et vous pourrez être certain de ne pas m'avoir pour adversaire; car je resterai derrière l'égide de mon épigraphe.
Agréez, etc. ( Union médicale du 8 février 1853.)
Article bibliographique sur le livre de M. Sperino (1).
Un malade se présente dans le service de M. Ricorcl. Diagnostic : Chancre induré, pléiade . ganglionnaire, ganglions cervicaux postérieurs... Prescription : Cautérisation du chancre, s'il n'est cicatrisé, afin d' 'éteindre le foyer de la contagion; tisane amère et proto-iodure de mercure pour combattre (ne pas confondre avec exterminer) la diathése.
Si le malade revient au bout de deux ans, avec plus ou moins d'alopécie, après avoir traversé quelque variété de syphilide; atteint d'une ostéite spécifique avec douleurs ostéocopes, suivant les circonstances, on prescrira l'iodure de potassium avec ou sans mercure. A Au bout de six ans, le malade revient, après avoir engendré un ou deux enfants morts, en naissant, de pemphygus : tubercules profonds de la peau ; une tumeur gommeuse clans la langue, qui le dispense de toute explication. Nouvelle prescription d'iodure de potassium
i ou de mercure, et ainsi de suite
J'en passe, et des plus belles. Chaque praticien sait à quoi s'en tenir sur ce point, MM. Ricord tout particulièrement.
C'est ainsi, éminent maître ! que vous fûtes convaincu, par l'irrésistible argument de I votre grande expérience, que le mercure ajourne, mais ne guérit point ; si bien que, mainletes fois, dans vos leçons, avec une verve sans égale, vous évoquez les véroles descendues prématurément dans la tombe, et qui n'ont pu voir qu'une seule fois le grand jour. Tout cela s'adresse à ces honorables optimistes, qui pensent que, en fait de vérole, tout yesi pour le mieux dans la meilleure des doctrines possibles.
Mais, au fait, la doctrine pourrait être très-juste et le mercure très-insuffisant; il ne j s'agirait alors que de trouver une drogue un peu plus héroïque.
Toutefois, ce n'est plus là l'opinion de M. Auzias-Turenne, et c'est au renversement
(1) LA SYPHILISATION ÉTUDIÉE COMME MÉTHODE OURATIVE ET COMME MOYEN PROPHYLAC- TIQUE des maladies vénériennes, par C. Sperino, Docteur en Médecine et en Chirurgie, lAgrégé à la Faculté Médico-Chirurgicale de Turin, Médecin et Chirurgien en chef du Syphilicome, etc., etc. ; traduit de Vitalien par A. Tresal, D. M. P. Turin, J. Bocca. •ans, Chamerot, janvier 1853. 1 vol. in-8 de 822 p.