COMMUNICATION
FAITE AU CONGRÈS MÉDICAL INTERNATIONAL DE PARIS (1) SUR LA QUESTION III DU PROGRAMME ;
Est-il possible de proposer, aux divers Gouvernements,' quelques mesures efficaces pour restreindre la propagation des maladies vénériennes?
Séance du 23 août 1867.
M. Auzias-Turenne. — Depuis l'apparition de la syphilis en Europe, les médecins de tous les pays se sont efforcés de découvrir les moyens de la combattre. Sa prophylaxie a été en particulier, pendant plusieurs siècles, l'objet du rêve des philanthropes. Le Congrès médical universel a la mission de réaliser ce rêve. Mais, pour rencontrer un but qui s'est dérobé jusqu'à présent aux plus persévérantes enquêtes, n'est-il pas indispensable que la science abandonne les routes sans issue qui ont été suivies?
Jetons un regard sur les moyens prophylactiques qui ont été préconisés , ne fût-ce que pour marquer les écueils.
Les précautions qu'on a conseillé de prendre ou qu'on a exigées ont trait aux hommes et aux femmes. Elles ne sont pas, à beaucoup près, identiques ni surtout égalitaires pour les deux sexes.
On ne peut apprécier les moyens qu'on a proposés ou mis en pratique pour empêcher que les femmes ne donnent la syphilis, sans examiner, au préalable, la manière dont le plus souvent elles la donnent.
Elles peuvent communiquer l'infection , mais rarement, lorsqu'elles n'ont que des accidents primitifs. Elles le font surtout quand elles se trouvent dans un état syphilitique constitutionnel.
Cette assertion paraîtra peut-être en désaccord avec des idées généralement admises, mais elle est conforme à l'observation de tous les jours. Les remarques suivantes en fournissent l'explication :
Les femmes atteintes d'accidents primitifs sont, le plus souvent, détournées du coït par la crainte de ressentir de la douleur, sinon par la crainte de transmettre la syphilis. D'ailleurs, elles ne peuvent cacher leur situation, à moins que leur mal ne soit au début ou sur le déclin, ou bien encore à l'état . abortif.
Quand, au contraire, les femmes ont la vérole, et que leurs organes ont été surexcités par des rapports sexuels fréquents, les sécrétions abondent vers ces organes, et s'accompagnent, dans la plupart des cas, de poussées virulentes. Celles-ci se traduisent quelquefois par des symptômes locaux contagieux. Mais je pense que le sang des règles ou que des écoulements blancs, peuvent aussi, sans qu'il existe de lésion, devenir alors les véhicules du virus, iet concourir à sa propagation.
(1) Congrès médical international de Paris. Août 1867. Paris, Victor Masson et . Asselin, 1868. 1 vol. gr. in-8, pages 375 à 391.
2,0 LA SYPHIL1SATI0N
Il en résulte que la syphilis constitutionnelle est transmissible pendant des années, tandis que les accidents primitifs, indépendamment de l'éveil qu'ils donnent, le sont tout au plus pendant quelques semaines.
D'après un calcul approximatif, dont les élémentssurchargeraient cette lecture, j'ai lieu do conjecturer que les femmes traitées de la vérole par les préparations mercurielles, conservent, pendant quatre ans environ, le triste privilège d'émettre, de temps à autre, des sécrétions contagieuses, tandis que si elles , n'avaient pas été traitées du tout, elles auraient perdu cette propriété au bout de trois années.
Or, en admettant que les prostituées exercent leur métier pendant quatre années, — ce que relate certaine statistique, — la mercurialisation aurait pour résultat de les constituer un réservoir de virus pendant tout ce temps.
J'ai sous les yeux un relevé dressé par M. A. Fournier, et j'y trouve qu'à Paris les prostituées sont quatre fois sur cinq l'origine des syphilis constitutionnelles de l'homme. On peut douter qu'en l'absence de toute réglementation les résultats fussent beaucoup plus calamiteuxl
Le mal est donc considérable, mais au moins nous savons d'où il vient, et surtout nous comprenons pourquoi on ne lui a opposé jusqu'ici que de bien impuissants palliatifs.
Maintenant, à quelle pratique en est-on venu? Après avoir dispensé, bien à propos, il faut le reconnaître, les femmes de l'usage d'un condom renversé, à l'application duquel leurs organes ne se prêtaient pas, on les a soumises, de plus que les hommes, à des inspections périodiques. On leur a infligé, en outre, une discipline dégradante, et prescrit des règlements draconiens. Ce sont des négresses blanches.— Le bureau où l'on s'occupe d'elles est connu à la Préfecture de police sous le nom de Bureau des mœurs l
Mais, en supposant qu'on puisse voir très-clair dans les recoins de leurs organes, le virus n'en échapperait pas moins à toute surveillance.
Et, en effet, on aura beau multiplier le nombre des visites et redoubler de soins en les pratiquant, on n'empêchera pas que des organes surmenés ne sécrètent des humeurs abondantes, et que, par le fait de la constitutionnalité, ces humeurs ne puissent-être chargées de virus; on n'empêchera pas que des poussées d'accidents constitutionnels ne se produisent,
Visitez donc, injectez, badigeonnez ; tamponnez, cautérisez, imprégnez de mercure les pauvres filles ; visitez-les de nouveau, cautérisez-les encore, mercurialisez-les toujours; imposez-leur humiliations sur humiliations, souffrances sur souffrances ; bien plus, comme en Belgique, organisez autour d'elles et même parmi elles, le hideux espionnage ; enfin, forcez-les à descendre de dégradation en dégradation, jusqu'au point que ce ne soit plus des femmes; le virus latent, insaisissable, mais obstiné, sera là prêt à perpétuer son action!
Ce ne sont pas de simples vues de l'esprit, ce sont des faits ; c'est le propre aveu de nos adversaires que nous enregistrons après l'avoir interprété rigoureusement.
Pourquoi donc rester dans cette voie? Cherchons ailleurs d'autres moyens. Celui que je propose est connu.
Je ne puis en quelques minutes, quoique je sois prêt à le faire, vous démontrer la réalité de la syphilisation, et traiter devant vous toutes les questions qui s'y rapportent.
Une démonstration suppose la relation de faits, la reproduction de statistiques et la discussion de certains points de doctrine. Elle exigerait beaucoup de temps.
Mais, tout le monde convient aujourd'hui que la syphilisation n'empêche pas les malades do guérir, et très-vite; qu'elle est dépourvue de dangers, et qu'elle procure une immunité au moins temporaire.
Ces trois conditions me suffiraient pour établir ma thèse; cependant, je ne puis cacher ce que l'expérience m'a fait connaître. Je dois cet hommage à la vérité et cette déférence à mes confrères.
J'atLeste donc, — et jo n'attends que l'occasion de le démontrer, — qu'un individu traité- de la vérolo par la syphilisation se porte bien, et qu'il ne peut ni contracter, ni transmettre aucune sorte d'accident syphilitique.
Ce n'est pas que cette assertion doive revêtir un caractère trop absolu ; il ne faut pas exagérer les choses. Mais il n'est pas vrai non plus absolument qu'une personne, vaccinée ou ayant eu la petite vérole, soit réfractaire au virus variolique; car, si vous faites à cette personne l'inoculation d'un pus assez fort, une petite pustule de courte durée apparaîtra bientôt. Cette pustule fournira un virus qui, quoique affaibli, serait capable d'engendrer la maladie complète et de se régénérer sur un organisme vierge jusque-là de l'action du virus vaccinal ou du virus variolique. L'expérimentation l'a démontré.
Un phénomène analogue s'observe chez les syphilisés : l'inoculation d'une forme quelconque de virus syphilitique peut y produire des éléments abortifs, dont la matière serait susceptible de fructifier ailleurs. Mais il y a loin de ce fait à la reproduction de chancres complets, et surtout à la consommation d'une syphilis constitutionnelle.
Je ne connais, à vrai dire, cette restriction qu'en théorie, ou, pour m'exprimer plus exactement, je l'ai apprise par des expériences directes et positives, mais non à la suite d'observations cliniques accidentelles. En pratique, nous devons donc à peine tenir compte d'une exception qui, réelle scientifiquement parlant, ne doit se présenter que bien rarement d'elle-même à l'observateur.
Ce n'est pas tout, je soutiens que l'immunité effective garantie par la syphilisation, contre toutes les formes de virus syphilitique, est plus tenace que celle qui est conférée contre la variole par la variole ou par la vaccine. Je pourrais invoquer ici le témoignage de confrères parfaitement bien renseignés à cet égard.
Le syphilisé peut donc encore, à la rigueur, recevoir l'impression locale et passagère d'un liquide virulent qui serait susceptible d'infecter profondément toute autre personne. C'est un Achille, qu'on me passe cette métaphore, trempé i dans le Styx, et dont le talon seul est resté vulnérable. Il est en état de braver toutes les atteintes.
Comment conviendrait-il d'agir à notre avis? Faudrait-il syphiliser toutes lies filles publiques? Non, car il nous répugne d'exercer la moindre contrainte (envers qui que ce soit et pour quelque motif que ce soit.
Nous ne voudrions syphiliser que les prostituées qui, étant malades, désireiraient, en même temps qu'être guéries, devenir invulnérables et inoffensives. lOn aurait aussi le choix de s'adresser à d'autres comme à elles dans les maisons ede débauche.
Comparons ce qui s'observe aujourd'hui avec ce qui aurait lieu si notre metthode venait à prévaloir.
En moyenne approximative, avons-nous dit, les prostituées vivent de leur rmétier pendant quatre années, dont elles passent au moins une à l'hôpital, ppour être traitées, je ne dis pas guéries, de la syphilis par le mercure. Il leur rresterait donc trois ans d'une prostitution effective.
Elles peuvent être, pendant ces trois années, un réservoir de vérole dans une proportion que vient de nous apprendre la statistique de M. Fournier, et que la syphilisation nous explique. Est-ce là tout le bénéfice qu'on recherche à si grands frais et par tant de soins 1
Si, au contraire, on traitait les prostituées malades par la syphilisation, on ne tarderait pas à s'apercevoir de la supériorité des résultats.
Une syphilisation bien faite exige trois mois. Mettons qu'il en faille six quand il s'agit de filles publiques, car on doit tenir compte de retours éventuels à l'hôpital. Il leur reviendra net trois années et demie do métier, avec garantie presque certaine pour le public.
On comprend aisément les avantages que présenterait l'application de cette méthode sous tous les rapports, y compris celui de l'économie dans les frais d'inspection.
Ceux qui désormais auront affaire à ce genre de femmes, pourront échapper à tous les risques en s'adressant à des prostituées munies de certificats en règle de syphilisation.
Il ne s'agit pas de considérations théoriques; ce sont des faits. Je connais certains sujets (des confrères en connaissent aussi) qui se trouvent dans le cas d'immunité que je désigne.
Ces sujets font exception à la règle, sans doute; mais le Congrès peut augmenter considérablement leur nombre en exprimant le vœu que l'auteur de la syphilisation soit mis on mesure d'appliquer lui-même sa méthode. Chacun a le droit de vouloir qu'on ne le juge que par ses œuvres.
Nous n'avons rien dit des cas de transmission de la syphilis étrangers aux rapports sexuels, et dans la plupart desquels la responsabilité du médecin se trouve engagée. On peut aisément démontrer que, pour le plus grand nombre, la syphilisation est seule applicable comme moyen préventif. Exemple : Il n'y a qu'une nourrice syphilisée qui puisse impunément donner le sein à un enfant syphilitique.
J'ai mis de côté, pour être bref, tout ce qui n'était pas indispensable dans l'exposition de mon sujet. Mais je suis tout disposé à fournir au Congrès les détails qui lui paraîtraient utiles, et à répondre aux objections qu'on voudrait bien m'adreser.
Toutes les découvertes ont leur temps d'épreuves, et reçoivent le baptême de la proscription. C'est la loi et la caractéristique du progrès ; mais il vient un jour où on les accepte.
Ce jour commence pour la syphilisation.
Le Congrès revêt, dans l'opinion publique, le caractère et les attributs d'une haute magistrature médicale. Je l'adjure, au nom de la vérité et de la justice, de réformer un arrêt notoirement empreint de précipitation.
Parmi les textes du programme, celui qui est relatif à la prophylaxie vénérienne a seul été conçu en des termes qui exigent une réponse. Jusqu'alors des paroles ont été dites. N'est-il pas temps, pour une assemblée virile, de passer aux actes? Vous devez vouloir que la lumière soit faite, et qu'une question qui à un si haut point intéresse l'humanité soit résolue!
J'ai apporté devant le Congrès une question scientifique, et je demande des objections scientifiques
J'ai offert de faire des expériences devant une Commission ; ma demande a toujours été repoussée.
On voudrait que je fisse des expériences personnelles ;— jo m'y refuse, et avant tout par dignité, no voulant pas me mettre ainsi à la disposition do M. Ricord dans l'unique but de satisfaire sa curiosité, et de lui servir ensuite, comme cela est arrivé à d'autres, de sujet de plaisanteries (I) !
M. Ricord. — Pendant longtemps, Messieurs, j'ai cru à l'unicité du virus syphilitique. Je n'admettais qu'une graine; eh bien, l'observation m'a démontré qu'il y avait doux formes, l'une locale, et l'autre fatalement générale. De cette distinction est née de mon école, de mes élèves, la doctrine de la dualité, deux accidents, l'un local, l'autre général. J'avais seulement fait le départ clinique; mais la délimitation était tellement nette, que mes élèves sont remontés aux sources. C'est ce qu'ont fait MM. Bassereau, Clerc, et l'école do Lyon, dont nous avons ici un illustre représentant, M. Rollet. Déjà, dans mes Lettres, j'avais montré qu'il n'y a pas seulement des différences dans le terrain, mais aussi dans la graine.
Je demande à mon confrère, qui disait tout à l'heure qu'il était syphilisô, ce qu'il s'est inoculé, le chancre mou ou le chancre infectant (2)?
Un de mes élèves de l'hôpital du Midi m'a demandé de l'inoculer : j'ai refusé ; il s'est inoculé malgré moi, et il a eu la syphilis. Jamais, Messieurs, je n'ai voulu porter sur un sujet vierge de vérole une lancette chargée de pus syphilitique. C'est de là qu'est venue mon erreur, touchant la question des accidents secondaires. Il y a trente-sept ans, en effet, je faisais des inoculations; mais je n'inoculais que des sujets déjà syphilitiques : cela ne prenait jamais. J'inoculais le pus du chancre; l'inoculation réussissait : c'était le chancre mou. D'où je concluais que la plaque muqueuse n'est pas inoculable et, par suite, pas contagieuse. Le chancre est inoculable et contagieux : voilà la source de l'erreur que j'ai confessée. Dans la science, on doit avoir le courage de dire que l'on s'est trompé. Il fallait inoculer des sujets sains avec du pus syphilitique; je n'ai jamais voulu le faire. D'autres ont eu plus d'audace, et ils ont réussi. Pour moi, Messieurs, je ne croyais pas avoir ce droit. J'ai expérimenté sur moi-même, je me suis inoculé, et je demande qu'on en fasse autant.
M. Auzias-Turenne. — Il y a deux formes de chancre, et dans ces deux formes je vois deux individualités qui sont parentes. Pour démontrer ma thèse, je suis obligé de me servir d'observations qui me sont personnelles. J'inoculais avec un bec de plume, toujours le même, une femme atteinte de cancer. J'étais à la quarantième inoculation successive du même pus, lorsqu'un des points inoculés au bras devint dur. Les ganglions de l'aisselle se prirent, et, au bout de quelque temps, une roséole me montra clairement que j'avais affaire à la syphilis.
Nous autres syphilisateurs, nous faisons à volonté des chancres mous ou des chancres durs. Ainsi, comme il m'est quelquefois difficile de me procurer du pus de chancre mou, j'emploie, pour en obtenir, le procédé suivant : je prends une femme, par exemple, ayant des plaques muqueuses; je panse ces plaques muqueuses avec une solution alcoolique de silphium cyrenaicum, la matière se modifie, et j'ai du pus de chancre mou.
Il y a deux virus, dites-vous? Mais qu'est-ce que cela prouverait contre moi?
(1) « ... Je suis le plus ancien syphiiisé du monde...-» Voir à l'Appendice : TESTAMENT et Procès-verbal d'autopsie.
(2) Au cours de la discussion, un membre du Congrès venait do s'écrier : « Je suis médecin, syphiiisé, et je me porte bien! »
Est-ce que le vaccin et la variole n'ont pas deux virus différents? Et malgré cela, est-ce qu'il n'y a pas influence d'une maladie sur l'autre'.' Eh bien, ne pouvons-nous pas aussi admettre qu'une variété de chancre peut modifier l'autre. Nous ne savons pas encore tout, et si quelques faits paraissent contradictoires, cela n'est pas une raison pour rejeter la syphilisation. Dans la doctrine d'Harvey sur la circulation, il y avait bien certains faits qui lui étaient opposés, et malgré cela Harvey avait raison.
Séance du 26 août 1867.
M. Auzias-Turenne. — Ce que le Congrès désire avant tout, c'est d'être fixé sur une question scientifique : il veut apprendre ce qu'il y a de vrai dans la syphilisation ; il veut savoir si celte méthode est en mesure de rendre des services, tant sous le rapport de la prophylaxie que sous celui du traitement de la syphilis.
Les titres de la syphilisation consistent dans les applications et dans les écrits dont elle a été l'objet jusqu'ici. Son passé est garant de son avenir, qui doit réaliser tous les développements dont elle est susceptible. Depuis quinze ans, beaucoup de malades ont été soumis à ce traitement : les services qu'il a rendus sont nombreux et avérés. Ne commet-on pas au moins un anachronisme en lui adressant les mêmes objections qu'autrefois?
Voici les preuves qu'il a déjà données :
I. Je ne dirai presque rien de Sperino ni des autres médecins italiens qui ont marché à l'avant-garde de la syphilisation. Ce qu'ils ont fait n'est-il pas connu de tous?
En vain nous a-t-on objecté leurs prétendues défaillances. Si, par quelque motif, ils se sont abstenus momentanément de pratiquer la syphilisation, est-ce donc la même chose que s'ils l'avaient reniée? Non ! non! car on peut céder à des influences ou suivre un courant d'idées quand on voudrait, au contraire, avoir la force d'y résister. Nous ne sommes pas tous également organisés ni placés dans de bonnes conditions pour la lutte.
On prétend que Sperino abandonne la syphilisation, ou que du moins il la réserve contre les syphilis graves, rebelles, contre les accidents tertiaires. Ce n'est pas Sperino lui-même qui le dit. Mais n'est-il pas étrange qu'une méthode, mise au rebut pour les cas simples, soit jugée efficace dans les circonstances difficiles 1
N'a-t-on pas, naguère encore, émis l'assertion que la méthode syphilisalrice sacrifiait l'avenir au présent, parce que les syphilisés devaient être atteints plus tard d'accidents profonds, c'est-à-dire atteignant les os, les viscères ! On attribuait ainsi, sans doute par mégarde, à la syphilisation deux propriétés qui semblent incompatibles : celle de faire naître et celle de faire disparaître la même catégorie de symptômes. Faut-il donc que tout paraisse extraordinaire dans ce qui concerne la syphilisation ! Cette thèse contradictoire n'est pas en tout cas à l'avantage de nos détracteurs. Où sont aujourd'hui ces accidents tertiaires, tant prédits, et qui devaient s'abattre sur les syphilisés? Il ne devrait pourtant, pas être difficile d'en découvrir au moins quelques-uns, car il y a longtemps déjà, il y a quinze ans que cette prédiction menaçante a été faite.
Quand même, fatigué de la lutte ou préoccupé d'autres soins, Sperino ne se
livrerait plus à la pratique exclusive et journalière de la syphilisation, il n'en serait pas moins rosté fidèle à ses convictions premières, à son passé. Eh quoi ! ne peut-on pas quitter un instant la brèche sans abandonner définitivement son drapeau t
IL Le professeur W. Bœck a produit plusieurs ouvrages sur la syphilisation. Voici la substance des principaux :
1" Recherches cliniques sur la syphilisation; 1 volume grand in-8°, écrit en langue norwégicnne et publié en 1854. La Revue médico-chirurgicale de la môme époque a inséré un long extrait de ce travail.
A propos de l'immunité obtenue parla syphilisation, l'auteur s'exprime de la manière suivante :
« C'est là un fait hors de toute contestation et que chacun peut vérifier. Il est impossible dans les sciences d'en constater de plus évident.
« Les plus incrédules doivent donc convenir que ces inoculations réitérées de virus syphilitique rendent l'organisme de moins en moins impressionnable. La molécule indéterminée de matière syphilitique qui peut rendre un organisme malade pour toujours, n'agit pas plus qu'une goutte d'eau sur le syphilisé. On a beau emprunter la matière à différents individus, aux chancres les plus variés, on n'obtient jamais le moindre résultat. »
« La disparition des phénomènes syphilitiques, ajoute-t-il, sous Vinfluence des inoculations successives, est aussi certaine que l'immunité elle-même. »
Enfin, il dit :
« Bien loin que la syphilisation ait une mauvaise influence sur l'organisme en général, les syphilisés ont tout l'extérieur de la santé et ont de la fraîcheur, ils témoignent eux-mêmes du bien-être qu'ils éprouvent. »
M. Bœck a. montré la plupart des sujets qu'il avait traités par la syphilisation aux membres d'un Congrès réuni à Christiania en 1856. Voici ce que l'apporte à ce sujet le Morgenbladed, journal politique de cette ville :
« Au Congrès scientifique Scandinave de Christiania, M. W. Bœck a prononcé un discours sur la syphilisation, et a été écouté avee beaucoup de satisfaction. M. le professeur Carlson (de Stockolm) a ensuite remercié M. Bœck au nom de la science et de l'humanité, et au milieu des acclamations générales de la section de médecine, pour les résultats qu'il avait obtenus par ses recherches sur cette nouvelle méthode de traitement. »
2° De la syphilisation appliquée aux enfants; ouvrage publié en allemand, et traduit en français par J.-A. Hagen. Paris, 1857.
Dans ce travail, M. Bœck confirme et développe ses précédentes convictions. Voici l'extrait d'une lettre qu'il a écrite, à propos de ce livre, à l'Académie des sciences :
« Tous les symptômes syphilitiques disparaissent rapidement chez eux (les enfants). La vie se ranime promptement sous l'influence du traitement chez les nouveau-nés syphilitiques qui sont sur le point de succomber. Ceux qui sont voués à la mort par l'impuissance de tous les autres moyens de traitement,
■ sont sauvés par la syphilisation, qui jouit, dans ce cas, de son plus grand
t triomphe, n
3° De la syphilisation. État actuel et statistique. Christiania, 1860. M. Bœck entre ainsi en matière :
« Les expériences se sont multipliées dans les dernières années. On est parvenu à appliquer la syphilisation avec la plus grande sûreté ; par une méthode • systématique d'inoculations, on n'a pas d'accidents, et les symptômes syphili-
276 LA SYPIIILISATION
tiques constitutionnels disparaissent presque sans exception. D'après les expériences que j'ai faites jusqu'à ce moment, je ne crains pas d'affirmer que, par la découverte do la syphilisation et par l'application do cette découverte à la guérison do la syphilis constitutionnelle, un grand bienfait a été rendu à l'humanité. »
Dans cet ouvrage, des tableaux statistiques démontrent l'excellence de la syphilisation. L'auteur y désigne nominativement toutes les personnes qu'il a syphilisées, et termine dans les termes suivants :
« En tout cas, on ne doit pas fermer les yeux sur les avantages d'un traitement qui est préférable à tous les autres, et dont la découverte est par conséquent un grand bienfait pour l'humanité. »
4° Recherches sur la syphilis, appuyées de tableaux de statistique tirés des archives des hôpitaux de christiania, 1862, in-folio, aux frais du Gouvernement de Norwége, et en langue française, sur la demande expresse du Sthorting (Chambre des députés), qui a voté les fonds nécessaires à cette publication.
Ce monument montre par des chiffres les suites funestes de la médication mcrcuriclle, et les avantages immédiats et durables de la syphilisation.
Pour couronner la notice des travaux de M. Bœck, il devrait paraître opportun de reproduire le Rapport du Comité médical de Christiania, qui a été chargé de surveiller la syphilisation. Mais il serait trop long de tout dire. D'ailleurs, la conclusion de ce Rapport, très-favorable à la syphilisation, a été insérée dans la plupart des journaux français où l'on peut en prendre connaissance. (1863.)
III. M. Bidenkap. — Aperçu des différentes méthodes de traitement employées a l'hôpital de l'université de christiania contre la syphilis con-
» stitutionnelle ; par J.-L. Bidenkap, médecin de réserve à l'hôpital. Christiania, 1863.
Les fonctions de l'auteur, à l'hôpital de Christiania, ressemblent beaucoup à celles de médecin ou de chirurgien du Bureau central d'admission dans les hôpitaux de Paris. Si M. Bidenkap s'est prononcé en faveur de la syphilisation, c'est parce qu'il a reconnu en elle le meilleur mode de traitement de la syphilis. Le livre de M. Bidenkap est une exposition de la méthode et une statistique complète de la syphilisation en Norwége. Les travaux de vingt-cinq syphilisateurs norwégiens y sont analysés.
A la suite des Norwégiens, viennent les auteurs qui sont allés chercher des renseignements en Norwége, ou qui ont formé leurs convictions d'une autre manière.
IV. M. Guérault, chirurgion do la marine impériale. Il a accompagné le prince Napoléon dans un voyage au nord de l'Europe. Il a visité Christiania, et fréquenté le service hospitalier ainsi que la pratique civile de M. Bœck, avec M. Bellebon, chirurgien comme lui de la marine. Voici en quels termes il résume le résultat de cette enquête :
«Tels sont les faits et les expériences que nous avons recueillis en Norwége, M. Bellebon et moi, et qui m'ont paru dignes d'être signalés d'une manière particulière, car ils tendent à établir l'innocuité et les avantages de la méthode syphilisatrice.
. « La situation morale de la syphilisation est, d'ailleurs, excellente en Nor-
AU POINT DE VUE DE L'HYGIÈNE PUBLIQUE. 277 wége; l'opinion générale des médecins, après y avoir été excessivement opposée aux expériences do M. Bœck, est devenue très-favorable à la méthode qu'il emploie, en présence du grand nombre de guérisons reconnues qu'elle a produites à Christiania.
« L'authenticité de ces guérisons est attestée par le contrôle officiel que lo Gouvernement et l'Université de Christiania ont fait exercer sur la pratique do M. Bœck, par un comité de quatre médecins éclairés et impartiaux.
« L'histoiro de chaquo malade et le diagnostic de son affection sont pris et suivis avec une grande rigueur à son entrée à l'hôpital, pendant tout le temps qu'il y passe et après sa sortie.
« Lo caractère personnel, la droiture scientifique, la légitime réputation de M. Bœck, qui a été honoré d'un prix Montyon par l'Académie des sciences, sont autant de garanties de la loyauté et de la valeur de ses expériences.
« Qu'il me soit permis d'exprimer ma conviction personnelle : qu'il y a
quelque chose devrai et d'utile dans la syphilisation, qu'elle entraîne peu de dangers, et qu'elle paraît exercer une influence réelle et durable sur la disparition des accidents secondaires de la syphilis; qu'il me soit permis aussi de faire le vœu que la question soit reprise et étudiée chez nous avec calme et impartialité ; que les expériences se répètent dans la voie libéralement ouverte par M. le professeur Nélaton, et que l'inventeur de cette idée française, contre laquelle il ne peut plus y avoir de préventions sérieuses, obtienne enfin les moyens de démontrer en France la vérité expérimentale et l'utilité pratique de sa découverte (1), »
V. M. Smus Pirondi. chirurgien des hôpitaux de Marseille. Il a guéri des syphilis rebelles au moyen de la syphilisation. (Thèse de J. Collin; Montpellier, 1838)
VI. M. Melchior Robert, ex-interne de M. Ricord, et chirurgien également des hôpitaux de Marseille. Il s'est d'abord très-énergiquement prononcé contre la syphilisation. Ensuite, il l'a vue de moins mauvais œil. Enfin, il a fini par l'adopter. A son instigation, la Société impériale de médecine de Marseille a voté des conclusions favorables à la syphilisation. Melchior Robert est mort épuisé de travail, victime de ses convictions.
Il s'exprime de la façon suivante dans le commencement du Mémoire sur la syphilisation qu'il a présenté à la Société de Marseille :
«Pourquoi souffrir qu'une idée, qui a germé sur le sol français, ne soit fécondée qu'à l'étranger? Revenons donc sur nos opinions préconçues, je dirai volontiers sur nos erreurs passées, et remettons à l'étude un moyen que nous n'avons combattu que par des assertions sans fondement. Soyons francs, et ne craignons pas d'avouer que notre opposition n'était qu'un élan généreux en faveur des doctrines émises (2). »
VII. M. Simpson. — Il a communique à la Société de médecine d'Edimbourg un Mémoire sur la syphilisation, lequel a été publié dans VEdinburgh médical journal, et traduit dans la France médicale.
(1) Observations médicales recueillies pendant le voyage scientifique de S. A. 1. le prince Napoléon dans les mers du Nord, par J.-H. GuÉRAULT... Paris, 1857.
(2) De l'influence des inoculations multipliées sur la marche des accidents consécutifs de la syphilis constitutionnelle..., par le Dr Melchior Robert... Marseille, 1859.
Co Mémoire rapporte deux observations de sujets atteints de syphilis graves ^t rebelles, Ces sujets ont été entièrement guéris par la syphilisation (1).
VIÏI. M. Baumes, ancien chirurgien en chef de l'hospice de l'Antiquaille de Lyon, membre correspondant de l'Académie do médecine, etc. Il s'exprime en ces termes dans son précis des diathèses : « Dans les circonstances dont il vient d'être question, comme dans celles dont j'ai parlé dans les pages précédentes, l'inoculation, je le répète, me paraît un procédé admissible, rationnel. Ce qu'on a appelé, dans ces derniers temps, syphilisation, renferme implicitement une grande question de philosophie et de pratique médicales, relativement aux états morbides diathésiques, aux diathèses. Tout ami de la science doit regretter que cette question n'ait pas pu être plus froidement, plus sûrement envisagée dans la dernière discussion qui a eu lieu à l'Académie de médocine do Paris, dans cette assemblée où se trouvent réunis tant d'hommes d'un mérite éminent. Une pareille discussion doit rechercher le calme et fuir l'effet théâtral. Il ne faut pas oublier que, dans certaines questions médicales, le temps est un élément indispensable pour donner des bases solides à la solution que l'on croit devoir adopter. »
IX. M. Hagen, docteur en médecine à Maxey-sur-Vaise (Meuse), traducteur de l'ouvrage de M. Bœck : de la syphilisation appliquée aux enfants, avait lui-même présenté, peu de temps auparavant, à la Faculté de médecine de Strasbourg, et brillamment soutenu, une thèse remarquable sur la syphilisation. (Strasbourg. Juin 1855.)
Il posait les conclusions suivantes :
I. La syphilisation n'est pas une chimère. Elle est une réalité : 1° chez les animaux ; 2° chez l'homme.
II. La syphilisation n'offre aucun danger. Il est impossible de lui opposer un seul fait malheureux. Ce [qu'on pourrait dire de plus défavorable, c'est qu'elle compte quelques insuccès.
III. La syphilisation guérit les accidents de la veille et préserve de ceux du lendemain.
IV. La syphilisation doit prendre rang dans la science, et les observateurs sérieux doivent porter leur attention sur une question d'une si grande importance pratique et d'un si haut intérêt scientifique.
X. M. Nélaton, qui a fait deux leçons cliniques favorables à la syphilisation (21 ot 24 novembre 1856), et qui, d'après la rédaction conservée par un de ses auditeurs, terminait ainsi sa première leçon :
« Lorsqu'un traitement nouveau rencontre tant d'oppositions et qu'il en triomphe, il y a tout lieu de croire que c'est une chose bonne. Je crois donc être autorisé à tenter la syphilisation et je me borne, pour le moment, à un tout petit point de la question. »
XI. La Société médicale de Clermont-Ferrand qui, après quatre mois de discussion sur un Rapport très-bien fait de M. Babu, a voté la conclusion suivante, proposée par le vénérable Bertrand :
« La Société médicale de Clermont-Ferrand déclare qu'il lui semblo que les
(1) Ce Mémoire, sous le titre : Considérations sur la syphilisation comme moyen de guérir la syphilis constitutionnelle, est reproduit ci-après, tu extenso, dans les documents a l'appui, 3° série.
travaux qui lui ont été soumis témoignent du peu do danger de la syphilisalion,
et do son utilité dans lo traitement de la syphilis constitutionnelle
« Elle émet le vœu que la liberté d'éxpérimentation soit laissée en Franco aux médecins qui se croiraient suffisamment éclairés. »
J'ai vivement désiré de pouvoir joindre à cette lisLo d'adhésion la nom considérable do M. Ricord. J'ai fait plusieurs vaines tentatives pour attoindre ce résultat; M. Ricord ne m'a pas secondé.
J'ai syphilisé un tambour de la garde nationale qui portait à M. Ricord ses billets de service; M. Ricord a donc pu l'examiner tant et plus. Malgré tout, M. Rieord est resté aussi réfractaire à la conviction que mes syphilisés le sont au virus.
M. Auzias-Turenne entre ensuite dans de longs développements pour établir que la sypliilisation avait été pressentie par Percy, Deguerre, Fricke (de Hambourg), cité par M. Ricord, Graves (de Dublin), etc.
Il rapporte, notamment, le passage suivant d'une lettre de Percy :
« Deux de nos généraux, réduits au désespoir et hors d'état de continuer leur service, doivent à ma méthode leur existence et leur délivrance d'une maladie qui les menait à une mort obscure et honteuse. »
Et il ajoute :
En quoi consistait cette méthode de Percy? Dans l'inoculation d'un virus nouveau, suivie d'un traitement mercuricl ordinaire. On peut en lire les détails dans un Rapport présenté par Fabre à l'Académie royale de chirurgie. Ce Rapport a été inséré dans l'ouvrage suivant de Fabre : recherches sur différents POINTS DE PHYSIOLOGIE, DE PATHOLOGIE ET DE THÉRAPEUTIQUE; PaHS,
Le dessein de Percy était d'obtenir, par le moyen du virus inoculé, une mo? dification avantageuse de l'organisme et une transformation favorable de symptômes qui rendissent la maladie moins rebelle. Il demandait donc à l'inoculation un service restreint, tandis que nous lui demandons le rétablissement complet de la santé du malade.
M. Auzias-Turenne ajoute enfin, à l'appui de sa doctrine, différentes considérations déduites de l'analogie (variole, vaccine, clavelée, péripneumonie exsudative, rougeole, scarlatine, etc.).
Il termine ainsi son discours :
Je regrette de ne pouvoir en dire davantage, quelle que soit la satisfaction que j'éprouverais à m'expliquer nettement sur des faits particuliers qu'on m'objecte après les avoir dénaturés; mais je suis résolu, tant par déférence pour le Congrès que par respect pour moi-même, à m'abstenir d'entrer dans l'examen de questions personnelles. Les incursions faites dans le domaine privé, sous prétexte de science, manquent de dignité, rabaissent l'art et n'apportent aucune lumière à la discussion. J'abandonne ces armes à mes adversaires.
Je remercie le Congrès de m'avoir patiemment écouté.
DU VIRUS SYPHILITIQUE ET DE SON EMPLOI THÉRAPEUTIQUE