EXPOSÉ DE DOCTRINE
FAIT A LA SOCIÉTÉ MÉDICALE AMÉRICAINE DE PARIS DANS SA SÉANCE DU 31 JUILLET 185b (l).
Messieurs, avant l'année 1844, c'est-à-dire avant l'époque où j'ai commencé mes expériences sur l'inoculation du virus syphilitique, deux opinions régnaient parmi les médecins : la première, c'est qu'on n'avait pointpu jusqu'alors inoculer avec succès le virus syphilitique aux animaux; la seconde, c'est qu'il serait important d'y parvenir, afin de pouvoir observer aisément sur eux ce qu'il n'était pas permis de chercher à constater sur l'homme.
En me mettant au courant de ce qui était enseigné à cet égard, je n'ai pas tardé à acquérir la preuve que la science était bien loin d'avoir dit son dernier mot sur l'inoculation du virus syphilitique.
C'est donc avec confiance que j'ai entrepris d'expérimenter. J'ai fait mes premiers essais sur des singes à la ménagerie du Muséum. Je ne veux pas vous raconter les alternatives de succès et de revers par lesquelles j'ai dû passer, ni mes tâtonnements. Aujourd'hui je réussis, à coup sûr, à inoculer le virus syphilitique aux animaux.
Les animaux ne sont pas seulement susceptibles de contracter les accidents primitifs, ils le sont encore d'avoir la syphilis constitutionnelle, soit qu'on la leur donne directement par inoculation, soit qu'elle ne leur arrive qu'à la suite d'accidents primitifs.
C'est presque toujours, Messieurs, animé par des obstacles à surmonter, des oppositions à briser, que j'ai été conduit à agrandir le champ de mes expériences et de mes découvertes. Si l'hôpital du Midi n'avait pas contesté l'inoculabilité du virus chancreux aux animaux, je n'aurais point institué, sous le nom de syphilis expérimentale, les expériences d'où est sortie la syphilisation. Mes adversaires, en refusant d'admettre une première découverte, m'ont, pour ainsi dire, contraint d'en faire une seconde; puis, ils m'en ont fait faire une troisième et plusieurs autres. Quand s'arrêteront-ils dans cette voie qui m'est propice?
Voici comment les choses se sont passées relativement à la découverte de la syphilisation :
Je choisissais les singes pour mes démonstrations, parce que les phénomènes que je voulais montrer y sont très-.apparents. Mais ces animaux sont aussi difficiles à garder qu'à se procurer dans nos climats. Je n'en avais donc pas de rechange, et je faisais mes inoculations sur un nombre très-restreint de : sujets.
Je me suis aperçu qu'il devenait de plus en plus difficile d'inoculer avec
(1) Présidence de M. "W.-E. Johnston. Les professeurs Ch. et W. Bœck, de Christiania, : assistaient à la séance.
Ce travail a été imprimé pour la première fois dans la Revue étrangère médico-chii rurgicale, sous iorme de lettres adressées à M. le Dr P. Bateman (de Norwich), aux dates (des 25 août, 10 et 25 septembre et 10 octobre 1858. Ces lettres sont les sixième, septième, l huitième et neuvième de celles que l'auteur a réunies dans la Correspondance syphil liographique, Paris, 1860.
Les notes sont de cette époque.
*w DU VIRUS SYPHILITIQUE
succès los singes qui avaient été inoculés plusieurs fois, et qu'il arrivait enfin un moment où ceux-ci étaient entièrement réfractaires à mes inoculations. J'ai appelé ayphilisation l'état dans lequel ils se trouvaient alors. M. Sperino a donné plus tard le môme nom au procédé par lequel on obtient cet état, c'està-dire à l'inoculation du pus chancreux poussée jusqu'à l'épuisement de la réceptivité syphilitique des sujets.
Les sujets qu'on inocule passent par une série d'états gradués, depuis lo moment où ils sont le plus inoculables, jusqu'à celui où ils ne le sont absolument plus. J'ai créé le mot syphilisme pour indiquer cela, et je dis qu'un sujet a d'autant plus de syphilisme qu'il est plus rapproché de l'état réfractaire, soit par le fait d'inoculations réitérées, soit par sa propre nature. J'ai dressé une échelle animale de syphilisme dans laquelle l'homme tient le dernier rang, ce qui signifie qu'il est le plus complètement et le plus longtemps inoculable. L'état de syphilisme d'un sujet correspond donc, sans lui être absolument identique (I), au degré de syphilisation auquel se trouve ce sujet.
Non-soulement mes animaux étaient devenus réfractaires à l'inoculation chancreuse et à toute autre espèce d'inoculation syphilitique, mais encore ils jouissaient d'une bonne santé. C'était un idéal à réaliser chez l'homme : être réfractaire à la syphilis et bien portant. Cependant, il n'était pas nécessaire à la rigueur que l'expérience en fût faite à l'espèce humaine. L'analogie parlait assez haut, selon moi. J'ai attendu, néanmoins, avant d'annoncer la syphilisation à l'Académie des sciences, que l'occasion me fût offerte de l'observer sur l'homme. C'est à cette épreuve, deux fois réalisée sur l'homme, que je faisais discrètement allusion, en écrivant au Président de cette Académie, à propos du phénomène de la syphilisation que j'avais découvert sur les animaux : « Des observations entreprises sur l'homme sont venues le confirmer. »
Les oppositions violentes qui se sont formées contre cette découverte, bien autrement importante que la première, ne m'ont pas non plus découragé ; — elles n'avaient rien de nouveau pour moi. — Au contraire, elles ont encore excité, elles ont affermi mon esprit. Mais il a fallu, sans doute, beaucoup d'indépendance et de talent au savant italien qui a joint ses efforts aux miens pour faire triompher la vérité.
Voici, Messieurs, la substance du dogme syphilographique auquel je suis arrivé par mes recherches expérimentales et par la méditation.
Pour se faire une bonne idée d'une maladie virulente, il faut la considérer comme un être abstrait dont nos organes sont en quelque sorte le théâtre d'évolution. Quand cette évolution est accomplie, l'organisme est débarrassé du principe morbide. Heureux! quand cette évolution, qui peut aller jusqu'à compromettre l'existence, n'est pas très-longue, et qu'on en est quitte sans trop de ravages !
Prenons la petite vérole pour exemple. Cette maladie fait son évolution en un temps assez court, après lequel l'organisme se trouve à peu près libéré.
(1) Certains sujets, et notamment des cancéreux, sont difficilement impressionnables par le pus syphilitique. Cette nouvelle dérogation à. la charte qui proclamait l'égalité de tous les hommes devant le clumere, enlève malheureusement le dernier espoir qu'on pouvait avoir conçu de soustraire l'organisme de ces sujets à la fonction pathologique qui les dévore.
C'est uno chose à quoi n'a pas pris garde un interne distingué des hôpitaux de Lyon, qui vient de présenter à la Faculté de médecine de Paris une thèse dans laquelle il nie la contagion des accidents secondaires.
Quelque choso d'analogue existo à l'égard de la grosse vérole, de la syphilis. Celle-ci parcourt, en quelque sorte, une évolution qui est naturellement fort longue, mais qu'on peut réduire à quelques mois par des inoculations syphilisatrices. Plus cette évolution se fera vite, moins les organes auront à souffrir du passage et du séjour du virus.
Je pense que le mercure, indépendamment du dommage qu'il peut causer à nos organes (1), entrave les manifestations de la syphilis, et retarde ainsi le terme de son évolution. J'ai vu des sujets en infecter d'autres par la communication directe d'accidents secondaires, longtemps après avoir subi un traitement mercuriol, et qui auraient été bien certainement quittés plus tôt par la maladie, du moins sous certaine forme, s'ils n'avaient ajourné à contre-temps l'échéance de ses symptômes. Timeo mercurium et dona ferentem, ai-je dit ailleurs; cela ne m'empêchera pas de vous indiquer tout à l'heure quand il y a lieu de recourir à l'emploi du mercure, et comment il faut l'employer.
Les syphilisateurs ont donné, par leurs recherches, au virus syphilitique le rang d'agent médicamenteux. Je vais commencer par vous faire connaître cet agent. C'est notre matière médicale.
Le virus syphilitique, pas plus que les autres virus, n'a pu être isolé des liquides de l'économie. Il se cache à nos sens sous différentes formes, dans lesquelles il ne se révèle pas à nous par des propriétés physiologiques (action physiologique sur l'organisme), qui soient absolument identiques. Le pus du chancre, par exemple, et le pus de l'accident dit secondaire, offrent sous ce rapport des différences fort marquées. Le virus syphilitique passe donc d'un état à un autre. Il semble avoir dans ses transformations, véritables métamorphoses, quelque chose qui est régulier et comme instinctif à l'image de ces êtres qu'on appelle inférieurs, et qui passent par différents états d'organisation.
C'est tomber dans une bien grande erreur que de mettre au nombre des différences qui distinguent le pus du chancre de celui de l'accident secondaire, la non-inoculabilité absolue de ce dernier pus. Il est vrai, entre autres différences, qu'un temps assez long.sépare l'insertion du virus sous forme secondaire du moment où éclatent les premiers symptômes, tandis que la pustule initiale du chancre se montre, en général, bien plus tôt après l'inoculation du pus chancreux. Mais cela n'est pas une circonstance qui sépare profondément, essentiellement, les deux formes virulentes.
Il ne faut pas non plus vouloir inoculer le pus de l'accident secondaire au malade qui le fournit, et dont le sang se trouve en quelque sorte imprégné de virus sous la même forme. Cette vérole, que vous voudriez donner au malade, il l'a déjà. Cette inoculation que voua allez lui faire, la nature s'en est chargée avant vous par un procédé qui vaut bien sans doute le vôtre. Ne venez donc pas après elle, et renoncez à donner à quelqu'un, sous la même forme et au même degré, une maladie générale qu'il a déjà. Cette différence entre le pus du chancre qui s'inocule plusieurs fois consécutives au malade, et le pus de l'accident secondaire, pour lequel il n'en est pas de même, tendrait à faire croire qu'il existe pour le chancre un élément moins expansible dans l'économie. Il y a là un quid ignotum, une inconnue qui est depuis longtemps l'objet de mes
(1) M. Bazin croit que l'effet du mercure est de hâter et de compliquer les manifestations de la syphilis viscérale. Récamier, au récit de M. Nélaton, professait cette opinion, qui est également adoptée par M. Bceck. L'action du mercure serait-elle donc, comme on l'a pensé, révulsive, mais de la plus triste manière?
réflexions. Voilà co qui motive ma tolérance pour l'opinion, — quo je ne puis pourtant partager entièrement, — de ceux qui voient dans le chancre, à son début, une maladie exclusivement locale. Le fait est que le chancre est souvent, comme la blennorrhagie syphilitique, la seule expression morbide d'une modification de tout le système, totius substantiœ, soit plus ou moins légère, soit plus ou moins passagère.
Il n'y a pas plus do maladio (l) exclusivement locale que de maladie exclusivement générale. Une maladie locale ne peut se développer et persister qu'à la condition d'un consentement ou d'une tolérance de tout l'organisme, sur lequel elle exerce, à un degré quelconque, son influence. Toute maladie générale implique à son tour l'idée d'une manifestation quelque part, d'un retentissement dans un temps ou dans un autre, soit dans une région, soit dans un système ; c'est-à-dire qu'elle suppose une disposition organique plus ou moins locale, plus ou moins élective. Les syphilistes (2) s'entendraient mieux entre eux, s'ils consentaient à n'être pas plus absolus dans leurs opinions que la nature n'est exclusive dans ses actes.
Non-seulement le virus syphilitique revêt diverses formes, mais encore la matière de chacune de ces formes, et particulièrement le pus chancreux, présente différents degrés de force. En voici la preuve :
Les animaux, vous ai-je dit tout à l'heure, ont généralement plus de syphilisine que l'homme, c'est-à-dire qu'ils sont moins facilement et moins longtemps inoculables que lui par le pus chancreux. Or, quand l'inoculation d'un pus chancreux est suivie de chancres chez certains hommes, et ne produit rien sur les animaux, quand elle ne produit rien non plus sur les hommes qui ont eu plusieurs fois des chancres, et dont, par conséquent, le syphiîisme est augmenté, tandis qu'au contraire l'inoculation d'un autre pus réussit à divers degrés, c'est-à-dire proportionnellement à leur syphiîisme sur tous les sujets, hommes et animaux, à moins, bien entendu, qu'ils ne soient complètement syphilisés, il faut bien en conclure que ce dernier pus est plus fort que le promier. Or, l'inoculabilité plus ou moins restreinte de certains pus et l'inoeulabilité à peu près générale de certains autres est un fait d'observation journalière parmi les syphilisateurs.
En établissant, comme je l'ai fait, une échelle animale de syphiîisme, on trouve des pus qu'on ne parvient à inoculer que jusqu'à un certain degré de cette échelle, tandis que d'autres s'inoculent, pour ainsi dire, sur toute la ligne. Il me semble donc qu'on ne peut se refuser d'admettre l'existence d'une série de pus dont la force décroît graduellement.
(1) Je prends, comme le vulgaire, le mot maladie dans son acception la moins restreinte, sans empêcher néanmoins, suivant l'expression de Condillac, que chacun n'entende ce qu'il veut.
On tentera éternellement de définir le mot maladie; tout au plus pourrait-on en marquer le sens précis, et le distinguer nettement de celui des mots affection et lésion, en suivant la méthode que l'abbé Girard a adopté dans ses Synonymes français.
Un travail de ce genre, appliqué à la médecine, serait un beau monument lexicologique. Exemple: Organe, viscère. Infirmité, difformité. Constitution, tempérament. Disposition, diathése, cachexie. Noso graphie, pathologie. Signes, symptômes. Syphilis, vérole. Virus, miasmes, venins, poisons. Diète, régime. Matière médicale, pharmacie, pharmacologie.
(2) Nous ne savons pas d'où Frascator a tiré le mot syphilis, qui a donné carrière i-» la fécondité des étymologistes. Est-ce du grec ? est-ce du latin? ou bien n'y a-t-il là qu'une fantaisie de poète? Dans le doute, comment devons-nous former nos dérivés? Qu'on me permette d'essayer de parler ma langue, et de dire quelquefois syphiliste, comme on dit publiciste, botaniste, aliéniste, etc.
Mais ces pus, de forces graduées, n'ont pas une existence isolée, indépendante. Ils sont au contraire la transformation, la dérivation les uns des autres.
Voici la cause de ces transformations, c'est-à-dire de l'affaiblissement et du renforcement graduels et alternatifs des pus :
Le pus d'un chancro qui marche vers la cicatrisation est un pus déjà affaibli. Il ne s'inocule plus au sujet qui le fournit, bien que, contrairement à ce qu'on enseigno dans l'hôpital du Midi, il puisse s'inoculer encore à d'autres sujets. A plus -forte raison, les inoculations d'un même pus, faites successivement au môme individu, affaiblissent graduellement ce pus, à dater d'un certain moment du moins, jusqu'à l'absence complète de -virulence. Un chancre ne se cicatrise que par cette concordance, dont l'absence explique par conséquent certain phagédénisme, de l'affaiblissement du pus avec l'augmentation du syphilisme du sujet, et on peut dire que le pus chancreux disparaîtrait de la scène pathologique s'il n'était pas sans cesse régénéré.
La régénération du pus est le résultat d'un phénomène tout à fait inverse. Que le pus faible d'un sujet soit transporté sur un autre organisme et produise une pustule, il pourra être régénéré tout de suite ou du moins après un certain nombre de générations, principalement si ce dernier sujet a moins de syphilisme que le premier. On peut fabriquer en quelque sorte d'excellent pus à volonté, en faisant changer souvent de terrain aux générations successives du même pus. De cette manière, celui-ci s'améliore graduellement. M. le professeur Bœck a donné à cet égard des détails pleins d'intérêt et très-précis.
Ce n'est pas là sans doute la seule source de régénération du pus, mais les autres ne sont pas rigoureusement démontrées (1).
Bref, voici les lois de renforcement et d'affaiblissement du pus chancreux.
I. Le renforcement du pus chancreux est généralement en raison directe du nombre de sujets auxquels on l'inocule successivement et en raison inverse du sy~ philisme de ces sujets, et du nombre d'inoculations qu'on leur pratique.
II. -L' affaiblissement du pus chancreux est généralement en raison inverse du nombre de sujets et en raison directe de leur syphilisme et du nombre d'inoculations qu'on leur pratique.
Ces deux lois sont implicites l'une de l'autre.
Ils ont donc commis plus d'une erreur ceux qui ont emprunté dans ces derniers temps, au dogme de la dégénération des pus, l'idée que les sujets qui ont la syphilis constitutionnelle (ces sujets ont plus de syphilisme que ceux qui n'ont jamais subi aucune atteinte du virus syphilitique) ne peuvent plus rendre qu'un pus non infectant par suite d'une contamination chancreuse.
(1) J'ai plusieurs observations qui semblent prouver que des individus syphilitiques constitutionnellement, peuvent, — dans certaines circonstances très-indéterminées, et en l'absence de toute contamination chancreuse récente qui en donne la raison, — produire, sécréter du pus chancreux, comme un animal ou un végétal produit des germes. Il est même douteux que, sans ces poussées chancreuses, le pus chancreux, — qui s'épuise spontanément dans certains pays, — ait pu se conserver jusqu'à présent dans le monde. Mais que ceux qui pensent que la syphilis est un frein providentiel de nos passions se rassurent, car elle pourrait très-bien survivre au chancre, et se propager parfaitement sans lui, s'il venait, — ce qui n'est guère vraisemblable, — à disparaître complètement de la terre. Il y a plus, c'est que le pus chancreux est la meilleure barrière que nous puissions opposer à la vérole.
Et fais du même lieu d'où sa peine est venue
Venir sa guérison. (Majlherde.)
Voici ce qui est vrai et ce qui est faux dans cette opinion, — et pourquoi ne pas le dire, — dans ce lambeau mal déchire de ma doctrine (i) V
Il ost vrai que quand un pus chancreux est inoculé par la lancette (ou par le coït, n'importe) à une personne affligée de syphilis constitutionnelle, cette personne rend à la suite de cette inoculation et d'une courte incubation (je vous parlerai tout à l'heure en détail de l'incubation) un pus chancreux moins énergique, toutes choses égales d'ailleurs, qu'un individu qui serait pour la première fois soumis à une atteinte syphilitique. Rien de plus, rien de moins.
Il est faux que ce pus rendu par un terrain constitutionnel (permettez-moi cette expression) ne puisse jamais donner la vérole dès le premier chancre, dès la première génération chanercuse. Il est encore bien plus faux qu'il ne puisse pas se régénérer à la suite de plusieurs inoculations ou contaminations, de manière à devenir infectant.
Si le pus est rendu plus faible, toutes choses égales d'ailleurs, par une personne qui a la syphilis constitutionnelle, ce n'est qu'en vertu du syphilisme acquis de cette personne par le fait même de la vérole. C'est pourquoi des contaminations chancreuses successives, circonscrites à un même individu, conduisent bien mieux encore à la dégénérescence du pus. C'est encore pourquoi, à plus forte raison, ces inoculations empêchent souvent que le pus de chancres ainsi produits, transporté sur un autre organisme, ne soit infectant du premier coup.
En tout cas, il n'y a pas dans le pus chancreux deux degrés de force nettement tranchés et dont il soit opportun de consacrer les rapports et les différences par deux expressions (2) presque homonymes, c'est-à-dire deux expressions qui ne diffèrent entre elles que par la désinence. Ce serait vouloir consacrer l'erreur, ou donner du poids à une idée incomplète, c'est-à-dire fausse. Il n'y a pas, dis-je, deux degrés de force dans le pus chancreux, il y. en a cent, il y en a mille, depuis la matière la moins forte jusqu'à celle qui est la plus énergique (3);
En général, le temps d'incubation d'un pus chancreux est d'autant plus long que ce pus est plus fort, et que le sujet auquel on l'inocule a moins de syphi=
(1) Un médecin, qui suivait, assidûment mon cours de syphilisation, ne manquait pas, après chaque séance, de m'assiéger de questions relatives aux propriétés, aux formes, au temps d'incubation du pus chancreux, etc.. Quelques temps après, paraissait dans divers journaux de médecine un Mémoire où la plupart de mes idées se trouvaient reproduites, sans qu'il fût aucunement question de la source où elles avaient été puisées. L'auteur de ce Mémoire avait sans doute pensé qu'il devait agir ainsi, avec modestie pour moi, parce qu*ll était arrivé à des Conclusions différentes des miennes, il avait, en effet, conclu à faux. Je le remercie, néanmoins, d'avoir daigné faire attention à mes travaux. Il y a donc quelque chose à prendre dans les visées d'un syphilisateur?
(2) Chancre et chancroïde. Le mot chancroïde ne restera pas, et fort heureusement, car c'est un barbarisme.
(3) Une circonstance qui a induit en erreur la plupart des néo-dualistes, c'est qu'ils ne tiennent pas compte de la contagion des accidents secondaires. A la suite de cette contagion se passent des phénomènes fort différents de ceux qui succèdent à la contagion chancreuse. Ainsi, par exemple, le temps d'incubation est plus long, l'ulcération qui suit moins manifeste, l'induration mieux accusée, et enfin l'apparition des phénomènes généraux plus constante, plus précoce et plus régulière. Dans l'opinion où l'on est que les accidents secondaires ne sont pas contagieux, on s'imagine qu'il s'agit, la d'un chancre, et qui plus est , du seul chancre infectant. Ce pseudo-chancre est quelquefois peu apparent et à peine douloureux. Il inspire moins de répugnance et moins d'inquiétude que le véritable ulcère chancreux. C'est, entre autres raisons, parce qu'il ne met pas obstacle aux plus infâmes contacts, qu'il peut être communiqué aux lèvres et même à d'autres parties de la
Iismc. Mais il y a toujours une incubation quelque courte qu'elle soit. Voici la loi : Le temps d'incubation cVan pus chancreux est - ordinairement en raison directe de la force de ce pus et en raison inverse du syphilisme du sujet inoculé.
Je suppose, bien entendu, que co sujet ne soit pas sous l'influence d'une incubation consécutive à une inoculation ou à une contamination récente. Autrement il faudrait tenir compte du temps de cette incubation, c'est-à-dire en faire déduction.
Ainsi le temps d'incubation semblera nul, si le pus qu'on inocule actuellement n'occupe pas dans l'échelle de force un rang supérieur à celui du pus dont l'incubation vient de se faire. C'est pourquoi il n'y a généralement pas d'incubation quand on inocule à un sujet son propre pus.
Mais si le pus qu'on inocule actuellement occupe, dans l'échelle de force, un rang supérieur à celui du pus récemment inoculé, on évaluera le temps de l'incubation qui devra avoir lieu, en défalquant, comme je viens de le dire, le temps de l'incubation déjà révolue, d'où est résultée une modification dans le syphilisme du sujet, du temps qui devrait appartenir à l'incubation de ce pus récemment inoculé.
On ne peut donc prévoir le temps d'incubation d'un pus qu'en tenant bien exactement compte du syphilisme précis, actuel du sujet, et de la force également précise de ce pus. Il faudrait probablement encore tenir compte de certaines aptitudes des pus pour les individus. Je vous parlerai tout à l'heure de ces aptitudes.
Je fais abstraction dans ces considérations de l'incubation qui appartient aux accidents secondaires, ainsi qu'à certaines blennorrhagies que je considère comme rentrant dans la catégorie de ces accidents. Cette incubation est plus longue que celle qui suit l'inoculation du pus chancreux le plus fort.
Le virus, le pus virulent varie en force, vous ai-je dit, suivant^ l'organisme qui le produit. Je vous ai donné à ce propos quelques détails sur le syphilisme. En outre, tout pus syphilitique est affaibli par sa dilution (1) dans un liquide, dans de l'eau ou de la salive, par exemple. Or, il y a des organismes aqueux (permettez-moi cette expression) qui peuvent fournir en peu de temps une grande quantité d'humeurs. Si un chancre se développe sur un de ces
' organismes, des humeurs pourront venir en abondance affaiblir le virus, à mesure qu'il sera produit. C'est de cette manière que certains sujets paraissent impuissants à sécréter des pus énergiques. Ce n'est pas, à proprement parler, la sécrétion du virus qui fait défaut, mais sa conservation à l'état de virus concentré. On peut quelquefois modifier ces organismes de façon à leur faire
: sécréter ou. conserver des pus forts.
Se trouvent dans le même cas d'impuissance (mais d'impuissance plus facile-
îment curable), ceux dont les tissus s'enflamment aisément, parce que la phlo-
'face. Ainsi, a-t-on pu dire que le chancre céphalique est toujours un chancre dur ou ïnifectant. Mais il est hors de doute que l'autre chancre, c'est-à-dire le seul vrai chancre, peut t très-bien s'inoculer a la face. (Voir ci-après : De la CONTAGION DES accidents SECON- IDAIRES DE la syphilis, Discussion sur la syphilis à la Société médicale du Panthéon.)
Dans l'erreur qu'on cherche à accréditer, on donne le nom de chancroïde au vrai (.•chancre, et celui de chancre au pseudo-chancre. On pêche en eau trouble.
(1) Ce que je dis là de la dilution du virus, résulte d'expériences bien imparfaites, et ddifficiles à faire partout, mais surtout en dehors d'un hôpital. La lymphe et le pus viru- Llents ne semblent pas se dissoudre, se délayer aisément dans un liquide inerte; de telle fjfaçon qu'il pourrait bien se faire tout simplement qu'un atome de virus ne fût pas combiné ou identifié avec chaque partie moléculaire du menstrue. Champ vaste et fécond dd'expériences à explorer pour ceux qui ont le bonheur de se trouver mieux placés que moi !
gose produit le pus qui dilue le virus, et ceux dont le régime est délayant, aqueux, etc. Je m'abstiendrai en ce moment de détails plus circonstanciés. Je craindrais que la théorie ne débordât la pralique.
Ce que je viens de vous dire de l'affaiblissement des pus par leur dilution est en contradiction avec ce qu'on enseigne dans un langage pittoresque, en répétant sans cesse qu'on pourrait dissoudre une goutte .de pus virulent dans l'océan Pacifique, et obtenir des inoculations positives de la pointe d'une lancette qui serait trempée dans cet immense réservoir. Je crois pouvoir rassurer à cet égard ceux qui vont aux bains de mer, et qui pourraient bien y avoir été précédés par quelques syphilitiques chancreux.
C'est par la dilution du virus dans une grande quantité de liquide purulent que j'explique en partie comment le pus d'un bubon est en général très-faible, principalement le jour de l'ouverture de la tumeur, c'est-à-dire lorsque sans doute la quantité de liquide purulent est très-considérable proportionnellement à la quantité de virus (1).
Le phagédenisme tient aussi en partie à ce que plusieurs causes, telles que l'état inflammatoire ou l'appauvrissement du sang, rendent l'organisme incapable de la sécrétion d'un virus assez concentré, sinon assez fort d'une manière absolue, pour avoir la puissance de mettre un terme syphilisaleur à l'ulcération des tissus.
Y a-t-il identité absolue, ou du moins, peut-il y avoir identité de nature, c'est-à-dire unité d'essence et de manière d'être entre deux virus qui sont faibles, l'un à cause du syphilisme du terrain qui le fournit, et l'autre par suile de dilution? Question bien délicate! Je n'ose pas même l'effleurer, tant je crains d'effaroucher certains esprits qui sont honnêtes et droits, et qui craignent, par goût ou par réserve, d'approfondir un sujet au delà des exigences positives et actuelles de la pratique. Mais aussi, le fait est que toute question résolue ouvre la perspective séduisante d'autres questions à poursuivre, et que le chercheur ardent et ferme sait braver le risque et le blâme de s'isoler quelquefois, pour atteindre la vérité, de l'avant-garde de la science.
Les virus chancreux n'ont pas seulement différents degrés de force, ils ont encore des aptitudes spéciales pour les individus. C'est par suite d'une sorte d'idiosyncrasie de ces virus, ou mieux des organismes avec lesquels ils sont mis en rapport. Je m'explique :
Soit o, b, c, d... une série d'individus dont le syphilisme croît plus ou moins régulièrement à partir de a, et ce, y, z, v... une série de différents pus dont le degré de force décroît au contraire plus ou moins régulièrement à partir do oc.
(1) Il y a encore bien des expériences à faire sur les bubons et qui ne sont praticablaj que dans un hôpital. J'ai fait fabriquer, à ce propos, un petit trocart, au moyen duquel ott peut extraire aisément une partie de l'humeur qui est au centre d'un ganglion.
Il est généralement vrai que les chances d'inoculabilité diminueront d'autant plus que les sujets et les pus seront pris plus bas dans l'une et l'autre de ces deux échelles.
Mais il y a des exceptions. Il pourra se faire, par exemple, que le sujet b soit inoculable au pus y et v, sans l'être au pus intermédiaire z, tandis que le sujet c sera inoculable au pus ar, sans l'être au pus supérieur y, etc.
C'est aux recherches du savant professeur Bœck, de Christiania (I), que nous devons la connaissance de ces cas fort exceptionnels, de ces espèces d'anomalies, dont la raison nous sera sans doute un jour révélée.
Messieurs, d'autres nuances bien délicates existent dans les vertus du pus chancreux; mais je crois que l'exposé qui précède est plus que suffisant pour faciliter l'intelligence de ce qui me reste à vous dire et pour la pratique de la syphilisation.
J'arrive à cette pratique de la syphilisation.
Le sujet qu'on veut syphiliser sera placé dans les meilleures conditions possibles, et particulièrement dans les conditions dont je vous parlerai tout à l'heure, qui devront contribuer à le garantir du phagédénisme.
Mon instrument inoculateur est un instrument spécial, fort peu compliqué, et qu'il est inutile de décrire, ou tout simplement une aiguille à vaccin, et je fais mes piqûres à peu près comme on fait pour la vaccination.
Afin de ne pas perdre de temps, je commence par inoculer ce que j'ai de plus fort en fait de pus, à moins que le sujet ne soit atteint de chancres dont le pus puisse me servir. Il est vrai qu'on peut en général inoculer d'abord toute espèce de pus, parce qu'ordinairement les pus se régénèrent bien vite dans le commencement d'une syphilisation.
Dans le principe (à moins que je ne veuille aller très-vite) je fais peu d'inoculations à la fois, deux ou trois par exemple, tous les huit à dix jours à peu près. Souvent même je n'en fait qu'une seule. Mais quand les chancres deviennent plus considérables, je multiplie les inoculations de leur pus, et je fais ces inoculations à des dates plus rapprochées. Il m'est pourtant arrivé quelquefois de débuter par un très-grand nombre de chancres.
Je choisis ensuite les pus les plus énergiques que je puis me procurer (2) ou
(1) Ou peut consulter sur ce point : Syphilisationen studered ved Sygesengen, ou le résumé de cet ouvrage, publié par la Revue médico-chirurgicale de Paris.
(2) Les conscrits qui viennent des campagnes éloignées des grands centres de population, fournissent en général des pus très-énergiques la première fois qu'ils contractent des chancres. Ces chancres sécrètent ordinairement du pus de première qualité, à peu près depuis le dixième jusqu'au vingtième jour de leur existence. Le virus rencontre un terrain d'autant plus propice au développement de ces chancres, ou, le cas échéant, d'autres accidents de contamination, que les mœurs des ascendants des victimes avaient été plus longtemps et plus complètement irréprochables. Malheur à celles-ci , si leur première contamination se trouve être une contamination secondaire. J'ai vu, dans ce cas, des ecthymas profonds et envahissants s'accompagner de symptômes très-alarmants. Dans les circonstances de ce genre, les sujets de ces renforcements du virus peuvent infecter d'autres personnes d'une manière d'autant plus grave, que celles-ci sont elles-mêmes plus pures de toute souillure vérolique. C'est ainsi qu'on voit reparaître quelquefois des véroles, fort heureusement de plus en plus rares, avec la physionomie terrible de l'épidémie du xv° siècle. C'est là une question que je me réserve de traiter à fond quand je démontrerai l'origine américaine de la syphilis.
Nous obtenons donc ici d'une part une sécrétion d'un pus chancreux plus énergique et par conséquent plus syphilisateur, tandis que nous avons à redouter d'autre part la propagation des véroles les plus intenses.
Il m'a semblé, toutes choses égales d'ailleurs, que les rapports entre gens de pays
que je puis fabriquer. Je multiplie les inoculations de ces pus, et je rapproche aussi de plus en plus les époques auxquelles je les fais.
J'inocule enfin, et c'est alors souvent sans succès, toutes les espèces de pus, aussi bien ceux des accidents secondaires que ceux des accidents primitifs.
Il ne faut considérer un sujet comme complètement, absolument syphilisé que quand on a répété sur lui sans résultat, dans des régions organiques variées et dans dos temps divers, de nombreuses inoculations do toutes sortes de pus syphilitiques (l).
J'ai fait sans résultat, dans une matinée, plus de cinq cents inoculations sur le tronc d'un sujet syphilisé. Un autre jour, j'en ai fait près de deux cents dans une séance sur une personne qui n'avait eu jusque là que quelques chancres. Le lendemain cette personne était couverte de pustules correspondant aux points des inoculations. Ces pustules étaient, les unes varioliformes, les autres miliaires, toutes exemptes d'inflammation, et se sont Bêchées au bout de quelques jours.
En général, et abstraction faite du serpiginisme dont je vais tout à l'heure vous entretenir en détail, les chancres sont d'autant plus actifs, deviennent d'autant plus larges et durent d'autant plus longtemps que le pus inoculé est plus fort, çu'on fait moins d'inoculations et que l'individu est moins avancé en syphilisme. On peut prévoir, avec un peu d'habitude, l'intervalle de temps et d lieu qu'il convient de mettre entre eux, ainsi que les précautions qu'il fau prendre pour qu'ils ne deviennent pas confluents.
J'ai donné dans mes différentes publications des détails circonstanciés à ce égard.
On peut faire les piqûres à peu près partout. L'essentiel est de laisser enlr elles assez d'intervalle pour éviter, comme je L'ai dit, la confluence des aréole chancreuses. Il faut d'ailleurs s'accommoder aux circonstances. Chez les ma nouvriers qui travaillent beaucoup, par exemple, on ne peut guère, au coin mencement, faire d'inoculations sur les bras. Je fais les premières sur le devant de la poitrine. Chez les femmes, M. Sperino pratique les inoculations sur les côtés du thorax, pour éviter que les cicatrices ne soient apparentes. M. Bœck a toujours inoculé les membres.
Une légère cuisson succède quelquefois à la piqûre ; puis vient une papule précédée d'un peu de démangeaison, et enfin une vésico-pustule (°2), ou plus exactement une petite pustule qui s'agrandit bientôt, se distend, cède enfin à l'effort du pus, et dont la rupture laisse voir un chancre. Celui-ci ne tarde pas
différents et très-éloignés les uns des autres, donnaient lieu à la production de pus, — soit Chancreux, soit secondaires, — extrêmement forts. C'est encore une question historique et physiologique que je me propose de traiter plus tard avec l'aide des enseignements de la syphilisation.
(1) Les membres inférieurs, et notamment les régions fémorales, deviennent le siège de chancres plus actifs, plus étendus, et à sécrétion plus énergique que partout ailleurs. On peut aussi y pratiquer plus longtemps des inoculations positives. Aiissi est-ce la qu'il faut essayer de faire naître des chancres quand les principales parties du corps se sont montrées rebelles a la lancette syphilisatrice . C'est encore là que la constatation de l'im» munité est le plus significative, surtout quand elle est faite à l'égard des pus les plus forts. C'est enfin là, — l'expérience nous l'apprend de concert ave l'analogie, — que les inoculations vaccinales ont le plus d'efficacité. Avis aux vaccinat-mrs.
(2) Je doute que le virus syphilitique ait jamais fait naître une vésicule aussi franche que celles de l'herpès, de l'eczéma ou môme de la gale, c'est-à-dire un petit amas sousépidermique d'un liquide non purulent. Les sécrétions syphilitiques sont en général épaisses et collantes. C'est précisément pour cela que les croûtes sont elles-mêmes épaisses, luisantes, dures, adhérentes, etc.
ordinairement à se couvrir d'une croûte (1) qui n'est autre chose que sa matière concrétée. Il parcourt d'autant plus vite son évolution et se cicatrise en général d'autant plus promptement, comme je vous l'ai dit, qu'on multiplie davantage les inoculations. J'ai donné ailleurs beaucoup de détails sur l'incubation, l'évolution et la terminaison des chancres artificiels. J'ai parlé aussi de la fièvre qui intervient quelquefois. MÎTis je veux seulement insister à présent sur le côté thérapeutique do la syphilisation.
Il n'est pas nécessaire de soumettre d'emblée personne à une syphilisation préventive. Il vaut mieux attendre, pour syphiliser un sujet, que celui-ci ait un chancre, et souvent même qu'il présente les premiers symptômes constitutionnels. Mais pour les prostituées il no faut ni hésiter ni temporiser beaucoup. Plus on attend, plus on les expose, ainsi que leurs pratiques {1). Elles devraient donc former Y avant-garde, pour ainsi dire, des personnes syphilisées, pourvu qu'on soit bien sûr qu'elles n'ont pas pris clandestinement, ou à leur insu, du mercure, cas dans lequel le succès serait moins rapide et moins sûr. Elles seront ainsi guéries et préservées, car la syphilisation curative est également préventive. La syphilisation agit avant, pendant et après. La thérapeutique vulgaire nous avait-elle habitués à rien d'aussi merveilleux I
Quand on n'a affaire qu'à des chancres simples, la syphilisation ne présente rien de particulier; on se borne ordinairement à continuer, en quelque sorte, ce que la nature a commencé, en inoculant d'abord (comme je vous l'ai dit) le pus de l'affection qui existe.
Arrêtons-nous sur le chancre phagédénique, cet écueil de toutes les vieilles méthodes thérapeutiques, ce chancre dont nos adversaires se servent comme d'un argument contre la syphilisation et comme d'un épouvantail envers ceux qui voudraient se soumettre à la nouvelle thérapeutique. Je veux parler surtout de ce phagédénisme serpigineux, de ce serpiginisme (je l'appelle ainsi volontiers) qui a fréquemment pour point de départ un bubon ulcéré.
(1) Les caractères de cette croûte aussi bien que d'autres attributs objectifs du chancre sont tellement précis, que je suis tenté de dire que ceux qui les ont niés n'ont pas observé du tout. Mais je ne veux pas embarrasser cette exposition rapide de principes par une description qui n'est pas indispensable.
(2) Personne ne peut affirmer qu'une femme ayant eu des accidents syphilitiques n'en a pas actuellement de contagieux, ou au moins ne fournit pas de sécrétion contagieuse, parce que les organes de la femme, — qui sont d'ailleurs essentiellement sécrétants, — sont plus difficiles à explorer que ceux de l'homme. On peut très-bien savoir, dit le professeur N. Guillot, comment les femmes contractent la vérole, mais on ne sait presque jamais comment elles la donnent.
Ce n'est pas qu'au point de vue de l'exploration le spéculum matricis n'ait rendu de réels services. Un certain Girouard, officier de santé, accoucheur, — c'est le double titre qu'il se donne, — a mis au jour, en l'an VIII, un petit livre intitulé : La Rose sans épine, ou\Vénus affranchie du repentir, dans lequel il prouve, par des détails circonstanciés, que Tusage du spéculum lui était familier dans l'examen des femmes suspectes. Loin de moi l'intention de déprécier le mérite des Récamier et des Lisfranc, qui ont vulgarisé, popularisé l'usage du spéculum. Il est même regrettable que M. Ricord, ayant marché sur les traces de ces deux maîtres, n'ait pas cité, — à propos de spéculum, — Lisfranc (dont il avait été l'élève et le prosecteur) dans son Mémoire intitulé : De la blennorrharjie chez la femme, et publié en 1834.
On voit dans ce Mémoire que M. Ricord s'essaye déjà à être chef d'école, bien qu'il ne semble pas encore avoir profité des expériences de Fricke,de Hambourg (qu'il a peut-être empêché de découvrir la syphilisation), sur l'inoculation du pus syphilitique, et plus particulièrement du pus chancreux.
Pour les médecins non syphilisatcurs, le phagédénisme est cet état d'un chancre qui tend à ulcérer sans cesse les téguments du voisinage. Les syphilisateurs vont plus loin et ils expliquent comment cet état peut exister. Il y a, d'après eux, phagédénisme, toutes les fois que, n'importe pour quelle cause, un organisme produit sans cesse un pus virulent qui n'est pas assez fort pour augmenter sensiblement le syphilisme du sujet et mettre ainsi un terme à l'ulcéraration des tissus.
C'est presque le contraire de ce qu'on avait pensé jusqu'ici.
En effet, on parlait sans cesse de la malignité de l'ulcère, en faisant allusion sans doute à la grande virulence du pus. Je prétends au contraire que c'est surtout en raison de son peu d'énergie que ce pus paraît être malin. Qu'on parvienne à le rendre plus fort, et le phagédénisme aura beaucoup moins de raison d'être. Le syphilisme du sujet augmentant rapidement, bien loin qu'on ait à craindre que ses chancres ne s'éternisent, on éprouvera au contraire de la difficulté à en produire chez lui qui soient même médiocrement étendus.
Le dogme de la syphilisalion m'a conduit très-loin dans l'étude étiologique du serpiginisme et dans la connaissance du traitement qui convient à cet accident. Je crois la classification suivante utile dans la pratique, mais je ne la considère pas plus comme définitive que comme sans défauts. Du reste, vous comprendrez parfaitement ce que j'ai à vous dire là-dessus, si vous n'oubliez pas que le pus virulent est affaibli par sa dissolution dans un liquide.
Voici les principales espèces de serpiginisme :
1° Serpiginisme aqueux. Il existe des individus qui ont naturellement beaucoup d'humeurs, des individus dont les chairs sont abondamment abreuvées. A peine y a-t-il chez eux un stimulus quelque part, qu'il s'y montre un fluxus considérable. Qu'un de ces individus soit atteint d'un chancre ou d'un bubon, et par suite de ce stimulus, un flot liquide viendra se saisir du virus naissant, le délayer, l'atténuer. Le syphilisme du sujet demeurant à peu près tel quel, à cause de l'impuissance du pus, la cicatrisation du chancre ne se fera pas. Il y aura alors phagédénisme, serpiginisme.
Ce qui conviendra au sujet, ce seront les aliments farineux absorbants, les évacuations abondantes, et tout ce qui s'oppose aux fluxions de la peau et à sa fonction trop énergique. Les boissons exclusivement aqueuses seront proscrites.
2° Serpiginisme inflammatoire. Il a été bien étudié par M. Sperino. L'état du sang des sujets qui en sont atteints est tel, qu'il se produit aisément chez eux des inflammations. Il y a souvent des congestions viscérales, des accès fébriles, et chez les femmes, irrégularité ou suppression du flux cataménial.
11 est facile de comprendre que la disposition aux phlogoses provoque la sécrétion d'une grande quantité de pus. Celui-ci s'empare du virus dont il diminue la force. On s'explique ainsi la présence d'un pus virulent très-faible, et par conséquent très-peu syphilisateur.
Sont alors indiqués le repos, les bains, les aliments doux et peu abondants ; la diète lactée, les boissons tempérantes; les éméto-calhartiques ; et enfin tout l'arsenal antiphlogislique.
Le serpiginisme gangréneux est une exagération de celui-là, et résulte peutêtre aussi de sa combinaison avec d'autres. On admet généralement que la gangrène détruit la virulence. Ella ne va pas toujours aussi loin. Mais il est vrai qu'elle diminue considérablement l'énergie du pus. Il n'est pas en effet do virus naturellement plus dilué que celui qui est fourni par les chancres gangréneux; il y a là des liquides en abondance. Mais le virus est-il absolument détruit, anéanti 1 Non, car dans la plupart des cas, le pus de chancres gangréneux
peut encore avoir prise et produire des chancres sur des sujets très-peu doués de syphilisme.
Il est possible que la gangrène arrête parfois la virulence, en mortifiant rapidement les parties monacées par l'ulcération spécifique. L'inoculation qui tond à se l'aire do proche en proche serait alors interceptée par des parties scarifiées. Mais une portion de virus inscrite dans l'aire de ce cordon sanitaire, pourrait bien n'être que réduite à l'impuissance, c'est-à-dire éloignée, séparée des parties qu'elle pourrait atteindre, sans être virtuellement anéantie (1).
Les règles de traitement do ce serpiginisme ne diffèrent pas beaucoup de celles du serpiginisme inflammatoire. On insistera do plus sur l'usage des détersifs et les soins de propreté.
Je vous renvoie à la lecture du livre de M. Sperino.
3° Serpiginisme alcoolique. Vous savez le genre d'appauvrissement du sang, et le genre particulier d'éréthisme qu'engendre l'alcoolisme (u2). Le remède absolu en est difficile à trouver. En effet, si d'un côté vous empêchez entièrement et tout à coup l'usage des boissons fortes, l'organisme aura de la peine à se relever de l'espèce d'atonie dans laquelle il est plongé par l'absence d'uu, excitant habituel. Vous ne pouvez pas, d'un autre côté, abandonner le malade à ses funestes habitudes. Il faut apporter ici, dans votre conduite, une grande sagacité médicale, et invoquer par-dessus tout les ressources si précieuses de l'hygiène. Usez donc de tactique et de moyens termes ; substituez d'abord graduellement et avec modération, pour le supprimer ensuite à son tour, un excitant à un autre, etc.
4° Serpiginisme mercuriel. Les premières indications à remplir sont d'éliminer le mercure (purgatifs et sudorifiques) et de relever les forces du malade par une bonne alimentation. Vous retirerez aussi un grand avantage des bains, de la diète lactée, de l'usage interne des iodiques et de l'emploi des sulfureux intus et extra. Serait-ce le cas d'essayer les moyens électro-galvaniques récemment préconisés pour débarrasser le corps humain du mercure ?
5° Je formerai un dernier groupe, groupe théorique à la vérité, de tous les cas de phagédénisme qui ne rentrent pas dans les catégories précédentes. Vous savez qu'il existe plusieurs genres d'altérations du sang, sources fréquentes de viciationS' des humeurs et d'infiltrations. Les sujets chez lesquels ces divers états se 'rencontrent peuvent facilement devenir la proie du phagédénisme serpigineux. C'est au praticien à interroger soigneusement les causes pour pouvoir apprécier et remplir les indications.
Ces cinq groupes ne sont pas des groupes distincts, isolés, en un mot, des groupes naturels. Les diverses causes de phagédénisme se combinent entre elles ou rentrent aisément les unes dans les autres. Si la science était achevée, parfaite, on n'admettrait probablement qu'un seul genre de phagédénisme. Tout serait clair, méthodique, précis, et la pratique un corollaire de théorèmes scientifiques.
C'est à dessein, Messieurs, que je ne vous dis rien d'un phagédénisme qui, d'après certains auteurs, dériverait de la syphilis constitutionnelle.
Je sais très-bien qu'il existe des syphilides serpigineuses et que le serpiginisme lui-même peut être un symptôme de syphilis constitutionnelle. Dans l'hôpital du Midi on méconnaît ce symptôme à titre de constitutionnel, parce
(1) Expériences à faire et possibles seulement dans les hôpitaux.
(2) M. Huss, de Stockholm, a très-bien étudié l'alcoolisme, et ajustement obtenu, pour cela, de l'Académie des sciences, un prix Montyon.
qu'il est inoculable, souvent solitaire, ot qu'il peut s'exaspérer par l'action du mercure,
Ce que je n'admets pas, c'est que le chancre ou le bubon d'un individu puisse tourner au phagédénisme par le seul fait de la vérole et en dehors de causes analogues à celles que je viens d'énumérer. Le contraire serait plutôt vrai, en co sens que, avoir la vérole, ç'est avoir plus de syphilisme que celui qui ne l'a pas, et qui n'a jamais eu do [chancres. C'est donc être plus près que lui de la syphilisation, et par suite, toutes choses égales d'ailleurs, plus éloigné du phagôdénisme.
En conséquence, sans vouloir nier que les altérations et l'appauvrissement du sang, qui sont la suite de la vérole, ne puissent devenir causes de phagédénisme sorpigineux, je ponsc qu'on n'a que trop souvent attribué à la vérole ce qui doit être rejeté sur le compte du traitement, et spécialement sur celui du traitement morcuriel.
Mais il n'y a peut-être en réalité, j'insiste là-dessus, qu'uno seule espèce de phagédénismo qui dépend exclusivement de la production incessante d'un virus ifui n'est pas assez fort pour mettre un terme syphilisateur à l'ulcération des tissus. Cette cause est elle-même souvent sous la dépendance des causes premières qui viennent de servir de base à ma classification.
Il n'y a également, sans doute, pour tous les phagôdénismes, qu'un seul remède bien efficace: c'est l'inoculation syphilisatrice. Inoculez donc, pour ainsi dire, à outrance, les pus les plus forts. Contraignez l'organisme à vous rendre beaucoup de virus dans un temps donné. Choisissez au besoin, pour précipiter la cure, les instants propices, c'est-à-dire ceux où la nature a de la tendance à vous seconder. Il y a en effet des moments où l'on dirait que le chancre serpigineiix va se fermer de lui-même. C'est alors qu'il faut frapper les grands coups et donner l'assaut contre la maladie ; il faut la réduire, en un mot, avant qu'elle n'ait le temps de reprendre haleine et l'offensive. Occasio prœceps.
La théorie du bubon est assez claire et simple pour les syphilisateurs.
Indépendamment des causes qui produisent et entretiennent cet accident, et qui ressemblent, jusqu'à un certain point, aux mobiles étiologiques du phagédénisme, il y a deux choses à considérer dans le bubon : 1° le virus ; 2° le pus qui devient un corps étranger. Le praticien doit se comporter, à l'égard de ce dernier, abstractivement considéré, à peu près comme s'il n'avait rien de virulent.
Le pus du bubon est inoculable à un moindre degré que celui du chancre, à cause de la dilution considérable qu'a subie le virus dans le ganglion (peutêtre, en outre, à cause d'une décomposition et d'une résorption partielles). Aussi, le pus de sécrétion récente fourni par un bubon, le lendemain de son ouverture, est-il généralement plus fort que celui qui a été recueilli au moment même de cette ouverture. C'est encore un fait bien certain, et que l'école du Midi méconnaît en partie, et explique en outre d'une manière imparfaite, incomplète.
Je ne crois pas à l'existence fréquente des prétendus bubons strumeux de l'hôpital du Midi. Je sais bien qu'à la rigueur le vice scrofuleux, réveillé par le virus syphilitique, peut être la source d'adénites inguinales chez l'adulte. Mais cela est aussi rare que les bubons strumeux sont fréquents à l'hôpital du Midi. On les y rencontre à l'état aigu sur des liommes dont la constitution est d'ailleurs excellente, et que la syphilis est venue surprendre dans une florissante santé.
Un bubon est-il apparu sans un chancre avant-coureur ? Le pus de ce bubon, — ou même d'un bubon ordinaire, — inoculé, est-il impuissant à produire un chancro sur la cuisse du malade? La cicatrisation se fait-elle assez longtemps attendre? Il n'en faut pas autant à l'hôpital du Midi pour qu'on n'hésite pas à djro que ce bubon est scrofulcux. C'est tout au plus si la saine doctrine touchant les bubons a trouvé un refuge dans les salles d'où est bannie l'inoculation chancreuse (1).
Mais, d'uno part, de ce que le pus ne s'inocule pas au malade, on n'est pas en droit d'en conclure qu'il n'est pas du tout virulent, et je prétends, d'autre part, que les obstacles à la cicatrisation peuvent bien tenir à l'affaiblissement du pus par sa dilution, aux mouvements do la partie, à la profondeur des ganglions atteints ou à d'autres causes étrangères au vice scrofuleux (2).
Quant aux bubons d'emblée (3), ils sont plus fréquents qu'on ne le pense. Je
(1) Ma pensée avait été jetée dans son moule, et mon expression avait pris sa forme dégagée avant la mort regrettable de Vidal : on comprendra facilement que j'aie voulu conserver à mon manuscrit sa véritable date, en en respectant le texte. Mais Dieu me sarde de la pensée de profaner, par une critique acerbe et des sarcasmes rétrospectifs, une tombe à peine fermée !
Vidal était doué d'un esprit critique bien plus qu'observateur ; il avait d'ailleurs, par représailles, beaucoup de tendance à désapprouver ce qui se passait de l'autre côté de la cour de l'hôpital du Midi. Or, comme je tenais par-dessus tout à l'indépendance et à la rigueur de mes observations, j'ai constamment évité, avec le même soin, de subir son influence et de chercher à l'assujettir à la mienne. Aussi me suis-je invariablement abstenu de lui rien communiquer de relatif à la syphilisation, de même que je n'ai jamais pris connaissance de ce qu'il a écrit à ce sujet dans les deux éditions de son livre.
Il est maints autres écrits modernes que j'ai eu la précaution de ne connaître que par ouï-dire, et dont la lecture, faite prématurément, m'eût été sans doute aussi préjudiciable qu'elle pourra m'être profitable un jour. Qu'on ne voie là ni dédain ni jactance; il y a plutôt défiance de moi-même et peut-être un peu, — je le dis franchement, — méfiance à l'égard des autres. Le temps qu'on donne à la lecture est trop souvent enlevé à l'observation, à la méditation, et l'esprit perd en profondeur et en justesse ce qu'il paraît gagner en étendue. La meilleure manière d'avoir des idées saines n'est donc pas toujours de les emprunter à autrui.
(2) Mon intention n'a jamais été de nier l'existence du bubon scrofuleux; mais j'ai invariablement protesté contre l'imperturbable assurance avec laquelle on rejette dans la scrofule tous les bubons qui ne trouvent pas leur place sur l'échiquier d'une doctrine fantaisiste.
(3) Peut-il y avoir eu dans le cas de bubons d'emblée un travail chancreux imperceptible et passager aux parties sexuelles externes? Cela est possible, mais tout à fait hypothétique. J'ai beaucoup de notes particulières sur les bubons d'emblée - elles renferment ou des conjectures ou des faits incomplets, qui ont besoin d'être vérifiés : c'est mon affaire. Le public ne doit être pour rien là-dedans. Je veux lui présenter la besoigne toute maschée.
Je viens de dévoiler en deux mots ma manière d'étudier la nature. Il est des hypothèses que j'abandonne, après les avoir méditées en silence et soumises au creuset de l'observation pendant plusieurs mois et même pendant plusieurs années; il en est d'autres, au contraire, que je finis par adopter publiquement, sans crainte de me compromettre.
Je sais bien que ce procédé n'est pas à la mode, ou du moins qu'il n'est pas généralement avoué parmi les médecins; mais comme ce n'est pas à la remorque de la mode, ni â l'imitation de l'exemple d'autrui que j'ai trouvé la syphilisation, n'est-il pas singulier qu'on prétende m'astreindre à la mode ou à cet exemple, quand il s'agit de prouver et de développer ma découverte?
On est allé bien plus loin, en me faisant l'affront et en commettant l'impertinence d'affirmer que j'étais le plus grand ennemi de la syphilisation, et que M. Ricord était seul capable d'être à la tête du mouvement dont j'avais pris contre lui l'initiative. Il est vrai qu'on a écrit plus tard, par la même plume et sur un ton ridiculement dithyrambique, que les doctrines syphilographiques de M. Ricord étaient mieux que nature. N'était-ce pas en faire impudemment la plus piquante critique que de porter si loin l'hyperbole de la flatterie?
n'ai plus besoin de vous dire pourquoi leur pus ne s'est que rarement montré inoculable à la lancette des opérateurs. C'est parce que ce pus, qui était faible (ou qui peut-être, je ne le nie pas, n'était plus toujours inoculable d'une manière absolue), n'a été inoculé qu'aux malades, et parce que, en outre, on ne s'est pas fait faute d'éliminer, sous le nom de fausses pustules, de considérer comme non avenus, de petits chancres ainsi produits.
Je ne crois point qu'un bubon, môme chancreux, doive fatalement aboutir, comme on l'a dit. Un bubon est souvent dans le cas d'un chancre qui s'ulcère à peine ou ne s'ulcère point du tout. Il y a môme en faveur du bubon une sorte d'à fortiori dont la raison se trouve dans la dilution du pus, l'éloignement où ce pus est de la peau, la résistance de celle-ci, et enfin, dans une action résorbante plus ou moins prononcée qui peut disperser, sans qu'il y ait d'issue tégumentairc, le corps étranger purulent.
Vous voyez, Messieurs, que les idées touchant la pathologie et la thérapeutique des chancres ganglionnaires sont profondément modifiées par la syphilisation.
Ce n'est pas que tout bubon suppurant doive être tari par des inoculations syphilisatrices. Celles-ci, vous ai-je dit, n'ont pas d'action directe sur le pus considéré comme corps étranger. Tout ce qu'elles peuvent faire, c'est de mettre un terme à la production du virus dans le ganglion ou autour de lui. La syphilisation atteint la cause, mais les effets déjà produits doivent lui résister. En tout cas, ne jette-t-elle pas toujours une vive lumière sur ce qui se passe? Lorsqu'elle n'est plus directement utile, elle peut encore guider le praticien dans l'emploi des ressources de l'hygiène et de la chirurgie. Mais les constitutions pyogéniques, les fusées et les clapiers de pus, les fistules et les décollements de peau étendus ne sont pas directement sous sa dépendance.
Je vais passer maintenant au traitement de la syphilis constitutionnelle, que j'envisagerai sous trois points de vue différents :
1° La vérole est simple (sans distinction aucune de force, de degré ni de période), et n'a subi aucune modification par un traitement mercuriel ;
2° La vérole a été préalablement traitée par le mercure ;
3° Des obstacles s'opposent à ce qu'on ait recours à la syphilisation contre une maladie syphilitique ; mais on tient, pour l'institution d'un traitement, à demander des lumières aux dogmes de la nouvelle méthode.
1er Point. — La syphilisation réussit bien mieux, sous tous les rapports, sur les individus de la première catégorie que sur ceux de la seconde. Elle réussit quelquefois encore assez bien chez ces derniers, pourvu qu'il ne soient pas atteints d'une véritable maladie mercurielle (I). Celle-là est une mauvaise complication.
Il ne faut pas se rebuter, parce que certains accidents syphilitiques résistent assez longtemps à la syphilisation. L'essentiel est que la guérison soit parfaite et radicale. Vers la fin d'un traitement syphilisateur, il faut avoir soin d'inoculer à plusieurs reprises les pus les plus forts. Bien des fois on fait alors des inoculations négatives, parce qu'on ne rencontre pas des pus énergiques,
(1) Un bon travail est encore à faire sur les effets du mercure, qui a eu des partisans et des adversaires, mais n*a pas encore trouvé de juge sage et intègre. Le fait est que la syphilisation des sujets est le plus sur des réactifs sous le rapport de l'emploi antécédent du mercure, et qu'elle fait découvrir le passage de ce métal dans un organisme où les procédés de la chimie sont impuissants à en révéler la moindre trace.
ou peut-être aussi parce que les pus inoculés ne sont pas bien assortis, bien appropriés au sujet. J'entends faire ici allusion aux aptitudes des pus découvertes par M. Bœck, et que jo vous ai signalées. On doit donc répéter les inoculations, à satiété pour ainsi dire, jusqu'à ce qu'on soit bien sûr d'avoir conféré l'immunité à l'égard do tous les pus et même de tous les organes. A cette condition seulement, le sujet peut être considéré comme syphilisé, c'est-à-dire comme guéri et préservé de toute espèce d'accidents syphilitiques. S'il restait encore quelques vestiges de semblables accidents, ils disparaîtraient bientôt d'eux-mêmes irrévocablement. Ce sont là des restes d'une vérole épuisée, des détritus véroliques, si je puis dire, dont l'élimination n'a plus qu'à s'effectuer. Le sang est purifié.
2° Point. — Les choses ne se passent pas toujours aussi bien quand le mercure est déjà intervenu.
Voici à cet égard ce qu'a observé M. Bœck : Un sujet, ayant abusé du mercure, présente des accidents de divers ordres, et notamment une exostose. Il devient plutôt réfractaire qu'un autre aux inoculations syphilitiques, et, quoiqu'il paraisse tout à fait syphilisé, il n'est pas entièrement guéri de ses accidents, et en particulier de l'exostose. Un nouveau traitement mercuriel (1) est essayé et ne guérit pas davantage ce malade, qu'il laisse en apparence dans le même état. D'autres inoculations sont faites et réussissent; on peuj. même répéter avec succès les inoculations un très-grand nombre de fois. Mais enfin, le sujet redevient réfractaire et se trouve guéri définitivement.
Je m'abstiens de reproduire les explications qu'on a données de ce fait qui n'est pas très-exceptionnel.
Dans les cas semblables, il faudrait imiter la sage conduite de l'habile syphilisateur norwégien.
Qu'arriverait-il d'un sujet vierge de l'action du mercure et guéri de la syphilis par la syphilisation toute seule, si une imprudence ou une inconséquence le soumettait ensuite à un traitement mercuriel? Cet individu redeviendrait-il susceptible de réceptivité syphilitique? Quand la syphilisation sera de la monnaie courante, il se trouvera sans doute un syphiliomane pour réclamer un traitement mercuriel à la suite d'une syphilisation, et plus d'un empirique pour le lui faire subir. La question que je pose pourra donc un jour être résolue.
3e Point. — Une question morale a été soulevée par deux catégories de personnes, celle de savoir si l'on doit se croire autorisé à syphiliser son semblable.
La première catégorie se compose de gens qui auraient bien voulu, sous un prétexte quelconque, étouffer la syphilisation dans son germe. Ils sont en bien petit nombre. Mais je ne les en redoute pas moins, sachant par expérience tout le bruit et tout ce qu'ils peuvent faire.
Je n'ai pas de réponse plus péremptoire à leur adresser que d'arracher leur masque.
La deuxième catégorie renferme de fort honnêtes gens. Voici ce que je puis dire à ceux-là :
Dans deux circonstances de ma vie, je me suis demandé si. je pouvais me permettre d'inoculer le virus syphilitique. C'est : 1° avant de commencer mes
(1) M. Bœck a aujourd'hui renoncé à ce second traitement mercuriel, qu'il remplace ; par un traitement dont l'iodure de potassium fait la base.
On peut aussi se borner, dans ces cas, â plusieurs sypbilisations faites à intervalles, • sans traitement mercuriel (ni même iodique) interposé.
expériences sur les animaux; 2° avant d'appliquer la syphilisalion à l'espèce humaine.
Dans la première circonstance, j'ai eu, j'en conviens, des scrupules,
N'étant de ces gens-là qui, sur les animaux, Se font un chimérique empire.
Mais j'ai traité mes frères inférieurs avec tant de soins, je leur ai rendu la vie si douce, que si nous étions
Au temps où les bêtes parlaient,
les miennes seraient, j'en suis sûr, les premières à se récrier contre celui qui voudrait m'adresser le moindre reproche à leur égard.
Pouvais-je rester longtemps sans me déterminer à faire du bien à mes semblables, dans la soconde circonstance ? Ne savais-je donc pas qu'avec de la prudence, je pourrais éviter tous les inconvénients?
M'objectera-t-on que je ne pouvais guérir par la syphilisation sans conférer l'immunité, et par conséquent sans favoriser le libertinage^ Mais ne suis-je pas en droit do demander à mon tour, à tous ceux qui pourraient trouver valable cette objection, pourquoi ils ne blâment pas de même toute espèce de traitement aiïtisyphilitique? Les libertins se trouveraient à coup sûr bien plus effrayés encore s'ils étaient mis au ban de la médecine.
Quelle est d'ailleurs cette morale égoïste et lâche, qui consiste à ne pas faire mal de peur de se faire mal ? Où est-ce qu'elle a été écrite par les sages V Où est-elle inscrite dans les codes religieux? A quel endroit se trouve-t-elle de l'Évangile?
Enfin, n'est-ce pas suivre les desseins de la Providence que de vouloir purifier les sources mômes de la génération? Est-ce que tout dans l'univers ne témoigne pas d'une constante et universelle sollicitude pour la conservation des espèces?
Mais pourquoi cherchai-je à me disculper d'avoir découvert une prophylaxie vénérienne? Quiconque m'attaquera sur ce point aura désormais affaire à M, Ricord, car c'est M. Ricord lui-même qui va, dans les lignes suivantes, se charger de ma défense et même de ma glorification :
a II faut non-seulement s'occuper de guérir les maladies, mais il faut encore, par tous les moyens possibles, chercher à les prévenir. Sous ce dernier point de vue, il n'est peut-être pas d'affection dont la prophylaxie ait été le sujet de plus de recherches consciencieuses et surtout l'occasion de plus de spéculations que les maladies vénériennes. Cependant, tandis que le charlatanisme éhonté a proclamé des moyens inefficaces ou dangereux, la pudeur mal entendue, une morale timide ou des préjugés religieux ont souvent retardé les progrès de l'art. Et pourtant si Jenner s'est rendu à jamais célèbre par la découverte de la vaccine comme moyen prophylactique de la variole, ceZui qui d'une manière aussi absolue préviendrait la syphilis aurait des droits à l'immortalité. Mais, en attendant la découverte d'un préservatif certain, que la connaissance rigoureuse delà cause spécifique de la syphilis rend plus que probable, examinons, avec toute la gravité qu'exige un sujet aussi délicat, les moyens que l'art possède de mettre l'homme à l'abri des maux vénériens. »
Ce n'est pas là le seul passage des œuvres de M. Ricord que je pourrais citer à ma justification et à ma louange. M. Ricord faisait un long rêve que j'ai réalisé en réveillant M. Ricord en sursaut.
Quant au châtiment du vice et du libertinage (ce qui ne nous regarde d'ail-
leurs pas, puisque nous sommes médecins), le voici, — sans que personne de nous n'ait à s'en mêler, — d'après un vieux poète, hélas ! trop compétent :
Je crojray qu'il n'est rien au monde qui garisso Un homme vicieux, comme son propre vice.
La syphilisation a l'avantage, que vous avez dû plusieurs fois reconnaître dans le cours do cette communication, de rendre des services à ceux mômes qui lui préfèrent le traitement mercuriel. Je ne vous dirai rien des inconvénients ni môme des dangers du mercure; comme son insuffisance, ils sont pour la plupart connus de tout le monde (malgré le clair-obscur qui règne encore sur ce point de la science). On semble pourtant les oublier; du moins on n'en parle plus guère, tant on appréhende de réveiller l'idée d'un parallèle qui serait tout à fait au bénéfice de la syphilisation. Mais la vérité s'échappe souvent à demi de bouches honnêtes. Je lisais naguère,^ dans un journal, une observation de tremblement mercuriel survenu à la suite d'un traitement antisyphilitique. Aucun lecteur attentif n'a dû se méprendre sur la nature hydrargirique de ce tremblement provoqué par l'art, bien que l'observation dont il s'agit ait été communiquée à la Société médicale des hôpitaux, avec l'assentiment, a-t-on dit, de M. Ricord , sous le nom d'hémichorée syphilitique.
Mon but n'est donc pas, Messieurs, de vous parler des accidents produits par le mercure. Je ne veux que vous rappeler une chose que je vous ai dite de ce métal, à savoir qu'il a entre autres propriétés celle de retarder l'évolution de la maladie syphilitique (1) et par suite d'éloigner le terme de la guérison, en laissant pour ainsi dire le feu couver sous la cendre. Le mercure est un véritable agent de récidives tardives. On n'aime pourtant pas à garder longtemps la vérole : Si tu ne crains pas Dieu, crains au moins la vérole et le
mercure (2) !
En tout cas, ne faut-il pas des conseils pour ceux qui, médecins ou malades, ne veulent pas, et surtout pour ceux qui ne peuvent pas recourir à la syphilisation? On comprend, de reste, que la syphilisation ne puisse pas être à la disposition d'une personne qui voyage ou qui, étant sédentaire, appréhende l'indiscrétion de son entourage. On comprend également que cette méthode ne soit guère à l'usage d'un médecin qui exerce dans une petite localité, foyer de commérages, où il serait, d'ailleurs, difficile de se procurer jusqu'au bout des pus convenables. Je ne parle pas de la peine et du temps que la syphilisation coûte au syphilisateur.
Les connaissances qu'on doit à l'étude et à la pratique de la syphilisation, vont nous servir de guide dans l'emploi le moins désavantageux possible de la médication antisyphilitique ordinaire.
D'abord, nous serons très-sobres de l'usage du mercure. Nous donnerons, autant que possible, la préférence à l'iodure de potassium (3), aux prépara-
(1) Je suis bien loin de prétendre qu'il ne se montre jamais d'accidents tardifs chez ceux qui n'ont pas pris de mercure. J'ai une chatte tertiaire, qui, malheureusement pour elle et heureusement pour la science, se trouve dans ce cas. Je m'expliquerai là-dessus, ailleurs que dans une note.
(2) Variante d'un proverbe passablement cynique et qui peint tout l'effroi que doit inspirer la syphilis. Ce proverbe m'ayant été jeté à la face clans une discussion, j'ai riposté à l'instant même par l'addition des trois mots : et le mercure, disant tout bas cette phrase de Quintilien : Utinam non inquinasset argumenta, mores suos fassus!
(3) M. Bazin ne considère pas comme sans inconvénient l'emploi d'un traitement iodi-
tions sulfureuses et aux sudorifiques. Ce n'est pas qu'à mon sens ces trois groupes de médicaments aient autant ni le môme genre d'efficcaité que le mercure contre les symptômes syphilitiques, mais au moins ne laissent-ils pas après eux do mécomptes. Ils ne compromettent pas l'avenir au bénéfice fort équivoque du présent. Le mercure, au contraire, passez-moi l'expression, entame le capital.
Nous l'emploierons pourtant quelquefois, mais discrètement et à petite dose, à défaut de la syphilisation. Nous l'emploierons encore de concert avec elle pour faire disparaître vite quelques accidents; mais à peine ces accidents se seront-ils évanouis, que nous nous hâterons d'exclure de notre thérapeutique l'insidieux métal.
Son usage topique chassera promptement quelques symptômes, sans que nous ayons à en craindre l'absorption d'une bien grande quantité ; des pustules muqueuses seront bientôt réprimées par des lotions d'un liquide tenant en dissolution quelques centigrammes de sublimé, et certaines blennorrhagics céderont aisément à des injections urôthralcs du même liquide.
Mais, nous ne prescrirons les médicaments mercuriels, à l'intérieur ou en frictions, c'est-à-dire que nous ne les confierons à une active absorption que dans des cas d'urgence, c'est-à-dire contre des accidents dont la disparition prochaine est nécessaire ou vivement désirée.
Avons-nous à combattre, par exemple, des pustules de la face, des papules muqueuses, des plaques opalines ou des ulcérations de la gorge, de la bouche, des accidents quelconques existant vers les parties sexuelles, ou des douleurs nocturnes, intenses et opiniâtres ? Nous chercherons à réprimer rapidement, surtout chez les gens du monde, ces divers accidents, en recourant au besoin à l'usage temporaire, fût— il intérieur, du mercure.
C'est qu'en effet les pustules de la face sont un inconvénient social; les affections de la gorge gênent la déglutition, les accidents de la bouche et des organes génitaux sont transmissibles et souvent visibles; les douleurs nocturnes enfin, causes d'insomnie et de surexcitation nerveuse, rendent quelquefois la vie fort à charge, et la santé plus que précaire.
En un mot, répression par le mercure des accidents qui sont apparents, communicables, très -douloureux ou fortement nuisibles, mais libre développement des autres (exanthèmes, papules, tubercules du tronc et des membres, etc.). Il est même avantageux de favoriser l'évolution de tous ces derniers accidents. Qu'ils passent, qu'ils aient leur cours, aussi vite que possible, mais sans être étouffés, refoulés; ce sera autant de gagné pour l'avenir. Tâchez donc d'appeler souvent les accidents vers la peau, à l'exception toutefois des mains et du visage que vous pourrez protéger par des lotions {froides, répercussives, mercurielles, etc.).
Exisle-t-il, par exemple, des douleurs préludes d'une éruption? Aidez celle-ci à se faire par des sulfureux, des martiaux et des sudorifiques ; mais gardez-vous1 de l'emploi du mercure. Il refoulerait en quoique sorte, au contraire, le mal pour un temps. Plus tard, il faudrait payer les intérêts de cette espèce d'emprunt.
Il y a dans tous les traités de syphilis un chapitre spécial pour la syphilis
que dès le début d'une syphilis constitutionnelle. La publication des leçons que ce médecin vient de faire à l'hôpital Saint-Louis sur les syphilides est attendue avec une certaine impatience.
des nouveau-nés. Nous avons aussi ce chapitre ; mais toutes les pages n'en sont pas encore à beaucoup près remplies.
Les questions à résoudre sont nombreuses et variées. La syphilisation les éclairera sans doute un jour toutes do son flambeau. Elle se borne aujourd'hui à les indiquer. Ces questions peuvent être divisées en deux groupes : 1° Le groupe de celles que cherchait à résoudre la syphilologie antérieurement à la découverte de la syphilisation; 2° le groupe de celles qu'a fait naître la syphilisation.
Dans le premier groupe, dont je ne veux pas vous parler, bien qu'il soit incontestable que les données de la syphilisation éclairent déjà la solution des questions qu'il renferme, se place l'examen des questions suivantes : 1° Le père est sain (au point de vue de la syphilis, bien entendu), tandis que la mère est syphilitique. L'infection do la mère peut être primitive ou secondaire, antérieure à la grossesse, ou contemporaine de celle-ci. Elle peut consister dans une forme ou dans une autre, ou bien enfin être parvenue à tel ou tel degré ; 2° la mère est saine et le père a une affection primitive ou une affection secondaire. Celle-ci peut aussi consister dans une forme ou clans une autre, ou bien être parvenue à tel ou tel degré. (Tout à l'heure, je vous dirai un mot de ce cas, en entrant dans les détails du second groupe.) 3° Enfin le père et. la mère sont syphilitiques, etc.
Dans le second groupe, c'est-à-dire dans celui qui a trait directement à la syphilisation (je ne vous en parle qu'au point de vue étiologique), il faut établir une subdivision et faire trois catégories, dont la première renferme les cas de syphilisation d'un des conjoints et de santé, c'est-à-dire d'état non syphilitique de l'autre; la seconde, les cas de syphilisation d'un des conjoints et d'état syphilitique de l'autre ; et dont la troisième, enfin, est relative aux cas de syphilisation des deux conjoints.
J'ai une observation, entre autres, qui rentre dans la première de ces catégories, et qui est connue de plusieurs ennemis de la syphilisation. Il s'agit d'un homme qui, après avoir engendré un enfant syphilitique, a été traité par la syphilisation, et a procréé ensuite un enfant bien portant.
La seconde catégorie a beaucoup d'importance. L'un des conjoints est syphilisé, Vautre est'syphilitique. Que seront les enfants? Ont-ils autant, plus, ou moins de chance de naître avec la vérole que si l'un des parents était syphilitique et l'autre complètement étranger à l'action du virus? J'arrive ainsi à la question du premier groupe que je vous disais tout à l'heure devoir traiter incidemment.
Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, que la mère étant saine et non syphilisée et le père syphilitique, les chances d'infection seront très-grandes pour l'enfant?Voici comment les choses pourront se passer. Le père infectera d'abord le germe et peut-être la mère, qui est un terrain vierge à l'égard de la syphilis. Que cette mère reçoive la maladie de son mari ou de son enfant, son mal, qui sera au début, ne pourra que s'accroître, et l'enfant s'en ressentira peut-être plus cruellement que si les deux conjoints eussent été syphilitiques avant l'époque de la conception ; ou bien pourrait-on admettre dans ce cas une action syphilisante de la mère sur son enfant?
Au contraire, si la mère avait été syphilisée le germe l'aurait été peut-être aussi jusqu'à un certain point. En tout cas, l'infection du germe n'aurait pu être transmise à la mère et réagir ensuite sur ce germe lui-même. Il y aurait donc eu probablement grand bénéfice pour la mère et pour l'enfant ?
Ce ne sont là, sans doute, Messieurs, que des considérations théoriques,
mais pour résoudre les questions, il faut préalablement les poser. C'est ce que je fais dans co moment-ci. Plutôt une théorie fausse que pas de théorie, a dit justement M. Flourens dans son cours. Les théories, en effet, quand elles ne sont pas des fanaux qui nous guident, sont encore des espèces de points de mire qui donnent un but à nos observations et un objet à la critique. N'est-ce pas à l'aide de théories transitoires que sont accomplis les plus grands et les plus rapides progrès des sciences physiques? « Pour bien voir, » dit Schelling, cité à ce propos par M. J. Geoffroy-Saint-Ililaire dans son Histoire naturelle générale des règles organiques, « il faut savoir de quel côté on doit regarder. » Or, ne sont-ce pas les théories qui nous l'apprennent? C'est un service de ce genre qu'avait rendu M. Ricord par l'édification de sa doctrine qu'on a assez justement appelée carrée. Celle doctrine a effectivement attiré l'attention sur son auteur. Mais les affirmations de M. Ricord n'étaient qu'un groupement ingénieux d'hypothèses antérieurement et la plupart plus que séculairement éparses dans la science. On s'est chargé de les examiner et de les renverser. M. Ricord s'est enfin mêlé lui-même aux démolisseurs pour sauver sans doute son amourpropre et quelque partie de son édifice. Je doute qu'il y ait réussi en séparant le chancre en deux. On est écrasé sous des ruines, on ne s'y abrite pas.
Les choses paraissent devoir se passer moins favorablement quand c'est l'inverse qui a lieu, c'est-à-dire quand le père est syphilisé et la mère syphilitique. En effet, peut-on espérer que l'imprégnation du germe par un père syphilisé imprimera à ce germe une modification assez forte dans le sens de la syphilisation, pour contre-balancer l'action incessante d'une mère syphilitique sur son enfant ? En tout cas, on n'aura sans doute pas à soupçonner que celle-là puisse recevoir la moindre aggravation, la moindre modification dans son mal de la part de celui-ci, c'est-à-dire de l'enfant.
Quant à la syphilisation préalable des deux conjoints, n'est-elle pas une garantie de santé suivie d'une certaine immunité chez les enfants?
Que de questions, Messieurs, sont à résoudre par la sage alliance de la théorie avec la pratique ! Les progrès de la syphilisation agrandiront donc considérablement un jour le domaine de nos connaissances!
Voici, par exemple, une question pratique, une question sociale même d'un haut intérêt. Je ne veux pas vous parler de parents syphilitiques (c'est une autre question à laquelle je ne viens de faire que toucher) qu'il eût fallu syphiliser avant le congrès, ni de ce pauvre petit enfant qui vient de naître entaché du vice syphilitique, et qu'on pourrait peut-être, hélas ! sauver de la mort en le syphilisant (4). Je veux seulement vous dire quelque chose en faveur des I nourrices, car ce n'est pas une mère gâtée qui pourra nourrir convenablement 1 son propre enfant. Eh bien 1 exposerez-vous une nourrice à être infectée, ou
(1) Le professeur Bœck a réalisé depuis ce progrès. Voici comment il s'exprime dans une lettre qu'il a écrite à ce sujet à l'Académie dés sciences, et qu'aucun journal de méde- j cine français n'a reproduite. « Les chancres artificiels des jeunes enfants restent toujours très-petits. En outre* le traitement par la syphilisation ne paraît aucunement faire souffrir ces petits êtres, et les choses se passent chez eux sans le moindre phénomène de réaction. — Tous les symptômes syphilitiques disparaissent rapidement chez eux ; la vie se ranime promptement sous l'influence du traitement, chez les nouveau-nés syphilitiques qui sont sur le point de succomber. Ceux qui sont voués à la mort par l'impuissance de tous '■ les autres moyens de traitement sontsauvés par la syphilisation, qui jouit dans ce cas de son plus grand triomphe. » M. Bœck a donc eu le premier le bonheur et le mérite d'arracher des nouveau-nés à « la mort presque certaine qui a frappé jusqu'à ce jour tous les enfants infectés du mal vénérien. » Doublet. Cela se fait en Norwége par la raison toute simple que la méthode salutaire a été trouvée en France.
plutôt n'en cherchorez-vous pas uno parmi les personnes syphilisées? La question se trouve presque résolue par cola seul qu'elle est posée (1).
Messieurs, je viens d'avoir l'honneur de vous exposer ce qui est fondamental touchant les enseignements de la syphilisation. Vous trouverez le complément de ma communication dans les écrits qui ont paru sur la matière et en particulier dans ceux de MM. Sperino etBœck(2).
Dans tout ce que je vous ai dit, faites une distinction entre la pratique et le dogme.
Je crois que celui-ci vous guidera bien dans le labyrinthe de la pathologie syphilitique. Vous le jugerez d'après les services qu'il vous aura rendus dans l'observation et le traitement des affections vénériennes.
Quanta la syphilisation en elle-même, la syphilisation pratique, vous ne parviendrez à la connaître bien et par conséquent à la juger convenablement que par des expériences, mais j'espère que vous aurez un jour à protester avec l'énergie d'àmes honnêtes et convaincues contre ces hommes inconséquents qui repoussent sans examen la syphilisation après avoir fait pendant plus de vingt ans, par curiosité pure ou par ambition, des inoculations syphilitiques.
Messieurs, depuis que j'étudie la syphilisation, la science syphilologique me paraît marcher vers une grande simplicité. Elle semble ne devoir consister presque uniquement un jour que dans quelques principes dont les conséquences se déduiront, pour ainsi dire, d'elles-mêmes. N'est-ce pas là le caractère de la vérité, de la vraie science, qui est toujours simple? Je me sens à la fois pénétré d'une vive lumière et de la grandeur de ma mission, qui est de concourir au perfectionnement physique, et par suite, à l'amélioration morale de l'humanité. — Je ne parle pas du jour que jette la syphilisation sur l'étude de tous les virus, ni de la destinée de ce puissant modificateur de l'organisme, de cette puissante médication en dehors de la thérapeutique de la syphilis (3),
Permettez-moi, Messieurs, de terminer par quelques paroles entièrement de circonstance. On dit que les Européens ont rapporté la syphilis de l'Amérique; Alors, je présume que le contact d'un sang nouveau (ce sang nouveau, pour la maladie, était celui des habitants de l' Ancien-Monde) a dû être pour la maladie une source de régénération, et par suite, l'occasion de nouveaux sévices. Cela peut rendre compte des ravages que fit l'épidémie vérolique du xve siècle. Si mes conjectures ont quelque fondement, nous vous avons renvoyé plus cruel que vous ne l'aviez, qu'il n'était eii Amérique, le fléau que nous avions été prendre dans votre pays.
(1) Voir ci-après : de la contagion des accidents secondaires de la syphilis, Sujet de médecine légale.
(2) Une appréciation remarquable de l'ouvrage de M. Sperino a été insérée dans la Revue, médicale, par le Dr Hiffelsheim, qui. s'est trouvé un des premiers sur la brèche pour défendre la syphilisation. V. DOCUMENTS, 2e série, p. 225.
Y. p. 275 la notice des principaux ouvrages de M. le Professeur Bœck.
(3) Depuis que je me sers des lois de la syphilisation comme moyen d'étude, il me semble que je vis a part avec quelques amis dans une époque toute d'avenir. Mes contemporains (qu'ils me le pardonnent!) m'apparaissent comme dans un passé obscur et lointain, et je me prends à les plaindre sincèrement d'avoir appartenu à des siècles de chaos, a des siècles où l'éternel et empirique mercure tient invariablement le sceptre de la thérapeutique antivénérienne. Je voudrais réellement les tirer de l'abîme de ce perpétuel moyen âge où je les vois plongés, et les faire jouir des clartés que je reçois. Ils excuseront; je l'espère,
i ma franchise à cause de la pureté de mes intentions.
304 DU VIRUS SYPHILITIQUE ET DE SON EMPLOI THERAPEUTIQUE
Le moment est venu pour vous d'exercer les plus nobles représailles en donnant à la vieille Europe une salutaire leçon.
Recueillez donc cette syphilisation proscrite ; étudiez-la, appliquez-la, développez-la, régénérez-la et renvoyez-la toute transformée et triomphante à l'Europe, à la France, à ce Paris, enfin, qui la persécute, parce qu'il l'a vue naître.
Nous vous avons pris le mal pour vous le rendre pire; acceptezde nous leremède pour nous le rendre meilleur. C'est une belle mission qui s'offre à vous et que, je l'espère, vous voudrez et saurez bien remplir 1
Il semble, Messieurs, à mon cœur reconnaissant, que vous en avez déjà commencé l'accomplissement par la bienveillante attention dont vous venez de m'honorer.
DOCUMENTS A L'APPUI
Critique syphilographique, par M. Auzias-Turenne.