‹ La syphilisation [electronic resource]Chapitre 79 sur 205 · UN NOUVEAU MOYEN PRÉSERVATIF DE LA SYPHILIS · texte numérisé non relu

UN NOUVEAU MOYEN PRÉSERVATIF DE LA SYPHILIS

Il y a trois cents ans, ni pins ni moins, que Gabriel Fallope, après avoir fait confidence an public d'un préservatif assuré de la contagion vénérienne, prend son expérience et Dieu à témoin de l'efficacité de son aromate et de la vérité de son assertion. Ego feci, dit-il, experimentum in centum et mille hominibus et Deumtestor immortalem nullum eorum infectum.

Depuis Fallope jusqu'à nos jours, l'inépuisable imagination des syphilographes a doté la prophylaxie spéciale d'une infinité de moyens, — centum et mille, — au moins aussi efficaces que celui de Fallope.

Voici, d'après M. Ricord, la résultante de ces moyens : « La seule manière certaine de ne pas prendre la vérole est de ne pas s'y exposer. »

M. Rodet (de Lyon), ex-chirurgien en chef de l'Antiquaille, croit qu'il l'esté encore quelque chose à faire, et ne craint pas de l'entreprendre. On ne peut que louer son courage, car une tâche de ce genre n'est plus commode depuis que la syphilisation a fait gronder les orages d'une révolution aux oreilles de ceux qui, comme M. Rodet, se contentaient de réclamer une réforme.

Ce ne serait certes pas aujourd'hui, sans exciter des tempêtes, que la bouche du vénérable et réglementaire Adelon pourrait faire entendre, dans le sein de l'Académie de médecine, ces paroles philanthropiques qui ont trouvé l'assemblée tranquille en 1847: « Cette recherche (celle des préservatifs de la syphilis) ne saurait être blâmée ; elle n'a rien qui blesse la morale ; elle est bonne à encourager, au contraire, et rentre dans les attributions du médecin. »

M. Rodet jette, en passant, un peu de cendre sur l'innocente vaccination préservatrice de la syphilis constitutionnelle, œuvre de son prédécesseur (qui ne la défend plus), et qu'il appelle à tort vaccination syphilitique.

Nous supplions M. Rodet de nous laisser cette dernière expression, qui est déjà consacrée par l'usage comme synonyme de syphilisation. Autrement ne serait-ce pas nous mettre dans le cas de répéter sans cesse, à l'endroit de notre méthode : « Ne pas confondre avec celle de M. Diday? »

Cela serait gênant pour nous, et pourrait ne pas plaire à un confrère moins spirituel et moins sensé que M. Diday, auquel nous voulons beaucoup" de bien, parce qu'il s'est quelquefois déclaré partisan de la syphilisation; témoin ce que nous allons dire bientôt à propos des nourrices.

Nous considérons comme non avenue, et nous passons, par conséquent, sous silence, la superbe de M. Rodet envers la syphilisation, qu'il appelle audacieuse, et qu'il jette au vent, après en avoir essayé une seule fois, et en dépit des règles, sur un malade imprégné de mercure.

M. Rodet n'a besoin que de cette unique et irrégulière tentative pour biffer d'un trait de plume les immortels travaux de Sperino, de Bœck et de plusieurs autres!

Voici comment M. Rodet s'exprime sur sa découverte : « Persuadé que rien n'autorise jusqu'à présent à espérer la découverte d'un vaccin syphilitique, et que ce vaccin, s'il était connu, serait encore difficilement applicable, ce n'est pas dans ce sens que j'ai dirigé mes investigations. J'ai cherché à découvrir une substance qui fût douée de pouvoir neutraliser complètement le virus syphilitique, même lorsqu'il est insinué depuis plusieurs heures dans l'épaisseur de la peau ou des membranes muqueuses. » Et, par conséquent, sans doute aussi, lorsqu'il a été absorbé?

Les difficultés ne rebutèrent pas M. Rodet, certain que la découverte qu'il cherchait n'était pas impossible, puisqu'elle avait été faite en 1812 par Luna Calderon. Celui-ci a bien fait, dans l'intérêt de sa gloire, de soustr aire sa recette, en l'emportant avec lui, aux investigations d'une critique sévère. Je ne parle pas des passions qui viennent mourir au pied d'une tombe 1

306 CRITIQUE SYPHILOGRAPHIQUE.

Voici, après maints tâtonnements et quelques variantes, dont nous faisons prâce à nos lecteurs, la formule définitive de M. Rodet :

Eau distillée 32 grammes.

Perchlorure de fer j

Acide citrique . . ( ââ 4 grammes.

Acide chlorhydrique . )

Rien n'est simple comme l'emploi de ce liquide. Vous en déposez une seule goutte sur la partie où le virus a été inoculé, et vous l'y laissez pendant 10 à 15 minutes, ou bien vous appliquez sur cette partie un peu de charpie préalablement imbibée du liquide. Vous laissez là cette charpie pendant une heure; mais il n'y a pas d'inconvénient, d'après M. Rodet, à la laisser beaucoup plus longtemps.

Notez bien qu'il n'est ici question que d'une piqûre faite à la cuisse ou ailleurs. Il ne nous est rien dit, pour ne citer qu'un exemple, du nombre de gouttes qu'il faudrait confier a un vagin suspect de souillure, ni du temps pendant lequel il faudrait les y laisser.

Il s'agit bien de cela pour M. Rodet ! Il nous laisse, comme on dit vulgairement, le bec dans l'eau, avec la tirade édifiante que voici : « Je viens de faire connaître un moyen trèssimple et très-facile de neutraliser le virus syphilitique, partout où il se trouve, et de tarir ainsi, dans sa source, l'une des maladies les plus répandues et les plus redoutées. En le livrant à la publicité, je crois remplir un devoir impérieux et sacré. Mais qu'il me soit permis de ne pas le suivre dans ses applications et de jeter un voilesombre sur ces plaies bideuses de la société. » Tirez-vous du reste comme vous pourrez; allez chercher le virus partout où il se trouve, et tachez d'y voir un peu clair à travers ce voile sombre. Cela n'est plus l'affaire de M. Rodet, qui croit « déjà entendre murmurer de loin le reproche d'immoralité, » dont il se lave on ne peut mieux, en adressant aux pécheurs indurés et endurcis le plus onctueux sermon.

— Hô ! mon ami, tire-moi du danger, Tu feras après ta harangue.

Donc, après avoir indiqué un excellent moyen, M. Rodet ne dit pas la manière de s'en servir; il ne sait que détourner la tête. « La médecine, dit-il, est comme la charité : elle doit faire le bien en détournant la tête. » Peste soit d'une charité qui fait sitôt détourner la tête à M. Rodet, quand il devrait au contraire répondre à une série de questions. Par exemple, que ferait-il pour empêcher une nourrice d'être infectée par son nourrisson, et vice versa ? Combien de gouttes de liquide mettrait-il sur le sein de la nourrice? Quand les mettrait-il? Combien de temps les y laisserait-il?

Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando?

Qu'en résulterait-il ? Mettrait-il aussi des gouttes, ou bien de la charpie, dans la bouche du petit enfant pour préserver la nourrice? Combien de temps encore les y laisserait-il? Combien de fois dans la journée les y mettrait-il ? Que devrait, penser le nourrisson de ce biberon de charpie? Il y a tant de manières, soit, de prendre la vérole, soit de contracter de simples accidents syphilitiques (au double point de vue de la forme des affections et du mode par lequel leurs produits se présentent à nos organes), que nous pourrions faire autant de questions à M. Rodet qu'on a trouvé de moyens pour ne pas les résoudre depuis Fallope jusqu'à lui I

Il y aurait bien aussi quelques objections scientifiques à joindre aux embarras de la pratique. Nous regrettons que M. Rodet semble encore ici détourner la téte. Le fait est qu'il nous prive presque absolument de détails sur ses expériences, d'où judicium difficile. Il est néanmoins probable que M. Rodet, étant adversaire de la syphilisation, quoique partisan, comme elle, de différentes formes de pus, n'aura pas voulu exposer les malades au danger de l'inoculation d'un pus étranger pour eux. Il aura donc déposé son liquide sur des piqûres contaminées par le pus virulent des sujets même de l'expérience, en restreignant d'ailleurs le champ de son expérimentation à la recherche d'un préservatif contre le produit du chancre primitif, sans se préoccuper le moins du monde, soit de la blennorrhagie, soit d'autres accidents vénériens.

Or, inocule-t-on à un malade son propre pus? Les choses ne se passent pas ordinairement de même que si l'on fait une inoculation de pus syphilitique à un sujé*t bien portant. Le temps d'incubation est en quelque sorte supprimé chez le malade lui-même. Il y a bien d'autres différences, suivant le nombre, le siège et le mode de succession des piqûres, sans parler de celles qui résultent de la qualité du pus employé.

Ce n'est pas ici le moment de m'étendre sur la théorie du sypliilisme et les lois si con* ' traversées de la syphilisation; mais on comprend sans peine le nombre presque illimité de questions que ces lois portent dans leurs flancs, et qui seraient de nature à faire naître des embarras pour M. Rodet.

CRITIQUE SYPIIILOGRAPIIIQUE.

Qu'arriverait-il, notamment, si M. Rodet versait la goutte de liquide, ou bien posait sa charpie sur des inoculations, laites à divers sujets, suivant plusieurs [modes (au point de vue du nombre et de la succession des piqûres) et avec des pus différents ? Serait-il bien sûr de ne jamais trouver sous le voile sombre ni bubons (1), ni vérole d'ensemble ? Qu'ad- •viendrait-il encore de l'inoculation laite a un sujet bien portant du produit des accidents secondaires (inoculation qui peut aboutir, après une longue incubation, à une vérole d'emblée^, si M. Rodet déposait sur la partie inoculée sa goutte de liquide ou sa charpie détrempée?

Nous pourrions multiplier les interrogations de ce genre, mais nous voulons bien croire au liquide de M. Rodet toute l'efficacité promise, et ne pas douter une minute de la commodité de son emploi, ni des merveilles qu'il va produire. La syphilisation n'en sera ni supprimée, ni détrônée.

En voici quelques preuves :

1» Qu'est-ce que c'est qu'une nourrice? C'est ordinairement une villageoise pleine de jeunesse et de' santé, qu'on arrache à son propre enfant, et qu'on éloigne de son mari, pour lui l'aire allaiter l'enfant d'une citadine. En outre, elle peut recevoir de son nourrisson, qu'elle caresse à prix d'argent pour le compte de sa mère, le supplément d'une bonne vérole, qu'elle repasse à sa famille et a son village tout entier!

Bienheureuse cette femme laitière, quand on ne met pas tout d'abord le mercure de la partie! En effet, on l'en sature quelquefois au préalable pour faire arriver, par le tamis de ses organes, quelques gouttes métalliques à son frêle nourrisson, c'est-à-dire qu'on la traite d'un mal qu'elle n'a pas, en attendant qu'on le lui donne.

Où est le remède à ces criminels abus? Dans la syphilisation, dit M. Diday. En effet, que de pauvres femmes vérolées ne pourrait-on pas syphiliser, avant ou pendant leur grossesse, pour en faire les nourrices d'enfants syphilitiques? Nous adjurons M. Diday de suivre le filon précieux qu'il a trouvé, et de compléter sa conquête .scientifique. Nihil actum, si quidquam superest agendum.

2° Que conseillerez-vous à ceux qui sont malades de par la vérole, et dont, les maux opiniâtres ne veulent pas céder à vos classiques médications ? Laisserez-vous un lupus dévorer sans fin le derme, ou une affection serpigineuse le ravager? Verrez-vous la carie détruire une organisation pièce à pièce, et direz-vous avec le poète : una salies plagis, nidlam sperare salutem, au lieu de vous mettre à la place des malades et d'invoquer à leur aide les ressources de la syphilisation?

3° Voici des malades dont le mercure aggrave à chaque instant les souffrances ; ils sont, pour ainsi parler, des amalgames doubles d'organisme et de virus. Quel réactif peut avoir prise sur cette combinaison ? Le virus lui-même en excès, — qu'on nous passe la métaphore, — c'est-à-dire la syphilisation. Consultez, pour en acquérir la preuve, le beau livre du professeur Bceck.

4° Et ces nouveau-nés pemphigodes, sur la tache originelle desquels ont mis le doigt M. Depaul, — un homme de science et de cœur, — et son savant maître, M. Paul Dubois, qu'il ue faut pas confondre avec M. Dubois (d'Amiens), et qui a eu l'heureuse idée, pour faire entendre la vérité aux pires des sourds, de devenir doyen de la Faculté et plus que cela? Ces pauvres petits êtres ont leurs langes pour linceul et leur berceau pour tombe! Les abandonnerez-vous à leur sort, quand une syphilisation galopante pourrait (qui sait?) peut-être les sauver?

5° Voici des cancéreux, dont le mal a ses racines dans tout l'organisme ; que ce mal réponde au nom de cellule ou bien à celui d1 ' épithélium, il n'en brave pas moins le bistouri de M. Velpeau et celui de M. Robert.

6° Voici les morveux et les farcineux, que la mort arrache sans pitié aux mains habiles, mais impuissantes, des Boyer et des Nélaton. Leur vue n'excite-t-elle pas votre esprit? Ne touche-t-elle pas votre cœur? Ne vous vient-il pas même le désir d'essayer quelque chose, ne fût-ce qu'un pis-aller? N'êtes-vous pas enfin tentés de faire quelque inoculation sur les membres que tous ces malheureux ont encore hors de la tombe?

Là ne s'arrêtent pas d'ailleurs nos prétentions et nos sujets de contentement. Les

(1) Voici, en deux mots, quelques-unes de nos idées fondamentales sur le bubon : 1° Il existe des bubons d'emblée. 2° Le bubon a tous les caractères de l'accident périphérique auquel il se lie ou qu'il représente ; ainsi il peut être chancre ganglionnaire, plaque muqueuse ganglionnaire, etc. 3° Le chancre ganglionnaire ne fournit que rarement du pus inoculable, parce que le virus y est considérablement dilué. Les prétendus bubons strumeux de l'hôpital du Midi rentrent dans ce cas. Le vrai bubon strumeux, expression de la constitution scrofuleuse exagérée, est, au contraire, excessivement rare. 4° Le chancre ganglionnaire, quoique suppurant plus ou moins intérieurement, n'aboutit pas fatalement. Le résultat est subordonné à plusieurs circonstances.

CRITIQUE SYPIIILOGRAPHIQUE.

dogmes de la syphilisation sont pénétrants de leur nature; ils se sont infiltrés jusque dans l'esprit de nos détracteurs.

Tout le monde connaît l'anecdote d'un grand seigneur qui avait daigné s'approprier et manger des fruits que quelqu'un avait adressés â Rousseau, et la charmante lettre de remercîments écrite par Rousseau au grand seigneur. La syphilisation (venta sit dicta) ressemble un peu au philosophe et n'est pas du tout fâchée qu'on veuille bien jouer à son égard le rôle de grand seigneur, en s'assimilant ses plus beaux fruits. Un fin observateur, qui est surtout un grand libraire, M. J.-Baillière, nous disait un jour que la syphilisation finirait par triompher, mais que ce ne serait peut-être pas sous son véritable nom.

Voici où nous voulons en venir. On se rappelle la défaveur par laquelle fut accueillie notre distinction des pus, en pus forts et en pus faibles à différents degrés : c'était à qui battrait en brèche ou tournerait en ridicule la théorie du syphilisme ; mais aujourd'hui M. Rodet disserte à l'avenant sur les chancres imparfaits, la préservation incomplète et le degré d'activité et d'énergie du virus. Il disserte sur le virus qui s'affaiblit en vieillissant, et qui peut se retremper et se régénérer.

Cela n'a-t-il pas beaucoup l'air d'un lambeau de notre audacieuse et ridicule doctrine?

Non pas que M. Rodet ressemble en rien au plagiaire. Soyons damné si la pensée nous en est seulement venue. Nous voyons, Dieu merci! les choses de plus haut. La vérité, à notre sens, est, passez-nous le mot, fort entrante. On a beau s'en défendre ; elle s'insinue comme l'air : on la respire, on s'en nourrit, on se l'assimile; c'est-à-dire, en un mot, qu'on se l'approprie bien souvent a, son insu.

En effel, ce n'est pas toujours l'idée qui fait peur : ce sont les noms qu'elle porte et, quelquefois aussi, le succès de ceux qui l'ont trouvée ou la proclament.

Il n'est pas de publication syphilographique un peu sérieuse qui ne reproduise, sous un nom ou sous un autre, avec ou sans restriction, avec ou sans addition d'erreurs, nos opinions touchant les différents degrés de force du pus et sa régénération; touchant aussi l'incubation variable et les chances diverses d'infection, suivant le syphilisme du sujet, la force et les migrations du pus.

Mais nous savons reconnaître notre bien, nos enfants sous tous les noms, et les retrouver sous toutes les langues; ils nous ont trop coûté, ils nous sont trop chers, pour que nous les méconnaissions. Nous les reprenons donc nous-mêmes avec un : ceci est à nous. Il ne serait pas prudent d'attendre que les pharisiens nous fissent justice ; ils sont trop fidèles gardiens de la morale pour cela!

Nos compliments de rechef à M. Rodet pour son courage et sa persévérance; mais qu'il retourne un peu la tête par ici et nous donne quelques détails sur ses recherches, afin que nous puissions les juger et en profiter.

Exprimons enfin un doute à M. Rodet. Ne se trompe-t-il pas en supposant que la syphilis est moins cruelle aujourd'hui pour chacune de ses victimes, uniquement par cette raison que l'art est mieux armé pour la combattre? Le virus, au contraire, n'aurait-il pas agi lui-même en se répandant par une sorte de syphilisation universelle, qui aurait diminué les chances d'infection, en atténuant la gravité des infections réelles?... Mais c'est trop laisser percer l'oreille du syphilisateur.

(France médicale du 15 février 1855.

BULLETIN SYPHILOGRAPHIQUE.

Celui qui vient de courir une carrière peut être très-utile aux autres en leur racontant ce qu'il a observé. Or, tout ce qu'on peut faire, disait HaUy, on le doit. Ainsi a pensé, avec raison, M. Rodet en quittant les fonctions de chirurgien en chef de l'Antiquaille.

Il y a deux manières, en pareil cas, de s'acquitter envers sa conscience et le public. L'une est de faire un livre; l'autre de publier des mémoires ou un résuméjde sa pratique.

La première risque d'être une impertinence, à moins que l'auteur, doué d'un remarquable talent d'écrivain, ne se présente avec un bagage considérable de faits nouveaux, reliés par une doctrine entièrement nouvelle. Autrement, qu'ai-je besoin qu'on m'apprenne dans 7 ou 800 pages (indigesta moles) ce que je sais déjà ou ce qu'on pourrait me dire dans un article de journal ? « Je voudrais, dit Montaigne, que chacun écrivist ce

qu'il sçait , car tel peut avoir particulière science, ou expérience de la nature d'une

riviôre'ou d'une fontaine, qui ne sçait au reste que ce que chacun sçait. Il entreprendra toutesfois, pour faire courir ce petit loppin, d'escrire toute la physique; de ce vice sourdent plusieurs grandes incommodités. »

La seconde, quand ce n'est pas la nécessité (res angusta domi) qui fait loi, est le cachet d'un homme de bon goût. C'est celle qu'a choisie M. Rodet en publiant dans la

CRITIQUE SYPHILOGRAPHIQUE.

Gazette médicale de Lyon le résumé et en quelque sorte l'essence de sa pratique syphilographique.

Mon rôle va se borner à extraire de cette essence une quintessence que j'assaisonnerai de quelque critique. Je me trouve d'ailleurs bien plus à, l'aise que si j'avais à rendre compte d'un gros livre qui ne renfermât rien.

M. Rodet était dans de bonnes conditions pour observer les choses qu'il nous raconte. Jeune encore, et par conséquent à l'abri, s'il le voulait, des influences do la routine, il s'est trouve placé, à la suite d'habiles prédécesseurs, en tête d'un service où l'observation des dermatoses non spécifiques vient éclairer l'étude des syphilides. Il a su profiler des avantages de sa position. Je ne veux pas, à ce propos, chercher à savoir de qui est venu l'idée de détacher de l'œuvre de M. Rodet, pour en alimenter dix journaux, cette malencontreuse annonce d'une prophylaxie vénérienne que je n'ai pas pu prendre au sérieux. C'était l'ivraie au milieu du bon grain.

M. Rodet débute par nous parler de la blennorrhagie. Il entre en plein dans l'école de Bell qui admet un virus blennorrhagique entièrement distinct du virus syphilitique. Il rompt par conséquent en visière avec l'école de l'hôpital du Midi, qui, dérivant sur ce chapitre de la doctrine physiologique, nie absolument que la blennorrhagie soit le résultat d'un virus. Pour M. Ricord, en effet, la blennorrhagie est un rhume de cerveau

du canal de Furèthre. Voici en quels termes M. Rodet formule sa complète adhésion à l'opinion de Bell : « 11 i^Bell) démontra que la blennorrhagie ne produit jamais le chancre et n'en provient jamais ; que ses effets sont toujours locaux et (sic) qu'elle n'infecte jamais la constitution. »

Cette phrase, à part un pléonasme, se décompose en trois propositions : 1° La blennorrhagie ne produit jamais le chancre. Cela n'est pas prouvé, mais je veux bien l'admettre. 2° La blennorrhagie ne vient jamais du chancre. Cela est encore moins prouvé, mais je veux bien aussi l'admettre. 3° Enfin, la blennorrhagie n'infecte jamais la constitution. Rien n'est certes moins vrai ; mais je l'admettrai tant qu'on voudra.

S'en suit-il, en bonne logique, que la blennorrhagie ne soit jamais syphilitique ? Pas le moins du monde. Ces trois propositions ne sont autre chose que les majeures de syllogismes privés de mineures et dont par suite les conclusions ne valent rien.

En effet. 1° A-t-on démontré qu'il fallût engendrer le chancre pour être syphilitique? Est-ce que la plaque muqueuse ou l'exostose produit le chancre? Est-ce qu'une syphilide quelconque le produit? S'est-on jamais avisé [de soutenir que la plaque muqueuse et l'exostose ou que des pustules n'étaient pas syphilitiques par cela seul qu'elles ne produisent pas le chancre? 2° Est-il encore démontré qu'il faille venir directement du chancre pour être syphilitique? Demandez le contraire à M. Diday qui a imaginé une théorie tout exprès pour sauver la doctrine de la non-contagion des accidents secondaires, et qui admet chez les enfants nouveau-nés un virus contagieux, quoique secondaire, lequel par conséquent ne procède que fort collatéralement de celui du chancre. 3° Est-il enfin hors de doute qu'il faille infecter la constitution pour être syphilitique? Est-ce que tous les chancres infectent la constitution? Ne sont-ils pas syphilitiques sans cela? La fausse vaccine n'est-elle pas vaccinale (qu'on me permette cette expression) quoiqu'elle n'imprime pas énergiquement son cachet antivariolique à toute l'économie?

Que serait-ce maintenant si je faisais voir à, M. Rodet (ce sera quand il voudra) qu'il est possible que la blennorrhagie produise le chancre, qu'il est probable qu'elle peut en provenir, et enfin qu'il est certain qu'elle peut infecter la constitution (2)?

Qu'on me pardonne tant d'insistance. Je tiens beaucoup à convertir à la bonne cause un ancien chef de service aussi distingué que M. Rodet. Or, je prétends qu'il a dû passer par trois sophismes pour arriver à croire que la blennorrhagie n'est jamais syphilitique :

I. Majeure. Ce qui ne produit jamais le chancre n'est jamais syphilitique; nego. Mineure. Or la blennorrhagie ne produit jamais le chancre; nego. Conclusion. Donc la blennorrhagie n'est jamais syphilitique.

II. Majeure. Ce qui ne vient jamais du chancre n'est jamais syphilitique ; nego. Mineure. Or la blennorrhagie ne vient jamais du chancre ; nego. Conclusion. Donc la blennorrhagie n'est jamais syphilitique.

III. Majeure. Ce qui n'infecte jamais syphilitiquement la constitution n'est jamais syphilitique; nego.

Mineure. Or la blennorrhagie n'infecte jamais syphilitiquement la constitution ; nego. Conclusion. Donc la blennorrhagie n'est jamais syphilitique.

Je prépare à l'usage des commençants et de quelques finissants un traité de logique dont les exemples seront empruntés aux écrits des syphilographes modernes.

(1) Voir ci-après : sur i.a syphimcité de certaines blennorrhagies.

310 CRITIQUE SYPHILOGRAPHIQUE.

M. Rodet nous communique l'intéressante observation d'un sujet chez lequel une névralgie iléo-scrotale, consécutive à une blennorrhagie, a été calmée par l'inoculation d'une blennorrhagie nouvelle. Je publierai moi-même un cas analogue dans lequel j'ai guéri une prostatite chronique on donnant une blennorrhagie qui a duré trois mois.

Je glisse sur plusieurs points des opinions de M. Rodet, qui ne sont pas tous de la plus parfaite orthodoxie. C'est ainsi que, d'après lui, un ulcère serait le prélude obligé de la syphilis, et que celle-ci, sans l'intervention de l'art, ne s'éteindrait jamais qu'avec la vietandis qu'au contraire cette maladie ne commence pas nécessairement par un chancre, et peut s'épuiser par le fait de son évolution spontanée. Heureux 1 quand cette évolution spontanée (à laquelle je substitue ['évolution artificielle, qui est innocente, plus efficace et plus rapide) n'a pas fait trop de ravages dans l'organisme ! Je pense, au surplus, que le traitement mercuriel retarde l'évolution de la syphilis, ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille y recourir jamais.

M. Rodet n'aborde pas sans réserve la question de la transmissibilité des accidents secondaires. Il a bien vu des faits qui tendent ci démontrer que ces accidents sont quelquefois transmissibles, mais ces faits, de même que la plupart de ceux qui ont été publiés présentent quelques lacunes et vont céder le pas à une seule expérience, peutêtre mal faite, dans laquelle M. Rodet n'a pu donner d'emblée la vérole à un cancéreux, c'est-à-dire à un sujet qui pouvait se trouver plus réfractaire que tout autre à ce genre de contamination.

M. Rodet ne se dissimule ni les dangers ni l'infidélité du mercure. Il a fait une observation précieuse sur l'emploi de ce métal. C'est que la même préparation hydrargirique devient bientôt impuissante contre la vérole, et qu'on ne peut obtenir de bénéfice durable, quand bénéfice il y a, que lorsqu'on la fait alterner avec une autre préparation. Les deux formes du choix de M. Rodet sont le bichlorure et le protoiodure.

M. Rodet, je l'ai dit une autre fois, est arrivé par ses expériences à une opinion qui m'est chère et qu'on a beaucoup contestée avant de me la prendre par lambeaux et de la défigurer, à savoir qu'il y a différents degrés de force dans les divers pus chancreux. Je lui sais d'autant plus gré de signaler mes droits à la priorité de cette idée qu'elle est à l'ordre du jour dans la presse et qu'on la détourne beaucoup de sa source et de sa véritable signification. Que m'importe après tout ! Parmentier ne demandait pas mieux qu'on lui volât ses pommes de terre pour les manger.

Pain qu'on dérobe et qu'on mange en cachette Vaut plus que pain qu'on cuit et qu'on achète.

M. Diday agite à son tour, de sa plume facile, dans la Gazette hebdomadaire, une partie de ce sujet (la transformation des pus). Malheureusement les articles de cet écrivain ne sont pas aussi châtiés les uns que les autres. Il soulève parfois des questions qu'il ne remet pas bien à leur place, et par suite il n'épargne pas assez la besogne à un lecteur consciencieux. Je ne puis pourtant pas résister au plaisir d'avouer que ce qui nous vient de M. Diday exhale un parfum qui me plaît toujours.

Il profite gracieusement de l'occasion pour nous signaler un écueil et nous donner des conseils quant aux voies et moyens qui doivent nous conduire à la solution du point en litige. Je ne veux pas être en arrière avec lui. Qu'il me permette donc de lui indiquer une bonne source à consulter. Ci : recherches cliniques sur la syphilisation, par W. Bœck, Professeur à l'Université de Norwége.

J'assiste avec une pleine satisfaction au travail de réforme syphilographique qui s'opère. Quelques personnes, il est vrai, ménagent assez bien leur transition. Mais il appartient à ceux qu'anime la plus noble indépendance de s'écrier : J'adore ce que j'ai brûlé, je brûle ce que j'ai adoré.

Les lauriers de Luna Calderon nous empêchent toujours de dormir. Il tombe dans ce temps-ci une manne céleste de liquides neutralisateurs du virus syphilitique : c'était hier, après d'autres, le liquide de M. Rodet. Aujourd'hui c'est le tour du liquide de M. Lebel, qui fait voltiger sa recette autour de la chandelle académique, fort heureusement pourvue d'éteignoirs. M. Lebel coagule le muco-pus syphilitique par une solution de perchlorure double de manganèse et de fer?. Pour ce liquide-ci, comme pour ceux-là, je suis impatient de connaître la manière de s'en servir.

Le vent est décidément à la prophylaxie dans les régions syphilographiques. L' Union médicale sert. à ses lecieurs réduits aux abois (depuis que M. Ricord, se reposant sur ses^ lauriers de Saltzbach, s'amuse à disperser dans la presse ses bulletins pharmaceutiques de victoire) une oraison de M. Thiry, renouvelée de la Presse médicale belge, sur l'examen des vertus prophylactiques du mercure. Sous prétexte de cet examen, M. Thiry s'escrime d'estoc et de taille contre le mercure, qu'il n'en appelle pas moins ce remède héroïque.

M. Thiry nous enseigne beaucoup de choses. Voici un passage qui ne peut pas se résu-

mer. « La syphilis constitutionnelle est le résultat d'un principe spécial de détérioration renfermé dans l'induration qui succède au chancre et qui estime do ses terminaisons. Le scalpel et le microscope se sont accordés pour sanctionner cette vérité en faisant découvrir dans les altérations particulières de la syphilis le type caractéristique de l'induration qui a été leur point de départ. L'induration exclut la virulence : donc l'expression généralement admise dans la scieuce de virus syphilitique est impropre; elle représente une idée fausse, dangereuse, et doit conséquemment disparaître du langage technique. Pour nous il n'existe qu'un principe, une cachexie syphilitique. »

11 n'y a donc plus de virus syphilitique? La place est prise par un principe, ou, si vous aimez mieux, une cachexie syphilitique. Croyez-en le parfait accord du scalpel, du microscope et de M. Thiry. L'essentiel est de savoir que ce principe, confiné d'abord dans l'induration, puis disséminé par tout L'organisme, exclut absolument la virulence.

Je trouve encore dans V Union médicale une lettre de M. Melchior Robert sur l'emploi intus et extra des carbonates alcalins contre les chancres diphthéritiques. Cette idée de M. Robert est l'extension d'une idée de M. Marchai, dont M. Lemaire revendique la priorité.

{France médicale, 5 juillet 1855.)

A M. ALF. HAGEN , A STRASBOURG

Paris, le 10 mai 1855.

Monsieur,

La lettre que je vous ai écrite dimanche est une lettre en quelque sorte officielle, et que je vous donne le droit de publier en tout ou en partie dans votre thèse ou ailleurs.

Voici maintenant quelques observations, sans ordre et au courant de la plume; je les numérote malgré leur désordre, pour avoir la faculté d'être plus laconique et afin que vous puissiez au besoin me demander des éclaircissements sur chaque numéro dont je conserverai le sommaire :

1. M. Hiffelsheim m'a parlé, au nom de monsieur votre frère, d'un cas de phagédénisme à la suite d'une inoculation fémorale faite dans le service de M. Stœber. Il est bien important pour votre soutenance que vous découvriez la cause de ce phagédénisme dans les détails de l'observation, si vous les connaissez.

Consultez, pour être prêt à tout, mon Cours et mes Lois de syphilisation, ainsi que divers écrits dont je vous dirai un mot tout à l'heure.

2. Je trouve le plan de votre thèse excellent; à mesure qu'elle s'imprimera envoyezm'en une épreuve pour que je vous indique par lettres les objections qu'on pourrait vous faire et leurs réponses.

Cela vous servira le jour où vous passerez votre thèse.

3. Je vous engage à traiter dans votre thèse, sommairement du moins, la question de l'inoculation de la syphilis aux animaux, parce qu'il est important que de nouvelles expériences soient faites par ceux surtout qui ne peuvent pas opérer sur l'homme. Mais vous ferez sans doute bien de ne pas expérimenter maintenant à cause du peu de temps qui vous reste. Dans le cas pourtant où vous voudriez donner un chancre à un animal, choisissez le chat et empruntez le pus au chancre arrivé à son dixième jour, ou environ, d'un sujet autant que possible non contaminé jusque-là, et, surtout, s'il se peut, d'un militaire campagnard arrivé depuis peu de temps sous les drapeaux.

4. Je trouve très-bien les trois conclusions de votre historique; je vous ferai, néanmoins, sur la troisième, une observation qui regarde votre soutenance.

Bien que j'aie la prétention fondée d'avoir établi le dogme de l'inoculabilité des accidents secondaires, d"autres ont la même prétention, parce qu'à toutes les époques des savants distingués ont soutenu la contagion des accidents secondaires. Wallace avait même fait des expériences directes pour la prouver. M. Vidal en a fait plus tard. (Voir les lettres sur la syphilis de m. ricord.) Mais la doctrine de M. Ricord était restée inébranlable jusqu'à mes expériences, parce qu'elles m'ont permis de multiplier les essais et de lever toutes les objections en démontrant :

a. Que le temps d'incubation est plus long après l'inoculation du produit des accidents secondaires qu'après l'inoculation du pus du chancre;

b. Que c'est aux personnes et aux animaux sains qu'il fallait l'aire des inoculations pour qu'il en résulte quelque chose de démonstratif.

J'ai eu l'occasion d'inoculer le produit des accidents secondaires à une personne ayant un cancer et à deux sujets atteints de phagédénisme. Nous reparlerons du reste de cette communication secondaire avant votre soutenance. En attendant, maintenez vos trois conclusions.

5. Je crois vous avoir envoyé tout ce qui vous sera le plus utile pour la rédaction de votre thèse. Je pense que vous avez entre les mains le livre de M. Sperino, qui est trop volumineux pour qu'il me soit possible de vous l'envoyer par la poste. Il doit, en tout cas, se trouver dans la bibliothèque de la Faculté de médecine de Strasbourg.

G. Mon premier Mémoire sur la syphilisation a été inséré dans les Archives générales de médecine (juin et août 1851), consultez-le.

7. Vous devez vous étonner que je n'aie pas le Rapport italien contre la sypbilisalion. Je L'ai plusieurs fois demandé, mais en vain, dans mes correspondances. Il ne nie pas, m'a t-on dit, absolument le résultat de mes travaux. Est-ce pour cela que V Union médicale, journal de M. Ricord, ne l'a jamais publié, après nous en avoir souvent menacé?

Consultez les lettres de M. Ricord sur la syphilis, et la préface dont M. A. Latour lésa fait précéder. Voyez spécialement les lettres suivantes, 2, 15, 16 (à côté de celle-ci est une lettre de M. Cullerier; vous avez une réponse qui est victorieuse, je pense, de mes deux adversaires, et qu'on a eu soin de ne pas mettre dans le volume) ; 24 (vers la fin), 32, 33, 34. Vous remarquerez que M. Ricord a terminé court la série de Lettres pour n'avoir pas à discuter avec les syphilisateurs.

M. Baumes (de Lyon), a visité à Turin les syphilisés de M. Sperino. Il arendu compte de ce qu'il a vu à l'Académie des sciences et lettres de Montpellier. (Revue thérapeutique du Midi, 15 février 1854.)

Je suis prêt, Monsieur, à répondre à toutes les questions et demandes que vous m'adresserez et vous remercie beaucoup des efforts que vous faites pour le triomphe de la vérité. Ce sera plus tard pour vous un sujet de gloire d'avoir le premier, à Strasbourg, arboré la bannière de la syphilisation.

Il arrivera un jour, qui n'est pas éloigné, où tous ceux qui se seront occupés de syphilisation seront chargés d'appliquer la nouvelle méthode sur les filles publiques dans les grands centres de population et où beaucoup de syphilitiques incurables jusqu'alors auront recours à eux. Les syphilisateurs doivent adopter une tactique honnête pour hâter ce moment, non pas dans des vues d'intérêt personnel, mais dans l'intérêt de la vérité et de la santé publique. Cette tactique nous est parfaitement indiquée par la tactique même de nos adversaires. Que font-ils? Sachant bien que la vérité apparaîtrait dans tout son jour si quelques expériences publiques étaient faites à Paris par l'inventeur de la syphilisation, ils ont eu recours à toutes sortes de manœuvres, y compris des calomnies personnelles contre l'inventeur, pour empêcher cela. C'est à vous, Monsieur, de contribuer par ce que vous pourrez dire dans votre thèse à amener l'opinion publique à cette idée, dont la réalisation est je crois d'ailleurs prochaine, à savoir qu'il faut que quelque part au monde je sois mis en demeure de faire mes preuves publiquement. En effet, j'irai partout pour les faire, contrairement même à mes intérêts.

Oserais-je jamais faire une semblable proposition si je n'étais pas bien sûr du succès? Je crois que dans ce moment-ci l'Administration de France ne demande qu'à être un peu aidée par le Corps médical avant de prendre une détermination qui, en définitive, doit émaner de la science.

Je vous salue bien cordialement.

A M. HAGEN, A STRASBOURG

Paris, le 14 mai 1855.

Monsieur et très-honoré Confrère (vous allez l'être bientôt de la plus digne manière). Je porterai ce soir moi-même, a l'embarcadère du chemin de Strasbourg, un paquet a votre adresse; il vous arrivera donc sans doute demain au soir. Vous y trouverez : 1° le livre de M. Sperino, que je suis heureux de vous prier d'accepter; 2" le livre de M. Bœck, que je vous prête et que vous me retournerez quand vous m'enverrez quelques exemplaires de votre thèse; 3° la dernière Observation du livre de M. Bœck, dont je viens de mettre au net le commencement et la fin, afin de vous épargner la fatigue d'une longue lecture, car le temps doit vous être précieux dans ce moment-ci. Conservez tous ces papiers bien soigneusement, afin de pouvoir me les rendre après votre soutenance. Ai-je besoin de vous dire la raison qui me fait choisir, entre 21 Observations, celle où la

Bvphilisation a été la plus longue et la plus difficile à obtenir? C'est pour mieux vous armer contre les objections et vous mettre à même de montrer que la règle n'admet pas d'exceptions, et que la syphilisation bien conduite triomphe des cas de véroles les plus rebelles et les pi'is invétérées. - . -

Si le paquet ne vous arrivait pas de suite, prenez la peine daller le demander vousmême au débarcadère. Peut-être qu'après informations jugerai-je a propos, pour que l'envoi soit plus sûr et plus rapide, de ne pas payer le port. Soyez assez bon pour excuser, dans ce cas, une omission qui ne serait pas un oubli.

L'idée de saturation ne m'a jamais plu, môme à l'aurore de la. syphilisation ; je m'en suis servi d'abord pour me faire comprendre, pour me mettre a la portée de l'opinion routinière existante. Remarquez que je dis dans premier Mémoire, une SORTE de saturation syphilitique; voyez aussi, pour cela, la lettre où j'annonçais la syphilisation à l'Académie des sciences (pages 38, 39 et 40 du livre de M. Sperino).

J'ai écrit à V Union médicale une lettre sur cet objet, où je repousse vivement cette idée de saturation ; vous la trouverez dans le n° du 4 mai 1852 (1). J'en ai adressé au même journal deux autres sur la syphilisation. Voyez les nos des 21 décembre 1852 et 8 février 1853 (2).

Voici une analogie. Quand vous avez eu la petite vérole, êtes-vous saturé de virus variolique ? Non. Vous ne pouvez plus contracter la petite vérole, et voilà tout. Pourquoi n'en serait-il pas de même à l'égard de la grosse vérole? Cela me rappelle une certaine brochure de Pages, que je ne vous ai pas envoyée et que je vais mettre dans le paquet que vous recevrez5 demain. C'est une théorie de Pages, dont je ne me sers pas. En somme, l'idée de saturation, fausse en théorie, est dangereuse en pratique, parce qu'elle peut effrayer. C'est une arme des antisyphilisateurs.

Mon opinion sur le phagédénisme est bien arrêtée. J'ai guéri des phagédénisants par la syphilisation. Mes écrits et la première lettre que je vous ai adressée vous donnent mon opinion toute entière à cet égard. Ce n'est pas là le seul point sur lequel je me trouve en dissentiment avec M. Sperino. Néanmoins j'ai pour l'homme et le savant la plus grande considération.

Je savais bien que vous trouveriez à Strasbourg de vrais amis de la science. Je vous félicite d'avoir rencontré dans M. Kuss un homme de cœur. Quel est le professeur de physiologie, instruit et avide de science, dont la curiosité ne serait pas excitée par un phénomène tel que la syphilisation ?

Agréez, etc.

A M. HAGEN, A STRASBOURG

Paris, le 20 mai 1855.

J'approuve tous les détails que vous me donnez sur votre thèse, et je suis bien convaincu aujourd'hui que ce n'est pas seulement une formalité que vous accomplissez, mais que vous rédigez encore une monographie très-importante. L'avenir vous montrera que je ne me trompe pas à cet égard. Vous n'avez donc qu'à continuer : mes conseils se bornent à vous y engager vivement.

Vous avez bien compris la principale raison de l'absence, dans la science, d'observations rédigées par moi ; mais vous ne savez pas tout, et vous devez tout savoir, car vous êtes doué de trop de tact et de jugement pour ne pas discerner aisément ce qu'il convient dédire aujourd'hui de ce qu'il est mieux de laisser dans l'ombre. Voici quelques faits exprimés sommairement :

1° Mon premier travail, avant d'être publié dans les Archives générales de médecine, était presque un livre; il renfermait des observations de singes et d'hommes. Je n'ai trouvé ni journaliste ni libraire qui voulût le faire imprimer. M. Raige-Delorme, directeur des Archives générales de médecine, s'est montré moins exigeant que les autres en se bornant à demander la mutilation et l'abréviation de mon travail; j'ai dû consentir, sans me plaindre, à soumettre ma pensée à un lit de Procuste. C'est ainsi que mon œuvre a pu paraître dans les Archives, mais tronquée et autrement tronquée qu'elle ne l'avait été par moi-même dans mon manuscrit, que j'avais consenti à réformer. Les Observations sont inintelligibles dans la version des Archives. C'est par là que j'ai présenté le flanc à la critique malveillante des académiciens : on m'avait enlevé ma cuirasse; mais M. Malgaigne, qui tenait mon Mémoire (1" manuscrit) entre les mains, a pu me défendre. Je n'en suis pas moins reconnaissant aux Archives, car je sais qu'elles ne sont pas faites

(1) Documents, 2° série. V. p. 220.

(2) Ibidem. V. p. 221 à 225.

pour imprimer des livres. Bref, c'est à l'occasion de ce premier travail que j'ai regretté pour la seconde fois de ma vie de n'être pas riche. Je l'avais déjà regretté une fois en faisant mes premières expériences.

2° J'ai donné ou offert maintes fois des Observations à divers journaux de médecine; il les ont trouvées ou trop longues ou trop courtes, ou bien ils ont prétendu qu'il fallait attendre. La plupart des grands journaux de médecine ne sont pas des journaux de science : ce sont des boutiques de science.

3° L'Académie de médecine n'a pas voulu me permettre de lire un Mémoire, et a supprimé toutes les lettres que je lui ai écrites.

4° M. Sperino a dépensé beaucoup d'argent pour publier son livre en italien et en français. L'Université de Christiania a fait les frais de celui de M. Boeck.

5° Nos adversaires ont trouvé au contraire largement ouvertes toutes les voies de la publicité pour produire immédiatement contre nous tout ce qu'ils ont voulu, et souvent même des calomnies qui faisaient le tour du monde avant que nous pussions en obtenir la rectification restreinte par avocats et par huissiers. Mais le mal était fait, et c'est ce qu'où voulait. Calomniez, calomnies, etc

6° Je veux que tout ce que je publierai sur la syphilisation soit bien soigné; la rédaction d'une seule observation me prendrait plusieurs jours. Ne vous semble-t-il pas que les Observations de M. Sperino sont de bonnes pierres, mais mal taillées, d'un édifice à construire?

7° Mes sujets d'observations ne sont pas des sujets d'hôpitaux; ils me prient avec raison de faire en sorte qu'on ne les reconnaisse pas dans les détails que je publierai. Mais, pour qu'ils soient contents, ne l'aut-il pas qu'ils ne s'y reconnaissent pas eux-mêmes? Je neveux pourtant changer aucune circonstance, même insignifiante, parce que, si je le faisais, je ne serais plus vrai. La profession, l'âge, le sexe, le genre de vie, les antécédents, les parents, rien, selon moi, n'est indifférent dans les sujets d'observations. Plus tard, je serai plus libre, et mes Observations bien travaillées n'en seront que meilleures, par l'effet du temps, comme les bons vins.

8° Je suis, pour ainsi dire, plus astreint que les autres médecins à une grande discrétion. Les ennemis de la syphilisation ont compris qu'ils auraient une grande force contre elle s'ils pouvaient en quelque sorte la corrompre à sa source, en atteignant la considération de l'inventeur. Les attaques exotiques et anonymes ne m'ont pas manqué ; mais mou honorabilité est demeurée intacte, malgré tous les pièges qu'on m'a tendus. Il m'a suffi, pour me préserver de ces pièges, de demeurer fidèle à toutes les paroles que j'avais données, à toutes les promesses que j'avais faites, soit en particulier, soit en public. Un étudiant en médecine a exigé que je brûlasse son observation devant lui : je l'ai fait; mais je conserve de son observation un souvenir utile, utile pour la science.

Comme vous le dites fort bien, comme l'a fait remarquer M. Bœck, comme l'ont pensé toutes les personnes impartiales, les matériaux fournis par les Commissions et les Académies hostiles suffisent seuls pour établir que la syphilisation n'est pas une chimère ; les sujets eux-mêmes qui ont servi à nos ennemis, pour attaquer la syphilisation, sont des types de santé et des preuves vivantes de l'efficacité delà syphilisation. Lindeman fait envie à tous ceux qui le voient; Pages est plein de santé. Laval est chirurgien militaire, et a traversé toutes sortes d'excès et de privations, et une fièvre typhoïde ; il se porte bien. Le tambour de M. Ricord continue à lui porter des billets de garde ; et ainsi des autres. Jugez enfin comme on serait fort contre nous si les syphilisés connus ne jouissaient pas de la santé.

Je vous presse cordialement et confraternellement la main.

A M. HA.GEN, A STRASBOURG

Paris, le 7 juin 1855.

Très-cher et très-honoré Confrère,

Je viens de recevoir votre thèse et la bonne lettre qui l'accompagne. J'ai parcouru la thèse, que je lirai ce soir ou demain mieux a mon aise., Je ne veux pas aujourd'hui laisser partir le courrier sans vous adresser mes remerclments et mes compliments. J'y joins mes encouragements pour la journée du samedi.

Je voi3 que vous connaissez très-bien la doctrine de la syphilisation. Je ne suis par conséquent pas en peine sur la manière dont vous vous défendrez; je n'ai donc vraiment pas de conseil a vous donner. Il n'y a pas dans votre travail les imperfections que votre' modestie vous y fait découvrir; mais je vous dirai plus tard franchement ce qu'une lecture attentive pourrait m'y faire trouver d'incomplet. Jusqu'à présent, c'est-à-dire dans un

rapide parcours, je n'y ai vu que des choses noblement et justement pensées, et très-bien dites. Préparez-vous donc fièrement à la journée d'après demain.

Que me parlez-vous de dépenses faites pour vous? Je n'en ai fait aucune. N'est-ce pas vous au contraire, qui vous imposez les frais d'une thèse volumineuse? Je voudrais en l'aire' parvenir un exemplaire à chaque syphilisateur, car les syphilisaleurs sauront seuls utiliser et prôneront, selon sa valeur, votre remarquable travail. Mais que ne vous ai-je écrit plus tôt pour vous dire, sans avoir l'air d'user de représailles, que je désire payer le tirage des exemplaires que vous m'enverrez? Je ne suis d'ailleurs d'aucune manière quitte envers vous, car vous ne me deviez rien quand vous avez consacré â la cause que je défends votre temps, votre activité, votre intelligence et tout votre cœur. Mais j'espère qu'un jour la syphilisation elle-même me donnera l'occasion de vous témoigner toute mon entière reconnaissance.

Je vous écrirai bientôt encore. Apprenez-moi comment les choses se seront passées samedi. Je désire que quelque journal consacre le souvenir de cette journée importante pour la syphilisation.

Votre bien dévoué confrère.

A M. HAGEN, A STRASBOURG

Paris, le 18 juin 1855.

Très-cher et très-honoré Confrère,

J'attendais, pour vous témoigner la satisfaction que m'a causé votre dernière lettre, de recevoir quelques exemplaires de votre excellente thèse, afin de pouvoir la faire connaître. M. Heiberg, ami de M. Bœck et Directeur de l'hôpital de Christiania, était à Paris lundi dernier. Je lui ai communiqué votre lettre, et je lui ai laissé emporter à Christiania l'unique exemplaire de votre Thèse que vous m'avez envoyé. J'en attends impatiemment quelques autres.

Je me réserve le plaisir de rendre compte moi-même de votre soutenance dans mon prochain bulletin syphilographique de la France médicale.

J'ai trouvé vos réponses pleines de vigueur et de sens. Vous avez surtout admirablement répondu au reproche d'immoralité qu'on adresse à la syphilisation.

N'oubliez pas de me renvoyer le livre de M. Bœck et le manuscrit de son Observation.

Puisse cette lettre, que j'écris à la hâte, vous trouver à Strasbourg !

Votre bien dévoué et reconnaissant confrère.

A M. LE PROFESSEUR BŒCK, A CHRISTIANIA (NORWÉGE)

Paris, le 5 juillet 1855.

Très-cher et très-honoré Confrère,

J'ai lu avec soin et grand intérêt les deux Observations que vous m'envoyez. Je les mettrai au net pour qu'elles soient prêtes à votre arrivée ; mais je crois qu'il y a deux choses à faire : 1° une relation que vous puissiez lire à l'Académie ; 2° une relation plus longue pour la publier dans un journal. Cette seconde partie est plus importante. Mais je ne veux pas entreprendre le travail avant de trouver un journaliste qui consente à reproduire vos deux dessins. Quand vous viendrez, j'espère que tout sera prêt.

Je trouve excellente votre réponse au Freschi de Copenhague. J'en dirai un mot dans un Bulletin syphilographique que je publie dans la France médicale, si vous me donnez quelques détails pendant votre séjour à Paris.

J'écris à M. Sperino en même temps qu'à vous. Je crois qu'il sera à Paris en même temps que vous.

Il parait que votre fils vous accompagnera à Paris. Je ne connais pas l'École polytechnique de Liège. — Voyez en passant à Liège M. Didot, avec lequel j'ai combattu côte à côte en faveur de la syphilisation, et contre Ricord, à l'Académie de Belgique. Je connais beaucoup a Liège un de nos réfugiés, M. Geniller, qui y enseigne les mathématiques. Voyez-le en mon nom, si vous avez besoin de renseignements sur une Ecole polytechnique. Je crois que les règlements de l'Ecole polytechnique de Paris vous permettraient d'y laisser votre fils.

• Je vous demande pardon d'avoir tant tardé à répondre à toutes vos bonnes lettres. C'est ainsi que je fais souvent quand j'ai l'intention d'écrire longuement, et que je cherche un moment favorable. Mais aujourd'hui il est inutile que je vous parle plus en détail, puisque je dois bientôt vous voir.

Agréez, etc.

A M. C. SPERINO, MÉDECIN EN CHEF DU SYPHILICOME, A TURIN (PIÉMONT)

„, , Paris, le 19 juillet 1855.

Ires-cher et très-honoré Confrère,

\o\is me donnez une bonne nouvelle en m'apprenant que vous viendrez à Paris pour y rencontrer M. Bœck. Je profiterai avec joie de cette rencontre. M. Bœck partira de Christiania le 17 de ce mois et s'arrêtera quelques jours à Hanovre et à Liège. Il sera donc arrivé à Paris bien avant la fin du mois, sans que je puisse préciser la date.

M. Bœck n'avait l'intention d'aller à Lyon que pour vousy rencontrer ainsi que M. Baumes. Il ne savait pas que vous vous détermineriez à venir jusqu'à Paris. J'ignore quelle sera désormais l'intention de ce véritable apôtre de la syphilisation.

M. Hagen a fait une révolution dans l'antique et honnête Faculté de Strasbourg. Pas une objection sérieuse n'a été adressée à M. Hagen. La salle des actes de la Faculté de Strasbourg n'avait jamais été si remplie. Professeurs, élèves et praticiens s'y étaient donné rendez-vous. On dit que M. Stœber ne tardera pas à expérimenter.

M. Hagen n'est jamais venu à Paris, et je ne le connais que par correspondance. Je n'ai eu que très-peu d'exemplaires de sa Thèse qui n'est pas dans la librairie, et qui a été littéralement enlevée à Strasbourg. Je tacherai pourtant de'vous avoir les exemplaires que vous demandez.

Voici comment, d'après mes conjectures du moins, M. Hagen n'a pas parlé, dans sa Thèse, de l'Académie de Turin. C'est parce que je n'ai pu lui fournir, lorsqu'il m'a écrit pour me demander des renseignements, le Rapport de M. Freschi, et ce qu'on a écrit contre nous en Italie. M. Hagen, auquel j'ai envoyé vos brochures, n'a sans doute pas voulu en parler sans connaître le pour et le contre.

On dit que M. Hagen doit avoir le prix de thèse, ce qui indique combien la Faculté de Strasbourg, malgré M. Bégin, qui y est influent, se trouve bien disposée pour nous. Je crois aussi que mes petits articles inquiètent M. Ricord, dont M. Latour n'est que le truchement.

Je ne vous écrirai pas longuement ce que je vous dirai ici tout à l'aise. Mais je ne veux pas retarder pour vous le plaisir d'apprendre les choses les plus importantes pour l'avenir de la syphilisation.

Voyez M. Diday en passant à Lyon. Je le crois plus honnête que solide dans ses idées. Il serait bon de voir aussi M. Rodet, et surtout son successeur ù l'Antiquaille. Ce dernier seul peut entreprendre des expériences publiques à Lyon.

Je ferai le mardi 31 juillet une exposition de la syphilisation dans le sein de la Société médicale Américaine de Paris. Vous pourriez y être, ainsi que M. Bœck.

Si vous étiez aussi disposé à faire une exposition dans l'amphithéâtre où j'ai fait mon cours, cela serait d'un excellent effet, et vous verriez par vous-même que la syphilisation vous a fait un beau nom dans l'esprit de la jeunesse française.

Au moment de finir ma lettre, j'en reçois une de M. Bœck. En voici la substance : 1° la syphilisation gagne tellement du terrain à Christiania, qu'un médecin adresse à M. Bœck un malade de la ville afin qu'il soit syphilisé ; 2° M. Bœck a guéri par la syphilisation, aidée d'un peu d'iode, une femme atteinte de paralysie syphilitique ; 3° il quittera Christiania huit jours plus tard qu'il ne nous l'avait écrit ; il me prie de vous en informer.

Qu'est-ce que dit un M. Landi, de Toscane, dans ses articles sur la syphilisation ? Agréez, etc.

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