A M. LE PROFESSEUR CARLSSON, A STOCKOLM (SUÈDE
Paris, le 25 décembre 1856.
Monsieur et très-honoré Confrère,
Je viens d'avoir communication du discours que le professeur W. Bœck a prononcé sur la syphilisation au Congrès scientifique de Christiania. C'est un morceau remarquable, dont la publication doit intéresser vivement le public médical et concourir beaucoup au progrès de la science. Mais la publication de ce discours serait incomplète sans la réponse que vous avez faite à M. Bœck, et qu'il me serait inutile de demander à l'obligeance du savant et trop modeste Professeur de Norwége.
Puis-je donc espérer, Monsieur, de votre extrême obligeance que vous aurez la bonté de me communiquer votre discours, ainsi que tout ce qui s'est dit et passé à Christiania sur la syphilisation, en dehors du discours de M. W. Bœck.
Si quelque événement nouveau se passait dans vos contrées sur la syphilisation, et si je ne craignais d'abuser de votre obligeance et de vos instants, je vous serais infiniment obligé de m'en informer.
Je ne quitterai pas la plume, Monsieur et très-honoré confrère, sans vous exprimer la vive reconnaissance que j'éprouve envers vous qui avez prêté avec abnégation l'appu de votre talent et de votre nom à une cause que je crois être celle de la vérité.
Je suis, etc.
A M. LE Dr CLERC, A SAINT-GERMAIN-EN-LAÏE (SEINE-ET-OISE). •
Paris, le 6 janvier 1857.
Monsieur et très-honoré Confrère,
La syphilisation marche bien sur votre jeune malade. Si vous pouviez venir la voir n'importe à quel jour et à quel moment, vous verrez que la multiplicité des inoculations chancreuses n'est pas quelque chose de pénible ni de nuisible aux malades.
Je crois que l'état général a gagné, mais aucun bénéfice n'a encore été obtenu quant aux affections osseuses. Cela n'a rien qui doive surprendre, car la syphilisation n'est commencée que depuis un mois et dix jours. Or, de même que le virus syphilitique demande un temps très-long pour produire des affections osseuses, de même aussi il exige plus long temps pour agir comme curatif contre des affections osseuses que contre d'autres affections moins profondes.
Je suis loin de penser pourtant qu'il faille à la syphilisation des années pour modifier des affections tertiaires. Une guérison qui se ferait si longtemps attendre serait presque illusoire. Je n'en pense pas moins qu'on s'est trompé en disant que la syphilisation ne guérissait pas les affections osseuses. Ce qui est vrai, c'est que quand l'immunité absolue est atteinte, les malades ne sont pas encore guéris. Ce qui n'est pas moins vrai, c'est qu'il suffit de les bien nourrir ensuite, et de leur faire prendre quelquefois de l'iode, s'ils ont déjà fait usage de mercure, pour voir tous leurs maux disparaître. C'est là, je crois, un çrand résultat, car en définitive c'est guérir dans des cas où les médicaments iodiqy.es avaient été impuissants avant la syphilisation.
Voici, je crois, comment les choses se passeront (sauf accidents imprévus ou le progrès d'une exostose interne) chez notre jeune malade. — Premier effet. Etablissement de la
puberté, c'est-à-dire arrivée des règles et développement des seins. — Deuxième effet.
Guérison des affections qui existent.
Il est utile que je sache si la jeune fille a pris du mercure, et en quelle quantité. Elle
m'a parlé de pilules; elle m'a parlé surtout d'une liqueur dont on lui faisait avaler tous
les jours une cuillerée dans une tasse de lait. N'était-ce pas de la liqueur de Van-Swieten ?
Voici d'autres questions beaucoup moins importantes que je me permets de vous adresser, et qui n'ont presque qu'un intérêt scientifique.
La maladie est-elle héréditaire ou bien la jeune fille n'aurait-elle pas été contagionnée par sa mère dès la première enfance ? Commenta succombé sa mère?
Quelle phase a suivie la maladie du père, dont la sœur, au récit de la jeune fille, a une ulcération à la jambe?
En attendant votre réponse, je vous prie, Monsieur et très-honoré confrère, d'agréer mes compliments les plus empressés.
Paris, le 19 janvier 1857.
Mon cher F...,
Je réponds à la partie pressante de votre lettre. S'il est bien vrai :
1° Que votre mal ait commencé par une petite élévation pleine, c'est-à-dire sans pus, sans aucun liquide (affection que vous auriez exaspérée par l'usage de l'alun).
2° Qu'il se soit écoulé un temps assez long (quinze jours et plus par exemple) entre le coït suspect et l'apparition de l'ulcération que vous portez.
3° Que cette ulcération ne se soit jamais creusée, même à son début.
Vous êtes sûr d'avoir la vérole.
En conséquence, comme je ne crois pas qu'il y ait à X... quelqu'un qui puisse appliquer ma méthode, vous devez vous soumettre au traitement mercuriel.
Jamais de corps gras sur votre ulcère, qui doit être pansé avec de la charpie trempée dans du vin aromatique et touché de temps en temps avec la pierre infernale.
Si mes conjectures sont fondées :
1° La grosseur -que vous avez dans l'aine cessera d'être tendue et douloureuse (sans disparaître complètement), à la suite de quelques bains.
2° Il se montrera probablement, et bientôt, sur diverses parties du corps des boutons rouges et pleins. C'est ce que nous appelons syphilide papuleuse.
Ne vous faites pas un monstre de tout cela, car une souffrance morale assombrirait au détriment de votre santé l'état fort peu alarmant dans lequel vous êtes.
Donnez-moi plus de détails pour que je puisse perfectionner et au besoin réformer mon diagnostic. Ne craignez pas d'être prolixe. C'est une sorte d'instruction que vous me demandez de faire à distance, donnez-m'en les moyens. Les plus petites particularités, la précision des dates et des faits, tout peut m'être utile.
Avez- vous des douleurs dans la tête et dans les membres, surtout pendant la nuit? Vous est-il venu quelque glande au cou derrière la tète ? Souffrez-vous de la gorge ? Quelles maladies antérieures avez-vous eu (si vous en avez eu qui fussent vénériennes, bien'entendu)?
Votre projet d'aller à Lyon pour y séjourner est prématuré et aussi impraticable d'ailleurs que serait celui de venir à Paris.
Votre dévoué, etc.