Y A-T-IL DEUX VIRUS CHANCREUX
que le pus spécifique reste confiné à la surface de la membrane pyogénique; mais si par malheur l'endosmose vient à s'exercer et que le pus traverse la membrane, ce liquide s'organisera sous elle en un noyau fibro-plaslique d'induration, duquel s'irradiera l'infection par tout l'organisme. « Le chancre, dit M. Hammer, dans son langage précis, est la cause médiate, et l'induration spécifique, la cause immédiate de la syphilis constitutionnelle. »
Comment prévenir le danger'/ C'est bien facile, Voici un étui de caoutchouc qui engaîno hermétiquement la verge. Un gros œil de verre dont il est muni va permettre de surveiller sous lui l'organe suspect, tandis qu'une pompe fera le vide autour de celui-ci. Pas n'est moyen que le pus franchisse la membrane. L'induration est donc impossible; et par suite, point de vérole.
M. Cullerier a d'abord l'air de réclamer en faveur des organes féminins, dont M. Hammer n'a pas cure dans la confection de son appareil. Mais le chirurgien de Lourcine ne tarde pas à reconnaître que les utérus et les vagins disgraciés par M. Hammer n'en sont pas plus à plaindre. Il traite ensuite M. Hammer un peu cavalièrement et saute à un autre sujet :
Y a-t-il deux virus chancreux ? se demande-t-il.
C'est une question des plus vieilles qu'on a su rajeunir, sans nous faire aucunement mystère de son extrait de naissance et de ses certificats de baptême. Il est vrai que M. Bassereau n'a rien dit dans son traité des affections de la peau symptomatiques de la syphilis, de la thèse suivante, qui parut à Munich il y a trente ans : De lue veterum et recentium, par Math. Jaudt. Mais c'est à coup sûr parce qu'il ne la connaissait pas, ou qu'il l'a jugée sans importance. L'auteur de cet opuscule soutient, avec non moins de conviction que M. Bassereau lui-même, l'existence d'une double lues, la lues antiqua et la lues universalis. Il fait remarquer que cette dernière s'est montrée pour la première fois en 1494, et doit être traitée par les préparations mercurielles.
Mais laissons de côté l'historique et occupons-nous de la question même. Consultons là-dessus les syphilisateurs. Quand quelqu'un se casse la jambe, a-t-on dit quelque part, en parlant de la syphilisation, ne faut-il pas faire bénéficier la science de cet accident! Or, c'est bien le moins que nous puissions dire un mot, au nom de la syphilisation. Voici ce qu'elle a trouvé. Il existe des chancres dont le pus se modifie, au point de ne pas infecter constitutionnellement du premier coup et à coup sûr. Mais cela n'a rien d'absolu. Il est d'ailleurs possible par des inoculations convenables de ramener ce pus à plus d'efficacité.
Voilà la substance de ce qu'avait prouvé, écrit et professé la syphilisation, lorsqu'elle apprit qu'on avait eu la pensée de donner une signification absolue à un fait tout relatif. Elle n'a rien dit. Il lui suffirait que l'erreur nouvelle, qui s'en est bien gardée, ne cherchât à établir aucune filiation directe avec elle.
Bref, on a prélendu qu'il y avait deux sorles de pus chancreux, à propriétés nettement distinctes, et partant deux sortes de chancres, le chancre proprement dit, c'est-à-dire le chancre infectant et le chancroïde, puisqu'il faut l'appeler par le nom que lui a donné un confrère absent, M. Maratray.
M. Ricord a bien droit à quelque chose ici ; témoin une hypothèse qu'il formulait carrément dans Y Union médicale, avec le but avoué de diminuer l'importance des faits que la syphilisation venait de mettre en lumière. Lisez la trente-deuxième lettre de M. Ricord sur la syphilis.
11 n'a pas été difficile à M. Cullerier de faire justice dans son Rapport du système de la dualité virulente. Nous n'aborderons pas aujourd'hui l'examen de ce Rapport, parce que les questions syphilographiques s'enchaînent tellement
qu'il n'est guère possible de toucher à l'une sans remuer plus ou moins les autres. Nous allons nous borner à apporter dans le débat l'argument suivant, sur lequel nous appelons l'attention de M. Vidal.
La lecture attentive des observations qui ont été invoquées à l'appui de la dualité chancreuse et l'examen de certains sujets, nous ont affermi dans la conviction que plusieurs cas de vérole attribués à de prétendus chancres infectants doivent être rapportés à la contagion directe du produit d'accidents secondaires. M. Bassereau signale notamment une variété de chancres, infectants au premier chef, qu'il désigne sous le nom d'érosions chancreuses, tout en avouant que ces chancres n'ont pas les attributs des autres chancres. Voici un échantillon descriptif de ces érosions chancreuses : « Quelquefois, l'érosion virulente avait une si petite étendue, sa suppuration était si peu abondante, et sa cicatrisation tellement rapide, qu'à défaut d'une induration caractéristique de la base de Vérosion, il était permis de resler dans l'incertitude, je ne dis pas sur la forme du chancre, mais sur la nature même de la maladie : sia: semaines à deux mois d'expectation, après lesquels des symptômes d'infection générale commençaient à se manifester, ont plus d'une fois été nécessaires pour lever tous les doutes'» Ce n'est là qu'un spécimen, et nous conseillons la lecture du paragraphe 5, du chap. 11 du livre de M. Bassereau. Nous nous bornerons à noter que les érosions chancreuses y figurent 143 fois sur 157 cas de vérole.
Au surplus, nous avons constaté sur un grand nombre de malades, qu'il n'est pas d'induration plus nettement accentuée que celle qui occupe l'endroit contaminé dans la communication de la syphilis par le produit d'accidents secondaires.
La question pourra s'élargir dans la discussion, que nous suivrons avec intérêt. Espérons que le but ne sera pas oublié à mesure qu'on s'éloignera du point de départ, et que les jeunes chirurgiens de la Société de chirurgie auront assez de sève, c'est-à-dire de force et de volonté, pour déroger en faveur de la science à ces usages conventuels qui n'invalident que trop souvent, en les frappant de discrédit, les délibérations des Sociétés savantes.
Cet article n'était que le prélude du Mémoire que je communiquais, à la même époque, à la Société médicale du Panthéon.
Voici, d'après les procès-verbaux de la Société, la substance de ce travail (1 ) et la discussion à laquelle il a donné lieu :
Séance du 14 novembre 1855.