M. AUZIAS-TURENNE
1° Y a-t-il deux virus chancreux?
Cette question n'est pas nouvelle : elle date presque de l'origine de la vérole; un certain Math. Jaudt en fit le sujet d'une Thèse qui parut à Munich il y a trente ans avec ce titre : De lue veterum et recentium. .Les expériences de syphilisation ont péremptoirement résolu cette question. Voici ce qu'elles ont montré. Il existe des chancres dont le pus se modifie par les progrès naturels ou artificiels du syphilisme, jusqu'au point de ne pas pouvoir infecter d'emblée ni à coup sûr toute la constitution de ceux qui en ont subi la contagion. Mais il est facile de ramener ce pus par des inoculations faites ad hoc, et il est possible qu'il soit ramené par des contaminations accidentelles à des pro-
(1) Le Mémoire lui-même est reproduit, avec des notes complémentaires, dans la Lettre adressée à M. Velpeau. V. ci-après p. 368.
priétés plus énergiques : unmté dans la variété. Ces quatre derniers mots sont le symbole du virus chancreux. (V. lois de syphilisation, Académie des scien ces, 47 novombro 1881.)
11 y a plusieurs variétés de pus cbancreux dérivant de la même source, mais il n'y a pas deux sortes (ni surtout que deux sortes) de pus chancreux, à propriétés nettement distinctes, et par conséquent, il n'y a pas deux sortes de chancres, le chancre proprement dit, c'est-à-dire le chancre infectant, et le chancroïde. (Ce dernier mot a été créé par M. Maratray, tandis que l'idée qu'on veut lui faire signifier vient de l'hôpital du Midi ; elle a été conçue sans doute dans le double but de diminuer l'importance et de détourner le bénéfice des faits que la syphilisation a mis en lumière). Sic vos non vobis.
Plusieurs cas de vérole attribués à de prétendus chancres infectants, à des érosions chancreuses, par exemple, doivent être rapportés à la contagion directe du produit d'accidents secondaires. En effet, il n'est pas d'induration plus nettement accusée que celle qui occupe l'endroit contaminé dans la communication de la syphilis parle produit d'accidents secondaires.
2° Qu'est-ce que le chancre induré ?
J.-L. Petit connaissait déjà V induration chancreuse. Voici ce qu'il en dit dans le traité des maladies des os à l'article Des signes de l'exostose vérolique. « Le chancre, si bien qu'il soit traité, cause presque toujours la vérole, surtout s'il durcit, s'il reste quelque dureté après la cicatrisation de l'ulcère, ou si le prépuce demeure gonflé, ou enfin si quelque glande de Vaine reste dure et plus grosse qu'elle no doit être naturellement. »
L'école de M. Ricord a trop insisté sur l'induration sans la caractériser suffisamment. Dès l'instant, en effet, qu'on ne veut pas que le mot induré soit synonyme du mot vulgaire dur, et peut-être qu'on a raison, il devient nécessaire d'en marquer le sens précis par une bonne définition.
Le mot dur ne suppose pas l'idée de transition d'un état antérieur à l'état présent, tandis que le mot induré implique au contraire l'idée d'une modification subie par l'objet qu'il qualifie. Mais sans compter que les médecins n'ont pas le temps d'être puristes, les mots ne conservent pas toujours leur signification originelle, primitive. Il faut donc, dans les cas où il y a doute ou contradiction, bien préciser la valeur des termes.
Au lieu de préciser les termes, M. Ricord propose, dans l'espèce, de les changer et de mettre à la place de l'expression chancre induré celle de chancre infectant ; mais cela ne fait que reculer, cela augmente même la difficulté, si l'on ne dit rien des conditions matérielles de l'objet qu'il s'agit de qualifier. En effet, c'est uniquement pour savoir si un chancre est infectant, que nous voulons savoir s'il est induré. Le mot induré mérite donc de rester dans le langage des syphilistes, puisqu'il ne peut y avoir que du désavantage à lui en substituer un autre.
La pléiade ganglionnaire est peut-être aussi importante que le chancre induré lui-même comme témoignage de la vérole ; mais ce serait faire uno de'/înition extrinsèque que de s'en servir dans la définition du chancre induré, et ce serait en outre mettre dans une définition une expression qui a elle-même besoin d'être définie.
Voici ce qui s'est souvent passé, d'après mes observations, quand les malades de l'hôpital du Midi ontété atteints de chancres indurés. Ils avaient aperçu une ou plusieurs semaines après le coït uno légère rougeur sur la verge, bientôt suivie d'un peu de dureté et d'un léger suintement. Ces symptômes' avaient
i ensuite disparu ou étaient demeurés stationnaires pendant quelques jours; puis ils s'étaient prononcés davantage. La portion dure s'était agrandie, tandis que sa surface était devenue le siège d'une sécrétion plus copieuse. Alors le chancre induré était fait. Les femmes qui avaient infecté quelques-uns des sujets dont il s'agit avaient souvent encore des pustules, des plaques muqueuses ou une blennorrhs%ie. En outre, elles n'avaient pas eu do chancres, du moins depuis un temps assez long. — Des expériences faites sur les animaux ont fourni des résultats du même genre.
Il y a donc un prétendu chancre induré qui n'est autre chose qu'un premier symptôme secondaire siégeant à l'endroit mémo qui a été contaminé par le produit d'un accident secondaire. Il y a un autre chancre induré, c'est le chancre durci deJ.-L. Petit, le vrai chancre (qu'on le nomme ou non chancroïde) quand il s'endurcit à la base.
La pléiade existe clans le cas de pseudo-chancre induré, comme dans celui de vrai chancre induré. Il existe encore une autre adénopathie syphilitique, c'est le bubon satellite du chancre non induré.
conclusion : Si le chancre induré n'est pas ce qu'on avait cru qu'il était, avec son prestige s'évanouissent les systèmes dont on l'a fait le pivot.
M. Bassereau ne veut pas entrer en discussion sur la question de la communication des accidents secondaires soulevée par M. Auzias-Turenne, et que des faits nombreux et bien observés peuvent seuls résoudre. Ce qu'il a vu n'est pas favorable à l'opinion de ceux qui soutiennent que les accidents secondaires sont contagieux. Il a constamment cru voir que la vérole avait pour point de départ la communication d'un chancre. Et encore ne sont-ce pas toutes les espèces de chancres qui la donnent; car les uns n'infectent jamais tandis que les autres infectent toujours constitutionnellement l'organisme. M. Bassereau a pu s'en assurer par l'examen de personnes qui s'étaient mutuellement infectées.
Des recherches historiques lui ont démontré que cette distinction de deux sortes de chancres avait été établie dès l'apparition de la syphilis en Europe, vers la fin du xve siècle. Plusieurs auteurs de cette .époque considèrent le chancre non infectant comme ayant existé de toute antiquité, tandis que le vrai chancre, le chancre infectant serait contemporain de l'origine de la syphilis.
Quant à la question de la communication de la syphilis secondaire, s'il était vrai, comme le prétend M. Auzias, que les accidents secondaires fussent contagieux, toujours est-il qu'ils ne le seraient pas au même degré que le chancre.
M. Langlebert ne partage pas les doutes de M. Bassereau quant à la communication des accidents secondaires ; sur ce point, il est de l'avis de M. Auzias- Turenne. Dans le commencement de sa pratique il ne croyait pas que les accidents secondaires fussent contagieux, parce qu'il avait alors accepté les idées de M. Ricord dont il était l'élève. Mais son expérience personnelle l'a bientôt détrompé. M. Langlebert cite avec détails deux faits de sa pratique qui ne laissent pas de doute sur la communication des accidents secondaires. Il croit donc que la vérole peut venir d'un chancre ou d'un accident secondaire directement communiqué; mais il voudrait que M. Auzias-Turenne établît un bon diagnostic différentiel entre les deux sortes de chancres indurés qu'il a admis, le pseudo-chancre induré et le chancre induré proprement dit.
M. Auzias-Turenne répond qu'il établit principalement cette distinction par la connaissance des commémoratifs. Ces deux chancres indurés, bien que d'o-
rigine différente, sont néanmoins l'un et l'autre presque une seule et môme chose : ils sont un accident secondaire, une production plastique spéciale. Ils doivent donc ne pas présenter de grandes différences matérielles. Cependant lo vrai chancre induré a paru être à M. Auzias-Turenne plus étroit, mieux circonscrit, moins élastique que le pseudo-chancre induré. Le vrai chancre induré présente quelquefois un bourrelet au centre duquel est un «nfoncement étroit, tandis que le pseudo-chancre induré est presque constamment une masse uniforme, plus ou moins rougeâtre et a souvent tout à fait l'apparence d'un cartilage sous-muqueux. Le vrai chancre induré est parfois douloureux à la pression ; le pseudo-chancre induré ne l'est point par lui-même. La pléiade ganglionnaire inguinale, qui correspond au vrai chancre induré, n'existe souvent que d'un côté; elle porte sur un moins grand nombre de ganglions que la pléiade qui correspond au pseudo-chancre induré, laquelle est en outre toujours bi-inguinale. M. Auzias-Turenne convient du reste que certains de ces caractères sont infidèles ou inconstants et qu'il y a là sujet à de nouvelles investigations. Il fait appel à ce propos au zèle et au talent des micrographes, qu'il engage à venir en aide aux cliniciens.
Au point de vue de la physiologie pathologique, le pseudo-chancre induré, précédé généralement d'une incubation plus longue que celle du vrai chancre induré, est plus rapidement que lui suivi de symptômes généraux.
Chez les animaux soumis à des expériences, il n'est pas difficile, poursuit M. Auzias-Turenne, de distinguer les deux sortes de chancres indurés, parce qu'on pratique l'inoculation des produits syphilitiques ailleurs que vers les parties sexuelles, et qu'alors le chancre seul, à l'exclusion des accidents secondaires, sécrète des matières en abondance.
Dans l'espèce* humaine, au contraire, quand une contamination secondaire s'est faite vers les parties génitales, il s'y montre à cause de l'humidité de ces parties un suintement abondant de matières. C'est ainsi que le siège du mal se transforme aisément en une véritable ulcération. Mais cela n'a lieu qu'aux parties génitales et sur les muqueuses.
M. Auzias-Turenne répond à M. Bassereau qu'il pourrait facilement apporter des observations et des expériences personnelles dans le but de prouver d'un côté que les accidents secondaires sont contagieux, et d'un autre côté que des syphilis communiquées par eux ont été considérées par des observateurs en renom comme ayant eu pour point de départ des chancres indurés. Mais il se fait fort de démontrer ces deux choses en s'appuyant sur le livre et les observations de M. Bassereau lui-même. 11 pense pouvoir de cette manière entraîner plus aisément la conviction de M. Bassereau, et croit faire en outre le plus grand éloge du traité des affections de la peau symptomatiques de la
Séance du 13 décembre 1855.
M. Auzias-Turenne résume les opinions qu'il a émises dans la dernière Séance touchant le chancre induré. Ce chancre est, d'après lui, tantôt le premier phénomène local qui suit une contamination secondaire; tantôt cet état d'un chancre classique, qui annonce par une modification locale l'infection de tout le système organique. L'opinion que je soutiens, dit M. Auzias-Turenne, implique d'une part l'idée que les symptômes secondaires sont contagieux, et d'autre part, celle que le virus chancreux, sans changer de nature, n'est pas toujours identique à lui-même quant à son degré de force.
Deux d'entre vous, poursuit M. Auzias-Turenne, ont pris la parole à propos de ma communication, ce sont MM. Langlebert et Bassereau.
M. Langlebert a cité des faits de sa pratique à l'appui de l'opinion de ceux qui soutiennent la contagion de la syphilis secondaire. L'aveu de M. Langlebert a d'autant plus de prix aux yeux de M. Auzias, que M. Langlebert, ancien élève de M. Ricord,' a déclaré que l'expérience l'a forcé de renoncer au dogme qu'il avait d'abord accepté e verbo magistri.
M. Bassereau a été moins explicite. Notre honoré collègue s'est borné à reproduire la donnée fondamentale de son livre, laquelle consiste à admettre l'existence de deux virus chancreux bien distincts. Quant à la contagion des accidents secondaires, que M. Bassereau n'admet pas dans ce livre, il ne l'a pas formellement niée devant vous. 11 n'a rien dit non plus pour ébranler la thèse que j'ai soutenue. Les motifs sur lesquels je me suis appuyé pour avoir un avis différent du sien subsistent donc dans toute leur force.
M. Auzias s'est engagé à prendre ses arguments contre l'opinion de M. Bassereau dans le livre même de M. Bassereau. Il répète qu'il pense, en remplissant cet engagement, faire le plus grand éloge de ce livre.
M. Auzias établit une distinction dans ce même livre, entre les faits qu'il croit bons, et leur interprétation qu'il croit défectueuse. Il ne doute pas que ce ne soit à cause de ceux-là que M. Bassereau a obtenu un prix de l'Académie des sciences, qui a couronné en même temps un autre livre, celui de M. Vidal, dont les doctrines sont opposées à celles de M. Bassereau.
M. Auzias-Turenne ne pense pas que les observations de M. Bassereau soient entièrement irréprochables ; mais il explique les défauts qu'il y trouve d'une manière qui sauvegarde la loyauté et le [talent de M. Bassereau. Dumarsais, dit M. Auzias, place parmi les causes de sophismes « les préjugés, c'est-à-dire les jugements que nous avons portés dans notre enfance, et qui n'ont pas été précédés de l'examen. » Or, quelle est notre enfance médicale, si ce n'est le temps que nous avons passé à suivre les leçons de nos maîtres? M. Bassereau se trouvait donc enfant, médicalement parlant, quand il était interne de M. Ricord. C'est de cette époque que datent ses préjugés syphilographiques. Aujourd'hui veut-il rester encore dans ses langes scientifiques?
M. Auzias est bien loin de blâmer les médecins d'observer dans des idées préconçues. Il faut, dit-il, observer dans un bon esprit, mais non pas en l'absence de toute espèce d'esprit. Il cite à ce propos les paroles suivantes de Schelling : « Pour bien voir, il faut savoir de quel côté regarder. » Mais il est bien entendu que toute idée préconçue a besoin d'être vérifiée. En acceptant les idées préconçues, M. Auzias-Turenne ne veut donc les prendre que pour ce qu'elles valent.
Il en est de même des idées générales, espèces d'idées préconçues dont on ne doit jamais exagérer la portée. Par exemple, il n'est pas dans les sciences naturelles d'idée plus féconde que l'idée d'unité. On répète sans cesse avec raison que la nature est avare de moyens et prodigue de résultats. Mais si quelqu'un, partant de cette idée, voulait prétendre qu'il n'y a qu'un seul virus dans tout le domaine pathologique, on lui reprocherait à bon droit^d'aller trop loin, tandis qu'il y aurait sagesse, suivant M. Auzias-Turenne, à soutenir l'existence d'un seul principe syphilitique, modifié suivant les circonstances. L'observation doit être en définitive le régulateur de nos idées, mais ce n'est pas toujours d'elle directement que part l'impulsion.
M. Auzias insiste sur la nécessité de bien s'entendre, relativement à certaines données préalables et à la signification des termes, avant d'entrer en disais-
sion. Le raisonnement consislc, dit-il, à aller du connu à l'inconnu. Or, qu'est-ce que le connu pour des personnes qui discutent ou qui raisonnent ? Le connu est, sinon ce qui est vrai, du moins ce qui est consenti par les discutants,
Enfin, il est, cela va sans dire, indispensable de bien raisonner. M. Auzias entre à ce propos dans de longs détails sur la logique, et cherche à établir par de nombreux exemples quo les écrits des syphilographes modernes sont remplis de sophismes qu'il rapporte à la pétition de principe, au cercle vicieux, au dénombrement imparfait, à l'induction défectueuse, au de falso supponente^ et à Vobscurum per obscurius. On a abusé autrefois, dit M. Auzias, des préceptes de la logique; mais aujourd'hui on n'en use pas assez.
Après cette longue excursion dans le domaine de la logique, M. Auzias- Turonne reprend la démonstration de sa thèse et va, dit-il, prouver la contagion du produit des accidents secondaires en empruntant ses arguments au livre même de M. Bassoreau, qui a souvent pris, selon lui, pour des chancres, des accidents secondaires communiqués directement aux parties sexuelles.
M. Auzias établit les cinq catégories suivantes des Observations de M. Bassereau, lesquelles sont au nombre de 48.
1° Observations dans lesquelles il y a probabilité ou certitude de la préexistence d'un ou de plusieurs chancres ;
2° Observations dans lesquelles il y a doute sur la préexistence de chancres;
3° Observations dans lesquelles il y a probabilité de la non-préexistence de chancres ;
4° Observations dans lesquelles il y a certitude de la non-préexistence de chancres ;
5° Enfin, Observations qui peuvent servir de types démonstratifs de la possibilité de véroles sans chancres préalables.
Afin que chacun puisse vérifier ses assertions, M. Auzias donne des numéros d'ordre aux Observations de M. Bassereau, et note la page où se trouve chacune d'elles.
Voici l'examen fait par M. Auzias des 5 catégories qui viennent d'être indiquées.
La Première catégorie renferme 9 Observations. Leurs numéros d'ordre sont les suivants : 15, 35, 37, 40, 41, 42, 43, 46, 47. Voici les pages du livre correspondant à chacune de ces Observations ou à chacun de ces numéros, 206, 367, 382, 396, 397,404, 432, 479, 482.
Sans contester qu'il y ait eu dans celte série préexistence de chancres à tout autre symptôme, M. Auzias regrette que les descriptions du chancre ne soient pas assez précises dans le livre de M. Bassereau pour qu'on puisse contrôler l'affirmation de ce confrère. Mais M. Auzias passe outre et veut faire tout pour éviter ce qui pourrait ressembler à la moindre chicane.
Deuxième catégorie. 12 Observations. Numéros 10, 11, 12, 13, 14, 16, 17, 36, 38, 39, 44, 45. Pages 199, 200, 201, 203, 204, 276, 278, 381, 393, 394, 434, 436.
M. Auzias soupçonne fort, dit-il, un Champenois de s'être mêlé parmi tous ces moutons, et, ajoute-t-il, pour parler sérieusement ot sans figure, je pense que quelques accidents secondaires ont bien pu se glisser parmi les chancres, sous le nom notamment d'érosion chancreuse. Mais M. Auzias veut encore ici faire preuve de concession envers M. Bassereau, et passe à la catégorie suivante.
Troisième catégorie. 5 Observations. Numéros 1, 2, 3, 4, 48. Pages 91, 93, 97, 108, 540.
Le moment do ne plus faire do concessions est arrivé, dit M. Auzias, et je commencerai l'altaque par la citation suivante du livro de M. Bassereau : « Si
à l'époque où lo malade se présento au médecin avec un éry thème, le symptôme primitif est éteint, il laisso dans la plupart des cas des traces si caractéristiques, qu'on peut concluro d'une manière assez rigoureuse de ce qui existe à co qui a dû exister; d'ailleurs, les faits sont si récents, que la mémoire des malades en conservo ordinairement les particularités les plus importantes. — Il ne faudrait cependant pas croire que l'élude du symptôme primitif ne puisse jamais offrir aucune difficulté, dès qu'il est possible d'examiner les malades à une époque voisino do la contagion. Sa formo, sa marche, et surtout son siège, présentent des variétés qui embarrassent parfois les hommes spéciaux, et trompent très-facilement les médecins qui n'ont pas fait une étude approfondie des maladies syphilitiques. » (Page 102.)
Suivant M. Auzias, M. Bassereau s'appuie, pour soutenir que les sujets de ses Observations ont eu des chancres, sur des indices bien insuffisants. J'ai déjà fait justice, dit M. Auzias, de ces érosions chancreuses qui se reproduisent fréquemment sous la plume de M. Bassereau, avec la qualification de chancres. D'ailleurs, qu'est-ce qui fait souvent dire à M. Bassereau que ses malades ont eu des chancres? C'est Vinduration de l'accident qui se montre le premier vers les parties génitales, c'est l'existence de la pléiade; c'est quelquefois encore la précocité des accidents véroliques, tandis que pour M. Auzias toutes ces circonstances donnent au contraire souvent à penser qu'il peut y avoir eu directement contamination secondaire.
Quatrième catégorie. 13 chancres. Numéros 5, 6, 7, 8, 9, 18, 19, 20, 21,22, 23, 24, 25. Pages 110, 113, 116, 118, 122, 282, 288, 290, 326, 361, 361, 362, 362.
Dans toutes ces Observations les chancres n'ont pas été vus par le médecin, ni même aperçus par les malades. Voici par exemple ce que dit M. Bassereau, page 107: « Dans d'autres cas, c'est l'indolence du chancre, sa surface à peine ulcérée, sa bénignité apparente qui éloignent leur attention (l'attention des malades) d'un symptôme qui ressemble plutôt à une érosion accidentelle qu'à une affection contagieuse grave. » II suffit délire, entre autres, les Observations 8, 9 et 25 pour se convaincre de l'importance beaucoup trop grande qu'attribue M. Bassereau au témoignage de la pléiade inguinale.
Cinquième catégorie. 9 Observations. Numéros 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, Pages 363, 363, 364, 365, 365, 365, 366, 366, 366.
M. Auzias fait la lecture de presque toutes les Observations de cette catégorie. Voici comment il s'exprime ensuite :
Cette lecture, Messieurs, suffit à vous convaincre qu'il s'agit bien ici de vrais types pour démontrer que la vérole peut exister sans qu'il y ait eu de chancres préalables. M. Bassereau convient lui-même qu'il n'y en a pas eu. Il faut l'en croire sur parole, car il a dû les bien chercher ; il a dû en scruter soigneusement les traces et jusqu'aux moindres commémoratifs. Voici une dernière citation de M. Bassereau. Il dit, page 377 : « Les neuf-dixièmes des chancres qui ont précédé la papule humide étaient indurés, ou consistaient en érosions ou en ulcérations superficielles. »
Ce no sont pas seulement les Observations publiées 'par M. Bassereau qui militent en faveur de ma thèse; ce sont encore les relevés des Observations qu'il ne publie pas. Ainsi voici un sommaire de 198 sujets atteints d'érythème. Parmi eux :
1° On a pu constater le symptôme primitif chez 94
2° On n'a pu constater que les traces irrécusables d'un symptôme primitif, c'est-à-dire Vinduration caractéristique chez 76
3° On n'a rien constaté du tout chez 28
Une pareille slatistiquo n'a pas besoin de commentaires après ce que j'ai dit plus haut.
1° Est-il sûr que les 94 sujets sur lesquels on croit avoir constaté des chancres aient été bien réellement porteurs de ce symptôme ? Les érosions chancreuses, Vindu.ra.tion et la pléiade inguinale n'en auront-elles pas imposé à l'observateur ?
2° LHnduration n'est pas, je le répète, la caractéristique d'un chancre ; elle n'est pas, en d'autres termes, la trace irrécusable d'un chancre qui aurait disparu.
3° Enfin je ne dis rien des 28 sujets restants; ils plaident pour ma cause contre celle de M. Bassereau.
M. Auzias-Turenne renouvelle en terminant ses félicitations à M. Bassereau.
Le TRAITÉ DES AFFECTIONS DE LA PEAU SYMPTOMATIQUES DE LA SYPHILIS, malgré
ses imperfections et ses erreurs, n'en demeurera pas moins un monument scientifique important. C'est aussi un rude coup porté par une main prétendue amie à la doctrine de l'hôpital du Midi. La réserve do M. Bassereau a beau s'en défendre. Le journal qui veille au chevet de cette doctrine déjà si cruellement éprouvée ne s'y est pas mépris. Il a parfaitement saisi l'indication et a fait silence au sujet de ce livre malencontreux.
M. Auzias félicite ensuite M. Bassereau d'avoir eu l'honnêteté et le courage de la modération envers l'inventeur de la syphilisation à une époque où cette modération n'était guère de mise, et où les ennemis du progrès s'étaient leurrés de l'espoir d'en finir, comme on l'a dit, du même coup avec l'inventeur et l'invention.
Mais il regrette que M. Bassereau n'ait point bravé les foudres académiques et essayé de rendre son livre plus complet par l'examen des matériaux qui avaient été produits pour ou contre la syphilisation. On était en droit de chercher une opinion catégorique et motivée sur une question litigieuse dans une œuvre si longuement et si consciencieusement élaborée que le livre de M. Bassereau.
Séance du 13 février 1856.
M. Auzias-Turenne reprenant la démonstration de sa thèse emprunte à un ouvrage déjà ancien des détails curieux sur la transmission successive de la syphilis secondaire à un grand nombre d'habitants de la ville de Nérac. Voici le titre du livre où s'en trouvent les détails : observations de médecine, etc., par J. Baulin, de Nérac, in-12. Paris, 1754. Le passage qui est consacré à ces détails est lui-même intitulé : Sur un mal contagieux qui a beaucoup de rapports avec la maladie des nègres, appelée le pian, qui s'est manifesté à Nérac, vers le commencement du mois de juin de Vannée 1752. Il y est question d'une maladie qui, après s'être développée par contagion sur des nourrices et sur des nourrissons, a fini par gagner d'autres personnes dans la ville de Nérac. Plusieurs malades cachaient leur mal parce qu'ils craignaient qu'on ne les accusât d'avoir la vérole. Le mercure a joui d'une efficacité parfaite contre les divers accidents qui se sont manifestés.
Il est impossible, d'après M. Auzias, de ne pas reconnaître, aux détails que donne Baulin, une syphilis constitutionnelle qui se communiquait, avec une grande facilité, aux habitants de la ville de Nérac. Il est vrai que Baulin ne considère pas cette maladie comme étant la vérole, bien qu'il convienne qu'elle lui ressemble beaucoup. La vérole ost un Protée, dit-il ; au contraire, la maladie en question avait une grande régularité, et se comportait de même sur
tous les sujets. Cette uniformité parfaite no se serait sans doute pas maintenue d'une manière absolue, si Raulin avait pu attendre et avait observé plus longtemps. Mais n'est-il pas curieux de voir que la principale, l'unique raison do notre autour aquitain, pour ne pas considérer celte maladie comme identique à la vérole, est précisément une raison qui aurait pu de nos jours la faire considérer, par certains syphilistes en renom, comme étant, au contraire, le prototype do la vérolo elle-même. Il suffit do citer parmi eux M. Ricord, qui s'exprime ainsi dans sa trente-deuxième lettre sur la syphilis : k Je vous ai dit combien la vérole, dans son développement libre et normal, était rangée, compassée, symétrique ; combien sa marche était régulière, ses pas comptés, mesurés. » L'assertion de Raulin et celle de M. Ricord ne sont-elles pas précieuses dans leur antagonisme, qui est tout entier au bénéfice de la vérité?
M. Auzias fait ensuite part à la Société d'une Consultation médico-légale, qu'il a rédigée pour un cas de communication de la syphilis par un nourrisson à sa nourrice. Le fait avait d'abord été jugé en première instance dans une localité de la province. Le tribunal avait admis que la nourrice tenait sa maladie de son nourrisson, et il avait condamné le père de l'enfant à des dommages-intérêts envers cette nourrice. Ce père en a appelé, et le procès a été renvoyé devant la Cour d'appel du département de la Seine; celle-ci a confirmé le jugement prononcé en première instance. L'appelant s'était appuyé sur le certificat d'un syphiliste célèbre qui prétend que la syphilis secondaire n'est pas contagieuse. L'avocat de la nourrice s'était servi d'une consultation rédigée par M. Auzias (I).
Voici les quelques Propositions par lesquelles "M. Auzias-Turenne termine cette Consultation, qu'il a lue tout entière devant la Société :
1. La syphilis constitutionnelle, et par conséquent sa forme congénitale, est très-certainement contagieuse. Elle est spécialement transmissible du nourrisson à la nourrice, et vice versa. Les médecins dissidents de ce dogme constituent une imperceptible, et fâcheusement opiniâtre minorité.
2. Un enfant, ainsi que tout autre individu, peut être syphilitique sans présenter actuellement des symptômes de syphilis. Il doit donc ne pas infecter
»une première nourrice et peut très-bien en infecter une seconde, parce que des symptômes syphilitiques se seront montrés chez lui pendant qu'il était confié à cette dernière.
'à. La syphilis constitutionnelle est héréditaire du côté du père, comme de celui de la mère.
4. Les personnes syphilitiques peuvent transmettre héréditairement la syphilis, non-seulement quand elles présentent, mais encore quand elles ne présentent pas de symptômes syphilitiques au moment de l'acte de la génération.
5. Un des parents peut transmettre héréditairement la syphilis à l'enfant, sans que l'autre parent soit nécessairement, ni surtout manifestement infecté (les symptômes ne se montrent pas toujours quand bien même, ou dès que la maladie existe).
6. Les parents peuvent présenter des symptômes de syphilis au moment de la conception, et être débarrassés de ces symptômes lors de la naissance de l'enfant, sans avoir subi aucun traitement antisyphilitique. Cela même arrive fréquemment. Mais être débarrassé des symptômes, ce n'est pas être guéri de la maladie.
(1) Documents a l'appui, 4e série, V. Sur un cas de transmission de la syphilis de nourrisson à nourrice, CONSULTATION MÉDICO-LÉGALE.
7. La syphilis constitutionnelle transmise par contagion se manifeste trèssouvont sous la forme papuleuse.
8. Los promiers symptômes de la syphilis constitutionnelle ne se montrent pas nécessairement à la gorge.
9. Une syphilis héréditaire peut demeurer latente pendant quelques mois chez un enfant, puis se manifester par des symptômes, qui peuvent être, bien entendu, contagieux.
•10, Les cas do syphilis héréditaire transmiso par le nourrisson à sa nourrice, et par celle-ci notamment à sa propre famille (d'où la maladie peut se propager à d'autres personnes), sont fort nombreux.
H. Un enfant syphilitique ne devrait jamais être confié à une nourrice saine, à moins quo colle-ci ne soit syphilisée, c'est-à-dire vaccinée contre la syphilis. (Cette proposition devrait d'autant plus être considérée comme incontestable que la syphilisation ou vaccination syphilitique guérit les personnes atteintes de syphilis, en même temps qu'elle les préserve d'une nouvelle contagion.)
Après cette lecture, M. Auzias fait observer que cette consultation (rédigée en partie pour des personnes étrangères à la médecine) et les propositions qui la terminent étaient suffisantes dans la circonstance dont il vient de donner le récit; mais qu'un traité complet do médecine légale de la syphilis pourrait seul satisfaire aux desiderata de la science du droit et do la pratique médicale.
M. Auzias-Turenne termine son discours par un rapprochement entre l'époque syphilographique actuelle et l'année 1835, où les médecins de Nantes se réunirent en congrès afin de discuter et d'éclaircir toutes les questions qui se rattachaient alors à l'étude et à la pratique de la maladie vénérienne. A cette époque, en effet, la syphilologie subissait un moment de crise. La confusion régnait dans son domaine envahi de tous côtés par le système physiologique. Le virus, qui était comme proscrit, n'en était que plus dangereux. On ne savait guère à quelle doctrine il fallait se rattacher, ni à quelle pratique on devait se vouer. Les médecins de Nantes ont publié les procès-verbaux intéressants de toutes leurs discussions. Le moment approche, Messieurs, dit M. Auzias- Turenne, où l'une de nos Sociétés médicales devra imiter la Société Nantaise, et faire appel, pour la seconder dans la réalisation d'un projet semblable, aux So-# ciétés médicales de Paris, sinon de la France entière. La syphilisation qui, pour son compte, a été l'objet des plus vives comme des plus injustes attaques, croit avoir contribué beaucoup à faire naître cette nécessité d'un congrès de syphilistes et se tient prête à prendre l'offensive contre les doctrines dont elje est fière d'avoir commencé la ruine.
M. Auzias est bien sûr que ce qu'il dit à ce propos ne sera pas perdu pour tout le monde, et qu'un jour ou l'autre, ici ou là, doivent s'ouvrir de grandes assises syphilographiques.
Sur la demande de M. le Président, M. Guérin, avocat de la Cour d'Appel, qui avait été invité à la séance, entre dans de longs détails judiciaires sur l'affaire dont M. Auzias vient de parler.
M. Langlebert pense que la syphilis constitutionnelle a constamment pour point do départ un chancre et spécialement un chancre induré, lors même qu'elle a été communiquée par le produit d'un accident secondaire. Cette observation lui est inspirée par ce qu'a dit M. Auzias, lequel dans les conclusions de la consultation qu'il vient de lire, considère la syphilis constitutionnelle communiquée directement comme débutant souvent sous la formo papuleuse.
M. Auzias-Turenne craint que M. Langlobert n'ait oublié le petit Mémoire qui a été le point de départ de cotto discussion, ou que ce confrère n'ait pas bien compris sa pensée. En disant que la syphilis constitutionnelle communiquée directement se montre souvent au début sous forme papuleusc, M. Auzias n'entend aucunement ou du moins n'entend pas exclusivement parler de ce qui se passe dans le lieu qui a été le siège de la contamination. Voici ce qu'il a voulu dire : 11 y a ordinairement à l'endroit contaminé un état local, une érosion chancreuse, par exemple, avec retentissement ou correspondance ganglionnaire, puis bientôt il se manifeste souvent une éruption papulcuse et non pas toujours un exanthème rubéolairc (roséole syphilitique). M. Auzias insiste encore pour qu'on ne confonde pas avec un chancre l'érosion ou l'ulcération déterminée par l'inoculation naturelle ou artificielle du produit de papules muqueuses ou d'autres symptômes secondaires. Si cette confusion n'a que trop souvent été faite, même et surtout par d'habiles syphilistes, la raison s'en trouve dans cette double circonstance que d'une part on a voulu contester la possibilité d'une communication directe secondaire, et que d'autre part les parties sexuelles et les muqueuses étant constamment lubrifiées, constamment humides, une affection syphilitique secondaire peut s'y éroder, s'ulcérer jusqu'au point de faciliter la méprise ; mais il n'en est pas de môme quand il s'agit d'une inoculation ou d'une contamination secondaire, ayant pour siège un endroit moins humide des téguments.
M. Auzias-Turenne rapporte que le professeur Bœck observe sur une trèslarge échelle la syphilis constitutionnelle en Norwége, tandis qu'il n'y voit que très-rarement de chancres primitifs qui soient inoculables même à des époques bien choisies de la durée de ces ulcérations ; on doit donc admettre que la syphilis constitutionnelle communiquée directement est fréquente en Norwége.
On ne fait pas assez attention, dit M. Auzias, que la syphilis varie suivant les temps et suivant les lieux. Les bubons d'emblée, par exemple, sont bien plus fréquents dans les pays chauds que dans les pays du Nord. M. Auzias a observé des syphilis constitutionnelles d'emblée, quoique ces syphilis puissent se montrer plus rarement en France que dans d'autres pays. Que de fois en pareil cas ne prend-on pas aussi pour des chancres des papules ou des pustules syphilitiques qui s'excorient, s'érodent vers les parties génitales.
M. Langlebert n'a jamais vu de syphilis constitutionnelle d'emblée. La maladie commence toujours, selon lui, par quelque chose de local, qu'on peut arrêter par la cautérisation. Il doit en être de même de l'action des autres virus ; le virus syphilitique ne peut être comparé, quant à l'absorption, aux autres liquides non virulents. Il porte en lui un principe insaisissable, une force qui agit plus tard sur la constitution.
M. Auzias-Turenne n'a pas d'expériences personnelles à invoquer relativement à la rapidité d'absorption des virus. Mais il rappelle que, d'après les expériences de M. Renault (d'Alfort), la morve se serait développée par inoculation sur des chevaux malgré la prompte cautérisation des parties inoculées. M. Bousquet, paraît-il, n'aurait pas empêché les effets généraux du vaccin de se produire par la cautérisation immédiate du point vacciné. M. Auzias ne se fait pourtant pas garant de la validité des expériences do MM. Renault et Bousquet.
M. Langlebert dit que des expériences répétées l'ont conduit h regarder les huiles essentielles comme pouvant arrêter les effets du virus syphilitique. Ce