Inconvénients
Avant de répondre aux reproches que vous me faites sur les inconvénients de la syphilisalion, je traduirai les mots avec lesquels moi-môme j'ai parlé de ses principaux inconvénients. Ainsi, j'ai dit: « Avant de pratiquer l'inoculation, il est nécessaire d'examiuer avec « attention l'état général de l'individu, et s'il existe dans quelque or- « gane ou système un principe inflammatoire, quoique léger, il faut « attendre jusqu'à ce qu'il ait disparu, si l'on ne veut pas voir les
« chancres artificiels devenir graves et gangreneux Enfin un
o dernier et petit inconvénient est celui des cicatrices visibles laissées « par les chancres artificiels, inconvénient que j'éviterai aisément à « l'avenir en inoculant dans des parties peu visibles ».
Si vous aviez lu ces derniers mots, certainement vous ne m'auriez pas fait le reproche d'avoir inoculé sur des prostituées à la région apparente, l'abdomen, et vous n'auriez pas dit : « Voilà certes ce que ii personne n'eût osé de ce côté des Alpes »'. Tranquillisez-vous, monsieur Diday, l'abdomen des femmes syphilisées est encore dans un bon état. D'abord les cicatrices un peu grandes sont celles des deux ou trois premières inoculations. Les autres sont petites et disparaissent daus peu de temps. Quand on fait les dernières inoculations, la couleur bleuâtre et l'induration des premières cicatrices s'évanouissent peu à peu, de manière que quelques mois après, elles deviennent des taches blanches qoi ressemblent un peu1, quant à la couleur, à celles que portent les femmes qui ont accouché. D'ailleurs, voulez-vous encore une preuve que cet inconvénient est très-
petit? La voici. Depuis quatre mois, voulant inoculer les femmes dans des parties peu visibles, il m'arrive très-souvent que je suis obligé de choisir l'abdomen parce que telle est la volonté de la femme qui se soumet à l'inoculation. Et lorsque je lui en demande la raison, elle me répond que peu lui importe d'avoir quelques taches sur le ventre, mais qu'elle préfère cet endroit parce qu'elle veut voir, et pouvoir panser facilement ses chancres artificiels. Ces faits peuvent être attestés par tous les collègues qui assistent à mes expériences. Outre cela, comme je l'ai dit plus haut, si même au commencement on inocule dans plusieurs endroits à la fois, la cicatrice est très-petite, et je pourrais déjà vous en citer quelques observations très-récentes.
Ainsi, monsieur, l'inoculation de la syphilis sur l'abdomen, chez les prostituées, pourra aussi être faite, et le sera au delà des Alpes. Mais laissons cette question de peu d'importance, et venons aux objections plus sérieuses que je trouve dans votre examen.
« M. Auzias-Turenne, dites-vous, prétend avoir donné à l'un de « ses singes et à une chatte la syphilis constitutionnelle. Poussant « plus loin l'insertion du virus, M. Spérino a trouvé que ces inocu- « lations réitérées préservent de la syphilis générale. Elles feraient « plus, selon lui, elles guériraient la syphilis qui existe déjà au mo- « ment de l'inoculation.
J'ai certainement énoncé ces propositions, mais j'ai de suite ajouté:
•' Maintenant les femmes syphilisées qui ont perdu la faculté de « contracter une nouvelle infection, conserveront-elles pour toujours ■< ce grand privilège, ou c«tte immunité durera-t elle seulement pen- « dant quelque temps? Et la guérison de la syphilis primitive et « secondaire sera-t-elle permanente, radicale? Le temps seul et les « faits scrupuleusement observés résoudront ces grandes questions ».
Monsieur, si vous aviez lu ce passage, vous n'auriez pas dit que je suis allé trop vite quand j'ai publié que les femmes entrées à l'hôpital, atteintes de chancres qui existaient chez quelques unes depuis trèslongtemps, saturées depuis cinq mois au suprême degré de virus syphilitique, par des inoculations multiples, non seulement sont guéries des chancres anciens et des nouveaux artificiels par la seule inoculation du virus chancreux, mais n'ont pas été jusqu'ici atteintes de syphilis constitutionnelle.
Quoique vous connaissiez mieux que moi l'opinion des auteurs sur l'intervalle de temps nécessaire pour que le virus syphilitique en général se manifeste après le chanore, par des accidents secon-
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daires, ju crois cependant devoir vous rappeler ici celle de quelques uns d'entre eux.
Selon Vaccà-Berlinghieri : « il est assez ordinaire de -voir la vérole se déclarer deux, quatre ou six mois après l'absorption du pus vénérien. » Ilunter déclare que l'intervalle de temps qui est nécessaire au virus syphilitique pour sa manifestation, est en général, d'environ sis semaines. Aisbel écrit: « Les symptômes d'infection « générale paraissent, terme moyen, ordinairement six semaines après « l'absorption. « D'après M. Ricord « les manifestations de la syphi- « lis constitutionnelle doivent apparaître au bout d'un temps fixe, si « le cours régulier n'a pas été altéré par un traitement mercuriel. « Je n'ai jamais vu à Paris plus de six mois s'écouler entre le mo- « ment de la contagion et celui de la manifestation des symptômes « secondaires.» M. Puche affirme que sur cinq cents sujets, jamais l'affection constitutionnelle ne s'est montrée plus tard que six mois après l'invasion du symptôme primitif, et chez le plus grand nombre elle a fait invasion dans les trois premiers mois. M. Leudet, d'après un relevé portant sur 95 cas, établit que les syphilides paraissent soixante-sept jours après les chancres. A. Bérard et 51. Denonvilliers s'expriment ainsi : « Vers la sixième semaine, quelquefois plus lot, quelquefois plus tard, mais très-rarement après le sixième mois, on observe des manifestations à distance du lieu qu'occupait l'accident primitif; ce sont les syphilides». Le docteur Lee, sur cent ving-trois malades atteints de syphilis constitutionnelle, a trouvé que cent dixsept fois elle a éclaté dans les six premiers mois, à partir du début de l'accident primitif. Et moi même j'ai observé que la syphilis constitutionnelle suit presque toujours le chancre avant le sixième mois. Ainsi je n'ai peut-être pas eu tort d'annoncer que les femmes soumises aux expériences depuis cinq mois, étant guéries par ce traitement, de la syphilis qu'elles portaient à leur entrée à l'hôpital, et n'étant point atteintes d'accidents secondaires à la suite d'inoculations multiples et réitérées du virus syphilitique, j'avais un espoir un peu fondé de voir la syphilisation devenir un moyen curatif et prophylactique de la vérole primitive et secondaire. Maintenant voilà huit mois révolus, et je suis heureux de pouvoir encore vous tenir le même langage. De plus, je puis vous dire maintenant que, chez quelques malades, étant obligé de suspendre pour un certain temps l'inoculation, ou par indocilité de la femme, ou parce qu'une autre maladie accidentelle leur est survenue (fièvre intermittente, etc.), j'ai vu naître des symptômes secondaires qui disparurent peu à peu dès
que les expériences furent reprises et que la syphilisation complète fut obtenue.
Mais ne pouvant admettre la préservation de la syphilis générale par la syphilisation, vous dites: Celte immunité dépend de ce que les femmes qui ont été syphilisées ont eu antérieurement la syphilis constitutionnelle, et sont ainsi sous la protection de la loi de Y unicité.
D'abord, je ne crois pas encore que cette loi soit bien établie, bien contrôlée; mais, même en l'admettant, je vous dirai que je vous présenterai ailleurs un bon nombre de faits dans lesquels la femme était infectée pour la première fois, et portait des chancres dont l'induration, que la syphilisation avait fait disparaître, pouvait bien laisser craindre de les voir suivis promptement de la syphilis secondaire. Ces expériences sont appuyées par des observations cliniques bien antérieures à la syphilisation qui prouvent ce que j'ai déjà annoncé, c'est-à-dire, que la nature nous avait déjà démontré, avant que la syphilisation expérimentale parût, qu'une syphilisation également utile pour ces effets se passait tous les jours sous nos yeux. Les chancres Irès-étendus qui ont persisté pendant des mois et des années, ne sont presque jamais suivis d'accidents secondaires.
Ensuite, vous pronoucez contre moi une sentence terrible à laquelle je tâcherai de répondre. «S'il est un moyen d'exposer un homme à « la vérole constitutionnelle, c'est justement d'agir comme a fait M. « Speriuo, d'inoculer avec du pus pris aux chancres d'autres ma- « lades ... Ici, je vous dis franchement: Je ne comprends pas trop votre objection. D'abord, je vous demanderai : Croyez-vous qu'il y ait plusieurs espèces de pus chancreux? Est-ce que vous croyez que la nature, l'essence du chancre d'un malade est différente chez un autre individu? Pour mon compte, je dois vous dire que depuis bien longtemps j'avais appris par des observations cliniques que les variétés du ehancre simple, induré, phagédénique, gangreneux, ne dépendent pas de la qualité du virus, mais des conditions individuelles dans lesquelles le chancre naît et se développe. Ceci est maintenant pleinement confirmé par mes expériences. Le pus d'un chancre, induré ou non, mais pris dans sa période aigûe, dans la période de progrès, inoculé le même jour chez vingt, trente individus, produit chez les uns un chancre simple, chez les autres un chancre induré, phagédénique ou gangreneux, et, en examinant l'état général de l'organisme de tous ces inoculés, il n'est pas difficile de trouver la cause de toutes ces variétés. Par conséquent, le pus pris aux chancres d'un autre malade étant toujours du pus chancreux, et ainsi le même que
DE I.A SYPHILISATION. "j'J
porte l'individu soumis .à l'expérience, je ne conçois pas pourquoi ce chancre fatalement général "isablc, comme vous dites, devra exposer plus directement mes opérés à la vérole constitutionnelle. Vous concevez, monsieur Diday, que je parle toujours du pus pris pendant la période virulente du chancre, et non pas de celui qui, étant pris dans sa période de réparation, a perdu en partie, ou en totalité sa virulence. D'ailleurs, si je voulais sous ce rapport suivre vos conseils de ne jamais inoculer avec du pus pris aux chancres d'autres malades, dans aucun cas je n'aurais pu obtenir la syphilisalion complète, et très-probablement mes expériences n'auraient pas conduit aux singuliers résultais que j'ai publiés. Après quelques inoculations, tous les chancres, artificiels ou non, vont rapidement vers la période de cicatrisation. Cependant l'individu est encore susceptible de recevoir de petits chancres, et le pus de tous ceux qui s'observent chez lui n'est plus inoculable. Alors, selon moi, il ne faut pas perdre du temps, il faut inoculer de suite avec du pus pris à un chancre en voie de progrès chez un autre individu, et peu de temps après, l'on obtient non seulement l'épuisement complet de la réceptivité syphilitique, mais une rapide cicatrisation des chancres artificiels, et la disparition des accidents syphilitiques que portait depuis plus ou moins longtemps l'individu soumis à l'inoculation.
Enfin, vous trouvez que M. Auzias-Turenne, qui m'a fait l'honneur d'écrire à l'Académie des Sciences le 50 juin, que la syphilisalion, constatée par lui sur les animaux, avait été confirmée par mes expériences sur 1 homme, a exagéré les faits énoncés par moi, et vous faites observer que tous les accidents syphilitiques dont j'ai parlé dans mon y.émoire, et que j'ai cru guéris grâce à la syphilisalion, ont disparu plutôt par le repos, le régime de l'hôpital et par le temps.
Je répondrai, j'espère, à ces objections dans quelque temps, en vous présentant un bon nombre d'observations d'accidents primitifs et secondaires, parmi lesquels vous en trouverez de ceux que l'on veut appeler tertiaires, tous guéris par la seule inoculation successive et souvent réitérée du pus chancreux.
Je me bornerai donc maintenant à vous faire observer que la syphilisalion ne fait pas seulement cicatriser les chancres indurés (précisément dans le sens donné à ce mot à l'hôpital du Midi) et les chancres anciens, chroniques, mais fait complètement disparaître leur induration. J'ajouterai que pendant le traitement des tubercules muqueux par celte nouvelle méthode, je n'ai employé aucune lotion astringente, pas même des bairs; qu'en me servant de l'expression,
KEsUMi: HISTORIQUE
senza cura, j'entendais dire sans aucun traitement ni mercuriel, ni iodique, ni local apte à amener une plus rapide cicatrisation des chancres, et que les chancres chroniques, très vastes et très-anciens que l'on observe chez la femme, si bien décrits par M. Bois de Loury, chirurgien en chef de l'hôpital de Saint-Lazare, sont même, d'après ce savant auteur, très-difficiles à guérir, et résistent souvent à plusieurs traitements. Il m'est donc naturellement permis d'espérer que vous ne vous étonnerez plus de ma surprise., si je me suis extasié de pouvoir enfin connaître un moyen qui pût les guérir plus facilement que tous ceux que je connaissais jusqu'à présent.
Vous croyez que mes malades sont guéries parce que en supprimant toute sorte de traitement je me suis borné à l'inoculation. Mais il faut que vous sachiez qu'avant d'être soumises à l'expérimentation, elles étaient restées des mois sans aucun traitement, et cependant jamais je n'avais pu obtenir le résultat favorable que la syphilisation a produit.
Vous terminez enfin ce chapitre en m'accusant de procurer à mes malades « deux ou trois mois de souffrances, de repos forcé, des stig- « mates ineffaçables, quelques chances nouvelles ouvertes à la vérole ■i constitutionnelle n et vous concluez que vous ne trouvez aucun avantage parfaitement démontré dans la syphilisation.
La question aiusi posée touche trop à ma délicatesse pour que je ne vous en dise au moins un mot. Ainsi, je vous prie de croire, monsieur, que pour faire mes expériences, j'ai toujours choisi les cas les plus graves de syphilisprimitive ou secondaire que j'avais à l'hôpital, c'est-à dire les femmes atteintes d'une maladie qui, même traitée par l'ancienne méthode, les aurait obligées de rester longtemps dans l'hôpital, et il faut que vous sachiez que jamais l'expérience n'est commencée, ni continuée sans le complet consentement de la malade. Enfin, j'ai le bonheur de vous dire, que jusqu'à présent, je n'ai pas vu un cas de vérole constitutionnelle consécutive à la syphilisation, et j'ai le plaisir de vous annoncer que les petits stigmates rendront probablement précieuses à la société les femmes qui les portent.