‹ La syphilisation étudiée comme méthode curative et comme moyen prophylactique des maladies vénériennesChapitre 18 sur 90 · CONSIDERATIONS PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

CONSIDERATIONS PRELIMINAIRES

Les considérations dont je fais précéder mes observations me semblent nécessaires pour que le lecteur soit à même de mieux les apprécier , et pour éviter d'inutiles répétitions dans l'histoire de chacune d'elles.

§. 1er

Motifs principaux qui prolongèrent souvent le traitement syphilisant.

Les expériences de syphilisalion rapportées dans cet ouvrage furent pour la plupart faites sur des femmes atteintes

de maladies vénériennes , el traitées dans le syphilicôme de Turin.

Cet établissement destiné d'abord à être une maison religieuse, ensuite un hospice de mendicité, puis une prison correctionnelle , est depuis quinze ans converti en un hôpital de vénériens. 11 est situé sur la rive gauche du Pô , environné de vastes prairies, el il n'est pas assez aéré. Aussi pendant toute l'année, mais surtout au printemps et en automne , les fièvres intermittentes y régnent d'une manière endémique. On y observe aussi fréquemment, et surtout en été , de graves maladies rhumatismales , des inflammations intestinales, et des diarrhées rebelles. J'en attribue la cause à la grande quantité de miasmes que développent les nombreux individus affectés de maladies vénériennes, et agglomérés en trop grand nombre, comme cela s'est vu dans les années 18U9 , 1850 el 1851. On fut souvent obligé, à cause de la manifestation de ces maladies accidentelles, de suspendre le traitement syphilisant, comme on le verra dans plusieurs observations. La vie sédentaire de l'hôpital, à laquelle les filles publiques ne sont pas habituées, occasionne souvent chez les prostituées l'aménorrhée ou la disménorrhée. Aussi un grand nombre, à l'époque des règles, sont sujettes à des troubles dans les fonctions digeslives., à des affections du système nerveux , à des orgasmes vasculaires, à des hémophtisies, en un mot à des congestions dans différents organes, surtout clans l'utérus, le foie et les poumons. Si à ces causes on ajoute l'ennui qu'éprouvent la plupart de ces femmes , de devoir , contre leur volonté , abandonner pendant quelque temps leur vie dissolue, le changement de régime , l'air insalubre de l'hôpital , et l'obstination que quelques-unes d'entre elles mettent à refuser pendant quelques jours toute espèce de remèdes, et même quelquefois à ne vouloir pas continuer les inoculations syphilitiques, U sera facile de comprendre le motif pour lequel

<?c trailement a été très-long, chez quelques-unes, pourquoi l'on a dû quelquefois le suspendre pendant un certain espace de temps et, enfin, pourquoi la syphilisation chez d'autres, fit attendre assez longtemps ses salutaires effets.

En outre, depuis plusieurs fois nous manquâmes de chancres en voie de progrès, sur lesquels on put prendre du pus virulent avec la certitude d'obtenir un résultat positif; on ne doit donc pas omettre celte cause parmi celles qui ont prolongé le traitement syphilisant.

Causes de l'irrégularité des premières et des dernières expériences.

Le résultat des premiers essais de syphilisation étant incertain, je ne faisais alors les inoculations, sur le petit nombre d'individus que je soumettais à ce traitement, qu'à de longs intervalles «t d'une manière très-irrégulière. Ce ne fut qu'après que j'eus observé pendant quelques mois que le fait surprenant de la diminution successive des chancres se vérifiait aussi dans l'espèce humaine, que je me enhardis à multiplier les inoculations avec plus de régularité sur un certain nombre de malades. Ceux qui voudront répéter ces expériences ne devront donc pas prendre pour règle quelquesunes de mes observations, parce qu'alors je n'étais pas encore fixé sur le système à suivre dans ce traitement nouveau.

L'expérience m'ayant peu à peu démontré le grand avantage q"ue l'on retirait de la répétition plus fréquente et en plus grand nombre des inoculations , j'adoptai cette méthode, et pendant une année, j'obtins des résultats toujours plus satisfaisants. Mais ayant depuis quelques mois essayé de pousser le plus loin possible cette nouvelle modification, il en ré-

sulla un grave inconvénient : les chancres artificiels eurent tous une courte durée , et furent très-petits , et l'immunité se manifesta avant que la syphilis constitutionnelle fût guérie. Ainsi, je prie le lecteur de remarquer que si je dois dire tout ce qui a eu lieu dans les cas que j'ai observés, si je dois raconter quand et comment on pratiqua toutes les inoculations, et quels furent les résultats qu'on en obtint dans chacun des cas , un grand nombre cependant ne doivent pas lui servir de règle s'il veut répéter ces expériences. S'il désire suivre un guide meilleur et plus sur pour obtenir plus promptement, et avec plus de succès une syphilisalion complète, je le prie de lire dans le Chap. VI le corollaire que j'ai déduit. Là, plus au fait des avantages et des inconvénients que je viens d'exposer , j'émettrai des préceptes d'après lesquels le praticien pourra faire les inoculations syphilitiques de manière à obtenir le résultat le plus prompt, le plus sûr et le plus efficace.

Principes qtie j'ai toujours suivis dans la pratique des inoculations.

Tous les sujets que j'ai choisis pour les soumettre aux traitement syphilisant furent pris parmi ceux qui étaient atteints de maladies syphilitiques primitives ou constitutionnelles , le plus souvent graves, et qui tôt ou tard auraient exigé une cure mercurielle.

.le n'ai jamais inoculé le virus syphilitique sur des sujets sains, et je crois qu'on ne doit jamais le faire, parce que — 1° Il y a des sujets qui ont peu d'aptitude à contracter la syphilis. 2° Quelques-uns sont peu exposés à cette infection : on ne doit donc pas leur inoculer un virus pour prévenir une maladie dont ils ne seront jamais atteints. 5^ Il n'est pas nécessaire de syphiliser l'homme sain .pour étudier ce

nouveau phénomène, et pour retirer de la syphilisation le bien que la société et l'humanité peuvent en attendre.

On ne commença jamais les expériences sur aucun sujet sans son consentement plein et raisonné. Il nous arriva quelquefois d'être obligé de suspendre pendant quelque temps l'expérience après quelques inoculations , à cause de la mauvaise volonté des malades; chez d'autres on ne put compléter le traitement syphilisant pour le même motif. Mais lorsque nous rencontrions ces obstacles chez des malades dont la cure était presque terminée, on leur faisait des instances pour les persuader de la compléter. Il m'est souvent arrivé dans ces cas de pouvoir obtenir mon but, malgré l'ignorance des malades, et la répugnance que leur avaient causée les premières expériences. J'ai pu alors les amener sinon à un degré complet de syphilisation, au moins au point nécessaire pour les guérir de l'affection vénérienne qu'elles portaient.

Je ne dois pas oublier de dire, pour rendre hommage à la vérité, que plusieurs malades, et parmi eux quelques prostituées, demandèrent eux-mêmes à être soumis à la nouvelle méthode de traitement : soit à la vue des avantages que retiraient de la syphilisation les personnes qu'elles avaient pu observer, soit à cause de la pleine confiance qu'elles avaient en leur médecin. Le plus grand nombre des malades que j'ai traités par la syphilisation fut choisi parmi les filles jeunes et belles , que leur âge , leurs attraits et l'habitude portent à continuer leur vie de prostitution, et qui sont pour ce motif plus souvent exposées à. contracter de nouvelles infections syphilitiques. Car, je l'avoue avec douleur, cette triste maladie est encore très-répandue dans notre pays, parce que l'on attend toujours que le Gouvernement prenne des mesures sanitaires capables d'en arrêter la propagation.

Excepté quelques cas assez rares dans lesquels on tenta

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l'inoculation comme moyen extrême , quoique les malades présentassent de graves complications , les inoculations ne furent faites en général que sur des sujets dont l'organisme était, à la maladie vénérienne près, dans des conditions physiologiques. L'observation clinique m'avait depuis longtemps démontré qu'une phlogose viscérale ou vasculaire . une fièvre intermittente grave, un étal de pléthore produit par une aménorrhée chez un sujet affecté d'ulcères syphilitiques exerçaient une funeste influence sur la marche et la terminaison de ces ulcères. Ce fait, dont je parlerai de nouveau plus loin, fut pleinement confirmé par les études que j'ai faites sur les chancres artificiels. Aussi, je le répète, avant de commencer les inoculations, depuis plus d'une année, j'ai toujours eu soin d'examiner attentivement l'état du malade que je voulais soumettre au traitement syphilisant, ainsi que celui de ses organes principaux, et surtout du système cardio-vasculaire. C'est pourquoi l'on verra dans l'histoire des observations, que l'expérience fut interrompue toutes les fois qu'il se présenta quelque complication accidentelle , et que l'on ne commença presque jamais les expériences qu'après avoir préparé le malade par quelques bains généraux, quelques purgatifs, et quelquefois par le repos et une diète légère, lorsque l'état général du sujet nécessitait de semblables précautions. Ces précautions qui sont indispensables quand on administre les mereuriaux , me semblèrent de la plus haute importance pour que la syphilisatinn eut un cours régulier, rapide et satisfaisant.

g. kme Procédé opératoire.

Je me suis toujours servi de la lancette dans les inoculations que j'ai faites dans le courant de ces années passées : soit dans le but de répéter les expériences de Hunter et de

M. Ricord, soit pendant les premiers mois de 1851, lorsque je commençais à étudier la syphilisation chez l'homme. Depuis, je me suis servi quelquefois de l'aiguille à vacciner; mais comme la lancette faisait des incisions trop grandes, et que les piqûres de l'aiguille était généralement plus douloureuses et plus difficiles, parceque la pointe pénètre moins librement sous l'épidémie, depuis une année, je leur ai substitué la lancette-aiguille. C'est un petit instrument en forme de lancette qui a un millim. et demi dans sa plus grande largeur, aigûe et affilée comme elle, et porte au milieu une rainure qui s'étend jusqu'au bout, comme dans l'aiguille à vacciner, et sert à contenir le pus, ainsi qu'à le transmettre facilement sous l'épidémie. En un mot, j'emploie l'aiguille dont en France et ailleurs se servent quelques praticiens pour la vaccination.

La piqûre se fait pour l'inoculation syphilitique de la même manière que celle de la vaccination. Je soulève el je tends un peu la peau avec le pouce et l'index de la main gauche , je plonge l'aiguille jusqu'au bout dans le pus virulent, el je fais une petite piqûre, c'est-à-dire, je pénètre à la profondeur d'une ligne ou deux entre la peau et l'épiderme.

Le plus ou moins de largeur ou de profondeur de la piqûre n'a jamais produit de changements ««portants dans le développement du chancre artificiel , dans son étendue , ni dans son plus ou moins de gravité, L'inoculation a donné des résultats positifs, même lorsque la piqûre avait occasionné une légère hémorrhagie, pourvu qu'il reslât sous l'épiderme une quantité de pus si minime qu'elle fût. Il n'est pas facile de le faire sortir, une fois que l'inoculation l'a fixé sous l'épiderme. Le fait rapporté dans la xxvme observation en est une preuve évidente. Je soupçonnais que quelques femmes, pour prévenir le développement des chancres inoculés , dans le but de se faire croire à l'abri

de nouvelles infections, et pour sortir plus vite de l'hôpital, cherchaient aussitôt après l'inoculation à enlever le pus et à empêcher le développement des chancres , en lavant fréquemment les piqûres et en comprimant les bords. Quoique persuadé de l'insuccès de ces tentatives, je voulus en êlre convaincu. L'observation dont j'ai parlé fera voir l'inutilité des moyens que j'employais pour empêcher l'effet du virus. Aussi voyant que la précaution que prend M. Ricord de couvrir les piqûres avec un verre de montre est à peu près inutile, je me contente d'y mettre simplement du sparadrap.

J'ai encore pratiqué l'inoculation vénérienne au moyen du vésicatoire: après avoir enlevé l'épiderme soulevé par le vésicatoire, j'applique à plusieurs reprises sur la peau dénudée, le pus virulent de chancres en voie de progrès. Quelques faits démontreront que cette méthode d'inoculation est plus incertaine, plus lente et plus douloureuse, et qu'on doit lui préférer celle que l'on fait avec l'aiguille.

§. 5rae Régions où Von a généralement pratiqué les inoculations.

J'ai choisi diverses régions pour pratiquer les inoculations. Chez les malades qui furent les premiers soumis à l'expérience, on les fil, comme je l'ai dit dans ma première publication , sur les cuisses et sur les régions ombilicale ou hypogastrique, à cause de la commodité qu'elles présentent à l'opérateur. Mais deux considérations m'ont ensuite engagé à y renoncer.

La première,, qui est peut-être la plus importante, est le plus ou moins de difformité que laissent sur ces régions les cicatrices indélébiles des premiers chancres artificiels. Ce fait, qui n'est rien en lui-même, acquiert une grande' importance, eu égard à la position sociale de la plupart

des personnes sur lesquelles j'ai pratique les inoculations. L'autre considération est l'inconvénient qui résulte, pour les chancres inoculés aux cuisses et aux régions inguinales, ou sur la partie inférieure des régions illiaques , des tiraillements fréquents exercés sur la peau de ces régions dans la locomotion. Ils activent l'inflammation des chancres qui sont en voie de progrès , et obligent les malades à garder le lit, ce dont ils pourraient se dispenser sans celle circonstance. En outre, ils suspendent le progrès de la cicatrisation dans les chancres qui sont dans cette période , en en favorisant même parfois le développement de fongosilés qui en retardent la guérison. Cette même raison m'a dissuadé de faire de fréquentes inoculations sur les bras.

Je n'ai pas choisi les parties génitales tant à cause de la répugnance naturelle des malades , que pour l'exquise sensibilité de ces tissus , la richesse de leur système vasculaire , et le voisinage d'organes importants auxquels ces ulcères pourraient causer de graves dommages s'ils devenaient phagédéniques ou gangreneux, cl qu'on ne pût en arrêter assez promptement le cours. En outre , ils pourraient donner lieu à de graves adénites à cause de la facilité de l'absorption du virus chancreux par les lymphatiques inguinaux et fémoraux. Si je me suis permis quelques inoculations sur ces régions , ce ne fut jamais que chez des sujets ou syphilisés complètement, ou presque syphilisés, ce qui éloignait tout soupçon de danger sérieux de la part des chancres qui auraient pu s'y développer.

On choisit presque toujours les parties qui sont habituellement recouvertes par les vêtements, telles que les régions latérales et postérieures du thorax, infra-mammaires, épigaslriquc et hypoebondriaques. Il fallut cependant chez quelques femmes céder au désir qu'elles manifestaient d'èlre inoculées sur la partie moyenne ou inférieure de l'abdomen : car elles voulaient, disaient-elles, voir et

panser leurs chancres artificiels, en ajoutant que peu leur importait d'avoir quelques cicatrices sur le ventre. Toutefois, même dans ce cas, j'ai presque toujours fait les premières piqûres dans des parties peu visibles , parce que ce sont celles qui laissent ordinairement les cicatrices les plus vastes et les plus durables.

On inocula quelquefois sur le centre même des cicatrices des premiers chancres afin de laisser un moins grand nombre de traces, et l'effet fut toujours le même; ce qui n'est pas cependant d'une grande importance , pareeque l'on ne peut faire de nouvelles piqûres sur les cicatrices des premiers chancres que lorsque la syphilisation est déjà assez avancée ; et les chancres qui naissent alors sont si petits qu'ils laissent des traces à peine visibles, qui disparaissent souvent en peu de temps.

Choix du pus syphilitique.

Le choix de la matière virulente dont l'inoculation pût donner naissance au chancre, a toujours attiré mon attention d'une manière toute particulière.

Il est reconnu que le pus du vaccin est plus facile à inoculer si on le choisit lorsqu'il est séreux et presque transparent. De nombreuses expériences me permettent maintenant d'affirmer que le sérum purulent que l'on recueille dans la vésicule qui se développe quelquefois vingt-quatre heures après l'inoculation syphilitique, mais jamais plus tard du deuxième jour, est déjà contagieux. L'inoculation du pus séreux presque liquide, limpide et un peu verdàtre, que sécrète le chancre en voie de progrès, qu'il soit simple ou induré, est presque toujours suivie d'un résultat positif. Au contraire, le pus jaunâtre , un peu épais que fournit le chancre en voie de transformation est quelquefois inoculé sans succès.

Enfin celle que l'on fait avec le pus d'un chancre en voie de cicatrisation, et qui a perdu l'aspect virulent, est toujours infructueuse ; il en est de môme de celle que l'on fait avec du pus de chancres anciens, calleux, indolents, et qui n'ont plus aucun des caractères des chancres virulents. J'ai remarqué que le pus des chancres qui sont devenus pliagédéniques pendant la période de progrès, est contagieux pourvu qu'il ne soit pas trop dense. Celui des chancres gangreneux ne donne aucun résultat par l'inoculation.

J'ai plusieurs fois inoculé avec succès le pus virulent, conservé dans des canons de plumes, ou des tubes à vaccin; il en fut de même de celui qui est coagulé, pourvu qu'on ait la précaution de le dissoudre avec de la salive , ou mieux encore avec un peu d'eau. Enfin il me reste à citer un fait singulier qui prouve évidemment que ce pus conserve pendant longtemps la qualité contagieuse, lors même qu'il est desséché. Une lancette dont je m'étais servi pour les inoculations, n'avait pas été bien essuyée, et se trouvait encore couverte vers la pointe d'une couche légère de pus concret; sept mois après, je l'humectais avec de l'eau, et je fis trois piqûres qui ont donné lieu à trois chancres dont on reconnut la virulence.

V Dans certains cas , soit dans les premières, soit dans les successives inoculations , on ne put obtenir aucun résultat positif, quoiqu'elles fussent faites avec du pus virulent, et sur des individus chez lesquels de nouvelles inoculations donnèrent lieu à des chancres , c'est-à-dire, sur des malades non encore syphilisés, ou qui l'étaient incomplètement. Je crois que ces insuccès doivent être le plus souvent attribués au mélange du pus avec l'onguent réfrigérant dont on se servait pour panser les chancres sur lesquels on prenait le pus d'inoculation. Cet onguent étant composé d'huile et de cire, il est probable que la partie grasse aura empêché qu'une goutte de pus ne pénétrât sous l'épidémie, et s'y fixât

assez longtemps pour produire son effet. D'autres fois , il me parut que la couche de matière grasse , onguent ou huile , qui recouvrait la peau des régions sur lesquelles se trouvaient les chancres artificiels pansés avec ce mélange rendait inutile l'inoculation du pus virulent, que l'on faisait sur ces régions. En effet , le même pus inoculé sur d'autres malades donna des résultats positifs, aussi bien que sur ceux dont nous parlons, lorsqu'on répéta l'expérience un ou deux jours plus tard, après avoir eu la précaution de laver exactement la peau avant l'inoculation.

Je ferai encore une remarque importante au sujet du pus virulent.

Un grand nombre de syphilographes modernes prennent le chancre induré comme type de l'ulcère syphilitique , comme s'il sécrétait un pus plus virulent, qui dût nécessairement être suivi de l'infection générale. Je ne partage pas entièrement cette opinion, et un grand nombre de faits que j'ai observés m'ont, au contraire, convaincu qu'un petit chancre, môme simple, donne souvent lieu à l'infection constitutionnelle. Cependant, j'ai voulu tenir compte de l'opinion des savants distingués qui professent cette doctrine. C'est pourquoi, dans le grand nombre d'inoculations que j'ai faites, j'ai toujours choisi le pus de chancres indurés offrant tous les caractères du chancre Huntérien, et pendant qu'ils étaient dans la période de progrès. Je me servais généralement du pus du même chancre pour l'inoculer à plusieurs malades à la fois , dans le but d'avoir la certitude que si quelques piqûres demeuraient sans résultat, on ne devait pas l'attribuer à la qualité non contagieuse du pus, puisque des inoculations faites en même temps sur d'autres individus, avec le même pus, avaient donné naissance à des pustules caractéristiques.

Dans l'histoire des observations, on verra souvent — inoculation faite avec du pus virulent, — ou — avec du

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pus de chancre induré, ou simplement sans indiquer l'origine, ni la qualité du pus. Je ferai observer ici que chaque fois que l'on spécifia la nature et la source du pus , ce fut pour mettre en relief les phénomènes particuliers qui se manifestèrent pendant le développement de la pustule artificielle qui résulta de l'inoculation, ou pour constater qu'il n'y eut rien de particulier. Quelquefois ce ne fut qu'un simple pléonasme. Lorsque l'on n'indique pas la qualité du pus, on doit entendre qu'il fut pris sur des chancres artificiels ou non, existants sur celte femme elle-même, ou sur une autre, pendant leur période de progrès, ou au commencement de celle de transformation. Souvent on le prenait sur des chancres Hunlériens, que l'on préférait toujours aux autres, lorsque quelques malades du syphilicôme en étaient affectées. Mais, dans tous les cas, on ne se servait que du pus de chancres dont les caractères ne laissaient aucun doute sur leur nature spécifique cl virulente, par les résultais des inoculations faites sur d'autres malades avec le pus qu'ils fournissaient. Lorsqu'on employa du pus d'une qualité douteuse, soit à cause du degré avancé de transformation dans lequel se trouvaient les chancres sur lesquels on le prenait, soit parce qu'ils étaient anciens et calleux , soil qu'ils fussent même récents, mais existants sur des femmes nouvellement entrées à l'hôpital, et dont on n'avait pas encore pu constater la nature spécifique par l'inoculation, soit enfin pour quel motif que ce puisse être , on n'oublia jamais d'en faire mention, afin que le lecteur pût juger de la cause du mauvais succès de l'expérience. J'inoculai en même temps du pus sur plusieurs malades qui se trouvaient les uns au commencement du traitement syphilisant, et les autres à une période plus ou moins avancée, et lorsqu'il ne produisait la pustule syphilitique sur aucun d'entr'eux, on le notait, et il était reconnu pour du pus non virulent.

Puisque j'ai parlé des chancres artificiels, et que ce mol

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reviendra à tous moments dans cet ouvrage, pour éviter d'inutiles et fastidieuses répétitions, il est nécessaire que je décrive la marche qu'ils suivirent généralement, leur durée et leur étendue, les phénomènes qui se présentèrent constamment pendant leur cours , et ceux qui ne furent qu'accidentels, et enfin que j'explique ce que j'entends par chancre induré, calleux, phagédénique et gangreneux.

6 7mc- Développement des chancres artificiels.

On peut connaître le résultat d'une inoculation vingtquatre heures après qu'on l'a faite. Le pomt d'inoculation est un peu enflé, environné d'une petite auréole d'un rouge pâle, et il est le siège d'un léger prurit, lorsque l'expérience doit avoir un bon résultat. Dans le cas contraire , si l'aiguille a passé sous Pépidermc sans blesser de vaisseaux capillaires, on ne verra plus de traces de son passage, ou il ne restera qu'un point rougeâtre produit par le sang qui s'est coagulé entre les bords de la piqûre, si elle a été plus profonde; mais il ne sera accompagné ni de tuméfaction, ni de rougeur, ni de prurit. On n'obtient qu'un résultat semblable à celui que produirait la piqûre d'une aiguille qui n'aurait pas été plongée dans du pus virulent, et qui n'aurait fait qu'une incision simple.

Dans quelques cas, au bout de vingt-quatre heures, mais le plus souvent le deuxième jour, la petite tumeur est un peu plus élevée, et son sommet soulève l'épidermc. Si on l'ouvre, on y trouve une très-petite quantité d'une humeur dense et visqueuse au centre, séreuse et liquide vers la circonférence. Elle est contenue dans une petite cavité ou ulcère qui n'a pas encore les bords taillés à pic, ni la couleur lardacée du chancre, mais qui est déjà concave et d'un blanc rosé. Le prurit, qui était à peine sensible k

premier jour, est devenu plus incommode, il est accompagné d'une sensation de cuisson, le cercle rougeàtre s'étend davantage.

Le troisième jour , la pustule est ordinairement bien caractérisée; la couleur de l'auréole qui l'entoure est d'un rouge vif et la douleur est plus intense. L'épiderme est soulevé par une humeur d'une couleur obscure , mais moins dense et moins visqueuse que le jour précédent, et si l'incision a éHé assez profonde pour faire sortir une goutte de sang, on voit alors se manifester le phénomène annoncé déjà par M. Ricord, c'est-à-dire un point d'un rouge obscur sur le sommet de la pustule, produit par un peu de sang coagulé entre les bords de la petite plaie. Si la pustule se rompt, et que le liquide soit évacué, on voit un petit ulcère rond , à bords taillés à pic , et avec un fond grisâtre et lardacé.

J'ai observé que lorsque l'incision est plus profonde et qu'il sort un peu de sang, la pustule est plus développée le second et le troisième jour, que lorsque le virus est simplement déposé sous l'épiderme. Ce fait peut s'expliquer par deux causes, qui agissent simultanément dans le premier cas : — le contact du virus avec les capillaires ouverts et le tissu cellulaire déchiré; et, alors, aussitôt la piqûre faite, commence ce mystérieux travail qui lui donne tous les caractères du chancre; — en second lieu, l'irritation mécanique produite par l'aiguille qui pénètre plus profondément. Si, au contraire, on se contente de l'introduire simplement sous l'épiderme , il n'y pas d'irritation mécanique, et il faut que le virus soit absorbé avant qu'il puisse agir sur le tissu cellulaire.

Je crois que c'est ici le cas de rectifier une opinion émise par M. Auzias-Turenne, dans sa lettre à l'Académie des sciences de Paris, le 18 novembre 1850. 11 dit que lorsque la syphilisation est près d'être complète , les pus-

tulcs niellent plus de temps à naîlre et à se développer. L'expérience m'a démontré qu'il n'y pas la moindre différence pour la période de développement entre les pustules qui naissent au commencement du traitement syphilisant et celles que l'on obtient lorsqu'il touche à sa fin. J'ai seulement observé que ces dernières guérissent en peu de jours; que l'économie étant presque insensible à l'action du virus, il y a peu de réaction locale, et que les pustules se développent sans présenter de notables symptômes d'inflammation. En effet, on voit que l'auréole rouge qui enxironne les premières, le second et plus encore le troisième jour et les suivants, manque totalement dans les dernières pustules, ainsi que le prurit et la douleur qui, assez vifs dans les premières , sont alors presque nuls.

A dater du quatrième jour, toutes les pustules syphilitiques ulcérées se ressemblent dans leur mode de développement. Quelquefois des chancres artificiels inoculés simultanément font exception à cette règle, mais alors on en trouvera la raison dans des causes accidentelles étrangères au mode d'inoculation.

J'ai vu quelquefois qu'après les premières inoculations, ordinairement du troisième au sixième jour, il se manifestait un mouvement fébrile , qui a loujours cédé facilement au bout de deux ou trois jours, à la diète , à un purgatif, à l'usage de petites doses de tartre slibié cl autres remèdes semblables.

Doit-on considérer celte fièvre comme Iraumalique , ou comme un effort de l'économie contre les premières inoculations du virus vénérien? Dans ce dernier cas, cette fièvre aurait de l'analogie avec celle qui accompagne le développement de la pustule du vaccin et qui manifeste ainsi son action sur l'organisme.

Dans le premier cas, elle serait l'effet de l'irradiation phlogislique de la localité ulcérée à l'économie universelle.

11 y a des raisons plausibles qui appuient les deux hypothèses. En effet , il n'est pas hors de probabilité que l'économie , non encore accoutumée au stimulus produit par la présence du virus, en ressente l'action d'une manière particulière et que, dans les premiers moments, l'action physiologique des fondions organiques soit troublée.

Mais il est encore plus probable que la phlogose cutanée, qui est toujours plus intense à la suite des premiers chancres artificiels, soit suffisante pour déterminer ce mouvement fébrile. Ajoutez à cela que la fièvre fut plus fréquente lorsque l'on faisait un grand nombre de piqûres simultanément, et l'on sera porté à croire qu'elle est plutôt d'origine traumatique ; c'est l'opinion que j'embrasse, jusqu'à ce qu'on me la fusse abandonner, en m'apporlant des faits qui la dél ruisent.

La marche des chancres artificiels est, je crois, assez connue; cependant, j'en dirai encore deux mots.

Les auteurs admettent trois stades ou périodes dans le chancre: 1° de progrès; 2° de stase ; 5° de réparation. Dans le premier et le second stade , le chancre serait virulent, et le pus qu'il sécrète inoculable ; dans le troisième, il ne serait plus virulent. Il deviendrait stalionnairc après un espace de temps plus ou moins long , et ensuite commencerait à réparer les pertes éprouvées par les tissus détruits par la nature corrosive du virus, cl ne fournirait plus de pus inoculable.

Celte division me paraît erronée, et je crois que quiconque voudra l'examiner avec moi , en sera facilement convaincu.

La première période, dite de progrès , existe; personne n'en doute ; il n'en est pas de même de la seconde , ou de slase. En effet, lorsque celle de progrès est arrivée à son plus complet développement, il y a bien , à la vérité, un moment où le chancre est stationnaire, et qu'il doit parcourir

avant de commencer à diminuer, mais il n'est qu'instantané, inappréciable , et fait immédiatement place à la période de transformation. Je vais m'expliquer plus clairement: que l'on me permette de supposer une lutte (qui existe réellement) entre les forces conservatrices de la vie, et le virus qui détruit le tissu vivant. Pendant la période de progrès, le champ est livré fatalement à la force destructive du principe virulent qui développe alors toute sa puissance ; c'est le moment de la lutte où il triomphe. Mais, peu à peu, le principe conservateur de la vie se réveille et commence à s'opposer à la trop rapide extension du chancre qui, dès lors, marche de plus en plus lentement, jusqu'à ce que le principe conservateur, prenant définitivement le dessus, répare les ravages occasionnés par le virus destructeur. Alors, on voit s'élever des granulations de bonne nature ; de jour en jour, d'beure en heure, une portion plus ou moins considérable de la surface virulente du chancre est ramenée à l'étal simple. Enfin, l'élément destructeur étant complètement vaincu , il ne reste plus qu'à obtenir la cicatrisation d'un ulcère qui, alors, ne diffère en rien d'un autre ulcère de nature bénigne.

Je ne crois pas pouvoir admettre la période de stase ; mais je crois que celle que les auteurs appellent de réparation doit être divisée en deux stades bien différents l'un de l'autre. Le premier correspond à l'espace de temps nécessaire pour que toute la surface ulcérée perde la faculté de sécréter du pus virulent. Le pus qui est fourni pendant celte période n'est plus entièrement virulent, mais il se trouve mêlé à une quantité de pus de bonne nature d'autant plus considérable , que la surface encore virulente du chancre est moins étendue. Si, l'on employait ce pus pour faire des piqûres, on aurait beaucoup d'inoculations sans résultat, parce que la portion de pus encore virulent ne pénètre pas toujours dans la pelile plaie. Le second stade comprend le

temps nécessaire au chancre depuis qu'il n'est plus virulent, pour passer à la cicatrisation. Le pus qui est sécrété dans cette période n'a plus rien de virulent, et n'est plus inoculable.

J'admets donc trois périodes dans le cours du chancre , savoir: 1° de progrès; 2° de transition ou mieux de tram* formation , pendant laquelle le chancre passe à l'élat d'ulcère simple; 3° de cicatrisation. 11 me semble que celle division comprend tous les stades que parcourt un ulcère , et que j'ai indiqué clairement et justement les caractères qui appartiennent à chacun d'eux.

Vers le quatrième ou le cinquième jour, rarement plus lard, les pustules s'ouvrent soit spontanément, soit à la suite de quelque mouvement, ou parle frottement des vêlements ou par celui des draps , et le pus qu'elles contiennent est évacué. 11 se dessèche et forme une croule jaunâtre qui recouvre le chancre. Si une cause quelconque la fait détacher, on aperçoit alors le chancre avec tous ses caractères, que je crois maintenant inutile de décrire. Il est environné d'une zone plus ou moins large, enflammée, rouge , douloureuse et dure. L'inflammation s'étend quelquefois au tissu cellulaire sous-cutané et donne naissance à des abcès profonds , très-douloureux , qui s'ouvrent à proximité des ulcères qui fournissent du pus virulent, et ne tardent pas à prendre tous les caractères du chancre. Cet accident est cependant très-rare ; je ne l'ai vu que deux fois dans le cours de mes expériences, et une fois sur un individu qui , désirant connaître la qualité d'un pus douteux et desséché depuis longtemps , se l'inocula en plusieurs points et obtint des résultats positifs. C'est pendant cette période que le chancre s'accroît en largeur et en profondeur. Le fond en est alors d'un jaune lardacé uni, la surface est extrêmement sensible, elle est le siège de douleurs lancinantes plus ou moins fréquentes, même lorsqu'elle n'est en contact

avec aucun corps étranger qui puisse l'irriter; le pus qu'elle fournit est très-liquide et presque séreux. Cette fluidité ne s'observe que dans les chancres qui sont couverts de croûtes qui empêchent la volatilisation de la partie aqueuse. S'ils demeurent, au contraire, quelque temps exposés à l'air, le pus devient aussitôt dense , gluant , d'un blanc sale ; il se dessèche peu à peu, et forme une croûte qui recouvre le chancre.

C'est la période de -progrès décrite par les auteurs. L'espace de temps qu'elle parcourt est extrêmement variable, à cause d'une foule de circonstances, dont on parlera plus loin.

La période de transformation est annoncée par la diminution des douleurs , la présence de quelques bourgeons charnus, qui s'élèvent du fond du chancre et laissent voir ça et là quelques points rougeàtrcs. La zone inflammatoire disparaît; il en est de même de l'engorgement du derme et du tissu cellulaire qui environne le chancre ; seulement, les bords et la base sont encore le siège d'un peu d'induration lardacée qui disparaît peu à peu , à mesure que le chancre marche vers la guérison. Le pus devient d'autant plus dense que l'on s'éloigne davantage de la période de progrès, et il prend de jour en jour les caractères du pus non virulent.

Le chancre, arrivé à ce point, ne s'étend plus, à moins qu'il ne survienne quelque maladie aigûe, pendant laquelle il peut de nouveau s'enflammer, et même devenir gangreneux. Celle seconde période finit lorsque toute la surface de l'ulcère a perdu l'aspect virulent, et que le pus qu'il fournit n'est plus inoculable.

Depuis ce moment, commence la période de cicatrisation. On n'a plus alors qu'un ulcère dont la largeur varie, d'une couleur rose , granuleux , fournissant un pus compacte de bonne nature, qui n'est plus contagieux, et que les forces

9't CO\'S1DKR\TIONS

mystérieuses de la vie poussent incessamment vers la cicatrisation. Ccl espace de temps est rarement de longue durée; il varie suivant la bonne ou mauvaise constitution de l'individu et suivant le degré d'énergie de la puissance réparatrice. Il se présente quelquefois des obstacles qui peuvent en relarder la marche pendant quelque temps ; l'application continuelle de substances émollienles, huileuses, etc., changent les granulations charnues en végétation fongueuses, qui dépassent les bords de l'ulcère, et sont un obstacle matériel à la cicatrisation. Lorsqu'on a fait les inoculations sur des individus affaiblis par de longues maladies ou, ce qui est pis encore, affectés de quelque dyscrasic générale , scrofule ou scorbut, qui s'est exaspérée pendant la cure syphilisanle sous l'influence d'une maladie accidentelle non vénérienne, la période de transformation cl celle de cicatrisation furent de beaucoup prolongées.

Durée et extension des chancres artificiels.

Ce que j'ai dit plus haut sur la marche et les périodes que suivent les chancres artificiels , peut s'appliquer à tous les chancres en général ; mais l'extension et la durée des chancres inoculés varient à l'infini. Je crois devoir émettre ici mon opinion sur les causes qui ont quelque influence sur elles , et comme la durée et l'étendue marchent ensemble, dans le but d'être plus concis, j'en parlerai simultanément. Je crois devoir en même temps avertir le lecteur qu'en parlant de ces causes, je considérerai toujours l'individu dans l'état physiologique, excepté la maladie vénérienne : car les complications pathologiques exercent des modifications trop importantes pour qu'elles ne méritent pas un article séparé.

1° Le mode individuel de ressentir l'action du virus doit être considéré comme la principale de ces causes. On verra dans les observations qu'un grand nombre de sujets placés

pnKUMWAiRF.s. 93

à peu près dans les mêmes circonstances pour le sexe , le tempérament, l'état de sanlé , le genre de maladie, les traitements anti-syphilitiques antérieurs, etc., ont offert les divergences les plus disparates pour la grandeur et la durée des chancres, et pour le temps nécessaire pour obtenir l'immunité. À quoi doit-on attribuer ces différences? Je crois que , dans l'état actuel de la science , il est impossible de donner une explication satisfaisante de ce phénomène cpii , du reste, s'observe aussi dans toutes les autres maladies contagieuses. Il me suffit d'en avoir fait mention , sans me lancer dans de vaines théories qui ne conduiraient à aucun résultat.

2° Le tempérament et la constitution m'ont toujours paru exercer une influence remarquable sur le fait qui nous occupe. En général, chez les sujets doués d'un tempérament sanguin ou bilieux sanguin, ou nerveux et sec, mais d'une bonne constitution, les chancres furent de peu de durée, ne s'étendirent pas beaucoup , et un petit nombre d'inoculations suffit pour leur procurer, ou à peu près, l'immunité. Au contraire, chez les individus d'un tempérament lymphatique pâteux, ou débilité par de longues maladies, ou par une alimentation insuffisante et mauvaise , on observa presque toujours que les chancres prenaient un plus grand développement et avaient une durée proportionnellement plus longue. En outre, lorsqu'ils avaient perdu le caractère virulent, ils devenaient fongueux, et se cicatrisaient très-lentement. Je dois dire cependant que j'ai observé plusieurs exceptions à cette règle ; ainsi , les femmes qui font le sujet des observations xlii et lvi , quoique douées d'un tempérament excellent et très - robuste , eurent des chancres artificiels larges et de longue durée , tandis que celles , dont il est question dans les observations xiu et xxxix, qui étaient d'un tempérament lymphatique et mou, n'eurent que des chancres de peu de largeur et qui se cicatrisèrent en peu de temps.

Les chancres des sujets plélhoriques et doués d'un tempérament sanguin par excellence , ont aussi une grande tendance à s'enflammer et à s'aggrandir, et celte tendance se manifeste surtout lorsqu'il se développe chez ces malades une complication phlogistique même légère.

5° Les chancres contractés d'une autre manière, antérieurement aux inoculations, exercent certainement sur l'organisme une action identique à celle des chancres inoculés ; aussi, dans le cas où ils ont été fréquents, et qu'ils ont eu une longue durée , ils ont dû probablement occasionner, dans l'individu, un certain degré de syphilisation spontanée. Cependant, si l'on fait attention au nombre de chancres nécessaires pour qu'un sujet soit mis dans un état tel qu'il ne ressente plus, ou bien peu l'influence spécifique du virus, on sera obligé de conclure qu'il est impossible de trouver des individus sypbilisés par les seules infections contractées par les moyens ordinaires. Les chancres vastes et anciens, qui ont conservé pendant longtemps le caractère virulent , me semblent devoir procurer un degré de syphilisation beaucoup plus avancé que non pas les infections répétées même souvent. En effet, j'ai vu que ceux-là obtenaient l'immunité avec un nombre d'inoculations beaucoup moins considérable, et que les chancres qu'on leur fit naître artificiellement restaient petits, étaient peu douloureux et se cicatrisaient en peu de temps (Voir les observations iv, vi, xi, xxvm, xxx, li, etc.). 11 y eut cependant quelques cas qui firent exception à celte règle ; ainsi , les individus qui font le sujet des observations xxn et lxxiii , quoique affectés de chancres vastes et anciens aux parties génitales, eurent des chancres artificiels assez étendus et très-nombreux.

U° Il me reste maintenant à parler de la cause qui m'a le plus frappé parmi toutes celles qui occasionnent une différence dans le développement des chancres artificiels. Lorsque je commençais les inoculations, je procédais lentement

puï:liminaiv.:>. *)7

et je ne Faisais jamais plus de deux ou Irais piqûres chaque fois; les chancres qui en étaient le résultat acquéraient ordinairement un développement considérable. A mesure que j'avançais dans celle élude, je me convainquis de plus en plus de l'innocuité des chancres artificiels, et je cherchais alors le moyen d'abréger ie cours de la syphilisation, qui élail fort long en suivant la méthode que j'avais employée jusque là. .le crus avoir obtenu le but que je me proposais, en multipliant le nombre des piqûres à chaque inoculation. Un des résultats de celle nouvelle méthode fui de voir que les chancres inoculés diminuaient constamment en largeur et en durée, en raison directe du nombre des piqûres que je faisais chaque fois ; en sorte qu'ayant poussé l'épreuve jusqu'à l'excès ( !J0 , 80 inoculations simultanées), je n'obtenais le plus souvent que de petites pustules qui ne s'ulcéraient pas, se développaient en ne donnant lieu qu'à une légère réaction locale et guérissaient dans l'espace de !) à 12 jours. Voici, suivant moi, l'explication de ce phénomène. Nous savons que l'extension des chancres dépend en grande partie de l'inflammation que détermine en eux Taclion irritante et spécifique du virus, et que (ont ce qui calme celle phlogose s'oppose à leur agrandissement. Nous savons qu'en établissant près d'un point enflammé un autre Centre quelconque d'irritation, il en résulte une diminution de l'inllanimalion dans le lieu qui en était d'abord le siège unique. Maintenant, si au lieu d'un seul, bous établissons, tout pies les uns des autres, 'un grand nombre de points d'irritation, elle devra être de peu d'importance sur chacun d'eux , parce qu'elle sera divisée en autant de portions qu'il y aura de petits centres enflammés.

On m'objectera qu'il s'agit ici d'une inflammation produite par une cause spécifique qui persiste également dans tous les points d'inoculation, que conséquemment il n'en résultera pas que la réaction soit légère dans chacun d'eux

cl que l'organisme doive être presque insensible à l'action du virus.

Mais il faut, remarquer que dans tout chancre, à peine développé, deux forces bien distinctes doivent êlre considérées comme cause de son existence el de son développement ultérieur: 1° la présence du virus qui a produit le chancre, et qui continue à y manifester son action spécifique irritante : 2° l'inflammation intense qui aussitôt qu'elle est excitée, sérail capable, elle seule, d'entretenir et de faire progresser une ulcération qui ne serait pas spécifique. Cela posé, on voit que si l'on détruit une de ces deux puissances : le pus virulent et la faculté pyogénique spécifique au moyen de la cautérisation , on l'inflammation par un moyen quelconque, le cours du chancre sera nécessairement et singulièrement modifié el abrégé. En d'autres termes, le pus virulent agit de deux manières en même temps: par l'irritiition spécifique qui produit, le chancre, et par l'irritation ordinaire qui produit l'ulcère enflammé. Si l'on peut venir à bout de vaincre ou de modérer l'une ou l'autre de et -s deux manières d'agir , on aura nécessairement obtenu une modification dans le développement et le cours ultérieur de l'ulcère primitif.

■ >(l Le même raisonnement explique pourquoi les inoculations pratiquées en petit nombre , mais à des intervalles très-rapprochés, ne donnent lieu qu'à des chancres peu étendus. Aussi lorsque je voyais des chancres vastes et trèsenflammés, cl quand cet excès d'inflammation n'était soutenu par aucune complication interne, j'unissais à l'usage local des substances calmantes et anliphlogisliques de nombreuses inoculations faites simultanément, et j'obtenais le but vers lequel je tendais. Les chancres qui se développaient restaient petits, et duraient peu, et en même temps ils activaient la guérison des vastes chancres préexistants.

C° La base de la doctrine de la syphijisation repose sur

PRÉL1M1NMIUS. 99

la diminution progressive plus ou moins- régulière, mais constante, de la largeur el de la durée des chancres artificiels, à mesure que l'on avance dans le traitement syphilisant.

Les chancres seront donc d'autant plus petits et de peu de durée, que le traitement sera plus avancé. Bien plus, dans la dernière période , l'organisme devenu presque insensible à l'action irritante spécifique du virus , en arrête le développement, de manière que la pustule produite par l'inoculation ne se convertit plus en chancre. Mais semblable à une semence qui germe, et qui ne trouve plus dans la terre, ni dans l'atmosphère les éléments nécessaires à son développement, pour qu'elle puisse croître et acquérir les caractères distinctifs de l'espèce à laquelle elle appartient, il se flétrit et se dessèche après un laps de temps toujours plus court, jusqu'à ce que le sujet ait acquis l'immunité complelte.

Les pustules qui présentent ce phénomène sont celles que dans le cours de cet ouvrage nous désignerons souvent sous le nom de pustules aborlives. En effet, semblables à un produit dont le développement a été arrêté par une cause quelconque , elles offrent une espèce d'ébauche des principaux caractères des chancres qui ont fourni le pus dont on s'est servi pour les inoculer. Si l'on vient à les ouvrir pour les étudier, ou pour tout autre motif, on verra un petit ulcère qui rappelle parfaitement le chancre. Il parcourra de même toutes ses périodes de progrès, de transformation el de cicatrisation , mais beaucoup plus rapidement. Le peu de pus qu'il fournira pendant la période de progrès sera aussi virulent que celui d'un chancre vingt fois plus étendu ; mais il ne conservera cette qualité que pendant très-peu de temps, pareeque la période de progrès sera très-courte. En un mot, on aura un ebancre en miniature pour ce qui regarde la largeur et la durée , mais qui en aura cependant tous les caractères spécifiques.

100 roKSiDLn.vnoiv-

7U Parmi tous IfiS faits que j'ai pu ol)SWVjBJ), je n'ai reconnu aucune différence pour la durée et l'étendue des chancres artificiels, dans les hommes ou dans les femmes, les jeunes gens ou les vieillards, les sujets petits et maigres, ou ceux qui sont grands et gros.

Su Quoique ce ne soit pas trop ici le moment , je veux cependant parler d'un fait que j'ai observé quelques fois. J'ai vu que deux ou trois des ulcères inoculés en grand nombre sur la même région cl avec le même pus, sans aucune raison apparente, s'enflammaient plus que les autres, et prenaient peu-à-peu un plus grand développement, quelquefois le double des autres, et employaient ensuite un temps beaucoup plus considérable pour guérir. En menu temps, la durée, l'étendue cl l'inllammalion de ceux que l'on avait inocules simultanément étaient évidemment diminués. Je ne crois pas qu'on doive •attribuer celte anomalie à ce que la piqûre aura été plus ou moins profonde, ou plus ou moins large, ni à la plus grande quantité de pus que l'on auia laisse sous l'épidémie; car à peine le chancre es|-il développé, qu'il porte en lui-même la cause de sa propre existence, le pus qu'il sécrète; ce qui l'ail qu'après les trois ou quatre premiers jours, tous les chancres devraient se développer d'uni- manière uniforme. Je crois n'être pas éloigné de la vérité en attribuant ce phénomène à un plus gr#nd degré d'inflammation qui se manifeste dans ces ulcères, produit par une cause étrangère à l'inoculation , par exemple, une cause traumatique, la compression des vêlements, ou même l'existence de quelque vaisseau sanguin ud peu plus considérable dans la proximité du chancre. Les raisons que nous avons données plus haut expliquent aussi pourquoi dans ce cas les autres chancres seront plus petits et moins enflammés, car les premiers attirent et concentrent, pour ainsi dire, en eux-mêmes la phlogose qui aurait dû èlre repartie enirc ' ius,

ri',i'.Li,\iiN,\ir.Es. 101

!)° Enfin on verra dans quelques observations que des inoculalions faites au début, de la syphilisalion, ou à une époque où elle était encore peu avancée, ne donnèrent que des pustules abortivcs. Ce fait est difficile à expliquer: car, ou le pus n'était pas virulent, et alors l'inoculation devait être infructueuse, ou il était virulent, et il devait donner lieu à un chancre. I! est possible que le pus des chancres arrivés à la fin de leur période de transformation, lorsque la plus grande partie de la surface ulcérée ne l'est plus d'une manière spécifique, il est possible, dis-je, que le pus fourni par une petite portion qui est en voie de transformation , quoique n'étant plus capable de produire un chancre , possède encore un certain principe particulier irritant, dont l'inoculation donne lieu à une pustule abortive Il en est de même du pus des chancres virulents qui deviennent gangreneux sous l'influence d'une maladie inflammatoire interne. Ce n'est pas là une hypothèse sans fondement; car j\ii vu que dans le petit nombre des cas dans lesquels à dessein ou par nécessité j'inoculais ce pus, il ne se développait jamais que des pustules abortives d'une trèscourte durée. Cependant il y eut des cas dans lesquels le pus dont on se servit paraissait avoir toutes les qualités nécessaires pour produire un chancre, et toutefois on n'obtint que des pustules abortives; le même pus inoculé un ou deux jours après sur le même individu, manifestait sa virulence en donnant lieu à des chancres. Ici je suis obligé d'avouer que je n'ai pu comprendre la raison de cette anomalie.

Effets des maladies aiguës accidentelles intercurrentes sur la marche des chancres.

Après avoir étudié les chancres dans les différentes phases qu'ils parcourent chez un sujet sain, nous allons chercher à déterminer les changements qu'ils subissent dans

<02 considéra noos

leur marche, lorsqu'une maladie aigùe viscérale ou vascu-

laire vient à compliquer l'affection vénérienne.

Tous les praticiens savent que les ulcères qui existent à l'extérieur, qu'ils soient spécifiques ou non, sont comme un miroir fidèle dans lequel viennent se refléter les affections internes, même les plus légères, qui se manifestent pendant le cours de leur existence. Ainsi , l'on voit qu'un simple désordre diététique les fait changer d'aspect en trèspeu de temps.

II est" donc très-naturel que les chancres doivent subir la loi commune ; bien plus, l'inflammation aiguë dont ils sont ordinairement le siège pendant assez longtemps, à cause de la persistance du principe qui les produit, le virus spécifique, leur communique nécessairement un degré de sensibilité beaucoup plus grande qu'aux autres ulcères; en sorte qu'ils se ressentent de la plus légère déviation de l'état physiologique ordinaire.

Je crois que cette vérité est assez généralement admise, pour ne pas perdre mon temps à la démontrer. Je me bornerai à exposer l'histoire des affections, qui, dans notre Syphilicùme , manifestent le plus souvent leur influence sur les chancres artificiels et sur les autres, soit qu'elles dépendent du sexe ou de la classe particulière des personnes qui y sont admises, soit qu'elles proviennent de causes inhérentes à l'établissement lui-même.

Les prostituées sont plus sujettes que les autres femmes aux désordres des fonctions de l'utérus. Mais lorsqu'on les renferme dans un hôpital où elles sont obligées de mener un genre de vie entièrement opposé à celui qu'elles suivent quand elles sont en liberté, on voit ces désordres s'aggraver et se multiplier rapidement ; aussi l'aménorrhée et la dysménorrhée sont-elles très fréquentes dans le Syphilicôme. Lorsque l'époque de la menstruation survient, l'écoulement

PUKLIMINAU'.tS. iOÔ

critique ne peut avoir lieu, ou bien il n'est pas assez abondant ; de là naît un orgasme vasculaire qui dure plus ou moins de temps, et qui se termine quelquefois par des congestions viscérales, ou par d'autres maladies aiguës.

Habituées à une vie irrégulière et désordonnée, elles trouvent quelquefois même dans l'hôpital le moyen de faire des orgies et de commettre des désordres diététiques. De là les embarras gastriques, les indigestions, les irritations gastro-intestinales, qui y sont assez fréquentes.

Le Syphilicôme étant situé sur les bords d'un fleuve et au milieu de vastes prairies, les femmes qui y sont admises sont souvent affectées de fièvres intermittentes parfois extrêmement rebelles, ainsi que de diverses affections rhumatismales.

C'est le plu.-; souvent à la suite d'une des maladies dont nous venons de parler, que l'on voit se manifester dans les chancres inoculés cl dans les vulvaires les modifications que je me propose d'étudier.

Supposons d'abord l'existence de l'orgasme vasculaire qui précède ordinairement la menstruation : les ebancres qui existent alors en ressentent l'influence d'une manière bien différente, suivant qu'ils sont dans la période de progrès, ou dans celle de transformation, ou dans celle de cicatrisation, et selon le plus ou moins d'inflammation dont ils étaient précédemment le siège, pour d'autres causes. En général, si cet orgasme a peu d'énergie, les chancres en voie de progrès sont les seuls qui soient modifiés ; ils deviennent douloureux , s' entourent d' une zone inflammatoire, leur base et leurs bords deviennent tuméfiés et indurés, ils fournissent une grande quantité de pus virulent, et prennent une élendue proportionnée à la durée de l'affection interne et de l'inflammation qui s'est manifestée.

Le flux menstruel est-il abondant, ou l'orgasme vasculaire vient-il à disparaître par une cause quelconque? Tout à coup

10'J CIIMSIUKRA I

l'excès (l'iiitlaiiiinalioii diminue . les. chancres, qui étaient déjà douloureux et qui menaçaient de faire de grands ravages, deviennent simples et bénins, la dureté inllarnmaloiiv et la tuméfaction des Lords et de la base disparaissent . la zone, rouge diminue peu à peu, et depuis, le chancre parcourt ses périodes dans un espace de temps beaucoup plus court que celui qu'il aurait employé s'il avait atteint celte largeur sans l'intervention de quelque cause générale.

La menstruation, au contraire, ne peut-elle s'établir ''. V a-t-il lièvre ou congestion active dans quelque viscère 1 On voit alors la douleur et l'inflammation des chancres atteindre leur plus haut degré, les ulcères devenir phagédéniques et détruire en peu de temps, en s'étendanl irrégulièrement en largeur et en profondeur, les tissus qui en sont le su gc Leur surface offre alors une couleur grisâtre et un fond irrégulier ; il y a des cas plus graves où elle est couverte d'une légère couche de maiière pu 1 lacée désorganisée, qui annonce le passage imminent du chancre à l'étal, gangreneux : on peut même déjà considérer cet état comme la première période de la gangrène. Toutefois, le pus de ces chancres est encore virulent, et conserve celte qualité même après que l'on a triomphé du phagédénisme. Si l'on parvient à vaincre l'état fébrile en recourant promptement à un traitement antiphlogislique actif, on verra bientôt s'amender tout cet effrayant cortège de symptômes, les chancres reviendront à l'état simple et marcheront rapidement vers la guérison. Lorsque la maladie interne a élé assez grave pour produire de tels résultats, ce ne sont pas seulement les ulcères en voie de progrès qui ressentent son influence, mais-ceux mêmes qui sont dans le stade de transformation deviennent aussi phagédéniques. J'ai rarement observé un semblable changement dans ceux qui étaient près de se cicatriser.

Enfin, si l'on ne peut pas vaincre assez rapidement l'af-

i'I'.KI.IMIWII'.ES. 108

(relion phlogislique , on voit les chancres phagédéniques passer à l'état gangreneux. La base et les bords des chancres s'indurent et s'engorgent au point d'arrêter la circulation sanguine dans une couche plus ou moins profonde du (issu malade qui devra nécessairement se nécroser et mourir. Si Fou ne se hâte pas d'enlever la cause de la gangrène, elle fera.des progrès incessants, et s'étendra surtout en largeur. Au contraire, si un traitement bien dirigé triomphe de la maladie interne, on voit immédiatement les progrès destructeurs de la nécrose se borner. Si l'état général continue à s'améliorer, l'escarre gangreneuse se détache du fond et des bords de l'ulcère, et s'enlève par lambeaux considérables, si elle est épaisse, ou par la suppuration, si elle est mince. Les bords du chancre s'abaissent, deviennent indolents, et lorsque l'escarre est enlevée, on aperçoit un fond ro-e , qui se couvre en peu de temps de granulations de bonne nature, qui réparent rapidement les ravages occasionnés par la destruction des tissus. Lorsque le chancre en est arrivé a ce point , s'il survient une nouvelle complication interne. l'élut gangreneux se reproduit avec une facilité extraordinaire, et l'on voit bientôt se former une escarre nouvelle, (l'est ce qui arriva dans la femme qui fait le sujet de la rxxvime observation. Je dois ajouter cependant que, dans les cas de gangrène les plus graves que j'ai pu voir, l'action destructive ne dépassa pas, et même ne comprit jamais te lissu aponévrolique superficiel, et que la nécrose n'attaqua que la peau et le tissu cellulaire sous-cutané. Lorsque après la chute de l'escarre, on voit un ulcère d'une profondeur considérable, il est dû surtout à la tuméfaction des bords et ne peut tromper qu'un observateur superficiel. En effet, aussitôt que l'inflammation diminue et que les bords s'abaissent , on peut facilement juger du véritable état dm choses. Le pus du chancre, pendant la période gangreneuse. n'est plus virulent, parce que lu gangrène détruit

i 06 COWSiBÉKATIOftS

toute la surface de l'ulcère qui serait capable de fournir du virus, pour eu former un tissu amorphe et désorganisa. Depuis la chute de l'escarre, le chancre n'est plus virulent, et la cicatrisation de l'ulcère syphilitique se fait comme s'il s'agissait d'un ulcère simple et bénin.

L'hypothèse que j'ai faite d'un orgasme vasculaire provenant d'aménorrhée, suivie d'une autre maladje, doit s'étendre à toutes les affections aiguës qui se manifestent pendant qu'il existe des chancres. Mais, heureusement, on ne voit pas toujours de si tristes conséquences , et il n'est pas rare de voir survenir des maladies internes peu graves et de peu de durée, qui ne troublent presque nullement la marche des chancres.*

La plupart des auteurs modernes ont admis l'infection constitutionnelle comme une cause principale du phagédénisme et de la gangrène. J'ai fait des inoculations répétées sur un grand nombre de femmes affectées de symptômes de syphilis constitutionnelle, même très-graves, et je n'ai jamais vu que les chancres qui se développaient à la suite des piqûres, en eussent ressenti la moindre influence. Il me suffit de citer les observations i.xvhi, i.xxi, i.xxiv, lxxv, lxxviii, i.xxxv et xci enlr'aulres, et, cependant, chez toutes ces femmes la marche des ulcères fut très-régulière. Lorsque les chancres devinrent phagédéniques ou gangreneux chez quelques femmes atteintes de syphilis constitutionnelle , ce fut toujours pendant l'existence de quelque affection interne phlogistique. Cependant, je crois que les ulcères artificiels deviendraient facilement phagédéniques et même gangreneux , si l'on faisait ces inoculations suides malades qui sont dans un état plus avancé de cachexie syphilitique, c'est-à-dire lorsque la présence d'une légère fièvre continue , ou revenant seulement le soir, indique les lésions profondes que la maladie vénérienne a occasionnées dans la crase sanguine et dans toat l'organisme. Mais l'ex-

périence clinique me, ferait , dans ce cas , attribuer la cause de cet accident, non pas à la coexistence de la syphilis constitutionnelle , mais à la cacohémie , à la phlogose et à l'orgasme vasculaire qui en sont la conséquence.

D'autres ont voulu trouver la cause de la gangrène cl du phagédénisme dans la qualité plus virulente et plus irritante du pus inoculé. Les observations cliniques m'ont démontré la fausseté de cette opinion. Le pus qui, inoculé sur un individu, y donnait lieu à des ulcères gangreneux, était pris sur des chancres artificiels ou non, qui n'offraient rien de particulier. Le même pus, inoculé simultanément sur plusieurs individus, donnait lieu chez l'un à un chancre qui devenait phagédénique et gangreneux , tandis que chez tous les autres il ne produisait que des ulcères syphilitiques simples. Il arriva quelquefois que le pus employé pour les inoculations était pris sur des chancres artificiels ou vulvaires de la même malade qui étant déjà en voie de transformation , ne subirent aucune modification avant, ni pendant les maladies intercurrentes, qui donnèrent lieu à la gangrène dans les chancres inoculés. Le pus des chancres phagédéniques ou gangreneux produira-t-il des ulcères de la même nature? Non; bien plus, lorsque le phagédénisme est intense , ou que le chancre est devenu gangreneux , le pus qu'il sécrète n'est même plus inoculable. L'ulcère n'est pas alors arrivé à son plus haut degré de virulence; loin de là, il n'a pas du tout celte qualité. On a un ulcère trèsenflammé et gangreneux , mais qui n'est plus virulent.

Pour compléter ce que j'ai dit jusqu'à présent sur le développement des chancres artificiels , je dois encore énoncer quelques considérations cliniques que j'ai déduites de mes observations. Les voici en peu de mots :

Comme je l'ai déjà dit, j'ai rarement vu les chancres arrivés à la troisième période, dite de cicatrisation, devenir

t<!$ t:i)NSUii':Kvnu\>

(Je nouveau pbagedéniques ou gangreneux . lorsqu'il survenait quelque maladie aiguë.

J'ai reconnu qu'en inoculant simultanément un grand nombre de chancres, il arrivait difficilement (et je n'ai jamais vu le cas se présenter) qu'ils passassent en gangrené, quoiqu'il existât des complications assez graves; mais ils se bornaient toujours au phagédénisme. Toutes les fois que j'eus à observer des cas de gangrène, ce fut sur des femmes à qui' l'on n'avait fait qu'un petit nombre de piqûres simultanées et chez lesquelles peu de chancres se tromaient encore, en voie de progrès.

Je n'ai vu la gangrène se manifester qu'au commencement du traitement syphilisanl, et jamais lorsque l'on n'obtenait plus ([ue de petits chancres qui, quelquefois cependant, devenaient phagédéniques sous l'influence de quelque complication aigùe.

Une autre observation non moins curieuse, c'est que lorsqu'il coexistait plusieurs chancres artificiels virulents inoculés à peu de jours d'intervalle, il arrivait ordinairement que ceux que l'on avait inoculé le même jour se ressentaient tous plus ou moins de l'état général de l'économie ; tandis que d'autres, également virulents, mais inoculés dans des jours différents, et souvent avec le même pus, se cicatrisaient sans présenter le moindre changement.

Induration des chancres.

Des syphilographes français m'ayant à plusieurs reprises accusé de ne pas savoir distinguer l'induration Huntérienne des chancres, et d'avoir pris pour indurés des ulcères qui ne l'étaient pas, suivant le sens qu'on attribue à ce mot, je me crois obligé d'émettre d'une manière succinte mon opinion à ce sujet.

J'admets, dans les chancres, trois espèces d'indurations bien distinctes : l'induration inflnmmatoire . la spécifique ou Huntérienne et la calleuse.

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L'induration inflammatoire se manifeste dans tous tek ulcères syphilitiques ou non , qui deviennent le siège d'une phlogose plus ou moins intense, à la suite d'une cause quelconque. Elle peut être plus ou moins considérable, suivant l'intensité de la phlogose, et elle est accompagnée de la tuméfaction du tissu cellulaire, situé sous l'ulcère ou autour de lui, d'une zone rouge plus ou moins étendue, de chaleur et d'une exquise sensibilité. Elle suit les phases de l'inflammation , croit, diminue et disparaît avec elle, sans laisser de traces après la cicatrisation. Cette induration n'a rien de spécifique el elle est commune à tous les ulcères enflammés. Aussi, lorsque, dans le courant de cet ouvrage, on parlera des chancres artificiels enflammés avec les bords indurés, on devra comprendre qu'il s'agit de l'induration inflammatoire.

L'induration Huntérienne, au contraire, est produite par une exsudation de substance fibro-plaslique dans les aréoUes du tissu cellulaire qui est situé sous le chancre, et de celui qui l'environne immédiatement. Elle apparaît ordinairement sept ou huit jours après le développement de la pustule, cl rarement passé le douzième jour. Elle existe indépendamment du plus ou moins d'intensité de l'inflammation avec laquelle cependant elle peut coexister ; mais elle persiste après qu'elle a disparu, elle est indolente et bien limitée, semblable à un corps étranger renfermé entre les lames du tissu cellulaire.- Après la cicatrisation du chancre, elle ne disparait pas, mais elle continue dans une étendue plus ou moins considérable, et. elle est plus ou moins dense. suivant la largeur du chancre qui la recouvrait. Celte espèce d'induration est très-rare dans les organes génitaux de la femme , et je n'ai jamais pu la constater d'une manière bien positive sur les chancres artificiels. Après' la résolution de l'induration inflammatoire . j'ai observé quelquefois dans les bonis un oérktiti de» ré d'en^orcemenl. qui reeseniblâï'

lit* CONSIDÉRATIONS

vin peu à la première période de l'induration hunlérienne. mais qui disparaissait peu à peu. et j'ai vu en outre que le chancre se cicatrisait sans laisser de traces de 1 induration. Je crois que l'on doit attribuer ce résultat aux inoculations qui, en syphilisant l'économie, prévinrent l'induration des chancres, ou qui la résolvaient aussitôt qu'elle se manifestait, comme elle faisait résoudre celle des chancres réellement indurés, qui existaient aux parties génitales.

La troisième espèce d'induration est celle que j'appelle calleuse; je ne l'ai jamais vue dans les chancres artificiels, mais elle n'est malheureusement que trop fréquente dans les chancres vulvaires. On l'observe ordinairement dans les chancres anciens, très-élendus et qui souyent ont déjà perdu leur virulence. Les bords et la base du chancre présentent un aspect lardacé et quelquefois presque squirrheux. Leur surface est irrégulière, bâchée, peu ou pas du tout douloureuse, granuleuse et parfois fongueuse, ordinairement d'une couleur rouge-obscur, quelquefois grisâtre, et ils sont presque toujours de niveau avec la muqueuse qui les environne. Ils fournissent un pus délayé et en petite quantité. Ils sont souvent rebelles aux traitements les mieux dirigés et les plus énergiques, tant locaux que généraux, antisyphilitiques ou autres, et il n'est pas rare de voir que leur guérison se fait attendre plusieurs années. J'ai l'intention de m'élendre un peu sur les chancres qui présentent une semblable induration , lorsque je parlerai des effets que la syphilisalion produit sur eux: c'est pourquoi je me borne à les indiquer ici.

Nous appellerons, avec les auteurs, chancres simples ceux qui n'appartiennent à aucune des variétés que nous venons de décrire. Mais, je le répète, je n'admets aucune différence pour la qualité spécifique du virus entre celui qui est fourni par un chancre simple, par un chancre induré, ou par un chancre phagédénique, et je croisque l'infection générale peut se manifester anrès toutes les variétés de chancres. Si on l'ob-

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serve plus fréquemment après les chancres simples et indurés, qu'après ceux qui sont très-enflammés et phagédéniques , cela dépend de ce que, dans les premiers, la phlogose du tissu sur lequel ils sont situés n'est pas assez considérable pour empêcher l'absorption du virus, qui ne peut avoir lieu dans les autres, parce qu'ils se trouvent dans des conditions opposées.

Cicatrices.

Il me reste, en dernier lieu, à décrire les cicatrices des chancres artificiels; je serai bref:

Leur étendue «et leur forme correspondent à celles des chancres artificiels auxquels elles ont succédé, et ainsi que dans toutes les autres cicatrices, leur étendue est beaucoup moins considérable que ne l'était le chancre qu'elles remplacent; ainsi, les petits ulcères laissent des cicatrices à peine visibles; et quant aux pustules abortives, quelques jours après leur guérison, ou n'en aperçoit plus de traces dans les points où elles s'étaient développées. Les premiers jours elles sont d'une couleur rouge obscure et bronzée, non-seulement dans l'espace qui, recouvre le tissu de nouvelle formation, mais encore dans une zone circulaire plus ou moins étendue. Cependant , peu à peu , celte couleur devient plus claire et disparaît dans la portion du tissu qui n'est pas de cicatrisation ; au contraire, celui qui est occupé par les cicatrices des ulcères devient rose, puis entièrement blanc, perlé et brillant, de manière à rappeler parfaitement les traces laissées par les pustules de la vaccine. Ces cicatrices sont superficielles, sans dureté et indolentes. Cependant, celles qui suivent les chancres phagédéniques sont d'abord irrégulières et profondes ; mais j'ai vu avec plaisir qu'au bout de quelques mois elles deviennent superficielles et moins apparentes. Les chancres gangreneux sont les seuls qui laissent des traces profondes. La destruction du tissu celtii-

laire sous-cutané laisse voir une dépression d'un couleur blanchâtre désagréable, offrant des lignes brillantes et assez semblables aux cicatrices des ulcères scrofulcux . Mais leur étendue, qui dépasse de peu la moitié de l'espace occupé par le chancre gangreneux, diminue chaque jour par suite de la propriété qu'ont les tissus de nouvelle formation de se resserrer continuellement.

§ 8mc-

Moyens thérapeutiques et régime diététique employés avant et pendant le traitement sijpJiilisant .

Quelques individus avaient déjà été soumis infructueusement i des traitements par les mercuriaux et l'iodurc de potassium avant de commencer les inoculations; mais on suspendit toute espèce de traitement anlisypbililiquc quelque temps avant d'entreprendre, la cure syphilisanle. On notera scrupuleusement la dose cl la nature des médicamenls^cmployés avant les inoculations.

Quelques bains simples généraux, quelques purgatifs, des boissons tempérantes cl une diète légère, tels furent les moyens ordinairement mis en usage dans un grand nombre de cas avant de commencer les inoculations. Dans un cas de chancre gangreneux , on eut même recours à la saignée.

Pendant tout le temps du traitement sypbilisant, on ne iil usage d'aucun remède, si ce n'est quelques boissons acidulés, nitrées et autres semblables, quelques bains et des purgatifs. On indiquera, dans chaque observation, le licitement employé pour combattre les complications accidentelles qui se présentèrent pendant la cure syphilisanle. 11 en sera de même pour la dose de l'iodurc de potassium que l'on administra à quelques malades . ainsi que celles des préparations mercurielles dont on du! faire usage dans

quelques cas très-rares, dans lesquels, pour des motifs particuliers, on ne put terminer le traitement par la syphilisation.

Jamais on n'employa de remèdes locaux pour hâter la guérison des maladies vénériennes que l'on traitait par les inoculations, à l'exception de quelques cas de chancres larges, chroniques, dans lesquels on eut recours à la cautérisation et même à la récision , dans le but d'en activer la guérison , ainsi qu'on le verra dans les observations.

Voici de quels moyens on se servait pour panser les chancres artificiels: l'onguent réfrigérant étendu sur de la toile et appliqué sur les chancres, pour empêcher le contact et le frottement des vêtements, le cataplasme émollient, lorsque les ulcères étaient douloureux et enflammés, les lotions avec de l'eau, une ou plusieurs fois par jour, lorsqu'ils étaient phagédéniques ou gangreneux.

Pendant les premiers jours du traitement, la phlogose un peu intense des premiers chancres artificiels et la fièvre de peu de durée , que l'on a observé dans quelques cas, nous obligèrent quelques fois à recourir à de petites doses de tartre stibié, qui triomphèrent facilement de ces complications. Au bout de quelques jours, les fonctions digestives se faisaient très-bien et se maintenaient d'une manière normale pendant tout le temps de la cure. Elles devenaient même si actives, que l'on était obligé de donner aux malades qui étaient soumises à la syphilisation un pain et demi par jour, c'est-à-dire un tiers de plus que la dose accordée aux malades qui avaient la portion complète. Je cite, avec satisfaction cette circonstance, car l'amélioration de l'état général , chez les individus soumis à la syphilisation, que j'ai observée pendant et après le traitement, m'a toujours fait tirer un bon présage pour l'avenir de la nouvelle méthode.

1H OBSERVATIOSS.

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