‹ La SyrieChapitre 6 sur 11 · LES MARONITES ET LES DRUSES · texte numérisé non relu

LES MARONITES ET LES DRUSES

J'ai rappelé brièvement les luttes sanglantes qui éclatèrent, en

1841 , entre les Druses et les Maronites , et les horribles massacres de 1860, dont la nouvelle vint frapper d’épouvante l’Europe, désor-

| mais à l'abri des guerres religieuses. Je voudrais maintenant parler

de ces populations rivales, et établir en quoi consistent les diffé- | | | rences essentielles qui les séparent.

| . . % | | Les Maronites, secte chrétienne de Syrie, doivent ce nom à leur | |

| | chef primitif, Jean Maro, qui vivait au sixième siècle dans un cou- |

vent du mont Liban. Ge moine, plus tard canonisé sous le nom de

saint Maron, reçut le titre de patriarche d’Antioche et déploya une

rare énergie au service de l’indépendance politique et religieuse, que les Maronites ont su conserver jusqu’à nos jours. Le Kessroudn ou Kessrawäân, province située à quelques lieues au nord de Beyrouth el des versants occidentaux du Djehel-Libanon, est presque exclusi- | vement habité par les Maronites, depuis le Nahr-el-Kelb (fleuve

du Chien) au sud, jusqu’au Nahr-el-Bared (fleuve froid) au nord.

| | Il y a encore un grand nombre de Maronites dans la province de | Schouf, qui est au sud de Beyrouth. Il y en a jusqu’en Galilée; mais

dans toutes ces provinces ils sont mélangés dans des proportions

| plus où moins faibles aux Druses, aux Musulmans, aux Méloualis,

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

aux Chrétiens grecs, arméniens ou melchites. C’est dans le Schouf, dans la province de Damas et en Cœlésyrie, c’est-à-dire dans les | provinces où ils vivent mêlés à leurs ennemis, que les Maronites ont été massacrés. Dans le Kessroudn et dans le haut pays qui en- | toure Kanôbin, ils sont indépendants et n’ont point eu à souffrir.

Leur rêve politique, et ils ne le cachent point, serait une autono-

mie dans le genre de celle du Monténégro. C’est l’idée fixe des | 200,000 Maronites formant le groupe indépendant qui habite le | Kessrouân et le haut Liban septentrional.

Essentiellement agriculteurs, et vivant du produit de leurs vignes et de leurs müriers, les Maronites sont restés dans une indépen- | dance à peu près complète vis-à-vis de la Porte ottomane, à laquelle | ils paient un tribut annuel. De tous temps, les Druses, leurs voisins

du Schouf, ont recherché, même attiré les Maronites , à cause des | merveilleuses aptitudes agricoles qui en font d'excellents colons. |

Les Maronites ont fait, dès le douzième siècle , leur acte d’adhésion au Pape: et il existe, à Rome, un collége spécial pour léducation de leurs prêtres. Mais les pratiques de leur culte différent, en plusieurs points, des pratiques du catholicisme romain. D’abord le | bas clergé est dispensé du célibat, et la communauté entière est administrée par le Patriarclie avec assez d'indépendance. Le prêtre |

ne peut se remarier, ni épouser une veuve. Le prêtre marié ne sau-

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

rait devenir évêque, et les évêques, très-nombreux chez les Maronites, ne peuvent plus se marier. À côté du clergé séculier il y a un clergé régulier, fort nombreux aussi, et dont la règle est à peu près celle de saint Antoine. Le calendrier grégorien est en usage et sert à régler les fêtes religieuses d’après le rituel romain, avec celte différence cependant que Les Maronites ont un certain nombre de saints, — saint Maron entre autres, — que le calendrier romain ne reconnait pas. Une autre différence entre le culte maronite et le culte romain existe dans la langue liturgique employée pour la célébration des offices. La langue liturgique des Maronites estlesyriaque, el les livres syriaques sont imprimés dans une imprimerie spéciale, qui dépend d’un monastère situé près de Kanôbin, résidence d'été du Patriarche, non loin des cèdres et du beau village d’Eden ou Edhen, qu’on a voulu identifier avec le théâtre des scènes paradisiaques.

La messe des Maronites se dit en syriaque, chanté dans un rhythme de musique arabe, mélangé de musique d'église catholique ; l'Évangile est dit en langue arabe, intelligible pour tous les fidèles. Le jour de la Transfiguration est une des fêtes que les Marouites aiment le plus. Le peuple se réunit, ce jour-là, sous les grands cèdres, derniers survivants de ces arbres-géants qui contribuèrent si puis-

samment à la réputation maritime de ces contrées et dont le bois

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

servit à la construction du palais de Salomon et du temple de Jéru- | salem. | Comme toutes les nations agricoles et industrieuses, les Maro- | |

nites ont, en général, des mœurs simples , douces et hospitalières. | |

Li . . . 4 7 | Is sont trés-intelligents et, au besoin, très-courageux. On a été | injuste vis-à-vis d’eux en niant leur courage : on s’est trop peu rendu

compte de la difficulté avec laquelle une nation, quelle qu’elle soit,

quitte, pour guerroyer, une industrie florissante, une culture prospère, des richesses acquises par le travail. Les Anglais, protecteurs des Druses, ont surtout répandu cette calomnie à l'endroit du | courage des Maronites; mais je me demande sil serait facile de | transformer les populations de Manchester ou de Liverpool en | populations guerrières, en les faisant, du même coup de baguette, renoncer aux bienfaits de la paix et aux richesses que leur procure |

le génie industriel qui est en elles.

| Outre la vigne et le mürier, les Maronites cultivent le froment,

l'orge, le tabac, l'olivier et plusieurs variétés d'arbres fruitiers.

Enfin, à ces ressources il convient de joindre les produits de la sériciculture , de la pêche, de la chasse et de l'élève des chèvres et des moutons. La broderie est aussi une branche d'industrie trèsrépandue dans certains villages du Liban.

Le commerce serait, sans doute, plus actif siles moyens de com-

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

munication étaient plus faciles , les chemins moins périlleux. Mais, pour le Maronite, comme il le dit dans son langage imagé, «la grande roule, c’est le Turc, » c’est-à-dire l’oppression, les lourds impôts, les exactions et les vexations d’une administration cupide et sans contrôle. Aussi les Maronites se contentent-ils des sentiers de chèvres qui conduisent à leurs villages, et les préfèrent-ils à de belles routes qui conduiraient chez eux les bataillons tures et les

pachas à leur suite.

Les Druses, comme les Maronites, sont répandus dans presque toute la Syrie; mais leur noyau, leurs groupes les plus importants se trouvent dans la province appelée Schouf, située au sud de Beyrouth, comprenant les versants occidentaux du Liban méridional, et dans la contrée montagneuse et inexpugnable appelée El Ledja, située au sud de Damas, à une trentaine de lieues environ. Les Druses sont surtont très-nombreux dans l’Anti-Lihan. La forme sociale sous laquelle ils vivent est une espèce de démocratie mêlée

de féodalité, sous l'influence prépondérante des vieilles familles

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

princières, composées d’émirs et de scheikhs, qui ne s’allient

Jamais hors de leur caste et dont les personnes et les biens sort

inviolables. Cette noblesse forme, avec l’adjonction des plus grands propriétaires, une espèce d’assemblée qui se lient à Bell-Eddin, près de Deir-el-Kamär.

Comme les Maronites, les Druses sont vassaux de la Porte ottcmane, à laquelle ils paient un tribut annuel. Cette contribution a été pendant longtemps librement débattue entre le gouvernement turc et un collecteur général des impôts choisi parmi les scheikhs druses et nommé par eux à ces importantes fonctions. De nos jours, la conférence de Constantinople a donné une assielte plus régulière

à ces tribuls, qui, sous le nom de budget du Liban, s'élèvent au chiffre de 11,000 bourses, environ 1,200,000 fr.

Les Druses, belliqueux et naturellèment soldats, ont une supériorité militaire très-marquée sur leurs voisins. De là, par parenthèse, à dit M. Gustave d’Alaux, dans la Revue des Deux-Mondes, {ces airs dominateurs qu’on remarque chez le dernier va-nu-pieds druse et qui, pur le contraste, font paraître servile la politesse affectueuse du paysan chrétien.» Toujours armés en guerre et prêls à répondre au premier appel de leurs scheikhs; presque toujours

‘ Deir-el-Kamär, siége actuel du gouvernement spécial du Liban, situé dans une des plus belles et des plus riches contrées imaginables, a été, en 1860, le foyer de la conspiration turco-druse.

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

en expédition, lorsqu'ils ne s’adonnent pas au brigandage, les

Druses forment l'élément guerrier du Liban, dont les Maronites sont de temps immémorial l'élément agricole.

J’ai dit plus haut que les grandes familles druses, jouissant des priviléges féodaux, avaient de tout temps attiré les Maronites et les Grecs des deux rites dans les cantons druses du Schouf pour en faire des colons et des fermiers. Il en est résulté que ceux-ci sont devenus la population agricole de cette province et y ont été bientôt réduits à l’état de gent taillable et corvéable.

Cinq familles princières partagent le pouvoir avec des fanilles de scheikhs secondaires. Les familles princières du Schehab, des Roessläne et des Bellamè , sont les plus importantes actuellement.

I n’y a pas plus de 20,000 Druses dans le Liban, et environ 40,000 dans l’Anti-Liban et les autres provinces de la Syrie. Cette petite population peut mettre 10,000 bons soldats sur pied en trèspeu de temps, dans des pays inaccessibles. Ibrahim-Pacha les a inutilement atlaqués, dans la Ledja, avec une armée de plus de 60,000 hommes réunis à Damas. Le conquérant égyptien en a été pour son temps, son argent et un liers de ses soldats morts de fatigue et de privations.

Le gouverneur actuel est le premier qui aït pénétré avec une

compagnie turque dans la Ledja, en mars 1865; mais il n’est

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

entré dans les défilés druses qu’en ami et sous condition d’en sortir de nouveau et de faire accorder grâce aux Druses exilés dans le Haurân depuis les massacres de 1860. Ces deux conditions ont été remplies.

À une bravoure naturelle, entretenue par des luttes presque continuelles et par l’habitude, pour beaucoup d’entre eux, d’aller prélever la dîme sur les grands chemins, ajoutez un mélange de courtoisie, d’affabilité, de ruse, de respect des lois de l'hospitalité, de jalousie et d'esprit de vengeance, et vous aurez les traits saillants du caractère des Druses. La polygamie leur est permise; mais les grands sont à peu près seuls à en profiter. Quant au reste de la population, il est vrai de dire qu’elle use du divorce avec une prodigieuse facilité. Les femmes druses sont plus libres que les femmes de l'Orient en général. Elles ne se voilent pas entièrement, et laissent voir, entre deux plis de leur voile blanc (Zzur), un quart de leur visage, un œil compris ; mais pour être seul en vue, cet œil est bien souvent d’une merveilleuse beauté. Je reviendrai du reste, un peu plus loin, sur le costume des femmes druses, en décrivant une visite que j'ai faite à l’émir Mellhèm-Roeslâne. L.

Les Druses parlent l’arabe. Leur religion a été peu définie et, en l'absence de documents précis, elle a servi de thème aux expli-

cations fantaisistes les plus extravagantes de la part de ses commen-

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

tateurs. Depuis les savants travaux de M. Sylvestre de Sacy et d’autres orientalistes distingués, on peut cependant dire que les Druses sont monothéistes. Leur dieu Boudha a passé par plusieurs incarnalions successives. À son image, les hommes ne subissent qu’une mort apparente, pour revivre aussitôt el reparaître avec une autre personnalité. Les âmes font ainsi une série de migrations successives d’un corps à l’autre.

Les Druses n’ont point de clergé proprement dit ; ils se divisent entre eux en Ockals (ou initiés) et en Zahels (ou non initiés). C’est parmi les premiers quese perpétue la tradition religieuse, mélange souvent bizarre des doctrines chrétienne, judaïque et mahométane. Les Ockals seuls sont en possession des livres saints, el forment un ordre mystérieux dont font partie la plupart des émirs et des scheikhs, mais auquel, comme dans une sorte de franc-maçonnerie, on ne peut être incorporé qu'après une véritable initiation el après avoir traversé une longue série d'épreuves. Il nous parait curieux de reproduire ici quelques-uns des préceptes moraux donnés par les Ockals.

— Défie-toi de ton âme.

— Tout est permis dans le secret.

— Tout ce qui est utile est bien.

Je pourrais multiplier les citations, mais j’en ai dit suffisamment

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

pour montrer que la morale dominante est celle de l'intérêt. On promet à celui qui pratique la vertu des avantages sociaux, supérieurs à ceux dont il jouit durant sa vie, réalisables lors de sa premire incarnation ou résurrection. Quant à leur Dieu, tel qu'ils le conçoivent, il est bien entendu qu’il doit s’incarner une dernière fois et mettre son peuple en possession de tous les royaumes et de toutes les richesses du monde.

J'ai dit quels sont les peuples qui habitent le Kessrouan et Îe Schoufet, en un mot, toute la contrée libanique; voici, d’après les derniers travaux statistiques, une évaluation dans laquelle le nombre des Maronites, qui est le plus grand, est pris pour base. Il est sept fois celui des Druses, huit fois celui des Grecs schismatiques, douze fois celui des Grecs catholiques, vingt fois celui des Métoualis et trente fois celui des Musulmans.

Cette évaluation suffit pour faire comprendre à mes lecteurs Ja nécessité où s’est trouvé le gouvernement de la Porte, de faire du Liban, sous la pression des gouvernements européens, protecteursnés des chrétiens d'Orient, un gouvernement spécial, capable,

autant que possible, de tenir tête à toutes les complications,

34 GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

à loutes les difficultés que cette situation exceptionnelle a fait et fera surgir.

Pour cela on a imaginé un gouvernement exceptionnel, sorte de mécanisme polilique enclavé dans l'empire ottoman. Ce gouverne ment est celui du Liban. Il est entre les mains d’un homme actif, intelligent et lettré, qui a mis son honneur à réussir dans la tâche difficile qui lui est dévolue. Davoud-Pacha a l'avantage d’être chrétien (il est Arménien) sans appartenir pour cela à aucune des sectes qui habitent le Liban. Il est conciliant et a assez d'initiative pour éluder les difficultés incroyables que lui suscitent les traités dans lesquels les nations européennés ont accédé aux plus étranges contradictions dont la diplomatie turque se sert pour démolir un à un et, quasi-légalement, les articles desdites conventions dès le | lendemain de leur signature.

Pour donner une idée des incohérences auxquelles ont conduit les conventions destinées à sauvegarder les chrétiens d'Orient, je ne citerai qu’un fait, son application et le moyen employé par Davoud-Pacha pour éviter une sinistre solution.

En 1860, Deir-el-Kamär fut le théâtre d’un massacre horrible. Les chrétiens croyaïent trouver un asile dans le sérail (préfecture de police) qui leur fut ouvert par les Turcs. Au lieu de protéger ces

| malheureux, les Turcs ouvrirent les portes, et le sérail devint un

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

| abatioir humain. Depuis lors, l'entrée de Deir-el-Kamär fut absolu- | ment interdite aux Druses, pour éviter les collisions qui naîtraient | à l'aspect d’un des massacreurs de 1860. Le règlement de 1861 | conduisait, sous de fausses apparences d'équité, à donner à Deër-el- Kamär un préfet (Moudir) druse. Voici comment. Ce réglement porte que les adminisirateurs d'arrondissement (Moudirs ou préfets), sur la proposition desquels le gouverneur général avait à nommer les | administrateurs des cantons , devaient être choisis dans le rite dominant, soit par le chiffre de sa population, soit par l’importance de ses propriétés. Pour cinq des arrondissements du Liban, cette

disposition était réellement équitable; mais elle n’élait qu’une

horrible plaisanterie pour Deir-el-Kamér, la ville décimée , ruinée, perdue en 1860. Le fractionnement des chrétiens en trois rites a mis le gouvernement général dans l’obligation de nommer un Mou- | dir druse devantrésider dans la ville dans laquelle, à peine un an

auparavant, les Druses avaient égorgé un tiers de la population. De

plus, le gouverneur général devait mettre son gouvernement à Deir- | Du — ? à :

| el-Kamüär même, où les nécessités administratives ramêneraient

| des Druses et, avec les Druses, des représailles.

gences du réglement ; mais il transporta la résidence du gouverne-

ment à -Bel-Eddin, non loin de Deir-el-Kamär, pour respecter la

| | Davoud-Pacha nomma un Moudir druse pour répondre aux exi- | | | | | | |

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

douleur des habitants de cette ville et ne pas les forcer à recevoir des Druses dans leurs murs.

L'exemple que je viens de citer n’est pas le seul ; il y en a cinquante autres. Heureusement que Davoud-Pacha est habile, hardi et conciliant tout à la fois. Grâce à lui les haines s’apaisent, et, sans les machinations des Turcs, qui craignent que les Maronites et les Druses ,— ces deux pivots redoutables, — pour eux, de la nationalilé libanaise, ne se réconcilient, il aurait sans doute déjà rempli sa mission pacificatrice. Quand il fait un pas en avant vers le bien, on le maudit à Constantinople ; mais s’il aboutit, il aura pour lui l'estime de l’Europe entière.

En racontant mes excursions dans le Schouf, je compléterai les détails qui pourront intéresser les lecteurs de la Galerie universelle des peuples.

Dans deux excursions que j'ai faites, l’une au Kessrouan, c’està-dire en pays maronite, l’autre au Melten, contrée habitée par des gens de tout culte et dominé par les Druses, j'ai pu voir de près

les populations dont les haines perfidement exploitées par le fana-

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

tisme musulman, ont abouli, il y a quelques années, à d’épouvantables massacres. Je vais d’abord conduire le lecteur au milieu des Maronites, dans le cœur du Liban.

Il n’y a pas loin de Beyrouth au Kessrouan; quelques heures séparent à peine cette capilale du littoral syrien, de l'embouchure du Nahr-el-Kelb. En mettant le pied sur la rive droite de ce fleuve, on se trouve en plein pays maronite. (n peut aller en bateau à l’embouchure du Fleuve-du-Chien en une heure et demie, lorsque le vent favorise cette merveilleuse promenade, que les Beyrouthins font fréquemment. On passe devant les navires de guerre français et anglais , ordinairement embossés au milieu du golfe qui est silué au nord de Beyrouth, et pendant toute la traversée on a sous les yeux le magnifique panorama de la chaîne libanique.

Par voie de terre, le voyage se fait à cheval. Au sortir de Beyrouth et de ses faubourgs, la route suit à mi-côte les collines couvertes de villas, auxquelles la ville est adossée, et l’on passe près du rocher célèbre où la tradition place la légende de saint George el du Dragon. Peu après, on traverse des marécages formés par le fleuve de Beyrouth (Nahr-Beyrouth) , qui, descendant du Liban, se divise , à son embouchure même, en une mullitude de ruisseaux. La route suit pendant longtemps leur lit fangeux, et aboutit enfin au pont,

dont les cinq arches servent à traverser le fleuve proprement dit.

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

Ce pont, encombré de blocs de pierre, n’a point de parapets; le passer à cheval est un véritable exercice d’hippodrome. On s’engage ensuite dans un labyrinthe de touffes de roseaux. Quelques cafés, constructions carrées, avec une arcade ou deux, sous lesquelles des Arabes fument leur narguilé, qu'ils ne quittent jamais, sont épars au milieu de la végétation qui avoisine le pont.

On tourne à gauche, et bientôt on gagne la plage, j'allais dire la grande route de Beyrouth à Tripoli. Pendant plus d’une heure on côtoie le bord de la mer de si près que les vagues viennent, pour ainsi dire, battre le poitrail des chevaux. Ces excellents animaux ne s’émeuvent, en aucune façon, des rugissements de l’élément furieux, qui écume sans doute de rage de ne pouvoir entraîner les audacieux qui le bravent. Jusqu'au Fleuve-du-Chien, il n’y a de remarquable que le torrent Anton-Etius ou Ent-Elias, dont les eaux limpides se précipitent dans la mer. Entre les contre-forts que le Liban étend Jusque dans les flots, il y a de paisibles retraites vertes et plantu-reuses, dans lesquelles on voudrait vivre et qui forment contraste avec le Djehel Sannin, dont la cime, couverte de neige pendant six ou sept mois, s'élève à plus de 2600 mètres. Sur une côte, un petit café arabe très-pittoresque sert de halte aux voyageurs. Après deux heures de route, au pas, on arrive au cap du Fleuve-du-Chien (Rus-

nahr-el Kelb). Ce promontoire est le prolongement rocheux de la

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

rive gauche du fleuve. On le franchit sur une corniche taillée dans un roc à pic, que les flots bleus de la Méditerranée viennent battre, à 40 ou 50 mètres verticalement au-dessous des voyageurs. Ce passage qui, de tout temps, a été un point stratégique de la plus haute importance, remonte, tel qu’il est, à la plus haute antiquité. Une colonne milliaire el une inscription latine en l'honneur de Marc- Aurèle, qui fit probablement réparer la route vers 175 après Jésus- Christ, prouvent que la voie romaine passait par là. Des bas-reliefs, des sculptures d’origine assyrienne pourraient bien, suivant le savant Robinson, répondre aux cinq invasions assyriennes sous les rois Thul, Teglat-Phalasar, Salmanazar, Sargon et Sennachérib dont parle l’Écriture. Le chemin est en partie taillé dans le roc, en partie pavé avec des dalles disjointes, qui s’écroulent souvent sous le pied des chevaux. En redescendant la corniche pour rejoindre le fléuve, c’est littéralement un escalier rapide , aux degrés ruinés, que l’on est obligé de franchir. Là, plus que partout ailleurs, on admire la merveilleuse sûreté des chevaux syriens. Ces bons animaux ne placent jamais un sabot au hasard; ils touchent du pied chaque pierre avant de s’y poser, et ne prennent qu’un appui sûr. Aussi, si ce n’était la confiance que ces braves animaux vous inspirent au bout de peu de temps, on reculerait souvent d’épouvante

à la vue de ce qui se décore, en Orient, du nom de route.

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

Arrivé au fond de la vallée profondément encaissée entre deux montagnes rocheuses, qui ont l’air d'immenses éboulements, on se trouve au milieu d’une végétation plantureuse, qu’arrose le Nahrel-Kelb. Ce fleuve sort en grondant de sa prison de pierres; ses mugissements, qui s'entendent de loin en mer et que les marins ont comparés au grognement d’un chien, lui ont, dit-on, fait donner le nom qu'il porte. La vallée de Nahr-el-Kelb conduit au cœur du Liban.

On passe le fleuve sur un pont en pierres jaunes, dont l'arche unique et légère fait le meilleur effet dans le tableau. À quelques centaines de mètres du pont, en redescendant le long de la rive droite , on arrive à deux Khäns ou auberges arabes, dont l'aspect pittoresque et original produit une profonde impression. Une longue maison rectangulaire est précédée d’un auvent en roseaux qui abrite un sol dallé. Des troncs d'arbres non dégrossis servent de colonnes à cette loiture, sous l'ombre de laquelle on entend le bavardage d’une cascade et d’un jet d’eau qui retombe dans un bassin. Les narguilés sont rangés en bataille sur le bord du bassin, enlacés capricieusement dans leurs longs tuyaux rouges ou verts. Des Maronites, des femmes au regard profond, aux traits ravissants, des cavaliers de la police avec leurs armes damasquinées sont là, assis ou

couchés, causant, fumant où dormant et formant les groupes les plns

L F 7 DT je hat

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

| pittoresques. Les chevaux, les ânes, les mulets entourent ce frais | réduit et vont boire librement dans le ruisseau qui coule à deux | pas de là et se jette dans le fleuve. Le bruit de l’eau , — bruit rare et | cher en Orient, —la vue des costumes, l'odeur du café, les rochers sauvages qui sont toujours au fond du tableau, le rugissement des vagues qui semblent vouloir refouler le fleuve dans son lit sauvage, | | tout cela vous émeut, vous saisit, vous fait rêver malgré vous !..….

| Après avoir quitté le Nahr-el-Kelb, la route passe à travers les | cultures de mûriers pendant un quart d'heure environ , regagne la | grève; puis, au bout d’une heure, un chemin en corniche conduit

dans la belle rade de Djouniè, où débarquèrent les Anglais en 1840. |

On laisse à droile les villes et les villages maronites, qui sont tous

silués sur les hauteurs; à gauche, on découvre tout le golfe de Bey- | routh. On rencontre en chemin de belles colonnes milliaires romaines, une vieille tour, des cavernes ; on passe par-dessus le pro- | wontoire rocheux de Watla-Sillan, et l’on arrive au fleuve Adonis. C’est auprès de ce fleuve que la mythologie place l'accident de

chasse qui causa la mort du favori de Vénus. C’est là qu'il fut

changé en anémone et que les roses, jadis blanches, prirent la

| couleur du sang du pauvre Adonis. Les Grecs attribuaient aussi au |

sang du fils de Myrrha la coloration rouge du sable que roulent les

eaux limpides du fleuve.

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

De l’Adonis, on arrive bientôt au Djebail, qui est à six ou sepl heures de Beyrouth. Le pays est rempli de souvenirs mythologiques à l'endroit d'Adonis. Il est mort sur les rives du fleuve, tué par un féroce sanglier ; c’est à Djebail qu’il est né. Cette ville, florissante dans l'antiquité, est le Gébal de l'Écriture et le Byblos des Grecs. La ville est entourée de ruines. Des colonnes en granit sont encastrées dans les murailles modernes, et jonchent le sol des environs. De là, on arrive à El-Batroun, l'ancien Botrys, puis à Tripoli. C'est

- de Tripoli qu’on se rend le plus facilement à Edhen et à Kan6bin, dont j'ai parlé plus haut, aux Gèdres et aux splendides ruines de Baal-Beck.

Mais je sors de mon plan; je ne pourrais ici décrire un voyage entier; mon but est de retracer la physionomie d’un pays, le caractère de ses habitants. Au Liban, comme un peu partout, il suffit de décrire une des localités principales pour donner la note de toute la contrée. Aussi me bornerai-je à retracer l’excursion que j'ai faite au beau et grand village maronite de Zouk-Mikail er, de

là, à la résidence d'hiver du patriarche maronile.

| Revenons donc sur nos pas. Trois quarts d'heure environ après avoir passé par le Fleuve-du-Chien, on quitte la route de Tripoli pour prendre, près d’un bois de pins, le sentier qui conduit à Zouck. Le sentier passe par un ravin profond, escarpé et très-difficile pour les chevaux, avant de gravir la hauteur sur laquelle les maisons de la ville de Zouk s'étalent au soleil. Le chemin pour entrer dans la ville, les rues de la ville même sont tortueux, difficiles et presque impraticables. Il était nuit quand j'y arrivai sous la conduite de M. Massade, un jeune homme charmant, employé des Messageries impériales françaises, Maronite né à Zouk. M. Massade fut un cicérone précieux; il m'assura l'hospitalité d’une excel- | lente famille, celle d’Antôn Ferzan. Nous frappâmes à la porte de

Ferzan, et bientôt toute la famille était là pour nous recevoir. Les

visages souriants de ces braves gens me firent un plaisir infini. Deux de nos planches donnent le portrait de Ferzan, vendant des broderies, et de sa fille filant de la soie.

Je fus introduit dans une grande salle, très-haute et presque carrée, qui communique à une terrasse. Un large divan et des coussins entouraient toule la salle. Dans un coin une image de la | vierge, une vraie image d'Épinal, était collée au mur et, devant | l'image, une. veilleuse, suspendue au plafond, brülait en l’honneur

de la Madone. À peine arrivé, on m'offrit le café et le narguilé. Le

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

narguilé est le complément du Syrien ; il ne saurail s’en passer ; il allume en se réveillant ; il le fume en se couchant. Souvent vous voyez deux Arabes causer debout sur une terrasse, tenant chacun sa bouteille de narguilé à la main.

La femme, la fille et la servante nous préparèrent alors les lits, composés de très-bons matelas et d'excellentes couvertures trèspropres, qu’elles étendirent sur le sol, sous la petite veilleuse de la Madone. Les préparatifs terminés , les femmes s’éloignèrent une à une, nous souhaitant le bonsoir en partant, la main sur le cœur,

à Ja bouche et au front, ce qui constitue le salut arabe, salut mille

fois plus gracieux que notre éternel et monotone coup de chapeau.

Le lendemain, à mon réveil, j'examinai à mon aise la maison de mon hôte. Elle ressemblait, à peu près, à toutes les maisons du Liban. Elles sont construites en bonnes pierres de taille, rectangulaires et généralement composées de plusieurs cubes de grandeur différente, juxtaposés de façon à ce que l’on puisse toujours passer d’un étage sur la terrasse du corps de bâtiment inférieur. Comme les maisons sont bâties en amphithéâtre, cette disposition établit ordinairement une communication entre les maisons par les ter-

rasses, de la terrasse inférieure de la plus élevée à la terrasse supé-

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

rieure de la moins élevée, Dans les pauvres villages du Liban oriental et de la Cœlésyrie, cette disposition est si complète que l’ensemble | des terrains des maisons d’un village constitue une seule plate-

forme irrégulière et déchiquetée. Certes, ce mode de construc-

tion à élé commandé par le climat et remonte à la plus haute antiquité. Ouvrez l'Écriture, et vous trouverez mille détails sur les terrasses des maisons, sur leur utilité, sur l’usage qu’on en fait et le rôle qu’elles jouent dans la vie publique. La terrasse du riche est bien garnie de chaux, de sable et de cendrés mélés ; celle du pauvre, |

— les Psaumes le disent déjà, — sont couvertes de terre bien so- |

lide, où l’herbe pousse comme dans un champ. Les terrasses servent et servaient du temps des Hébreux, — ainsi que nous le voyons dans vingt passages de la Bible, — à exposer à l’air des objets de travail ; à la promenade, le soir, au frais; à y dormir pendant les nuits chaudes ; à traiter les affaires secrètes ; à l’exaltation du déses- | | poir dans les grands malheurs. La vie triste était celle d’un homme | dont on disait: tl resle assis dans un coin de son toit. Le peuple: | dans les grands mouvements, montait sur les toits. Isaïe nous le | raconte. Îl en est encore ainsi aujourd’hui. On se sauvait, on se

sauve encore sur les toits, qui se transforment en forteresse en cas

) d'attaque. Dans les grandes et solennelles circonstances, pour être ;

mieux en face de Dieu que l’on prend à témoin, on monte sur les

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

terrasses. Le sage Salomon dit qu’il vaut mieux habiter le toit que | de vivre en compagnie d’une femme acariätre. Jésus-Christ recommanda à ses disciples de monter sur les toits pour prêcher. Saint

| Pierre priait sur les toits. Toutes ces comparaisons et ces citations

disent l: pourquoi de la forme de construction des maisons syriennes, et aussi le rôle que les toits ou terrasses jouent dans la vie de l’ha-

| bitant.

L'intérieur des habitations du Liban se compose généralement de

deux ou trois grandes pièces. Les pièces n’ont pas, chez les gens

ordinaires, une destination spéciale. Le jour, on s’y tient, on y

| | mange, on y reçoit, on y fume. Le soir, on sort les matelas d’une | armoire ; on les étend sur le sol ou sur le divan, et voilà la pièce | transformée en chambre à coucher. Chez les gens riches, il y a un

salon de réception ou divan, généralement séparé du logis par un

palier appelé Xivan. Le salon et le livan sont entourés de divans et | de coussins. C’est là, suivant la saison, que l’on fume et que l’on | fait le Fief (la sieste) de préférence.

Le soir, les habitants ont l'habitude de se réunir pour fumer et pour causer. Hommes, femmes et enfants s’assoient à l’orientale

autour du salon ou de la pièce qui en tient lieu. Au milieu de la

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

Avant d'aller plus loin, un mot encore sur les narguilés. Tout le monde connaît ce mode de fumer. Un récipient, servant de base à l’instrument, contient de l’eau fraiche à travers laquelle la fumée, venant d’un foyer placé verticalement, passe en se rafraichissant, pour arriver au long tuyau au bout duquel le fumeur aspire le parfam du tombaki. Le récipient varie beaucoup quant à

sa nature ct sa forme. Il est cependant, le plus généralement, chez

S les Maronites, en cristal blanc et en forme de bouteille. Le foyer ct sa petite galerie sont en cuivre jaune ou en argent. Il y a aussi des récipients persans en mélaux combinés ou cloisonnés, ornés de caractères ciselés. Dans les cafés arabes fréquentés par le bas peuple, on trouve le narguilé à récipient en noix de coco et à tuyau en roseau ordinaire. Ce dernier se tient toujours à la main.

Le tombaki qui se fume dans le narguilé est une plante aromatique et narcotique autre que le tabac. Le meilleur provient de Perse, et arrive en ballots par les caravanes du désert de Damas. Avant de s’en servir, on met les feuilles de tombaki brisées infuser dans l’eau. Quand elles sont bien détrempées, on les met dans un linge pour en extraire le liquide. Deux ou trois lavages sont nécessaires pour lui enlever son âcreté et sa force. Les femmes préparent, chaque matin, le tombaki nécessaire pour la consommation du jour,

et le conservent tout humide dans des vases en terre. Quand un

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

pièce il y a deux ou trois grands chandeliers en cuivre, surmontés d’une palette ronde remplie d'huile d'olives, à plusieurs becs munis de mèches qui donnent une lumière vacillante. Ces candélabres, hauts de près d’un mètre, dominent, comme des cathédrales illuminées, un grand nombre de bouteilles de narguilé remplies d’eau limpide, surmontées d’un foyer où brûle le tombak parfumé. De ces narguilés partent de longs tuyaux , de toutes couleurs, qui s’en vont rejoindre les fumeurs accroupis, assis ou couchés autour de la chambre. Les adultes seuls fument, les femmes comme les hommes ; mais l’usage ne permet pas aux fils de fumer devant leur père, avant le jour où ils se marient. Quand tout le monde est installé, on allume les narguilés, et la conversation, qui roule de préférence sur les intérêts politiques de la contrée , s'engage. Pendant que tout le monde cause, une conversation fort originale s'engage aussi entre les narguilés qui semblent s'interroger, se répondre, causer, bavarder entre eux avec des glous-glous dont la sonorité et la durée varient à l'infini. La fumée odorante remplit la pièce, el les filles de la maison ou les proches parentes font passer le café, la limonade, l’araki ou les confitures. Voilà la soirée arabe ordinaire. Chez les grands seigneurs, la musique et lès danses arabes complètent la

fête de nuit. J’en parlerai en décrivant Beyrouth et Damas.

Ter teen TE ÉTÉ ELLE

HE

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

narguilé est à sa fin, elles s’empressent d’emporter le foyer, le vident et y placent une nouvelle boule de tombaki, qu’elles ont pétrie dans le creux de la main. Le narguilé ainsi chargé, elles s’en vont au brasier, qui brûle pendant toute la journée, chercher le charbon qui sert à l’allumer. Ge brasier, représenté dans nos planches, est un des compléments indispensables du mobilier arabe ; on le trouve toujours et partout. Il est le pivot des deux passions dominantes des orientaux, le café, qui s’y cuit, et le narguilé, le chibouk ou la cigarette, qui lui empruntent le charbon qui doit les allumer. Ce brasier est généralement un vase à fond plat, en cuivre Jaune ou rouge, monté sur un pied d'environ trente centimètres.

L’armoire est peu connue chez les Maronites. Des bahuts à couvercles servent pour serrer les effets. Quelques-uns possèdent des lits en fer ornés de moustiquaires. Les lits en fer, les fourchettes, les cuillers, les vitres, les rideaux etc. sont des envahissements de la civilisation européenne, et ceux qui se donnent ces douceurs disent prétentieusement qu’ils sont meublés à la franka (à l’européenne). Les nattes, d’un tissu merveilleux, et les tapis

sont le complément obligé du mobilier de la chambre de réception.

Les Maronites, comme tous les orientaux, se déchaussent en en- |

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

trant dans leur salon ou divan. La propreté et la conservation des naltes et desitapis, la manière de s’asseoir (à la façon des tailleurs), qui aurait pour résultat de salir les vêtements avec les chaussures, sont les causes de cet usage. Puisque je suis sur ce chapitre, je suis conduit à parler ici d’une chaussure particulière, adoptée par les femmes syriennes dans leur intérieur. Cette chaussure bizarre se nomme *’ab-h'ab. N'ayant pas la prononciation aspirée et gutturale de la lettre H, les Français disent tout simplement cabs-cabs. Les cabs-cabs se composent de deux pièces de boïs qui peuvent avoir jusqu’à dix-huit ou vingt centimètres de hauteur, de forme à peu près triangulaire, verticalement placées, l’une sous le talon, l’autre sous la paume du pied, et surmontées par une semelle en bois. Une bande en cuir, large de quatre à six centimètres, clouée sur les côtés de la semelle, passe sur les orteils et sert à fixer la chaussure aux pieds. Le bout des orteils passe librement au-delà de la bandelette de cuir ; et les femmes syriennes maintiennent leurs cabs-cabs en abaissant le gros orteil de façon à saisir le bout de la semelle comme avec un doigt. Les femmes montées sur leurs cabscabs ont une taille démesurée et un mouvement de hanches singulier, qui leur donne un air gauche au premier aspect, mais auquel on finit par trouver un cerlain charme.

Les cabs-cabs sont fabriqués en bois dur et, suivant l’aisance de

GALERIE UNIVERSELLE DES PEUPLES

leurs propriétaires, ornés d’incrustations de nâcre ou de métal, ou même plaqués d'argent repoussé, et garnis; autour de la semelle, de chaïnettes d'argent, auxquelles appendent des pièces de monnaie. J'en ai vu d’un très-grand prix.

Les femmes quittent leurs cabs-cabs en entrant dans la chambre, et y marchent pieds-nus ou avec leurs bas. Cette chaussure rend la démarche lente et pénible ; aussi les plaisants ne manquent-ils pas d’en attribuer l'invention à la jalousie conjugale. Ce serait, en ce cas, le pendant des pieds des Chinoises. Le motif sérieux à donner est plutôt un motif de propreté. Le sol des cours est en général détrempé par l’eau des fontaines et par celle des lessives et des ablutions, et comme il y a toujours de la boue, les cabs-cabs sont destinés à mettre une distance entre les pieds de celle qui les porte el

les immondices qui couvrent le sol.

Si des pieds nous passons à la tête des Syriennes, nous trouvons une coiffure très-coquette et fort originale. Elles portent les cheveux lissés en bandeaux, séparés par une raie et réunis en deux pattes qui s’enroulent-autour du farbouch (calotte rouge très-petite) qu’elles portent au sommet de la tête. Les jours de fête, elles por-

tent une fausse pérruque fort curieuse. Cette fausse perruque simule

Page 1