‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 10 sur 159 · VIII. — Quelques effets notables de la providence · texte numérisé non relu

VIII. — Quelques effets notables de la providence

DE DIEU envers NOS MISSIONNAIRES.

Il n'appartient qu'à Dieu de donner la vie et la mort; de réduire les corps en poudre, et de les remettre dans un état glorieux , d'affliger et de consoler les esprits, et d'une même main guérir ceux qu'elle a blessés. Ce double pouvoir est une véritable preuve de la divinité , et d'un souverain domaine. J'avoue que la Providence a attaché la croix à nos fonctions, mais elle met du baume à la croix , et ses rudesses sont mêlées de faveurs. Jamais Dieu ne nous a si fort abandonnés, qu'il ne nous ait laissé des marques de son assistance et de son amour. Il a fléchi l'humeur des barbares, pour soulager ses serviteurs; il a brisé ceux qui n'ont pas voulu ployer sous la douce violence de ses ordres. Je mettrai au jour quelques traits de sa conduite, qui le rendent également aimable et redoutable.

4 . Cet homme d'intrigues dont nous venons de parler, ce favori de tous les pachas, qui prêta la main à tous nos persécuteurs, mourut de poison, qu'un des plus

puissants d'Alep, son ennemi, lui fit donner, dit-on, et ce , peu après l'année de notre oppression : et presque tous ceux qui se mêlèrent de nous pousser dans le précipice, soufTrirent de funestes accidents dans le cours du même temps. Ainsi Dieu venge la cause de ceux qui ne pensent qu'à défendre la sienne.

2. Ceux qui nous procurèrent le premier emprisonnement, et dont le dessein fut de nous chasser d'Alep, se sont punis eux-mêmes , et touchés d'une juste appréhension des malheurs qui les menaçaient en sont sortis.

3. Ceux à qui nous avions confié le transport de nos meubles, lorsque nous passâmes d'une maison à l'autre, et qui nous volèrent, furent rudement châtiés : la fille de l'un, qui est chrétien, ayant renié la foi peu de mois après , et l'autre ayant été diffamé. Je ne puis pas expliquer quelques traits encore de la Providence justement irritée contre les mauvais chrétiens qui trahissent les intérêts de la gloire de Dieu. Semblables coups éclatants et visibles, ruinèrent hautement la réputation de ceux que la charité chrétienne me conseille d'épargner.

4. Tous les outrages que nous avons reçus, n'ont pu refroidir la charité de nos Pères, et arrêter le cours des bonnes œuvres qu'ils essayent de faire dans toute la ville et nommément aux visites des malades. Ils n'ont point appréhendé d'être maltraités des soldats du pacha, que l'on trouve par toutes les rues; et dont quelques-uns étant ivres, ont saisi trois ou quatre fois le père Aimé Chezeaud, et l'ont menacé de le tuer, le poignard à la main, s'il ne leur donnait de l'argent. Ce même père un jeudi saint étant allé à la ville pour ouïr les confessions

des Arméniens et Syriens, un cavalier le poursuivit répée à la main, ce qui Tobligea de se jeter dans une cour où habitaient des chrétiens ; mais comme la porte était basse, à la façon du pays, il tomba en entrant, et se blessa grièvement. Cependant ce cavalier n'ayant pu l'atteindre, porta son coup sur son manteau qu'il coupa. En ces détresses, il semble que la Providence poussa le Père dans cette maison, où il n'avait point pensé d'aller, et où néanmoins il ouït les confessions de quelques personnes qui avaient* résolu de communier sans se confesser.

5. Comme c'est une action ordinaire en ces missions du levant , d'assister ceux qui sont frappés de peste, et même de converser avec eux sans beaucoup de réserve ; la Providence nous a touji)urs conservés avec tant de soin, que durant trente-cinq ans, nul dos Pères n'a été touché de ce mal; bien qu'ils n'aient pas épargné leur vie et qu'ils se soient prodigués, pour le dire ainsi, dans les exercices de charité si fréquents.

6. Rendons des grâces immortelles à Dieu pour un bienfait que tous les chrétiens reçurent au passage d'Amurath quatrième, frère d'Osman et neveu de Mustapha; lorsqu'il alla en personne assiéger Bagadet qu'il prit. Comme ce prince était grand ennemi des chrétiens, et nommément des Francs , et que d'ailleurs la nation française, épuisée par les pertes qu'elle venait de faire, ne pouvait pas donner à cette Hautesse un présent qui fut agréé , étant contrainte de borner ses libéralités ; on était dans une extrême appréhension de quelque malheur , qui n'eut pas pourtant son effet. Car les armées de ce grand seigneur passèrent par Alep , sans

faire aucun désordre ; on y nourrit un million de bouches , outre le grand nombre des habitants et la cour d'Amurat y qui y fit son séjour durant trois semaines y aucune denrée n'enchérit, et jamais on y vit une si grande abondance de toutes choses. Je ne veux pas taire que ce prince, pour témoigner sa haine contre les chrétiens, ne voulant point passer sur une chaussée faite anciennement par les Francs, se jeta à travers les boues, dans lesquelles il s'engagea si avant , qu'il faillit y demeurer.

Concluons ce chapitre par un remercîment que nous faison.: à ceux , qui durant les années de nos misères , ont fait subsister cette résidence d'AIep , pareille pour le nombre de personnes à un petit collège de France. Les marchands francs ont beaucoup contribué à la bonne œuvre, et les Vénitiens durant leurs guerres avec le grand seigneur ; les Anglais mêmes, les Flamands et les Hollandais , nous ont obligés dans ces nécessités.

IX. — Exemple remarquable de l'un de nos missionnaires QUI , DURANT PLUSIEURS ANNÉES , A CULTIVÉ DIX MILLE CHRÉTIENS DE DIVERSES LANGUES.

Avant que de montrer que la mission de Syrie n'est pas si stérile que le manquement de relations données au public, a pu le persuader , je considère dans ce grand nombre de deux cent mille âmes , que la ville d'Alep contient quarante mille chrétiens , savoir : vingt mille Arméniens, dix mille Grecs et dix mille , tant Syriens

que Nestoriens ou Maronites. Je ne comprends point dans cette supputation les marchands qui y viennent de tous les endroits du monde, ni les payens, adorateurs du soleil et les adamites de la Mésopotamie. Ainsi Alep l'emporte sur Damas pour le commerce , comme Damas sur Alep, pour le nombre des grands qui s'y trouvent. Et si le dehors de Damas est plus beau en jardins, le dedans d'Alep est plus superbe en bâtiments.

De plus , il faut savoir que tous nos emplois dans la ville, depuisTentier établissement de notre résidence, ont consisté en trois chefs ; le premier est l'instruction de la jeunesse que l'on a toujours regardée comn"e une affaire de très-grande conséquence pour le changement de ces nations. Le second contient trois congrégations , l'une des Français, l'autre des Arméniens , la dernière des Maronites et des Syriens convertis. Il est vrai, qu'encore aujourd'hui ce nombre dç trois étant maintenu , la première demeure aux Français , la seconde est des hommes du pays , la dernière est de la jeunesse d'Alep. Le troisième exercice de charité s'étend plus loin aux visites continuelles de cette grande partie de la ville , qui esttoute chrétienne, où l'on trouve toutes sortes de misères à soulager, et de biens à faire, sans sortir des murailles d'Alep, et de ce quartier qui, renfermant tous les peuples chrétiens du levant , nourrit toutes les différentes sectes. Témoin l'un de nos pères, dont voici les travaux de l'année mil six cent cinquante-deux et des. précédentes. Divisons ce qu'il a fait avec ordre, et touchons quelques endroits de ses actions vers les Français, Vénitiens, Anglais, Hollandais ; et de ceux-ci passons aux chrétiens du pays en général , et ensuite aux

chrétiens en particulier, Maronites, Arméniens, Jacobites, Nestoriens et Grecs ; enlin aux Turcs, aux Juifs et aux idolâtres qui adorent le soleil , et autres païens qui adorent les vaches. H me semble que tous les plus grands esprits trouveront dans cette illustre foule de peuples, et dans cette immense matière, de quoi nourrir leur zèle : que Ton apprenne seulement les langues, et les emplois que Ton en fera ne manqueront point.

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