VII. — La pauvreté de nos pères d'alep
Il faut qu'elle ne soit pas médiocre , puisqu'étant les plus anciens missionnaires d'Alep , avec les Révérends
' Lndibria et verbera experti, ininper et vincula, et carceres ; egentes, angustiali, afiQicii. Ep. ad Hebr., xi-36. *
Pères de la Terre-Sainte , ils n'ont pas acquis depuis trente-cinq ans, ni une chambre, ni un mauvais toit pour se mettre à couvert. Ils ont roulé d'un camp à l'autre, et n'ont habité que dans des maisons ou louées, ou empruntées. En effets ils logent aujourd'hui chez M. le consul Picquet, dont la charité sans pareille, s'étend sur tous les chrétiens de toutes les nations , et sert de refuge à tous les misérables. Le droit d'hospitalité et une juste reconnaissance nous obligent de publier que ce grand homme ne travaille qu'à maintenir les deux importants intérêts de l'Église et de la France. Combien de chaînes de fer a-t-il rompues avec l'or qu'il donne si libéralement pour soulager les pauvres ? Combien de sources de larmes a-t-il fait tarir avec ce grand crédit , que la réputation de sa vertu lui donne dans l'esprit des pachas et des cadis? Combien de mauvaises affaires a-t-il terminées avec cette admirable présence d'esprit souvent aidée des lumières du ciel qu'il s'attire fncessamment par ses aumônes ? Ce consul de la nation et ce père de tous les peuples chrétiens renfermés dans Alep , prévient le mal en faisant du bien ; et son secret est de détourner les mauvais coups qui menacent les Francs, en faisant tomber une rosée d'or dans les mains de ceux qui n'agissent qu'à la vue de ce métal ; je n'en dirai pas ici davantage , mais je n'en devais pas moins dire de l'homme de Dieu et du roi , qui dans les provinces même de Mahomet fait régner Jésus-Christ.
Reprenons le sujet de pauvreté qui ne nous quitte point et qui nous doit être précieuse , comme la fidèle garde de l'état religieux et la gloire des missionnaires , dont le bonheur est de posséder tout , en ne possédant
rien , et de gagner les âmes , en ne recherchant ni les délices ni les commodités de la vie civile. Cette pauvreté se trouvant encore ailleurs dans les collèges de France dont nous dépendions , toutes les sources des bienfaits furent comme séchées durant plusieurs années. On ne laissait pourtant pas de gouverner une école composée d'une nombreuse jeunesse, de cultiver plusieurs congrégations qui sont le rendez-vous de ceux qui font profession particulière de piété et de respect envers la Vierge, parmi les diverses nations du levant , et un seul de nos missionnaires instruisait sans cesse jusqu'à dix mille chrétiens , qu'il soulageait même en leurs misères temporelles , comme nous le dirons en son lieu. Il est bien malaisé de trouver des missions plus affligées et plus agissantes qui aient souffert de plus grandes détresses pour le temporel , et à qui Dieu ait ouvert un plus beau champ pour la conversion des âmes. On travaillait beaucoup et on ne jeûnait pas moins, le jeûne et la patience soutenaient le travail ; la prière adoucissait le jeûne : c'était la vie de nos premiers ouvriers , qui servira de modèle aux autres.
Pendant une si rigoureuse saison , il a fallu contenter l'avarice de ceux qui ne vivent que d'avanies , et leur donner beaucoup , bien que nous ne reçussions rien d'ailleurs. Je n'en produirai qu'un exemple. Le maître de tout le camp , et aussi de la maison que nous y tenions de louage , avait voulu chicaner sur une quittance qu'il nous avait faite , après le payement; et nous contestant le droit de Bouabie , ou de la Porte , nous demandait par dessus le prix arrêté quatre-vingts écus, grande somme pour ceux qui n'ont que la pauvreté
pour revenu. Sa demande était un commandement armé du crédit et de la force. Dieu détourna néanmoins le coup , et suscita M. TAnge Bonnin, qui fit connaître au turc son injustice. La relation en est courte , et ne me paraît pas désagréable. Après le premier compliment qui fut suivi du sorbet et du parfum de la barbe, il dit à cet avare turc : Je suis venu ici pour te parler des religieux que tu as dans ton camp ; on m'a dit que tu es prêt à jurer , que tu n'es point payé du droit de la Porte ? Seigneur, il y va de ton honneur ou du mien ; tu es homme de qualité et moi aussi , qui ai exercé la charge consulaire; et pourtant, si tu jures que tu n'as pas été payé, et si je jure que je t'ai payé le droit de la Porte aussi bien que le louage de la maison ; au nom de ces religieux , ou toi ou moi serons tenus pour menteurs, ce qui te sera honteux, ou à moi, pour qui tu témoignes avoir quelque inclination; laisse donc ces pauvres Francs. A ces paroles , le Baqui-Chaou ne sut que repartir , et fit une nouvelle quittance jusqu'à la fin du mois Regeb. Ajoutons qu'il voulait que nous sortissions de la maison , ce terme étant expiré : c'est pourquoi M. Bonin, accommodant sa répartie à la condition du personnage, qui était Espahin, et homme de guerre, lui dit : Tu me laisses le cheval et tu lui ôtes la bride ! ces paroles dites hardiment, et avec grâce, lui firent effacer sa première cédule , et l'obligèrent d'en faire une autre telle que l'on souhaitait, avec un si grand changement de son esprit , qu'après qu'il eût congédié cet avocat des pauvres , il proféra ces belles paroles, qui firent l'éloge de M. Bonin , ou plutôt de la Providence , qui gouverne l'esprit des plus bîirbares. Je ne sais que
m*a fait cet homme , j'avais arrêté de lui refuser ce qu'il me demandait, et néanmoins contre mes inclinations et ma résolution , j'ai fait tout ce qu'il a voulu , comme forcé intérieurement par un esprit qui m'a dicté les paroles que j'ai écrites. Ainsi nous fûmes garantis de l'oppression et confirmés dans cette créance, que le Ciel protège ceux que la terre abandonne ; que le secours de Dieu parait visiblement quand le secours des hommes vient à manquer^ «t que la Providence donne des bornes à la mauvaise volonté des impies, en faveur de ceux qui veulent dépendre de sa conduite.
Nous n'avons raconté que les premiers traits du mal qui nous menaçait, Dieu nous préparant par de légères attaques aune persécution, qui faillit ruiner entièrement nôtre résidence. L'emprisonnement de ceux dont nous avons déjà parlé, fut suivi de la perte de la maison , que nous avions dans le camp Jura; le pacha s'en étant saisi pour le logement de ses soldats et encore de celle dont nous avions avancé le louage, d'autant qu'elle fut ravie à son maître par l'artifice d'un homme adroit à faire du mal , et à nouer une intrigue ; mais il servit bientôt d'exemple à la justice de Dieu. Pour comble de misères, nous fûmes condamnés à donner cinq cents écus, le prix de la liberté de nos prisonniers et ensuite contraint de vendre nos livres , avec une partie de nos meubles pour faire cette somme. Dans cette conjoncture, la mission était absolument perdue , si les députés de la nation , en l'absence du consul , ne nous eussent trouvé place dans un petit quartier de grand camp, où, quelques aumônes, depuis huit ans, nous ont fait subsister, et particuUérement le zèle de Monsieur le consul Picquet , qui
donna remède à nos afflictions , et confirma le don que la nation nous avait fait en attendant son consul. Après toutes ces pertes de biens temporels , Dieu veuille que nous procurions les biens éternels, et plus solides à ceux dont la Providence nous a confié la direction. 11 y a de l'apparence qu'il nous fera prospérer en ce qui regarde l'esprit, puisque nous avons si peu réussi à l'égard des biens temporels.