SES LIMITES
Cettte belle terre, l'ancienne colonie des patriarches , la demeure des prophètes, le domaine des rois, la nourrice d'un Dieu, et si je l'ose dire ainsi , la mère , puisqu'elle l'a gardé trois jours en son sein , et après Ta rendu aux hommes plein d'une vie glorieuse ; cette terre qui a reçu Jésus naissant et l'a nourri enfant, et l'a porté conversant avec les hommes; cette terre qui a sei'vi de trône à l'Homme-Dieu pour s'asseoir et pour prier , et de lit pour dormir ; mais ce qui est plus touchant, cette aimable terre , comme informée des détresses de Dieu et des combats de son agonie ; arrosée de ses larmes et de son sang , mérite bieii que nous la considérions avec attention, et que nous en prenions toutes les mesures. La Perse, l'Egypte, la Grèce et toutes les grandes terres qui ont composé les empires, étaient grandement arides, et n'avaient pas reçu une goutte de la rosée céleste, lorsque cette terre promise était semblable à la toison de Gédéon, remplie de toutes les grâces du ciel. En un mot, c'est la terre où l'œil et le cœur de Dieu ont été atta-
chés durant si longtemps : et partant il est juste que nous l'éclairions d'un œil ûdèle, et que nous l'aimions de toutes les inclinations de notre âme.
Cette noble partie de la Syrie a du côté de Torient l'Arabie déserte; du côté de l'occident la grande mer Méditerranée; vers le midi les déserts de Pharan et d'Egypte; vers le septentrion l'Antiliban, et partant sa longueur se prend du septentrion au midi, je veux dire, de la ville de Dan appelée Cœsarea Philippi , bâtie au pied du mont Liban , jusqu'à la ville de Bersabée , qui est dans la tribu de Siméon , contre le grand désert de Pharan. Quant à sa largeur, elle s'étend de l'occident et de la grande mer jusqu'à l'orient au delà du Jourdain, jusqu'aux montagnes de l'Arabie déserte où habitaient les Amorrhéens et les Moabites. La longueur selon le sentiment d'Adrichomius , est d'environ soixante sept milles ou Ueues , car il entend par ce nom de mille, l'espace d'une heure de chemin. La largeur est de trente lieues de France environ. Que si la supputation et les* mesures de saint Jérôme semblent être différentes, il les faut expliquer des milles d'Italie, qui sont beaucoup plus petits.
11 est donc vrai que la Palestine est extrêmement limitée , mais d'ailleurs elle est beaucoup plus étendue dans le dessein du ciel , d'autant que Dieu avait choisi les enfants d'Israël et les avait préférés à tous les peuples du monde pour être la nation sainte , et composer le sacerdoce royal et même son trésor; c'est pourquoi il leur avait promis toute la terre qui s'étend depuis le désert de Pharan et le torrent d'Egypte, jusqu'au fleuve Euphrate. Terre véritablement heureuse, et la plus fer-
tile de tout rorient, comme Pline lui-même Ta reconnu : saint Jérôme l'appelle l'illustre, en la beauté de ses contrées et en la puissance de ses villes.
En efifet, après que David eut subjugué tous les peuples circonvoisins , les Philistins, les Iduméens, les Âmalécites, les Moabites et les Ammonites ; après avoir taillé en pièces tant d'armées de Syriens , il fut le maître de la Syrie , porta les bornes de son royaume jusqu'à l'Euphrate, mit garnison partout, et obligea ce peuple à lui payer tous les ans un certain tribut : pour marque éternelle de sa victoire , étant de retour à Jérusalem , il composa le psaume cinquante-neuvième, qui est un beau remerciement que ce religieux prince fait à Dieu , l'unique cause de son bonheur.
11 est vrai que le peuple d'Israël ne sut pas maintenir longtemps ses avantages, puisque David n'eut qu'un héritier de cette monarchie universelle de la Syrie, qui fut Salomon, maître de tout ce grand pays , étendu de l'Euphrate jusque vers l'Egypte : mais après sa mort , les Syriens se soulevèrent contre le peuple juif, et d'esclaves ou de tributaires devinrent maîtres , à la suite de leurs victoires.
Pendant ces deux règnes de David et de Salomon , la puissance des Assyriens fut comme absorbée et leur empire notablement affaibli. Ce qui fait croire à Génébrard que la grandeur de cette première monarchie de treize cents ans, n'est qu'une fable. En effet , si du temps de David et de Salomon , victorieux de toute la Syrie , qui était le plus beau pays des Assyriens , il y eut un monarque si puissant dans Ninive, n'eût-il pas fait quelque résistance aux Israélites; et l'écrivain sacré eût-il oublié
une circonstance si considérable des victoires du peuple de Dieu sur le premier prince du monde? On n'en lit rien pourtant dans les saintes Écritures; et ce silence fait douter de ce premier empire. Génébrard fortifie son sentiment de plusieurs autres raisons que je ne veux point toucher en cet abrégé.
Concluons néanmoins de ce discours la vérité de notre première proposition : la Terre-Sainte est plus grande qu'elle ne paraît ; dififérant des autres terres , et particulièrement de la Grèce , en ce que chaque montagne , chaque vallée , et si je Tose dire, chaque endroit rappelle un mystère ; tous ces endroits sont considérables pour quelque action divine qui s'y est accomplie : toutes les fontaines et les torrents sont le sujet de plusieurs histoires saintes. Bref tout y est mystérieux, outre que les actions de ce petit peuple , tandis qu'il s'est attaché au service de Dieu , ont été les actions comme de plusieurs peuples ensemble, et la gloire de ces conquérants a obscurci celle des plus illustres romains : je ne dis rien du nombre prodigieux de soldats qui se tirait de cette terre, nous ne le croirions pas , si Dieu n'était l'auteur de ces histoires.