XLII. — Les sièges mémorables de la ville de tyr
J'en compte huit qui font toute l'histoire de cette ancienne ville et de ce royaume. Le premier fut mis par Salrcanasar , empereur assyrien , qui la cerna du côté de la mer avec soixante galères qui avaient chacune huit cents rameurs. Quant à cette dernière circonstance , je m'en remets aux historiens, mais je suis bien certain que cette grande flotte fut vaincue par douze navires de Tyr, conduits par les Sidoniens, les premiers et les plus habiles pilotes du monde.
Le second siège fut formé et continué treize ans durant par le grand Nabuchodonosor , qui eut bien l'honneur de prendre Tyr , après avoir couvert de vaisseaux ce vaste fossé de mer ; mais il ne prit pas les principaux des Tyriens , ni leurs richesses. Car après avoir été si constants à se défendre , ils furent habiles à fuir en Chypre , à Carthage et aux îles de l'Archipel où ils portèrent leurs trésors , ce qui arriva l'an mil sept cent environ; après la fondation de cette place, le peuple qui était resté passa par le fil de l'épée , la ville fut toute ruinée et demeura soixante-dix ans désolée. Ce n'était plus qu'un lieu à étendre les filets des pêcheurs pour l'accomplissement de la menace que Dieu lui avait faite.
La récompense du vainqueur (qui en ce long siège avait obéi à Dieu et lui avait servi de fléau contre ses ennemis , et qui d'ailleurs n'avait rien trouvé dans la place , digne de sa grandeur royale) , fut le royaume d'Egypte, d'où il emporta des dépouilles immenses. Ainsi Dieii récompense, dit saint Jérôme, les bonnes œuvres des païens. 11 faut néanmoins que Tyr, soixante-dix ans après, soit rebâtie et qu'elle subsiste jusqu'au siècle d'Alexandre , qui en fit l'un de ses trophées , l'emporta après un siège de sept mois et combla entièrement le fossé de mer.
Après ce troisième siège , elle fleurit environ trois cents ans durant jusqu'au temps de Jésus-Christ , toujours fidèle à la république romaine , alliée à ce premier empire du monde , honorée par l'empereur Sévère du droit des villes d'Italie, ou du droit écrit des Romains, qu'Ulpien , Tyrien de nation , appelle Jus Ilalicum. Son bonheur dnra jusqu'au siècle des Sarrazins , qui s'en emparèrent l'an 636 et d'une ville très-chrétienne, en firent une retraite d'infidèles , ce qui dura quatre cent quatre-vingt-huit ans.
Ce quatrième siège fut suivi d'un cinquième , lorsque Baudouin 1'^ , roi de Jérusalem, l'an de Notre-Seigneur 111S , voulut l'arracher des mains des mahométans; mais comme l'attaque fut forte , la défense fut vigoureuse , tellement qu'il fallut lever le siège. Enfin l'an de Notre-Seigneur 1124, Guaremon, patriarche de Jérusalem, tenant la place de Baudouin II (pris par les Sarrazins), forma le sixième siège avec le secours des princes chrétiens et nommément de Michaélis , duc de Venise , qui amena une puissante flotte, et après un siège de six mois cette ville fut emportée.
Tyr fut heureuse après sa prise , ilurant cent soixantecinq ans, bien que Tan de Notre-Seigneur H88, Saladin, victorieux de Jérusalem et de toute la Palestine, l'assiégea par mer et par terre et la mit à deux doigts de sa ruine ,. mais les chrétiens firent des efforts miraculeux , et après avoir brûlé la flotte donnèrent la chasse à son armée de terre. Les historiens nous apprennent que deux ans après cette victoire , l'empereur Frédéric Barberousse (qui se noya au passage d'une rivière , son cheval l'ayant jeté dans l'eiiu , et se trouvant surchargé de ses armes) , fut enseveli dans l'église cathédrale de Tyr , où l'on voyait encore le sépulcre d'Origène , enterré neuf cent quarante ans auparavant, dans l'église appelée du Saint Sépulcre , tout embelli de colonnes de marbre , revêtu d'or et de pierres précieuses.
Après tant de sièges, fallait-il que l'an 1289, Tyr fût reprise après un siège de trois mois et se rendît aux San-asins, et qu'ensuite de ce malheur elle tombât entre les mains des Turcs qui l'ont laissée entièrement périr ?