‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 154 sur 159 · L. — Du MANGER · texte numérisé non relu

L. — Du MANGER

En France, le valet n'est pas assis à table avec le maître , ni le paysan avec le seigneur, ni les laquais avec les princes ; ici les maîtres et les valets mangent ensemble à la même table, et le palfrenier se met avec le prince ; ils mangent tous de mêmes mets , et l'un n'a pas les restes de l'autre. La condition est inégale, le traitement est égal.

En France on a de beau linge pour la table des gens de condition, et l'artisan même ne mange pas sans nappe ni sans quelque sorte de serviettes ; ici on n'a ni nappe, ni serviettes, ni table , car on mange sur la plate-terre, où Ton étend une pièce de cuir froncée qu'ils ouvrent en tirant les cordons et plient en les retirant, en forme de bourse.

En France, on observe la civilité et la propreté à la table surtout; et ici on n'est jamais moins civil, ni moins propre qu'en mangeant : les doigts servent de fourchettes, et le creux de la main de cuiller. Il n'y a qu'un couteau et un verre , ou une cruche pour tous ; le valet boit devant son maître, et le maître boit à la cruche après son valet.

En France, on entremêle le boire et le manger ; ici on fait le repas des poules , sans boire , si ce n'est à la fin.

En France, il y a plusieurs tables aux festins quand il y a un nombre extraordinaire de convives ; ici on n'en voit jamais qu'une, où les premiers venus se mettent ; et après avoir mangé , font place aux autres , pour lesquels la table se couvre de nouveaux mets.

En France, on observe un bel ordre en la diversité des services et des entremets; ici le bouilli et le rôti, les potages et les fruits se servent ensemble.

Ces peuples du Levant ne vivent quasi que de légumes et de fruits. Les riches seuls usent de ris et mangent peu de viande ; chez eux le rôti est une chose rare , et s'ils en mangent, c'est sans le larder. A peine voit-on du gibier à la table des princes mêmes ; leur coutume c'est de tourmenter les hommes et de laisser en paix les bêtes et les oiseaux, qui remphssent l'air et les forêts en plusieurs

endroits ; et dans les villes de France, on ne voit que rôtisseries et cabarets , les bons cuisiniers y sont de recherche, et pour ne pas déguiser la vérité, on y est moins sobre qu'en ce pays , où néanmoins il y a une grande abondance de toutes choses.

En Europe on vit de provision ; ici on ne fait aucune provision , ni de blé , ni de vin , ni de fruits ; mais on achète chaque jour ce qui est nécessaire pour la famille.

En Europe, on garde les provisions dans les greniers et les caves; ici s'il s'en trouve quelque peu dans les maisons , elles sont dissipées en un demi-jour , et si la famille n'y suffit, on appelle tous les voisins pour faire un festin à tout manger ; et ce qui est remarquable , les femmes étant ménagères en Europe , elles sont ici prodigues, et appellent tout le voisinage au festin.

De ces coutumes et de celles que j'ajouterai, vous pouvez conclure que ces peuples du Levant ont beaucoup de rapport avec les barbares. En effet, un de nos missionnaires venu du Canada, passant par la Syrie, remarqua cette convenance en plusieurs choses, entre les Syriens arabes et les sauvages de la nouvelle France; ainsi les peuples qui perdent la foi deviennent semblables aux bêtes , et le christianisme fait l'homme plus civil et plus humain.

Ll. — Quelques autres coutumes.

Parmi ces levantins, le père prend le nom de son fils aîné , de sorte qu'on ne l'appelle jamais qu'en ces termes : Le père de Pierre, le père de Paul ; mais parmi les Européens le père donne son nom à son fils et à toute sa race.

En Europe, les chevaux sont traités comme des bêtes; ici ils sont traités comme des gentilshommes : on compte les degrés de leur noblesse : on sait toute leur génération; on en met les registres dans les archives, ce qui ne se fait point pour les hommes , dont on ne daigne pas garder les titres de noblesse ; ainsi les bêtes sont traitées en hommes , et les hommes en bétes.

En Europe , on tue un chien qui se meurt , sans loi donner le temps de languir; ici on laisse mourir chiens et chats lentement,, les tuer serait un crime et tenu pour une grande avarice.

En Europe, les hôpitaux sont pour les hommes; et ici pour les chats , dont on fait grand état , depuis que Mahomet en laissa reposer un sur son bras , et fit couper cette partie de sa manche qui lui avait- servi de lit, aimant mieux gâter son habit que de troubler le repos d'un chat.

Parmi ces peuples du Levant , un jeune homme qui rencontre une femme par la ville n'ose pas la regarder, et ne la voit jamais avant que de l'épouser; mais en France quel désordre ! Combien de coquets et de coquettes , que les Turcs devraient faire rougir. Ici les filles ne sont jamais consultées sur leur mariage. Il serait honteux à une fille de témoigner qu'elle désire d'être mariée , et d'épousor un tel. Elles n'ont point d'autres volontés que celles «lu père et de la mère, et ne donnent jamais qu'un tacite consentement. J'avoue que la coutume de l'Europe est meilleure, de tirer l'exprès consentement des enfants pour les fiançailles; mais il serait à souhaiter qu'elles fussent dans cet air de modestie , et qu'elles eussent moins d(3 volonté et de caprice.

Ici le soir des noces )e mari donne un coup de pied à sa femme, et lui commande de tirer ses bas, pour lui faire entendre sa sujétion ; en Europe la sujétion est plus civile.

Ici le même soir des noces, Tépoux est conduit à la maison de son épouse avec les flambeaux de toute la ville. Il est seul sur un cheval , entre deux épées nues , que deux hommes portent, Tun marchant devant, l'autre derrière; Tescopetterie ne manque pas à c^tte cérémonie, les haubois, les tambours et les lampes allumées, avec lesquelles les femmes attendent le jeune marié, qui se ruinera plutôt que de ne fournir à cette dépense, quelque pauvre qu'il soit. Cette coutume n*a pas encore passé la mer; mais la dépense des noces n'est pas moindre parmi les Européens.

Ici les artisans manient leurs outils de la gauche à la droite ; en Europe on travaille de la droite à la gauche. Ici les mahométans sont des peuples fainéants , ils ont chacun leur métier , et n'en font point; en Europe on travaille. Le grand seigneur de ces provinces est jardinier, et tous les grands parmi les Turcs ont un métier; en Europe les métiers ne sont que pour des personnes de basse condition.

Ici un cadi ou chef de justice est lui seul juge, conseiller, avocat et procureur; en France, des officiers infinis et des procédures éternelles.

Ici celui qu'on a volé n'est pas moins châtié en justice que le voleur : le premier pour s'être laissé dérober, le second pour avoir dérobé ; d'où arrive qu'on n'ose pas se plaindre et que le larcin a grand cours en ces contrées.

Ici un meurtrier est innocent, tandis qu'il a de Tar-

gent; dans les États des chrétiens la justice est mieux réglée.

Ici appeler un homme riche, c'est Toutrager et l'exposer aux avanies du pays. Ces peuples aiment passionnément les richesses, mais ils haïssent le nom de riche; car être tenu riche , c'est être à la veille d'une extrême pauvreté ; les princes mêmes enterrent leur argent dans des lieux inconnus qu'ils ne déclarent qu'à la mort à leurs héritiers; en Europe , les pauvres veulent paraître riches.

Ici les particuliers ne possèdent point de terres, leurs personnes mêmes étant esclaves; tous payent tribut , et on compte jusqu'à chaque pied d'arbre; parmi les chrétiens,les anciennes lois des esclaves ne sont plus d'usage : on jouit de la liberté que Jésus-Christ nous a donnée.

Dans ces pays du Levant chaque ville a son pacha ou son gouverneur, le château a un aga qui le commande ; le premier est pour un an , le second est perpétuel , et sont souvent ennemis l'un de l'autre. En France, le même gouverne souvent la ville et le château, ou le gouverneur du château est créature du gouverneur de la ville. Le pacha qui veut tirer de l'argent fait jeter un corps mort devant la porte d'une maison , qui est obligée avec tout le voisinage de payer le sang. Parmi les chrétiens ces crimes sont inconnus.

Parmi les Arabes, celui-là seul n'est pas larron qui ne peut pas dérober; ces noms d'avanie, de cafard et d'usure sont fameux. L'injustice ne se cache point; la calomnie, le mensonge et les faux témoins sont les preuves en jugement, et cette marchandise est ici à très-bon prix. Qu'il plaise à Dieu nous délivrer toujours de ces monstres !

Cette antipathie s'étend jusqu'aux bêtes ; car ici les chiens du pays sont sauvages et ne se trouvent qu'à la rue et à la porte des maisons sans y entrer; les chats au contraire sont comme les chiens de manchons de l'Europe; ils sont si privés qu'ils mangent souvent dans un même plat avec le maître.

L'opposition paraît aux pierres et aux bâtiments. En France on revêt les murailles de pièces de tapisseries ; ici on en couvre seulement le pavé.

Il y a semblablement de l'opposition entre nos fontaines qui ne sont que pour les jardins , et ici leurs jets sont les ornements des salles.

Les fleurs ne sont pas exemptes de ce combat ; on les cueille ici sur les toits et non pas seulement à la campagne.

La mort même qui n'est qu'une privation , n'est pas ici considérée comme ailleurs. On traite avec ceux qui sont affligés de la maladie contagieuse comme avec les autres malades et personne ne se défend contre ce mal qui est si redoutable en Europe.

LIL — La conversation.

Cet endroit de nos oppositions est fort stérile , d'autant que ces peuples n'ont quasi point de conversation, ou s'il y en a , elle est d'ordinaire comme muette. Us n'ont pour bienséance qu'une pipe à la main , qu'ils se donnent l'un à l'autre et qui passe de bouche en bouche ; ils sont assis à terre , les riches sur des tapis , les pauvres sur des nattes et demeurent la plus grande

partie du jour en cette posture , les pieds croisés. Figurez-vous s'ils ont quelque convenance en ce point avec la France , où la belle conversation et les vertus sociales sont tant estimées.

En France , la droite est plus honorable et ici la gauche. En France, le haut du pavé est pour le plus qualiOé , ici c'est le bas de la rue qui est un lieu de déférence et d'honneur. En France, nos promenades se font avec quelque honnête entretien ; ici nos Arabes vont en troupe sans dire mot, ou certes ils parlent très-peu.

Dans ces belles provinces de l'Europe , ce serait un monstre de voir une honnête femme la pipe à la main ; ici elles prennent le tabac comme les hommes , et les enfants mômes s'accoutument à fumer.

Nous avons quelques jeux en France un peu violents pour l'exercice du corps , comme la paume et le ballon; ici ils n'en ont point de semblables : le trictrac et les échecs sont les plus ordinaires ; la conversation des Francs leur a appris celui de cartes qui ont volé outremer; mais il eût été plus expédient qu'elles se fussent perdues dans un naufrage.

Au lieu de nos carrousels , joutes , courses de bague et semblables nobles exercices, ils n'ont ici que le meïdan , c'est-à-dire la course des chevaux ; les cavaliers se lançant des bâtons , à la passade l'un contre l'autre , non sans danger de blessure.

Présenter la cassolette pour le parfum des barbes , c'est le plus grand honneur du pays , comme aussi de donner le café , qui est une eau noire et bouillante, plus saine qu'agréable , inconnue en France , où elle passerait pour une boisson de lutins ; la limonade à la

glace est plus au goût de nos Français et le parfum des barbes leur paraîtra ridicule.

Les discours de ces nations sont fort bornés , mais dans les villes civilisées de l'Europe la diversité en est belle et rend la conversation plus douce. On ne sait ici ce que C'est de gazettes ni de nouvelles qui sont toutes pour l'Europe , comme aussi l'entretien des livres. Pour les discours de piété , ils sont rares partout et les mauvais sont ici les plus communs.

En France , les femmes parlent partout , dans l'église bien souvent comme dans leurs maisons, et dans les rues elles ne sont pas muettes , ici elles ne parlent que fort rarement et marchent en public avec une grande modestie apparente.

En France il n'y a que les enfants qui mangent par les rues , ici les vieillards mêmes et des plus qualifiés , mangent par les places publiques sans bonté.

En Europe , les repas sont marqués à certaines beures , ici toutes les beures sont celles du manger ; il est vrai néanmoins qu'ils ne se traitent pas avec appareil.

LUI. — Les livres et les sciences.

L'impression des livres est pour l'Europe, ici l'Écriture seule les donne au public , ils écrivent de la droite à la gaucbeet nous de la gaucbe à la droite; ils se servent de cannes pour écrire et nous de plumes ; ils commencent la lecture d'un livre par où nous la finissons , ils commencent par le milieu de la page les lettres qu'ils écrivent à leurs amis , et après qu'ils l'ont remplie , ils

tournent à l'entour et remplissent toutes les marges, ce qui est bien différent de notre manière d'écrire ; le plis aussi de nos lettres est différent du leur , ils les envoient longues et étroites ; les nôtres étant d'une honnête largeur pour pouvoir écrire sur le dos le nom et la qualité des personnes.

Leur grammaire arabe donne l'adjectif féminin à quantité de substantifs masculins , elle fait aussi du féminin beaucoup de choses fort nobles et du masculin quelques autres qui semblent dégénérer de la noblesse des premières; ainsi le soleil est du féminin, la lune du masculin ; les esprits , les anges et les cieux sont du féminin ; la même affecte de mettre le verbe singulier avec des noms qui sont au pluriel , ce que nos langues européennes condamnent.

Ici un mot signifie très-souvent des choses contraires, aimer et haïr , faire la guerre et la paix , donner et prendre , de sorte qu'il n'est point d'homme savant , quelque habile qu'il soit, qui ose expliquer un livre en public sans l'avoir prévu avec étude. Personne ne possède cette langue si parfaitement, qu'il n'ignore autant de termes qu'il en sait. Quant aux langues de l'Europe , elles ont bien des paroles, dont les notions sont diverses, mais nullement contraires , elles sont fécondes et limitées , en sorte qu'un homme médiocrement savant , ignore très-peu de termes de sa langue maternelle dont il étend l'usage aux sciences les plus subtiles et les plus difficiles de dialectique, de mathématiques et semblables.

Les sciences sont plus rares en Orient que le phénix , et les métiers y sont plus prisés que les sciences : c'est pourquoi la multitude des livres qui va toiyours crois-

sant en Europe , diminue tous les jours en Syrie. Les meilleurs ont déjà passé la mer, et plusieurs se trouvent dans les bibliothèques de France ; ce qui est resté est fort commun. Le Psautier et l'Évangile, sont quasi tous les livres de dévotion , à la réserve de quelques Pères anciens qui sont dans les églises et dans les monastères , mais particulièrement les livres des sciences profanes ne se trouvent guère ici ; à peine en trouve-t-on deux bibliothèques dans la ville de Damas , qui est la plus polie de toutes et Tune des mieux peuplées.

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