II. — Les sanctuaires de la ville de damas
Il faut qu'elle ait de belles marques de sainteté, puisque l'Église encore naissante y a pu soutenir les efforts de la première persécution, et s'est maintenue avec tant de gloire. Cette première mission de saint Paul, est sans doute l'un des plus riches théâtres du monde, où la sainteté de l'apôtre s'est produite avec de si glorieux avantages. On y voit d'un côté la maison d'Ananias, et nommément le lieu souterrain dans lequel était le même Ananias , lorsqu'il reçut ce commandement glorieux, d'aller travailler à l'instruction d'un homme qui devait être le maitre du monde. Cette chambre avait toujours été en vénération à tous les peuples d'Orient et même aux Turcs, qui y ont fait nne mosquée ; mais notre siècle qui profane les choses les plus saintes, a fait d'une maison si auguste un lieu de débauche. C'était autrefois une église dédiée à Jésus- Christ, et à son disciple saint Ananias : et aujourd'hui l'honnêteté publique y est maltraitée. Quaresmius assure que les mahométans essayèrent trois fois d'y bâtir une tour , pour faire les criées ordinaires des mosquées , mais qu'elle fut toujours ruinée par des mains invisibles, et par un ordre secret de la Providence qui ne peut souffrir une si étrange profanation *.
La maison de Judas où demeura saint Paul, n'est pas des moins augustes. Elle est dans la rue qu'on
* De terra sancta, 1. vii, c. 2. peregrinatione 6.
appelle encore aujourd'hui Droite, d'un mille de longueur y enrichie d'un bazar ou place marchande , et arrosée d'une fontaine , qui a son jet d'eau devant ce même sanctuaire, où l'on croit que saint Paul fut baptisé par Ananias. Heureux bâtiment, qui renferma trois jours dans ses murailles, un homme que la grandeur de ses lumières éleva jusqu'au troisième ciel; car plusieurs estiment que l'apôtre, durant qu'il fut aveugle, incontinent après sa conversion, fut favorisé de son admirable ravissement. Nous lisons que les infidèles n'y peuvent pas vivre longtemps ; que les pierres mêmes sont comme ennemies de la superstition, et punissent ceux que le Ciel condamne ^
Que dirai-je de la fenêtre, par laquelle saint Paul recouvra sa liberté, et fut garanti des mains du gouverneur établi par le roi Aretas. On montre la muraille de la ville, et le créneau par où ce noble captif échappa ; mais Damas a été ruiné si souvent, et toutes choses y ont été si fort renversées, que c'est merveille qu'il soit resté quelque marque de cette glorieuse fuite.
Il faut ajouter aux sanctuaires de la ville, l'église de saint Zacharie, père de saint Jean-Baptiste, l'une des plus magnifiques du monde , tant pour la grandeur qui est extraordinaire, que pour la beauté du parvis tout éclatant de marbre et de riches colonnes. Les portes sont de bronze, sur lesquelles op voit relevée en bosse, la plus divine marque du sacrifice des chrétiens, qui est celle d'un calice, bien que tout l'édifice soit aujourd'hui changé en mosquée. Les Turcs se vantent d'y garder
* Quaresmius. 1. vii, c. «i. — Peregrinati 6.
la tête de ce prophète, et de la montrer par une faveur toute particulière aux Grands de leur secte. Je ne sais pourtant ce que je dois croire du titre de cette église, que le peuple, d'un sentiment contraire attribue à saint Jean-Baptiste ; vu nommément que l'opinion populaire est confirmée par un très-bon auteur, Adamnanns, de qui nous avons rapporté ailleurs des choses assez remarquables.
Pour ce qui regarde le dehors de la ville, il y en a plusieurs dont la vue peut inspirer la sainteté et donner quelque connaissance de nos mystères. A quatre lieues de Damas, sur le grand chemin de cette ville, on voit une petite montagne détachée des autres du Liban , qui s'élève presque en pointe et qu'on dit être l'éminence d'où Jésus-Christ appela saint Paul : en effet on lui donne de beaux noms arabes , l'un est Cauquabe, qui signifie étoile , l'autre Gebal nour, c'est-i-dire la montagne de la Lumière , et la plaine d'en lias, est appelée le lieu de la chute de ce grand Apôtre, qui y trouva son élévation. Ce qui confirme les esprits dans la vénération de ce lieu, sont les ruines d'un vieux bâtiment qui était au haut de la montagne , et une grotte qui est à la descente , où l'on a tenu longtemps une lampe , pour preuve de la dévotion ancienne. Que dirons-nous de cette tant renommée Notre-Dame de Sidénaîa.
C'est un miracle perpétuel qui a été nécessaire au siècle des empereurs Brise-images, pour établir hautement le culte , et donner au monde une preuve toute sensible de notre religion. A quatre ou cinq lieues de Damas , du côté du septentrion , vers le chemin de Cannobin , on voit un grand monastère de religieuses ,
qui est le refuge des pauvres filles et des veuves grecques ; il est tout fermé de hautes murailles et se peut défendre contre les courses des Arabes, étant élevé sur une colline et d'une assiette avantageuse. Nos Pères de Damas y sont allés quelquefois pour l'instruction de ces servantes de Dieu, qui vivent dans une merveilleuse innocence et simplicité. C'est dans leur église que Ton garde un trésor inconnu aux premiers siècles et sans pareil. C'est une image de la Vierge, que l'on appelle Incarnée, elle était autrefois peinte sur une table de bois, devenue depuis une peinture en relief, qui semble être de chair. Arnaud, abbé de Lubec, témoin oculaire, comme dit Baronius, nous assure qu'il en découlait incessamment une liqueur plus douce que le baume, semblable à l'huile, et qu'elle tombait dans un vase de cristal , posé au-dessous de l'image , et avait une vertu miraculeuse de guérir plusieurs maladies; et les chrétiens et les infidèles qui en prenaient avec respect , nommément aux fêtes de l'Assomption de la Vierge, en recevaient un grand secours*.
Un autre auteur nous apprend qu'un sultan de Damas recouvra la vue qu'il avait entièrement perdue par une fluxion , après s'être prosterné, avec un profond respect devant cet autel, et au moment qu'il se releva de terre *. On ajoute que semblables guérisons continuent encore aujourd'hui; mais que Tabbesse touche les yeux de ceux qui recourent à cette divine source de lumières, et les oint de l'huile de la lampe qui a brûlé devant ce sanctuaire.
' Matlh. Paris, in historia. Angl. in Jonne rege. * Baroàius , anno 870.
enfermé dans une muraille, de peur que des mains profanes ne le ravissent. L*église est semblable aux plus grandes et plus belles de France * .