III. — L'ÉTABLISSEMENT DE LÀ MISSI05 DE SAI!IT PAUL DE DAMAS
Cette mission est l'ouvrage du P. Jérôme Queyrot , qui Tut mené d'Alep à Damas, sur le commencement de Tannée rail six cent quarante-Irois, par le patriarche grec Euthymius , de Tîle de Chio , et du rite romain , pour l'instruction de la jeunesse , nommément de son neveu , et pour la composition de ses lettres circulaires, et de ses patentes grecques et arabes. Il y demeura neuf ou dix mois , et s'acquitta dignement de cet emploi , de sorte qu'il nous acquit dés lors l'amour et l'estime des Grecs. Mais le patriarche ayant été obligé de sortir de Damas , pour le payement de la somme de sept mille écus , que les Turcs, suivant leur coutume , demandaient aux Grecs , le père jugea qu'il fallait s'éloigner pour quelque temps , et céder aux secrètes persécutions que la jalousie excitait contre un religieux franc, employé aux plus importantes affaires du patriarcat. Il retourna néanmoins bientôt , animé par les promesses qu'on lui fit de Paris, de pourvoir à la subsistance des missionnaires. Son retour ne fut pas sans opposition , et sans beaucoup de dangers qu'il courut, avec trois autres de nos pères. Ils rencontrèrent les soldats égyptiens , qui conduisaient la Gazande d'É-
gypte , ou le trésor du grand seigneur qu'ils n'avaient osé mettre sur mer, craignant les corsaires; et comme elle était composée de plusieurs millions , il y avait aussi grand nombre de soldats divisés en deux régiments de cavalerie , qui ne marchaient pas avec l'ordre observé en Europe. Figurez-vous si la fréquente rencontre, de cette sorte de personnes dispersées était dangereuse. D'ailleurs ils combattirent contre toutes les incommodités d'un hiver très-rigoureux, toujours la pluie sur le dos , marchant à pied et couchant à la campagne en un voyage de cent lieues. A leur entrée dans Damas , des personnes puissantes s'opposèrent à leur établissement , et n'oublièrent rien pour arrêter l'exécution d'un si louable dessein : mais la connaissance que le P. Jérôme Queyrot avait du grec vulgaire, lui acquit l'affection et l'estime du plus considérable des chrétiens , le seigneur Michel Condoleo Candiot , maître de l'artillerie du grand seigneur à Bagadet , qui détourna cet orage , et depuis nous aida à l'achat d'une maison qui est franche dans un lieu de servitude , et ne paye aucune contribution.
Voilà donc la résidence établie sous le beau nom de saint Paul , la veille de la conversion de ce grand apôtre dans Damas ayant été le jour de notre entrée dans cette ville. Jour de bon augure, auquel l'armée de la Croisade qui vint à Damas, y arriva au siècle des guerres saintes, comme le raconte Adricomius après Guillaume deTyr *. Cependant si cet établissement n'eût porté le sceau de quelque emprisonnement^ je ne jugerais pas
* In Manasse num, 41.
qu'il dût être de durée. Il fallut avoir part aux chaînes de saint Paul et entrer dans les prisons qu'il avait sanctifiées, pour en sortir enfin et entrer dans nos emplois par les souffrances. La guerre fut pour lors ouverte entre les Vénitiens et le grand Seigneur , qui ordonna qu'au temps marqué par son édit , on mit aux fers tous les Vénitiens qui se trouveraient dans ses États, ce qui fut d'abord exécuté sur tous les Francs mêmes et les religieux que l'on chercha soigneusement par tout Damas. Il ne fut pas malaisé de trouver le Père Jérôme Queyrot, qui était toujours dans son école au milieu d'une florissante jeunesse. L'autorité néanmoins que ce Père s'était acquise dans l'esprit des grands et du peuple , et un certain caractère de vertu qui paraissait sur son visage, étonnèrent si fort les soldats , qu'ils n'osèrent jamais mettre la main sur ce serviteur de Dieu. Us détournèrent ailleurs leur colère et se saisirent de notre frère Valrad Bangen, qu'ils mirent dans un cachot où les incommodités et le mauvais traitement lui causèrent une maladie dont il n'a pu guérir depuis plusieurs années. La Providence pourtant le récompense noblement , lui commettant l'instruction de la jeunesse dans la lecture des langues arabe , grecque et italienne^ auxquelles *il faut ajouter la connaissance qu'il a du latin , de l'allemand , du français et du flamand ; ce qui le rend dans sa condition, capable de faire beaucoup de fruit qu'il va recueillant tous les jours. Ainsi Dieu élève ses serviteurs qu'il humilie. Certes, j'ai remarqué dans les mémoires des missions du Levant , que Dieu a donné une bénédiction particulière à nos Frères dans leurs travaux , et s'il en fallait faire le dénombrement il me
serait fort aisé. Mais concluons ce discours de l'établissement de notre résidence fondée sur les croix et affermie par les contradictions.