‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 27 sur 159 · IV. — Les fruits de la résidence de damas · texte numérisé non relu

IV. — Les fruits de la résidence de damas

Pour donner quelques bornes à cette narration et ne pas poursuivre un long détail de plusieurs actions apostoliques qui me porteraient trop loin , je ne considère que quatre de nos missionnaires qui se sont dignement acquittés de leurs fonctions.

Le premier , c'est le Père Jérôme Queyrot , dont la vertu me parait merveilleuse , en ce qu'un homme profès de notre Compagnie, qui avait la science et l'usage de toutes les langues saintes, et plusieurs autres belles connaissances, en la soixante-sixième de ses années, demeurait dix heures tous les jours, avec environ cent écoliers, extraordinairement remuants et inquiets, selon l'humeur de ce pays, et les instruisait avec des soins sans pareils; ce qu'il a pratiqué huit ans durant dans Damas et auparavant dans Alep , Smyrne , Chio et Constantinople , bien qu'il fût d'ordinaire supérieur de ces résidences éloignées, dont la subsistance et la conduite parmi les Turcs sont si difficiles ; et ce qui est remarquables, sans diminuer tant qu'il l'a pu le nombre des prédications, des catéchismes, et des exhortations qu'il faut faire pour remplir dignement toutes les fonctions des missionnaires. Les trente-huit ans qu'il a employés, sont de longues preuves et des témoignages visibles de sa

vertu consommée. Sa réputation était si grande, que le seigneur Candiot, Michel Condoleo, dont j'ai déjà parlé, après avoir vu les plus beaux pays de l'Europe et de l'Asie, assurait n'avoir jamais vu un homme plus modéré dans ses passions; il pleura sa mort; il voulut porter son cercueil et rendre ce dernier témoignage de respect à son confesseur. Tous les Grecs témoignèrent par un deuil public la perte qu'ils avaient faite. Tout le clergé de l'Église patriarcale assista à ses funérailles, et un évêque de cette nation ne s' étant pas trouvé à ce convoi , fit son éloge et sa harangue funèbre en peu de paroles, disant qu'il fallait ouvrir son tombeau à la fin de l'aimée, pour lui rendre les honneurs qu'on a coutume de rendre dans le Levant, à ceux qui meurent dans la réputation d'une sainteté extraordinaire. Dirai-je que nul étranger et chrétien n'entrait dans cette grande ville , qu'il ne voulût voir un homme si recommandable par tant de belles qualités, et un prodige parmi les savants dans les langues orientales. Il laissa plusieurs héritiers de sa vertu, parmi lesquels on compte mille excellents écoliers, qui feront fleurir la religion catholique au milieu du schisme, et changeront notablement la face de ces Églises, où la pureté de la foi est si fort altérée, et la corruption des mœurs n'est pas médiocre. En effet, nous pouvons dire sans exagération, que la jeunesse de Damas, instruite par ceux de notre compagnie, porte en son maintien les marques de je ne sais quelle modestie qui la rend aimable, et que la dévotion qu'elle pratique, en fait faire le discernement d'avec les autres écoliers. C'est, ce me semble, l'endroit par lequel il faut entreprendre la conversion des grecs schismatiques. Nous sommes trop vieux,

disait ces années passées Jerasinus, archevêque, vicaire du Patriarche, pour prendre une nouvelle teinture; mais instruisez notre jeunesse, qui se rendra par vos soins, capable de toutes les bonnes choses, et sera un séminaire de parfaits chrétiens. Paroles qu'il proféra devant cette jeunesse même, pour l'animera user de l'avantage qu'elle possédait. L'on a bien de la satisfaction à voir de jeunes grecs naturellement éloquents, qui instruisent de bonne grâce les serviteurs dans leurs maisons, et si j'ose le dire, leurs parents même, qui deviennent comme leurs disciples en la religion.

Est-il rien de plus grand et de plus glorieux, que de bâtir de nouvelles églises avec les apôtres, et convertir le monde. On en fait de nouvelles, par l'établissement de ces propagateurs, et on renouvelle les anciennes en même temps, instruisant les enfants qui enseignent leurs parents. Que l'esprit d'un missionnaire est comblé de joie , après avoir employé sa vie en des actions qui produisent ce double fruit, et avoir rempli si dignement ses années. Le P. Queyrot était si transporté de l'amour de Dieu , quelques jours avant sa mort , et faisait de si ferventes prières à son crucifix, qu'il tenait incessamment en ses mains, qu'on fut obligé de le lui arracher; ^dans la crainte que ces efforts d'esprit n'avançassent la fin de sa vie. Mais si la vue de cette image le blessait d'amour, la privation qu'il en souffrit, le blessa de douleur, et embrasant son cœur, tirait de sa bouche des soupirs tout enflammés , parmi lesquels son âme se détacha de son corps , pour aller voir le divin modèle , dont on lui avait ôté la copie.

Après avoir parlé du maître , racontons quelque chose

des mérites de son disciple , le P. Charles Malval , dont la vie n'a été que trop courte, dans ces missions du Levant, pour lesquelles il semblait que la nature et la grâce l'avaient formé , bien qu'à vrai dire il n'eut point d'inclination pour la Syrie. La première victoire qu'il gagna sur son e^rit , fut la résolution qu'il prit de quitter la Grèce , qui avait toute son aflection , pour se rendre à Âlep, et de là à Damas. Son obéissance à son supérieur, et sa condescendance en faveur d'un autre missionnaire à qui il céda la Grèce, fut un grand sacrifice d'abnégation. Il s'y porta avec tant de zèle, que du jour de son , embarquement, il commença d'apprendre l'arabe, auquel il s'attacha constamment, y ajoutant l'étude des langues persanes et arméniennes. II y a recueilli beaucoup de fruits en peu de temps, nommément à la conversion d'un savant médecin du grand seigneur. Syrien de Secte, dont la conquête servit d'exemple à plusieurs. Les vertus particulières de cet excellent religieux, servaient d'ornement à la science universelle qu'il possédait, surtout une humilité courageuse , qui ne visait qu'à cacher tout ce qui lui pouvait donner de l'éclat. Sa dévotion le tenait presque toutes les nuits , et une partie du jour auprès du Saint-Sacrement. Les rigueurs qu'il exerçait contre luimême tenaient de l'excès, et s'il avait quelques défauts, c'était de ne pas régler ses austérités. Mais un semblable excès est un bien excusable défaut; et cette haine de soi-même est le souverain trait de l'amour divin , qui avança, je le pense, le moment de sa mort. En effet, il fallut le tirer de l'autel , après le premier Évangile de la Messe, qu'il ne put pas continuer par un ordre admirable de la Providence, qui en voulait faire une victime, le jour

même de nos trois bienheureux martyrs du Japon, qu'il accompagna bientôt en leur triomphe, comme il les invitait depuis longtemps en leurs combats.

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