MISSIONNAIRES DE DAMAS
Puisque nous avons touché quelques points de la vertu de ces religieux passés à meilleure vie, il est juste que je n'oublie pas tant de louables travaux de nos Pères , qui leur ont succédé. Je ne raconterai pas les conversions ordinaires et de moindre éclat, il suffira d'en publier quelques-unes, qui ne sont pas moins utiles que consolantes. Un de nos missionnaires a converti le plus savant de tous les syriens , et même de tous les chrétiens , il Ta conduit dans une vie bien différente de la première, avec l'étonnement des siens, et la joie de tous les gens de bien. Le même a exercé une charité extraordinaire, accompagnée de beaucoup dfe prudence, envers dix-sept esclaves d'un grand personnage turc, qui allait à la Mecque, et menait ces pauvres malheureux; mais qui, étant gens de cœur, avaient tiré leur maître de plusieurs dangers. Il obligea cette compagnie de misérables à se confesser : il en ramena à la religion catholique deux qui étaient hérétiques, et en retira un troisième du commerce qu'il avait avec les démons, lui ôtant ses caractères de magie, et le guérissant de ce mal si incurable. Enfin sa douceur s'opposa avec avantage à l'obstination de l'esclave, qui avait appelé les autres à la
confession, et refusait lui-même d'y aller; il lui fit tomber des mains le poignard qu'il avait tiré, et lui arracha de la bouche la confession d'un véritable pénitent. Et pour combler la grâce , et assurer le salut de ces pauvres abandonnés, il fit avec succès ce que par prudence je ne puis pas expliquer. Les autres actions de ce Père me conduisent parmi les Maronites, dans l'église desquels il prêcha le Carême avec fruit et applaudissement. Il termina ses prédications par les confessions générales de tous les chrétiens et de plusieurs grecs, qu'il attirait à notre maison par les mathématiques, dont le charme est grand parmi les peuples du Levant, surtout l'astronomie; elle est, je puis dire, comme l'introducteur de nos missionnaires dans les maisons des grands, soit turcs , soit chrétiens. J'aurais tort, si après avoir employé la grammaire et l'astronomie pour la conversion des Orientaux, je ne mettais en avant la philosophie et la théologie. Certes, il est important de le dire, de peur que ce nom d'école, dont je me suis servi en quelques endroits de *ce livre , ne fasse croire aux bons esprits que ces sciences ne sont pas très-nécessaires pour combattre le schisme et l'hérésie dans ces contrées. Mais pour expliquer mieux notre dessein, il faut savoir que Saint Jean Damascène passe ici pour un docteur infaillible ; que son témoignage contre les hérésies , a le poids de toutes les raisons qu'on peut alléguer , et qui doit tenir le lieu de saint Thomas à nos missionnaires. Un de nos Pères, persuadé de cette vérité et de l'amour que tous les peuples ont pour la nouveauté, enseigna l'année passée la logique du saint, et sa théologie touchant les points de conlrovei'se. Ses
leçons valaient bien des prédications. L'ouverture de cet emploi fut estimée et l'invention louée à merveille. On y assista avec beaucoup de plaisir et de profit. Heureux si cet excellent travail n'eût été interrompu par une persécution, excitée contre les chrétiens, à laquelle il fallut céder, car on en eût recueilli de grands fruits. Les commencements néanmoins furent utiles , et désabusèrent plusieurs personnes, nommément un grec, qui après avoir semé ses erreurs , dans les maisons de ceux de sa nation , retourna pour enseigner ce qu'il avait appris et condamna cequ'il avait enseigné. Ce zèle, et celui dequelques autres , éclata trop ; les envieux en parlèrent au vicaire du patriarche alors absent, et l'animèrent si fort, qu'il fit appeler les jeunes théologiens , et après avoir repris leur hardiesse, en condamna les sentiments , et leur défendit de continuer semblables discours ; ajoutant que s'ils n'obéissaient Ils exciteraient des avanies qui ruineraient leurs familles. Cette sorte d'arguments ne fit pas changer d'opinion à nos écoliers ,• qui furent toujours très-constants en la doctrine de leur maître , et sans vouloir rompre leurs assemblées, mais elle les obligea à se taire et à ne plus dire en public ce qu'ils y avaient déjà enseigné. Nous rencontrerons bientôt ce professeur missionnaire dans les montagnes du Liban, où il travaille avec succès à l'instruction des Maronites.
Donnons ici un avis fort considérable à ceux à qui Dieu inspire quelque zèle pour ses missions , et qui en font les préparatifs pour s'y occuper utilement. La lecture des Pères grecs n'est pas un petit secours , leur autorité étant précieuse à cette nation qui s'aime beaucoup , et prise infiniment ceux qu'elle ne suit pas si reli-
gieusemenl. Le nombre des Grecs dont nous avons ici la fleur est de sept mille , et TÉglise qu'ils ont à Damas est la première qu'ils aient dans la Syrie , à laquelle ils invitèrent cet interprète de saint Jean Daraascène pour expliquer les auteurs traduits en arabe, qui est la langue du pays.
Finissons ce chapitre par une remarque d'un heureux présage, et introduisons parmi ces Arabes deux langues qui leur sont étrangères: la langue latine et la française. Pour la première, il y avait bien à se plaindre de la coutume des Grecs, qui deux fois Tannée, aux solennités de Pâques et de Noël, chantaient l'Évangile en quatre langues : arabe , grec littéral , grec vulgaire et turc; sur quoi le P. Queyrot, touché d'un juste déplaisir, de ce qu'on préférait le langage du turc au latin , dit de bonne grâce aux ecclésiastiques que la langue turque était une langue de guerre , et nullement propre à exprimer les mystères de l'Église, leur persuadant de substituer la latine, ce qu'ils ont toujours observé depuis, nous faisant espérer qu'après avoir appris notre langue ils nous donneront leur cœur. Pour la seconde. Monsieur de Bricard, consul de Seyde, gentilhomme, aussi bien d'esprit que de corps , allant visiter le grand visir à Damas, en reçut un accueil obligeant et honorable à la nation française; car outre qu'il lui permit d'aller par la ville à cheval le chapeau à la tête, des janissaires marchant à pied devant lui avec leur mitre, qui est leur habillement de tête et avec des bâtons qui tiennent lieu de ces anciennes marques du consulat romain , appelées Faisceaux , il le fit asseoir auprès de sa personne , pendant que les grands de sa cour étaient debout. Après ce
double témoignage d'honneur, il en reçut un autre, qui est encore remarquable dans Téglise des Maronites, où un^de nos pères raccueillit avec une prédication française, qui a été la première depuis les derniers siècles de la domination des Arabes, et ce ne sera pas, comme je l'espère, la dernière.
Sortons de cette grande ville , où Ton compte deux cent mille âmes et dont le séjour est si agréable, où se trouve tout ce qu'il y a de noblesse parmi les Turcs de la Syrie, et dont le pacha n'est point salarié du grand seigneur comme dans les autres villes, mais reçoit tous les jours mille écus, pour l'entretien de sa cause.
L'admirable vertu d'un esclave chrétien dans ses souffrances.
Un napolitain appelé Nantio de Hieronymo, fut pris en Candie par les Turcs, qui le traitèrent avec violence, pour le forcer à renier sa foi ; mais il souffrit avec une constance sans pareille jusques à trois cents coups de bâton tous les jours. Une vertu si extraordinaire étonna les ennemis de notre religion , qui' lui donnèrent quelque relâche dans ses tourments, et même d^ bonnes aumônes , que cet invincible et dévot captif donnait à des prêtres grecs, afin qu'ils offrissent le saint sacrifice de la Messe , pour les âmes du Purgatoire ; et bien que par le mauvais emploi de ses charités, les âmes souffrantes ne reçussent un aussi grand soulagement , elles ne laissèrent pas de lui procurer de
la bonté de Diea, la liberté qu'il obtint des hommes. On la lui donna bientôt après la mort de son maître : cet affranchi vint d'abord à Damas, où il racontais aventures à nos Pères , et obtint d'eux tout le secours que la charité peut donner dans ces occurrences. De Damas, on le mena au Quesroan , où la vue des Églises et le grand nombre des chrétiens catholiques le comblait de joie. Enfm, comme il avait les lettres de sa liberté en bonne forme , nos Missionnaires l'envoyèrent à Seyde et , par des lettres de recommandation , lui firent trouver son entière délivrance dans un lieu de sûreté.
Allons de Damas à Tripoli qui est presque en ligne droite et en est à trente lieues; l'on en compte autant de chacune de ces deux villes jusquesà Seyde y ces trois villes faisant un triangle.
TRAITÉ QUATRIÈME