U MISSION DE SAINT JEAN DE THIPOLL
I. — Cette mission tire ses commencements et sa GLOIRE pE l'Église des Maronites.
Le fleuve qu'oii appelle Saint a sa source au pied d'une montagne du Liban , où sont les cèdres tant renommés dont j'ai discouru ailleurs ; il arrose les val-
— ailées où se trouvaient autrefois les demeures d'un grand nombre de saints religieux maronites; il baigne leurs grottes d'où il tire encore aujourd'hui le beau nom de Saint. Après avoir couru , soit par la descente des collines, ou par les plaines , l'espace d'environ quinze lieues, il vient se rendre à Tripoli , lieu de notre mission , qui ne prend pas tant son nom de sainte de ce ûeuve , que de tant de fonctions vraiment saintes; puisqu'elles ne visent qu'à sanctifier les âmes , et particulièrement de ce que nous tâchons de rendre service au patriarche des Maronites , à ses religieux , et à son peuple , qui conservèrent tous la foi depuis plusieurs siècles, au milieu de la corruption des nations schismatiques qui les assiègent , et dont ils n'ont jamais voulu suivre le mauvais exemple ; malgré l'effort de la persécution, qui devient tous les jours moins supportable, et ce grand éloignement de Rome qui ne peut cependant empêcher leurs communications avec le Pape. C'est une église , qui ne reconnaît point cet ancien Maron , hérésiarque monothélite ; mais bien mini Marùii , abbé syrien , dont on voit encore à présent les lettres écrites au pape Hormidas, et le livre qu'il présenta au concile , témoignage authentique de la pureté de sa religion. L'un de ses patriarches vint aussi sous Innocent 111 au concile de Latran^; et témoigna le zèle que toute cette sainte nation a pour la foi et l'église romaine. Témoin les lettres écrites à Léon X, touchant les persécutions qu'elle a souffertes des infidèles , et sa constance à se maintenir dans la foi de ses pères ; témoin la coutume inviolable qu'elle garde après la no-
* Baron, in annot. ad Martyrolog. die 21 octobr.
mination d'un nouveau patriarche , par le clergé , et par le peuple , d'envoyer un de ses ecclésiastiques , au Pape, pour en demander la confirmation et le pallium. Établissons cette constante fidélité dans la foi catholique , par une preuve négative tirée de saint Jean Damascéne , qui, dans le dénombrement des hérésies , . ne touche point aux Maronites , dont il ne pouvait pas ignorer la religion étant leur voisin. Cette preuve , quoiqu'elle ne soit pas positive , est néanmoins très-forte , si vous considérez l'exactitude et l'éminent savoir de ce saint Père.
Toute la gloire de notre mission est comme un rejaillissement de cette sainte église. Elle s'estimera toujours très-heureuse de pouvoir donner quelques secours à des chrétiens, depuis douze siècles, toujours fidèles. J'avoue bien que la seule ville de Tripoli nous peut fournir quelque emploi ; mais notre principal but est de cultiver cette montagne voisine , ces vallées où il y a divers villages de Maronites, et servir nommément le Cannobin, où demeure le patriarche, non dans un palais, mais dans une grotte qui renferme la plus grande partie des bâtiments , et l'église du monastère , dont les religieux donnent de rares exemples de vertu. La sainteté et la simplicité logent dans cette grotte ; la charité et l'hospitalité y reçoivent les étrangers ; la pompe et l'appareil en sont éloignés ; l'humilité et la religion y trouvent leur trône. Trois ou quatre évêques sont toujours avec le patriarche , et un si petit réduit tire son lustre , tant de la prélature que de l'état religieux , qui sont d'un merveilleux accord sous un même couvert : comme dans l'Afrique , saint Augustin et saint Fulgence , saint Martin
en France , et ailleurs plusieurs grands évêques , suivant l'ancienne coutume , ont demeuré avec leurs religieux. Notre . compagnie s'estime très-honorée d'avoir dans ce monastère une chambre, à laquelle on a donné le nom de ces trois jésuites qui y furent envoyés autrefois, à savoir le père Jean Bonne, le père Jean-Baptiste Hélian , et le père Jérôme Dandini , les deux premiers par Grégoire XIII , l'an 1581 , pour y établir l'autorité du concile de Trente , parmi tous les Maronites; et le troisième par Clément VIIÏ, pour faire abjurer toutes les hérésies, dont quelques-uns avaient été infectés par la contagion des schismatiques ; les uns et les autres s'acquittèrent fidèlement de leur commission; car les deux premiers firent recevoir solennellement le concile, et le dernier fit renoncer à toutes les hérésies dont on les accusait. Le patriarche, au nom de tous, déclara qu'elles étaient supposées et inventées par quelques esprits artificieux et malicieux , qui ne cherchaient qu'à tromper les simples et à noircir les fidèles , jamais , dit-il , ni mon prédécesseur Michel , ni moi , n'avons été les auteurs de ce conciliabule, qui mettait en Jésus- Christ une seule nature , une seule volonté et un seul effet, et qui forgeait ce dogme, que le Saint-Esprit procède du seul Père : que dans les sanctifications , c'està-dire, dans nos mystères , était mis le crucifiement de la Sainte Trinité, et que nous crussions que la Sainte Trinité eût été crucifiée ; qu'il n'y a ni purgatoire ni péché originel ; que les âmes ne jouissent pas encore de Dieu dans le ciel , et ne souffrent pas dans les enfers , mais attendent la résurrection pour recevoir selon leurs mérites ; qu'on peut nier de bouche la foi qu'on con-
— Sifesse dans le cœur ; que la confirmation ne diffère pas du baptême ; qu'outre l'huile et le baume , il faut une autre mixtion pour les saintes onctions, qu'il faut consacrer en pain-levé; que l'huile bénite par un simple prêtre suffit pour Fextrême-Onction ; que la forme des sacrements est parfaite , bien qu'elle soit en une matière vaine et non usitée ; qu'on peut quitter sa femme pour le crime d'adultère, ou en cas de maladie, et en prendre une autre. Toutes ces erreurs furent abjurées dans le synode convoqué parle pèreDandini, envoyé par le Pape ; et le patriarche Joseph le fit d'autant plus volontiers , qu'il n'avait jamais eu ces sentiments si contraires à la foi orthodoxe.
Confirmons cette foi toujours pure et incorruptible des Maronites par un perpétuel miracle , qui fait leur éloge. A trois milles environ de Cannobin^ auprès d'un autre village appelé Eden , on voit une église métropolitaine dédiée à saint Sergius , siège d'un archevêque maronite du Mont-Liban. C'est au-dessus de cette église qu'on découvre la chapelle des saints martyrs, Abdon et Sennen Persans , dont la fét£ est mobile parmi les Maronites , qui la fixent au premier dimanche du mois de mai, jour auquel, pendant la messe, une fontaine d'eau . vive coule sous l'autel , et au moment de l'élévation du saint sacrement cette source pousse ses eaux d'un jet plus plein et plus abondant, et se tarit quelques jours après la solennité. Cependant depuis la réformation du calendrier faite par Grégoire XIU et le retranchement de dix jours , il n'y a point eu de changement au cours de cette .fontaine , toujours réglée au premier dimanche de mai. J'avoue que je n'ai pas vu cette merveille; mais le
P.Quaresmius nous assure qu'il Ta apprise de Tarchevêque même d'Eden , et de plusieurs autres témoins oculaires *. Ce miracle est une langue du ciel, qui prouve constamment la vérité de la foi romaine, nommément du culte des saints; qui autorise la dévotion des Maronites vers réglise romaine ; qui établit la réformation du calendrier tant contestée par les hérétiques , et publie hautement l'autorité des Papes qui Font ordonnée.
€e que je viens de raconter devint le principe de notre résidence de saint Jean dans Tripoli : et nous pouvons remarquer combien illustres et importants furent les travaux de nos premiers Pères. L'amour que les Maronites nous ont depuis témoigné , obligea le R. P. Jean Amieu , d'aller chercher à fonder un établissement dans cette ville de Tripoli , voisine du Liban , en l'année 1645. D y arriva le sixième jour de mai , qui est consacré à la mémoire de saint Jean Porte-Latine, l'apôtre d'Asie, dont la mission a pris le nom , et en laquelle ce Père a utilement travaillé , comme nous le verrons.