‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 31 sur 159 · DES MISSIONS DE SYRIE · texte numérisé non relu

DES MISSIONS DE SYRIE

Apeinetrouvera-t-onune de nos maisons dans la Syrie, qui n'ait été ornée de sa prison, et dont le parfait établissement n'ait eu pour base le mauvais traitement de quelqu'un de nos missionnaires ; le sujet de celui que je décrirai sommairement n'est pas particulier : il regarde tous les Francs mis en prison lorsque la guerre fut déclarée aux Vénitiens. Maisles circonstances en sont très-belles. Le R. P. Amieu venait de Jérusalem , où la vue du calvaire et du saint sépulcre , de la prison d'Anne et de Caïphe, lui inspira de grands désirs de souffrir quelque chose d'extraordinaire pour Jésus-Christ, et d'avoir part à ses chaînes. Il alla à Tripoli pour conclure une affaire, qui regardait l'achat de la maison que nous y

avons, et comme il voulait retourner à Seyde, après avoir terminé ce petit différend , il fut jusqu'à sept fois au port, éloigné d'une lieue, pour s'embarquer. Elnfin la veille de l'Ascension, il fit voile à la faveur d'un petit vent, qui le porta à trois lieues plus loin de Tripoli; mais il s'éleva du côté du midi une tempête si violente, et se renforça avec tant de furie, après qu'il fut retourné au port, que le vent arrachait les arbres, lançait de grosses pierres en l'air, et renversait toutes choses. Il semblait que les puissances de l'air se mettaient dans cet orage, ou plutôt qu'il y avait du divin en cet accident arrivé au même temps que les Turcs avaient pris le R. P. Gardien de Jérusalem avec d'autres Pères, et qu'après les avoir dépouillés tous nus, ils les conduisaient au lieu du supplice, pour les empaler, ce qui pourtant n'était qu'une feinte pour en tirer de l'argent. Cependant le Père, entré dans le port, va prendre son logement dans la prison, où il fut d'abord traîné, chargé d'un collier de fer, et d'une longue chaîne qui enliait vingt-sept, dans un cachot extrêmement puant et humide, où il demeura vingtdeux jours souffrant, c^ qui ne se peut dire, car les prisons des Turcs sont étranges, et jeur traitement est bienoutrageux aux Chrétiens. Quand l'un de ces vingt-sept, attachés d'une même chaîne, venait à changer de place, il fallait que tous les autres tournassent au même instant, et tous se communiquaient leurs souffrances et leurs incommodités, afin que la peine de l'un fût la peine de plusieurs. Enfin on reçut un ordre du grand Seigneur qui rompit cette chaîne, et le Père recouvra sa liberté sans rien diminuer de ses croix. Sa demeure de dix-huit ans dans la Syrie, n'ayant été qu'une suite d'afflictions, de

contradictions et de dangers, dans les établissements des autres maisons d'Alep, de Damas et de Seyde, où. il a si bonne part : il faisait ces voyages de cent, deux cents lieux à pied, qu'il avait souvent tout sanglants et déchirés, ce qu'il continua jusqu'à l'âge de soixante-six ans. Ses festins les plus délicieux n'étaient que de légumes et de pain, et souvent de vinaigre. Il couchait sur un lit tissu de cordes serrées ensemble , qui lui meurtrissaient le corps, et toute sa vie ne respirait que l'austérité; il travaillait néanmoins jour et nuit à faire des copies des livres arabes, et à mettre en abrégé des ouvrages importants, grâce à sa grande connaissance de cette langue , qu'il apprit sans maitre. L'un de ses chefsd'œuvre, et le fruit de ses veilles, c'est l'abrégé du grand Camus, fait avec une belle méthode. Je ne dis rien de ses dictionnaires arabes et turcs, ni de plusieurs autres emplois de cet homme véritablement infatigable, que je puis appeler l'homme de douleurs, d'autant qu'il se procurait encore plus de mal par des peines volontaires qu'on ne lui en faisait. Les persécutions et les calomnies qu'il a souffertes, avec l'héroïque mépris qu'il avait pour lui-même, ont été le comble et le couronnement de sa vertu.

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