IV. — Les fruits de la mission de saint jean de
TMPOLI.
Bien que nos Pères n'aient demeuré que deux ou trois ans dans Tripoli , et que la disette d'ouvriers nous ait obligé d'interrompre le cours de nos fonctions, les fruits
néanmoins qo'on y a faits sont remarquables. Le premier et Tun des plus importants , c^est d^avoir maintenu le coUéçe romain des Maronites, fondé par Grégoire XIII en y envoyant des enfonts de cette nation , contre Finclination des parents qui ne peuvent souffrir cet éloignement , et Topposition de quelques ecclésiastiques , et contre les prétentions mêmes de quelques gouverneurs, qui ne veulent pas que les sujets du grand Seigneur se retirent ailleurs. De beaucoup de belles actions qu'a faites à ce sujet le P. Amieu, je n en toucherai qu'une, qui fut la conduite miraculeuse de deux jeunes Maronites du Mont Liban , pour les faire embarquer à Seyde. Les voyages en ce pays sont très-rigoureux , tant à cause du grand nombre de larrons qui volent partout, que pour la disette des vivres et des rafraicbissements qu'on ne trouve point sur les chemins, et le passage des rivières qu'il fauttraversersouventsanssecoursetsansaucun pont. Ces deux enfants se trouvèrent dans un vallon , au-dessous d'un village des chrétiens nommé Eddes, épuisés et mourants de soif, sans pouvoir découvrir aucune fontaine. Mais dans cette extrême nécessité, comme ils cherchaient des fruits et des herbes, qui leur pussent servir comme de boisson, et les désaltérassent, l'un d'eux, en se jouant, jeta une pierre , qui alla tomber dans un Ueu où il y avait de Teau , qu'ils reconnurent au son qu'elle fit : c'était une fontaine claire et belle, et dans la nécessité pressante, ce fut une source de vie que la Providence leur découvrit.
Cependant ce Père, qui était leur guide, fut en peine quand il fallut passer le Fleuve Amour grossi des pluies. 11 Fallait guéer en un endroit où l'eau était fort profonde.
et s*y fût aveuglément jeté avec ces deux innocents; mais un homme inconnu qui avait quitté sa compagnie, disaitil , pour leur montrer le gué , se joignit à eux , et passa le premier la rivière , au lieu auquel était guéable ; il attendit même qu'ils fussent tous passés , après quoi il disparut en un instant, leur laissant lieu de douter raisonnablement s'il était homme ou ange. Certes la conservation du collège des Maronites est de telle importance, pour l'union de cette église avec la romaine, que les anges médiateurs peuvent bien s'intéresser en tout ce qui le regarde.
Je ne raconterai pas tous les traits de la Providence sur ces voyageurs , qui rencontrèrent en divers lieux , des soldats appelés sargis , pour lors dispersés par tout le pays , à cause des différends de l'émir et du gouvernement de Seyde. Les uns couraient à eux et ne les pouvaient pas atteindre , les autres en les approchant perdaient la mauvaise volonté de leur nuire. L'un de ces sargis armé de sa geangearre, leva la main pour frapper le Père qui arrêta le coup avec une seule parole. Enfin cette conduite fut toute divine , et les bienfaits de Dieu obligèrent le Père d'employer tous ses soins et toute son adresse pour ruiner le malheureux dessein , que de mauvais esprits avaient formé , de séparer les Maronites de l'Église romaine , et ensuite de priver notre religion d'une grande preuve de sa vérité , en lui ôtant cette nation toujours persécutée et toujours ferme, semblable à ces eaux douces qui entrent bien avant dans la mer et maintiennent leur cours sans rien perdre de leur douceur. L'affaire que ce Père traita pour le bien de l'Église , ne peut être expliquée saris blesser la ré-
putatioD de quelques personnes qui voulaient diviser ce petit État pi3ur régner.
Combien de villages a visité le Père Amieu dans ces montagnes du Liban , pour cultiver une nation dont la foi est encore vierge, quoique toutes les coutumes n'en soient pas si louables ; Fignorance de plusieurs esprits ne pouvant produire que des monstres ; ce qui parut il y a quelques années au massacre de tous les parents mâles d*un pauvre homme , qui avait tué par mégarde un des chefs du pays : on n*épargna pas même les enfants qui étaient au berceau. On fit une étrange recherche pour découvrir ceux que l'on avait cachés ; de sorte qu'on tient qu'un seul en échappa , et ce qui est horrible , toute cette grande parenté fut tuée de sang-froid. Certainement la vengeance s'y exerce avec barbarie , et quelques autres vices y régnent contre lesquels il faut s'armer de zèle.
Disons encore ce qu'il a fait pour l'instruction des religieux du Liban , qui ayant plus de bonté que de savoir, prétendaient à la prêtrise. Il ne faut pas croire que la philosophie et la théologie soient ici enseignées comme dans l'Europe. L'ignorance en avait pris la place ; le Père tâchait de la dissiper en éclairant ces esprits des lumières les plus nécessaires , pour traiter nos mystères avec respect et savoir. Un homme médiocrement savant passera ici pour un oracle auprès de ces peuples , qui écoutent la parole de Dieu avec une application extrême.
Le Père Amieu étendit même son zèle jusqu'au patriarcat, où il expliquait en arabe le pontifical romain aux patriarches et aux évèques , afin que les cérémonies
fussent pratiquées avec plus de convenance , et les sacrements mieux administrés.