V. — CONTINUATION DES FRUITS DE LA MISSION DE SAINT JEAN DE TRIPOLI
Après avoir vu le Liban , retournons à Tripoli, et touchons quelque chose de ce que le P. Jean Amieu y a fait pour les Francs et les chrétiens du pays. Comme l'enfer ne vise ici qu'à diviser notre nation , et à nourrir la discorde , le Père travaillait incessamment à Tunion et à là réconciliation des esprits. Mais il y a de bonnes actions, qu'on ne doit pas expliquer en détail : en outre il prêchait souvent deux fois le jour en français et en arabe. Il sollicitait les mariniers à ne pas s'embarquer sans faire leurs confessions et leurs dévotions durant leur séjour. Il visitait les malades de la ville , et même ceux qui étaient frappés de peste; il confessait, consolait et fortifiait avec des paroles allumées d'une charité, qui bannissait de son esprit toute sorte de crainte. Enfin, il a donné tant de preuves de sa vertu , qu'aujourd'hui même l'évêque de Tripoli en parle comme d'un saint , et tient sa mémoire en vénération pour lui avoir inspiré de si bons sentiments de la religion romaine, et rendu tant de services aux Grecs.
Un si excellent ouvrier devrait vivre toujours , si d'ailleurs l'immortalité glorieuse ne devait être sa récompense , et la mort son mérite. Notre missionnaire , après avoir enseigné trois cours de philosophie , l'un à Avignon et les deux autres dans le collège de Dijon ; après
aroir iniTaillé si utilement . pour maintenir i h compagnie le collège de Pignerol, durant le malheur des guerres, et ensuite pour commencer à cultiver cette vallée de Pragelas . Fancien rendez-vous des hérétiques, et r^oùt tant des vieilles que des nouvelles hérésies ; après avoir employé tant d'années aui missions de Syrie, touché en même temps de sa dernière maladie et da pressentiment de sa mort, assura un de ses amis dangereusement malade du retour de sa santé; et pour ce qui le regardait, il ajouta qu'il mourrait bientôt. Il ne pensa plus qu'à la dernière pâriode de sa vie, pour laquelle il mit en œu\Te toutes les vertus héroïques : la patience, qui lui faisait souffrir tout l'effort de son mal, avec une joie intérieure qui se produisait sur son visage; l'oliéissance, qui lui avait appris à ne rien demander, et à ne rien refuser ; et la dévotion dans ses dernières paroles, qui tirèrent les larmes des yeux de tous ceux qui assistèrent à son agonie , et obligèrent un religieux à dire , que pour la récompense de ses longs travaux dans les missions étrangères , il ne voudrait qu'une étincelle de ce feu, et une partie de ces grands sentiments , dont cette âme vraiment apostolique , était toute remplie. Après qu'il eut rendu son âme à Jésus , pour lequel il avait tant souffert , on remarqua sur son visage , comme des rayons de beauté qui le faisaient paraître plus beau que durant sa vie ; ce que j'attribue particulièrement à une souveraine grâce qu'il avait reçue depuis vingtcinq ans , et qui avait fait mourir en lui tous les sentiments de la chair , coiume nous l'avons lu après sa mort, dans le papier des vœux de sa profession , où il avait marqué quelques faveui-s particulières reçues du ciel.
Cet appui de la mission de Tripoli étant mort , et le patriarche des Maronites retiré de Cannobin, par la persécution des Amédies mahométans ennemis, tant des chrétiens que des Turcs, nous avons aussi tourné nos pensées ailleurs vers le Quesroan , où ce patriarche s'est réfugié ; nous n'avons pas pourtant abandonné Tripoli ; et quelques Pères y ont laissé des marques de leur passage : Tun d'eux nommément y a demeuré un an entier, et durant son séjour , s'est appliqué particulièrement à l'instruction de la jeunesse qu'il voyait fort ignorante ; il composa un catéchisme qu'on traduisait en arabe , en cherfoni (qui est le caractère ecclésiastique des Maronites) et en langue turque , tant il y était recherché nonseulement dans la ville , mais encore au dehors.
Exemple remarquable de la fidélité d'un esclave
CURÉTIEN A défendre SA RELIGION.
Ilestbienjusteque, marchant sur les pas de Jésus-Christ notre libérateur, nous secourions ses esclaves. Cette action est d'un si grand mérite , qu'elle est honorée du nom de Rédemption , comme ceux qui la pratiquent sont nommés rédempteurs. Nous ne pouvons pas briser toutes les chaînes de nos frères chrétiens ,• elles sont trop fortes, mais nous en pouvons diminuer le poids et soulager les esprits qui en sont oppressés.
Victor Lyon, de Marseille, fut il y a peu, un de ces objets de compassion , qui touchent les plus barbares. Comme quelques corsaires de Malte et de Ligorne des-
cendirent sur cette côte pour faire eau à Toortouse, quelques-uns de leurs soldats s'enfuirent , dont l'un fut ce Marseillais qui tomba de fièvre en chaud mal et fut pris par des coureurs y cruellement traité & coups de dmeterre et laissé comme mort. Néanmoins des femmes du pays eurent soin de remplir ses blessures de chaux pour arrêter le sang , et des Francs qui passaient le firent mettre dans une barque pour le mener à Tripoli , où il se trouva tout rongé de vers qui sortaient de ses plaies, et dans un si pitoyable état , que le pacha ne voulut pas le prendre pour esclave. Tant il est vrai qu'une extrême misère sert à quelque chose et que le mal contribue souvent au bien. II fut donc remis dans la maison de M. Marco , consul des Français , des Anglais et des Flamands, que la charité envers toutes ces nations rend illustre. Le chirurgien le traita avec beaucoup de soins, et s'il faut ainsi dire, mieux qu'il ne fallait, si la providence de Dieu n'eût conduit toute cette affaire. En effet comme il eut repris sa eanté , et qu'il eut paru en meilleur état , le pacha le voulut avoir et le sollicita plus par les tourments que par des paroles , à apprendre la religion mahométane. Cependant un de nos Pères le fortifiait par ses discours et le disposait à souffrir toutes les rigueurs, et même le martyre pour la défense de la foi; aussi endura-t-il tous les outrages qu'on lui fit, avec tant de constance , qu'il ne chancelait jamais, obligeant enfin son maître à lui donner la liberté pour une rançon bien petite. Je ne dis pas que sa captivité fut très-utile à un autre esclave, et qu'il l'éclaira dans son aveuglement et parmi les ténèbres de sa prison. Il n'est pas besoin d'en dire le détail , rendons néanmoins toute
la gloire de celte double délivrance de corps et d'esprit à Notre-Dame de Tourtouse tant renommée , depuis le premier siècle de l'Église. Elle regarda d'un œil de pitié le pauvre Victor couché sur la pointe d'un rocher où il s'était jeté , pour se retirer des mains de ceux qui le chargeaient de blessures. Elle vit la marque que son serviteur avait reçue autrefois à Lorette , et celte divine coadjutrice de la Rédemption du genre humain lui obtint de son fils une grâce de rédemption , à laquelle il répondit beaucoup mieux que quelques autres malheureux du même vaisseau corsaire , dont l'apostasie tira des larmes aux chrétiens, qui s'intéressent dans les affaires de notre religion. Je les appelle malheureux , parce qu'ils commencent déjà à ressentir une partie de leurs châtiments; ils sont fort mal traités et employés à des services honteux. Le pacha même a dit hautement que c'étaient des gens de néant , qu'ils avaient quitté leur religion , et qu'ils ne valaient pas ce marseillais , dont il a toujours loué la fidélité et la fermeté d'esprit.