‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 36 sur 159 · MONASTÈRES DES MARONITES · texte numérisé non relu

MONASTÈRES DES MARONITES

Le monastère que je choisis, des religieux de saint Antoine, parmi les Maronites, est bien différent de ceux qu'on voit en Europe ; ils sont vêtus de poils de chèvre , et n'ont qu'une petite robe qui leur vient un peu audessous du genoux ; ils ont les pieds nus, et logent dans des maisons, où ils n'ont presque point d'autre appartement que l'église, dans des trous de muraille, plutôt que dans des chambres. Ils se lèvent à minuit pour chanter leur office , et font de grandes prières le soir et le matin. Le reste de la journée se passe à labourer la terre , à couper du bois dans la montagne, et à quelques autres offices domestiques. Ils ne mangent point de viande, et jeûnent beaucoup à la façon du pays , ne

prenant rien devant les trois heures après-midi : tout cela leur est commun avec tous les religieux de cette nation , mais ce qui suit leur est particulier. Ils ont rebâti de leurs mains leur monastère , à cent pas duquel il y a une maison de religieuses; et ce qui est merveilleux , ces deux maisons ne sont presque composées que d*une famille , du père et de la mère , des enfants et des filles , avec quelques autres serviteurs et servantes de Dieu qui ont suivi leur exemple. Elles ont pour patron saint Abeda qui , par ses miracles , en a éloigné les Mahométans. Un jour, le feu était dans un village voisin , dont les habitants ai-abes avaient outragé le saint; mais comme ils furent allés à la rivière qui y passe, pour éteindre Tenibrasement , ils n'y trouvèrent pas une goutte d'eau , tellement que le village fut brûlé. Une autre fois , les Maures avaient mis dans l'Église un troupeau de chèvres^ qui y moururent toutes subitement; mais comme ce saint à miracles punit sévèrement l'impiété des ennemis de la foi , aussi guérit-il presque tous les malades qui recourent à lui.

Ce même monastère tout miraculeux a ressenti souvent la protection de la Vierge , au temps même qu'on l'achevait. Le Père de cette famille religieuse était un jour occupé à tirer des pierres d'une carrière , avec quelques-uns de ses religieux, dont l'un se sentit poussé par une main invisible , qui le jeta à cinq ou six pas au loin et en ce même moment , une partie de la roche tomba au même endroit où le religieux travaillait. Une autre fois, l'un des plus riches du pays avait mis un dépôt fort considérable dans ce monastère, où, je ne sais comment, il fut dérobé. D'abord le saint vieillard s'adressa

à Notre-Dame , fit de grandes pénitences et résolut de n'en relâcher point jusqu'à ce que l'argent fût trouvé : ce qui arriva après dix jours, cette même somme ayant été rapportée au lieu d'où on l'avait dérobée.

Ce récit paraît avoir quelque chose d'extraordinaire , et montre les richesses de la simplicité : je ne trouve rien néanmoins de plus louable que leur dévotion. Ces hommes de Dieu , pendant le séjour de l'un de nos missionnaires, après qu'ils avaient travaillé tout le jour, lors qu'il fallait prendre quelque repos pour se lever à minuit, allaient à lui et faisaient mille questions toutes saintes, l'obligeant de discourir de Dieu jusqu'à minuit, heure à laquelle ils ne laissaient pas de commencer leur office et louer Dieu avec autant de zèle que s'ils eussent été de purs esprits, indépendants du corps et du sommeil.

Je ne dis pas que ce monastère a été le premier siège de notre résidence , et qu'on y faisait toutes les fonctions de la mission , tandis qu'une partie de ces religieux nous aidaient à bâtir notre maison , et y travaillaient sans cesse. Une si longue conversation et tant de belles instructions qu'on a données à ces serviteurs de Dieu , ont ajouté à leur simplicité une prudence spirituelle et une connaissance de l'état auquel ils se sont engagés , et des vertus dont il doit être orné.

Jetons un coup d'œil en passant sur un bel ouvrage de menuiserie, qu'un de nos frères a fait pour embellir le maitre-autel de l'Église , dédiée à saint Abeda , et qui attire le concours des chrétiens et nourrit la dévotion publique. Le même frère s'est employé pour la décoration de l'Église patriarcale et de celle des religieuses appelées de saint Jean d'Ârache ou des Bois. 11 a formé ce beau

dessein de réparer les églises de la montagne , et d'orner lous les autels pour en augmenter le culte. Il faut faire plusieurs métiers pour Dieu et imiter saint Paul , qui employait ses mains à des ouvrages mécaniques; il faut prendre plusieurs formes et s'accommoder saintement à tous, en toutes choses.

Je ne parle pas des croix qu'on trouve partout; elles ne manquent pas dans ce beau séjour de la paix. Car d'un côté le peuple se presse pour prendre les prédicateurs et les porter avec une aimable violence dans la chaire, pour les ouïr comme des oracles et ensuite les régaler à leur mode ; et de l'autre l'envie, que le démon suscite, leur fait la guerre, et la jalousie, qui est fille de l'envie, ne les peut Souffrir : s'ils ne sont pas lapidés pour de bonnes œuvres comme Jésus-Christ, ils sont en butte aux traits de la médisance , qui les blesse plus subtilement que les pierres. Outre qu'il y a bien de la peine à traverser tant de vallons et de rochers parmi les extrêmes chaleurs de la Syrie , mais il n'y a jamais assez de croix à celui qui aime le salut des âmes.

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