‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 38 sur 159 · CE SIÈCLE · texte numérisé non relu

CE SIÈCLE

Un gentilhomme d'Âix, nommé Monsieur de Chasteuil,

m'oblige à noter quelques traits de ses admirables vertus, d'autant qu'en l'établissement de cette mission du Quesroan , nous avons suivi son conseil, et le poids de son autorité nous a porté à ce nouvel emploi.

Premièrement , comme son dessein était de se tirer de la presse du grand monde, et de rebuter ce que sa noblesse et son esprit lui promettaient , il ne pouvait choisir de solitude, ni plus sainte, ni plus agréable que celle du Cannobin, où Ton respire un air tout religieux, où les grottes sont des églises , où le fleuve est appelé saint, et où les cèdres font comme un sanctuaire. Il ne pouvait pas s'écarter plus avantageusement de sa maison ; sa fuite a été judicieuse, et la passion dt l'amour divin qui l'a porté si loin a été bien concertée.

2. Si le choix qu'il a fait de la vie solitaire et du désert fut si louable , les moyens qu'il a employés pour atteindre à la fin qu'il s'était proposée , n'ont pas été moins raisonnables. Sa maison était dans un trou de rocher, son trésor n'était composé que de livres syriens et hébraïques, pour l'intelligence du livre de Dieu, l'Écriture Sainte. Sa vaisselle ne consistait qu'en une cruche d'eau et en un pot à tenir de l'huile. Il n'avait point d'autre meuble qu'un chandelier à la rustique, qui soutenait une lampe de terre , et n'avait qu'une natte pour son lit. Son habit ne fut jamais qu'une robe toute simple à la mode des arabes , et un peu de pain avec de l'eau de la fontaine faisaient ses festins et ses délices. Le dimanche néanmoins, il y ajoutait un peu de riz ou quelque légume pour la réjouissance de ce jour.

3. Il était recherché de tout le pays, on recourait à lui comme à l'oracle et ses paroles étaient écoutées avec

admiration ; ceux qui avaient l'honneur de l'approcher, disaient que son éminent savoir était plus divin qu'humain , que ses maîtres avaient été les cèdres (comme saint Bernard nous assure que ses maîtres furent les chênes) , que la solitude l'avait instruit et que le désert lui avait servi d'académie. Ce noble solitaire avait des lumières si véritables et si nouvelles sur l'Écriture sainte, il trouvait des éclaircissements si sensibles et si spirituels , que le patriarche et les évêques en étaient toujours plus surpris. On le pria de ne pas priver l'Église de Dieu de ce trésor et de laisser le Gannobin dépositaire ou héritier de tant de riches connaissances; mais sa mort prévint le dessein qu'il avait d'écrire , ou plutôt il aima mieux se taire avec Jésus-Christ mourant et le Verbe muet , que de prendre rang parmi les théologiens , et de parler avec les orateurs.

4. 11 avait choisi une grotte pour y vivre saintement, il en prit une autre plus incommode, pour y mourir plus religieusement; il envoya son âme comme nous croyons , vers le ciel par des soupirs tout enflammés. Il termina seize années de cette vie très-austère, par un merveilleux détachement de toutes choses , il oublia le monde pour ne se souvenir que de Dieu ; il mourut en Jésus-Christ et comme Jésus-Christ; sa grotte lui servit de calvaire et les pointes des rochers lui firent une croix.

Au reste, j'ai écrit de ce^rand homme ce que j'ai trouvé dans les mémoires de notre mission ; si je n'ai pas copié les paroles du Père Jean Amieu , témoin incorruptible des louanges que je donne; je me suis fidèlement attaché à sa pensée , que j'ai toujours estimée

précieuse. J'ai dû proposer ce modèle aux dévols de ce siècle , et cet illustre pénitent ayant été l'exemple des montagnes que nous cultivons , et l'ornement d'une ville où j'ai reçu tant de bienfaits, je ne pouvais pas discourir des Missions du Liban et passer sous silence cet homme de Dieu , qui en est comme un nouveau cèdre plus haut que tous les autres.

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