III. — La congrégation des marchands
Si la Terre-Sainle est la terre de Jésus et de Marie, comme je l'ai prouvé dans le traité de la Palestine , si Marie appelée par saint Irénée la servante de Jésus a passé avec lui par Sidon, n'était-il pas juste que la compagnie de Jésus résidant à Seyde composât une assemblée de dévots de la Vierge , dans une contrée qui a été honorée de la présence de ces deux grands astres, Jésus et Marie? C'est le dessein qu'elle s'est proposée , en établissant la congrégation des marchands , dont les bons exemples et la dévotion sont si nécessaires dans un pays tout destiné au commerce. Nous avons quelque obligation de cultiver la vertu de ces messieurs , qui passent les mers avec tant de courage , et méprisent les dangers dont ils sont menacés tous les jours parmi les nations
infidèles, auxquels la profession du christianisme, et l'humeur de ces nations les exposent. Je soutiens cette vérité, qu'il y a quelque étroite liaison entre les marchands et les missionnaires , le commerce étant nécessaire à la vie humaine et à la prédication de l'Évangile, nommément dans les missions les plus éloignées , dont les portes ne semblent être ouvertes qu'à l'or et à l'argent. Ces colonies fondées sur la communication des peuples, appuient les missions qui obtiennent du ciel de grands secours à ces compagnies. En vérité ce n'est point par le secours des armes et des soldats que nous avons franchi les murailles de la Chine fermées depuis tant de siècles ; nous en sommes redevables à des marchands portugais , dont s'est servi la Providence , pour la propagation de la foi et du commerce- : un intérêt soutient l'autre , bien que les deux intérêts aient si peu de rapport l'un avec l'autre. Les pauvres ont besoin des riches , encore qu'ils n'aient besoin que de la pauvreté évangélique et nullement des richesses pour l'avancement de la religion chrétienne, établie siir les souffrances. Certes , si les terres intérieures de l'Amérique Méridionale ne sont pas encore éclairées des lumières de la foi , ce malheur provient de l'humeur de ces peuples errants et sauvages, incapables de commerce et de société, qui sont dans leurs carbets et maisons mobiles , qu'ils transportent suivant les cours des rivières et la commodité des eaux. S'il y avait des colonies chrétiennes dans le cœur de ces vastes pays , la religion y serait bientôt plantée. C'est l'unique secret pour changer l'Amérique, comme je l'ai appris des plus vieux missionnaires qui avaient demeuré longtemps sur les côtes.
Disons donc que les échelles de la Syrie servent comme de marches à la foi , pour relever au milieu de ses ennemis : il faut tâcher de sanctifier ces personnes qui sont si précieuses à la société humaine et traiter de la vie de Tesprit avec ceux que l'embarras des affaires pourrait détourner de ces pensées. C'est avec beaucoup de raison que nous leur recommandons si souvent le principal , de peur que l'amour de l'accessoire ne les occupe trop ; nous leur proposons l'affaire de leur éternité , et l'importance du moment duquel elle dépend , nous prions ceux qui observent si soigneusement toutes les occasions et les vents favorables , de vouloir recevoir l'inspiration du Saint-Esprit, et de ne pas perdre les biens incorruptibles.
Ces vérités éternelles prêchées tous les dimanches de Tannée, ont produit de grands fruits, et ont formé le beau corps de la congrégation qui , jusqu'ici , a été composé de personnes les plus qualifiées, par la naissance et la vertu , résidants en ce port, le plus considérable de Syrie. Nous ne sommes pas en peine d'en raconter de rares exemples de piété.
Exemples remarquables de piété dans la congrégation de la conception immaculée de la vierge, érigée
A SEYDE.
Un Père directeur de la congrégation , après avoir prêché du rachat des esclaves , recueillit un riche fruit de ses paroles, et vit couler en un moment, des mains des marchands jusqu'à mille francs, qui furent em-
ployés à rompre des chaînes , à sécher des larmes , et à tirer comme des portes de Tenfer de pauvres malheureux , que leur nation rendait étrangers à la piété des Francs.
2. Un autre Père qui ajoutait à ses exhortations, des conférences particuhères , pour insinuer davantage la vertu , toucha si fort un jeune marchand hérétique , qu'après la mort de son père lorsqu'il pouvait se promettre plus de liberté , il embrassa heureusement la reUgion catholique , par l'abjuration de l'hérésie qu'il fit dans la congrégation , et ensuite de sa conversion , voulut être du nombre des serviteurs de la Vierge dans cette même assemblée.
3. Comme la piété est d'ordinaire bonne à tout , un de ses confrères, appelé M. Pierre Stoupans, s'enrichit notablement dans peu d'années, et se rendit l'un des premiers de cette échelle ; mais la mort arrêta tous ses desseins, et le prévint sans le surprendre pourtant. Car durant sa dernière maladie , il donna des preuves d'une indifférence toute religieuse , et parut entièrement détaché de l'amour des choses périssables. Il vécut toujours si chaste , qu'il servait de modèle à tous les autres , tant il était retenu dans un pays de débauche , et en la fleur de ses années. Et comme on disait constamment qu'il vivait en ange, on peut dire aussi que sa mort a été angélique.
4. La parole de Dieu est de grand secours , on prêcha un jour avec tant de zèle et de feu, l'amour de Dieu et des grandeurs de la Vierge , que deux consuls , l'un de Seyde et l'autre du Caire, qui passait par là, voulurent être des serviteurs de la Mère de Dieu dans la congre-
gation, et s'attachèrent avec tant de dévotion à ces assemblées de piété , qu'ils en attirèrent quelques autres , dont la naissance est distinguée et la vertu n'est pas médiocre.
5. Ce fut par une heureuse violence, que deux marchands, dont l'un existe encore, et l'autre, appelé M. Honoré Audifroy, est décédé, furent poussés de s'enrôler dans la congrégation de Notre-Dame ; une tempête s'étant élevée au Capouge de Tripoli de Syrie, il fallut lutter, deux heures durant, contre les vents et les vagues ; mais les efforts de tous les mariniers furent inutiles, et le danger d'un horrible naufrage était inévitable, si ces deux messieurs n'eussent recouru à la Vierge, en l'honneur de laquelle ils s'obligèrent, par vœu, de jeûner tous les samedis de leur vie, et d'entrer dans la Congrégation. Le vœu fut suivi d'une prompte délivrance et de l'exécution de leur promesse.
6. Un autre marchand ayant acheté des soies, le vendeur révoqua sa parole , et voulut rompre le contrat , se persuadant qu'il les revendrait avec plus d'avantage ; et comme cette nation est extrêmement intéressée et ardente au gain , il usa de beaucoup de violence , en sorte que l'acheteur crut qu'il fallait céder pour le bien de la paix. Il réprima tous les mouvements d'une juste colère, et souffrit l'affront avec une grande égalité d'esprit, ce qui plut tellement à Dieu, que cet honnête homme s'étant depuis embarqué sur la côte de Tripoli , pour son retour à Seyde avec d'autres soies, le ciel le menaçant de tous côtés d'une pluie qui eût gâté sa marchandise : une simple prière qu'il fit à Dieu dissipa toutes les nuées de l'air , et le délivra de ce danger qu'il ne pouvait
éviter. Ainsi Toraison de Thomme juste est toute-puissante, et quand elle est jointe à la mortification des passions, elle pénètre les cieux.
7. La vertu est toujours noble et généreuse, encore que le sujet soit roturier. Le Père de la congrégation aida à bien mourir le serviteur d'un marchand, qu'un homme du pays avait blessé à mort, avec des coups de gangearre redoublés; il inspira une si ardente charité à ce malade, qu'il paraissait tout enflammé, et touché d'un extrême regret de ses fautes, et qu'il remercia Dieu de la grâce qu'il lui faisait en abrégeant sa vie, et terminant ses misères. Il ne témoigna aucun ressentiment d'aigreur, contre celui qui l'avait réduit à ce pitoyable état, lui pardonna avec des signes d'amour, baisa plusieurs fois le surplis du religieux, qui lui administra les derniers sacrements , et fit des particuliers remercîments à Dieu, de ce que la Providence avait mis quelque espace de temps entre sa blessure et sa mort. Enfin ce jeune homme nous fit connaître qu'un même coup peut être celui de la colère d'un homme et de la faveur de Dieu , et qu'une mort violente est très-souvent une grâce.
8. Une goutte d'eau et une grande foi produisent de grands miracles. Le père Gilbert Rigaut qui gouvernait la Congrégation, avait coutume de guérir ses malades avec un peu d'eau, dans laquelle il avait trempé un morceau de la caisse de bois, où l'on avait mis le le corps de l'apôtre des Indes , Saint Xavier : mais la source des miracles tarit entre les mains de celui quj voulut ajouter une nouvelle prière à un autre saint. Certes» la prière qu'il ajoutait était excellente, et le saint
quMl invoquait est l'un des plus miraculeux de l'Église ; mais comme le mélange des remèdes en ôte quelquefois la vertu; aussi une confiance moins pure et moins sincère, empêche le cours des grâces.
IV. — Le modèle d'un parfait chrétien , tiré de la VIE d'un serviteur de la vierge.
Je proposerais volontiers pour modèle à la jeunesse la vie de ce grand serviteur de la Vierge , M. Honoré Audifroy, qui arrêta une tempête, et se garantit du naufrage par une ardente prière qu'il fit à Dieu , comme nous venons de le dire. Cet honnête jeune homme, après une vie un peu mondaine, se convertit entièrement à Dieu et se lia étroitement à son service. Il se fit saint dans un pays de libertinage , et trouva son salut parmi les Turcs, les Arabes et les Maures : Marseille qui pouvait le sanctifier , l'avait vu un peu trop libre ; Seyde qui pouvait le pervertir, le vit tout religieux. Il s'acquittait de tous les devoirs d'un parfait chrétien. Entendant la messe tous les jours avec grands témoignages de piété , visitant le saint sacrement chaque soir, et répandant son cœur devant ce Dieu caché , dont il faisait sa nourriture ordinaire , par la fréquente et dévote communion. Que dirai-je de ses aumônes qu'il faisait souvent et libéralement , les faisant sans réserve à tous les misérables qui l'abordaient et trouvaient en lui , au milieu des ennemis , une cité de refuge. Quelqu'un voulut mettre des limites à ses libéralités par des observations auxquelles il répondit qu'il avait
plus besoin de vertu que de bien ; que Taumône était une sainte usure, et qu'il nous en revient de grands avantages pour de légères dépenses ; que le grand secret de conserver le bien , c'est de le faire commun aux pauvres , et qu'en le donnant on le gardait ; en un mot, que la meilleure et la plus assurée banque , était la main du pauvre. Agissant sur ces principes, il fit en mourant des legs assez considérables à tous les religieux de ce pays , et, étendant son testament au delà des mers , comprit dans ses bienfaits plusieurs ordres religieux de Marseille. Au reste , il n'était pas de ceux qui donnant à Dieu les biens qu'on appelle de fortune et qui sont hors de nous, se donnent eux-mêmes en proie à la volupté. Le premier sacriûce qu'il fit au ciel , fut de son corps , qu'il maintenait dans une pureté inviolable et de son esprit qu'il nourrissait de la parole de Dieu , de la lecture des livres spirituels et de la méditation des mystères de Jésus- Christ. La patience ,qui est la vertu des chrétiens , paraissait rare en ce serviteur de la Vierge : il ne sortit jamais une parole d'aigreur de sa bouche , durant tout le cours de sa maladie ; il ne s'entretenait que des louanges de Dieu , qu'il remerciait également de ses biens et des maux dont il l'avait affligé. Il garda toujours une indifférence chrétienne dans le grand nombre de divers événements , auxquels la vie d'un marchand est exposée. Jamais pourtant cette vertu ne se produit avec plus d'éclat qu'aux derniers mois de sa vie. Il se voyait mourir et perdre d'aussi beaux avantages que sa condition et l'état de ses affaires lui assuraient ; il n'en témoigna néanmoins aucun regret, lors même qu'on le portait tout mourant , dans une litière , de Damas à Seyde , et qu'en traversant les mon-
tagnes , on le secouait impitoyablement ; son esprit était toujours en paix au milieu des précipices qui se trouvent dans le Liban et tant de dangers où la Providence le voulut exercer; il excusa les porteurs, qui n'avaient ni discrétion ni charité, et ne pouvant trouver aucun repos entre les mains des hommes , il se reposa sur la conduite de Dieu et dans le sein de la Providence. Sitôt qu'il fut arrivé à Seyde , il montra un extrême mépris de la vie et un grand désir de la mort qui nous ouvre l'éternité , sur laquelle il médita profondément comme nous croyons , durant les vingt-quatre heures de son agonie. En effet , quelques moments avant sa mort, cette lumière étincela; il ouvrit tout d'un coup les yeux qu'il avait si longtemps fermés ; il jeta des regards vers le ciel , et donna à connaître par un soudain changement de son visage, qu'il y avait du changement en son âme. Tous ceux qui l'assistèrent en furent eux-mêmes surpris, et touchés d'un double mouvement de regret et de joie , ils regrettèrent sa perte et se réjouirent de son bonheur. Cette mort leur parut un transport et comme le terme d'une extase de laquelle il sortait en quittant cette vie. Tel des plus qualifiés, dit après sa mort, qu'il voudrait mourir lui-même en ce pays , et qu'il renoncerait volontiers à la vie , s'il pouvait être favorisé d'une fin si chrétienne. Tel assurait , qu'on recevait plus de secours pour bien mourir dans Seyde que dans Marseille même. Un autre avança fort à propos, que l'échelle de Seyde avait servi à ce jeune homme d'échelle pour monter au ciel : ainsi on peut opérer son salut en toute sorte d'état , de temps et de lieu.
Voilà l'original dont je voudrais que plusieurs fussent
des copies. C'était Thomme de D.cu dans le commerce du monde , Thomme juste dans les affaires , où la justice est si souvent blessée et l'honnête homme qui a su si bien accorder l'honneur du siècle avec la gloire de Dieu. Cependant admirez ici la douce Providence , qui ne le retira pas de cette vie sur la pente de sa perte; mais dans la plus favorable conjoncture de ses années , lorsque sa vertu semblait être consommée par la visite des saints lieux ; par la confession générale qu'il avait faite un peu auparavant sur le calvaire; par le jubilé qu'il gagna cette même année dans la ville de Damas, et par la charge de la préfecture de la congrégation qui lui était échue, afin qu'il mourût plus particulièrement serviteur de Jésus et de Marie.