‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 43 sur 159 · VIE APOSTOLIQUE, DANS LES FONCTIONS DE LAQUELLE IL EST MORT · texte numérisé non relu

VIE APOSTOLIQUE, DANS LES FONCTIONS DE LAQUELLE IL EST MORT

Il y a très-peu de liaison, ce semble, entre la banque d'un marchand et la chaire d'un apôtre, entre la pierre précieuse de l'Évangile qu'on achète en perdant tout, et les richesses de ce monde qu'on multiplie en gagnant toujours. Saint Matthieu néanmoins devint apôtre, et d'un homme dangereusement riche, se fit heureusement pauvre. Sa vocation fut puissante et aisée ; elle ne coûta à Jésus qu'un simple écoulement de quelques rayons de son visage. Sa beauté fit le chef-d'œuvre de sainteté , comme l'assure saint Jérôme. Cet apôtre de

l'Ethiopie a beaucoup d'imitateurs , et son obéissance aux mouvements de Dieu a servi de modèle à plusieurs. Notre siècle n'est pas si stérile qu'il n'en puisse produire quelques-uns. J'en proposerai ici un que la Vierge donna à Jésus , et Jésus à la vie apostolique , dont il fera les actions sur mer et sur terre , et dans les trois parties du monde les plus célèbres, l'Europe, l'Asie et l'Afrique.

L — Son voyage de seyde jusqu'au royaume

DE HENGALA.

Le R. p. Amieu , supérieur des missions du Levant, avait envoyé un de nos Pères en Perse pour étendre la mission de Syrie et les conquêtes de Jésus- Christ. Ce grand dessein toucha un serviteur de la Vierge dans la congrégation de Seyde , et l'obligea de renoncer à ce grand intérêt de l'or et de l'argent, que les autres poursuivent avec tant d'ardeur. C'est M. François Lambert qui, de la congrégation de la Vierge, entra depuis en la compagnie de Jésus , et trouva dans cette partie du Levant un emploi bien diflérent de celui auquel sa première condition l'avait engagé. Il quitta d'abord tout ce que ces premiers avantages dans le commerce du monde lui faisaient espérer; il préféra les terres étrangères et barbares à sa patrie , et résolut d'aller à Ispahan, capitale de la Perse, pour se joindre à notre missionnaire. Je ne dis rien de son passage par le désert d'Arabie, ni de son arrivée à Bagadet. Je laisse son embarquement sur l'Euphrate pour Bassora , qui est sur l'embouchure du golfe Persique ; il souffre de

grandes tempêtes sur cette mer, et mouille au Congo (le Perse ; de là il monte à Ispahan, et ne trouvant pas le Père qu'on y avait envoyé , il va d'Ormuz, d'où il recula, jusqu'aux Indes du Mogor et continua sa navigation vers Sur rate; là, traversant par terre les Indes, il arrive à la grande ville de Golgonde. Il voit Massulipatan et ensuite Meliapour, ville de saint Thomas. Figurezvous, si n'entreprenant tous ces voyages que par un mouvement de zèle et de dévotion, il visita le lieu où l'apôtre saint Thomas fut blessé , où il mourut et répandit son sang sur une pierre qui est encore aujourd'hui comme sensible, à l'égard de ce grand martyr, et qui tous les ans le jour du saint apôtre sue, et prend diverses couleurs ; il vit le fer de la lance dont le saint fut frappé pour mettre le sceau à son apostolat par cette blessure, et payer le peu de foi qu'il montra lorsqu'il voulut toucher la plaie de Jésus avant que de croire.

Il retourne à Massulipatan , où il achète quelques petits enfants, que le révérend P. François de Sainte- Monique , religieux et missionnaire de saint Augustin , baptisa et donna à des femmes chrétiennes , qui eurent le soin de les élever. Ce digne religieux, formait alors dans cette partie des Indes, une chrétienté, des esclaves que les Portugais et les Hollandais avaient, et de ceux aussi que lui-même achetait et maintenait dans la foi chrétienne. Comme l'amour divin est infatigable et ingénieux, il pressait notre prétendant à la vie apostolique de chercher par mille dangers, de communiquer le trésor de l'Évangile ! Il s'embarque donc sur le vaisseau d'un Portugais, appelé Thomas de Lima, et fait voile avec plusieurs passagers, de

Perse, du Mongor et de la Chine, pour Bengala. Environ au commencement du mois d'août de Tannée 1648 , après une navigation de peu de jours qui fut fort douce, il s'éleva sur cet Océan un furieuse tourmente, qui le jeta dans une mer très-dangereuse , où il y avait des écueils et des bancs de sables. On n'entend plus que le brtiit des ondes irritées , et les cris des passagers qui se croient abîmer dans les flots de moment en moment. Il parut néanmoins la veille de l'Assomption de la Vierge un rayon d'espérance , lorsqu'ils aperçurent la côte du désert de Bengala ; mais comme un danger attire l'autre, la mer étant si trompeuse, le vaisseau fut arrêté tout d'un coup sur un banc de sable couvert de trois brasses d'eau. M. Lambert voyant que chacun se jetait sur le banc de sable, baptise trois petits enfants, que les Maures avaient achetés des Gentils, et marche jusqu'à l'extrémité du banc , long de quatre lieues , d'où il restait une grande étendue de mer jusqu'à la terre ferme , qu'à peine on pouvait découvrir. On fait d'abord quelques radeaux des arbres , et de quelques planches du vaisseau , où se mirent les passagers , nommément les femmes et les enfants. Les autres s'attachèrent aux planches, et à semblable attirail de navire pour traverser la mer. La multitude de ce monde , et le poids de l'or et de l'argent, et de plusieurs meubles précieux, firent enfoncer le gros radeau, de sorte que le naufrage fut épouvantable. Dans ces désordres , notre voyageur quitte une planche mal assurée , pour joindre le capitaine et le pilote du vaisseau , qui étaient sur une partie de la couverte , où la tourmente les maltraitait. Ces planches de la couverte jointes ensemble ,

furent bientôt plongées dans la mer , où se noya un Persien, qui n'eut pas assez de force pour se tenir au reste des planches flottant sur l'eau.

Ce fut en cette conjoncture qu'un Chinois, appelé Antoine Rodrigues, au moment qu'il se noyait rencontra M. Lambert , et le prenant par un pied , l'emporta jusqu'au fond de la mer. Il m'a assuré que dan^ ces abîmes il fut comme insensible , ne sachant ni ce qui s'y passa , ni combien de temps il y demeura , mais qu'il se trouva heureusement sur les eaux et rempli d'un nouveau courage , joignit le capitaine et le pilote, qui avaient déjà prié Dieu pour lui , le croyant noyé. Que la conduite de Dieu est admirable ; les forces manquent au capitaine qui coulait à fond , si celui pour lequel il avait fait des prières comme pour un mort, ne l'eût pris par la barbe et ne l'eût remis sur les planches. Cependant comme il vit qu'on avançait très-peu , il se mit en état de nager , et après s'être recommandé à Dieu et à la sainte Vierge du Carmel, dont il portait l'habit , il protesta devant tous que ce n'était point par désespoir qu'il quittait les planches , mais plutôt par un mouvement d'espérance qu'il avait de se sauver à la nage. Ensuite de cette protestation , il se lève sur ces ais et se jette hardiment dans la mer ; à peine avait-il avancé vingt-cingt brasses d'eau, que le cœur lui manqua. Dans cette défaillance son courage ne fut point ébranlé , mais connaissant que les habits qu'il avait le morfondaient , il regagne les tables et se dépouille, à la rései*ve d'une serviette , de laquelle il se ceignit étroitement^ après y avoir mis un reliquaire où il y avait du bois de la sainte Croix et une pièce de la lance de

saint Thomas, apôtre , avec une boite de diamant qu'un ami lui avait confiée à Massulipatan , pour la porter à Bengala. Le voilà donc en état de commettre de rechef sa vie aux vagues ; il s'élance au milieu de la mer, et après avoir fait autant de brasses que la première fois , les flots lui donnant au visage , il voulut retourner aux tables et se rallier aux autres qu'il ne vit plus; il est donc forcé de chercher son salut à la nage , ce qu'il flt avec une peine incroyable. Je ne saurais exprimer, me disait-il , combien de fois les forces me manquèrent, mais Dieu me les rendait de temps en temps , et la sainte Vierge que j'invoquais , et les âmes des trois petits Gentils que j'avais baptisés et qui s'étaient noyés, m'obtinrent de grands secours. L'effort de la mer me poussait sous les eaux, je me soutenais pourtant le mieux que je pouvais ; ce qui m'incommodait davantage , c'était les vagues qui me donnaient en face et me faisaient boire par force, m'ôtant la respiration (j'emploie presque ses mêmes termes pour décrire ses aventures, ou plutôt la conduite de Dieu sur lui). Comme je faisais les derniers efforts , je touchais d'un pied le fond de la mer et trouvai le ferme , alors le cœur me revint où je le devais perdre; je me pousse en haut avec plus de vigueur jusqu'à ce que je n'eus d'eau qu'à demi corps; j'étais presque à terre et je faillis encore faire naufrage, parce que la tourmente et le courant des eaux me roulaient de part et d'autre. Enfin je me jetais en terre ferme sur le soir , où après avoir remercié Dieu qui m'avait tant de fois sauvé la vie , je demeurai quelque temps couché sur le sable, et m'étant relevé, je jetais les yeux autour de moi sur cette côte déserte où je ne

voyais personne , après ra'être vu avec une si grande compagnie , composée de toute sorte de nations , qui se perdit en un moment, devenant le jouet des ondes. La nuit me surprend , et cependant je retourne mon esprit vers mon libérateur , et abandonné sur cette plage je m'unis plus étroitement à Dieu , me persuadant qu'il me remplissait de soi-même, dans c^tte vaste solitude de toutes les créatures , et qu'il me soutenait dans cet abandonnement universel.

Il faut remarquer que ce missionnaire qui sortit deux fois du fond de la mer, pour retourner en Syrie , et que Dieu a conduit par des voies si détournées à la mission du Liban avait une santé fort délicate et un corps faible; comme l'on jugeait à le voir. C'est pourquoi nous poHvons croire raisonnablement que son salut est l'ouvrage d'une Providence miraculeuse , que tous ses efforts furent des secours du ciel.

Il n'y a point de consolation pareille à celle d'un homme véritablement apostolique, qui ne dépend que de Dieu , qui ne voit que Dieu et qui ne peut rien espérer que de Dieu. Le désert lui est un ciel , et quand il est touché de ce violent désir, de souffrir quelque chose pour Dieu , le ciel , si je puis le dire ainsi , lui paraît un désert : il trouve l'abondance dans la disette , et la disette dans l'abondance de toutes choses , rebutant ce qui est agréable au sens et recherchant ce qui est pénible au corps. C'était l'état de saint Paul dans le fonds de la mer , où il demeura un jour et une nuit , et celui de saint Xavier durant trois jours et trois nuits , soutenu sur une planche , les tempêtes se jouant de celui que les inspirations du Saint-Esprit conduisaient. Je crois que

H. Lambert goûtait ces véritables plaisirs, lorsqu'il se reposait sur le sable, entre les tigres du désert de Bengale et les ondes de la mer , ne pouvant ni avancer ni reculer , ni aller à la droite ni à la gauche , qu'avec un extrême danger, voyant la terre fermée à son secours et le ciel ouvert. Son cœur ne s'abattit pas parmi tant d'objets de terreur : mais après deux heures de nuit , élevant bien haut la voix, pour apprendre si quelqu'un se trouvait dans ce vaste désert; alors deux mariniers échappés du naufrage le vinrent joindre , et après une conjouissance réciproque semblable à une extase et faite par des personnes qui étaient si proches de la mort; après des embrassements suivis de larmes, ces trois abandonnés passèrent la nuit avec trois mauvais hôtes , le froid , la pluie et la faim ; ils la passèrent pourtant avec allégresse : le souvenir du mal et du naufrage , dont il avait plu au ciel de les délivrer, étant un bien assez considérable. Sitôt que le point du jour parut, ils commencèrent à espérer quelque nouveau secours : en effet, trois ombres sorties des ondes et des abîmes paraissent d'abord. Un Portugais appelé Barthélémy Lopès et avec lui deux esclaves du ciipitaine. Ces six compagnons de misère font deux chœurs de musique, et chantent le Te Dcuniy prenant tous leurs rafraîchissements des louanges de Dieu, qui leur servaient de festin et de remède , de repos et de consolation. Ils chantent Thymne des bienheureux avant que de s'engager dans des maux plus grands et trompent leurs douleurs. La compagnie est une chose bien douce , puisque celle des misérables qui multiplie les misères , en diminue le sentiment. Je n'écris rien que je n'aie appris de M. Lambert, qui me fit le

récit de ses admirables ayentures deux mois avant sa mort, après l'en avoir pressé avec beaacoap d'instance; et m'en laissa les mémoires qae je sais fidèlement. Que l'espérance est un grand renfort ! Ces demî-morts allaient suivant la côte , vers le couchant , pour recueillir les débris de leur naufrage ; de sorte qu'ils se trouvèrent encore vingt-deui de soixante-dix qui s'étaient embarqués sur le même vaisseau; ils redoublent leur joie et , mêlant ensemble leurs larmes , se consolent. Le salut qu'ils ont recouvré leur fait oublier la perte qu'ils ont faite et les maux qu'ils ont soufferts. Ils sont de Perse , du Mogor , d'Europe, de diverses nations, et tous d'un cœur s'embrassant , ils se promettent de vivre et de mourir l'un avec l'autre et l'un pour l'autre. Ce jour se passa à parler , à pleurer , à se regarder , mais sans manger. Us ne pouvaient ni vivre, ni mourir, ni subsister sans secours , ni défaillir encore ; leur condition était bien étrange. Le troisième jour de ce pitoyable état, la mer comme si elle se repentait de les avoir si mal traités, leur envoie le débris du vaisseau. Les caisses viennent à bord , ce qui les réjouit un peu ; et les corps de leurs compagnons , ce qui les afflige ; ils ont de quoi s'habiller ; mais avec l'or qu'ils ont, ils meurent de faim, ils recueillent pourtant le peu d'esprits qui leur reste , et entrent dans le désert comme dans une nouvelle mer, où ils auraient besoin de boussole. Us tirent vers le Nord que la Providence leur montre et cherchent une terre peuplée ou d'amis ou d'ennemis.

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