II. — Le retour de notre missionnaire du désert de bengala
A SEYDE.
La faim que souffrent nos voyageurs est très-rigoureuse; la douleur qu'ils ressentant, marchant sur les épines, est très-poignante; la peur qu'ils ont en traversant deux ou trois fois le jour les bras du Gange, rempli de crocodilles, est encore plus pressante. Les forces manquent, et il ne faut plus penser qu'à se couvrir de sable et s'ensevelir tout vivants , afin qu'une rivière possède ce que la mer a rejeté. En ce moment notre missionnaire se souvint de ce qu'il avait appris du capitaine défunt, qu'on ne pouvait pas traverser le désert, par sa grande étendue , à cause des tigres qui l'habitent et des crocodilles qu'on y rencontre : c'est pourquoi tirant des forces de leurs faiblesses , ils s'arrêtent trois jours durant à couper des arbres , à faire des cordes de leurs racines et à composer trois radeaux , sur lesquels ils se mirent pour monter le Gange à la faveur du reflux. Quel festin purent-ils faire , n'ayant que certaines herbes plus amères que savoureuses et de l'eau de la rivière? Après avoir navigué quelques jours , ils découvrent de loin sur une descente du Gange, ce qu'ils ne peuvent discerner, et croyant que c'étaient des geliasses, qui spnt des galiotes de corsaires du royaume d'Arragan , ennemi du roi de Bengale et leur voisin : ils font effort pour y aller, préférant la captivité à la mort , que la faim leur donnait de moment en moment; mais ils ne trouvèrent que de vieux arbres de la forêt, renversés sur le bord du fleuve. Us continuent de combattre les ondes , la faim et la crainte
des crocodilles ; ils s'engagent toujours plus avant dans un labyrinthe de rivières , et prennent un bras du fleuve pour Tautre. Dans ces founoyements ils ne voient point de terme : cependant la mort se met au milieu de ces radeaux, de trois ils n'en font que deux, pour joindre leurs forces et les mieux conduire; mais une nuit orageuse les sépara , durant laquelle, parmi les flots et les tempêtes, presque tous ceux qui étaient dans l'un des radeaux moururent de faim ; ceux qui survécurent arrivèrent après mille dangers à une terre peuplée où les autres les attendaient. Ils y sont assiégés de la famine et vont chercher quelques mauvais fruits, pour modérer la fureur du mal qui les presse : ils savent bien que la terre où ils sont est peuplée , mais ils ignorent le chemin qu'il faut tenir. Enfin après trente-cinq jours de désert et de navigation sur le Gange , le dimanche au matin du vingtième de septembre, ils aperçoivent une petite barque de pêcheurs , dans laquelle ramaient trois Indiens; ils vont à ceux qui les fuient, et qui appréhendent des corps semblables à des ombres , des visages déterrés , des yeux abattus de tristesse , une couleur de cendre et de mort. La misère néanmoins qui était peinte sur ces visages les toucha et leur déha la langue , de sorte qu'ils les mirent dans le bon chemin. Ainsi ces tristes errants arrivèrent le lendemain au lieu où la Providence leur avait marqué le logis. Le Seigneur qui était païen , les voyant dans un si misérable état, les accueiUit avec des remercîments qu'il fit au ciel , de ce qu'il lui avait donné une si belle occasion de mériter. Il commanda d'abord qu'on leur apportât de l'eau sucrée pour faire revenir leurs forces, en les rafraîchissant dou-
cément, et par une judicieuse charité, ne voulut point qu'on leur donnât à manger , de peur que ce soudain changement n'altérât tout leur corps. Il jugea qu'il fallait remettre la nature peu à peu et ranimer les esprits, avant de leur fournir quelque nourriture. Durant cette petite diète , les infidèles du pays accoururent pour voir des hommes revenus du tombeau , et chacun leur porta quelque secours , les enfants mêmes mettaient en cachette du sucre dans leurs mains : mais après un jeûne si nécessaire, l'honnête barbare les fit traiter splendidement, et les envoya le lendemain aux seigneurs du pays qui étaient trois frères logés dans un même château éloigné à un quart de lieue de leur ville. Je ne pourrais pas exprimer avec quel amour ces trois indiens reçurent nos voyageurs : ils les traitèrent à leur table, qui étaient royale , et se mirent en peine de les servir , continuant ce soin de leur traitement durant plusieurs jours. Et même il arriva qu'une nuit on vint éveiller M. Lambert et ensemble ses compagnons, qu'on pria de se mettre à table une seconde fois. L'un d'eux , s'étonnant de cette invitation en demanda la raison , et apprit que l'aîné de ces frères avait été averti qu'on ne leur donnait pas du même riz qu'on servait à sa table ; et partant qu'il avait juré qu'il ne mangerait point , jusqu'à ce que ses hôtes eussent mangé de ce qu'on lui devait servir. Ainsi il fallut manger pour acquitter ce seigneur de son serment , à qui d'abord les restes furent portés. Il faut remarquer que c'était un riz délicat à merveille, et que l'Europe n'en voit point de pareil.
Sortons de ce château et laissons ces sages indiens, qui doivent faire rougir plusieurs chrétiens qui ont si
peu de sentiment des misères d'autrui, et ignorent la première vertu du christianisme , la charité. Nos heureux infortunés reçurent ce régal de quinze jours, après lequel ils demandèrent instamment qu'il leur fût permis de poursuivre leur voyage. On les mit donc dans une barque pleine de provisions et fournie de la monnaie du pays pour la dépense du chemin ; un officier même du château fut envoyé avec eux pour les conduire jusqu'à rOlicor, où il y avait grand nombre de Portugais. Je laisse plusieurs villes de ce grand royaume des Indes qu'ils voient en leur passage; et même un second naufrage que fit M. Lambert, devenu, parmi tant de changements, capitaine d'un navire dans lequel il perdit une somme d'argent très-considérable, qu'il avait destinée à l'établissement de quelque mission. Il vient à Golgonda, où il achète deux petits indiens que j'ai vus à Marseille, et, à la fin du mois de novembre, il arrive à Goa, où il les fait baptiser. Il voit à loisir le corps de saint François Xavier , et remarque particulièrement qu'à la réserve du bras, qu'on a envoyé à Rome, il est encore tout entier, semblable à un homme qui repose. En effet , après tant de travaux et de combats , de voyages et de courses sur mer; après que ce grand apôtre des Indes a ressuscité tant de morts et baptisé plus d'un million d'idolâtres, il est juste qu'il repose au milieu des Indiens. Voilà donc notre illustre voyageur embarqué sur le galion du vice-roi des Indes don Philippe Mascaregnas; il fait voile le dernier décembre de l'an 1651 , et en conserve de trois autres galions , dont l'un battu de la tempête disparut quelque temps après et se perdit. Cette navigation fut encore ti*ès-dangereuse , et nommément
pour la maladie qui se mit dans le galion amiral, et des trois cents hommes qu'il y avait, en fit mourir soixantedix. On passe le cap de Bonne - Espérance avec un vent favorable, et ensuite on aborde la terre du royaume de Congo pour refaire ce gros vaisseau qui était mal bâti et que la tourmente avait battu. Ce fut là que le vice-roi fut atteint d'une maladie qui l'emporta, après qu'il se fût muni de tous les sacrements de l'Église, qu'il reçut avec de grands témoignages d'une âme toute chrétienne. Avant de mourir , il voulut ajouter à son testament un codicille par lequel il témoignait combien il aimait la compagnie de Jésus, et même il ordonna que son corps fût remis dans l'église du collège , que la même compagnie a dans la ville de saint Paul du royaume d'Angola, et que de là il fût transporté en sa chapelle à Lisbonne. Les dernières paroles de cet homme d'État et du Ciel furent remarquables : Dieu me fait une grande grâce, dit-il, en me faisant mourir ici en paix, et me délivrant des passions de la cour. Sitôt qu'on eut rendu les derniers devoirs à ce seigneur , on remonta sur le galion que les corsaires ne regardaient que de loin à cause de sa force extraordinaire. Il y en eut un néanmoins qui osa l'attaquer, mais la salve de l'artillerie lui donna bientôt la chasse.
Enfin l'on prend port à Lisbonne , et ce favori de la Providence, après avoir passé deux fois la Ligne et demeuré deux hivers sur la mer , après avoir évité plusieurs fois les dangers des corsaires , qui prirent avant Lisbonne une de ses conserves , arrive à Livourne , et de là à Marseille, où il ne put pas souffrir longtemps les douceurs de sa patrie et le repos de sa maison. J'eus
— isole bonheur de m'entretenir souvent avec cet homme, revenu d'un autre monde et que l'inspiration de Dieu pressait fortement de quitter tous les attraits de cette terre dont il connaissait les tromperies. Le dessein qu'il forma, ensuite des exercices spirituels qu'il fit à Marseille, l'engagea à un nouveau voyage à Rome, où ayant pris la prêtrise, il essaya d'entrer en notre Compagnie; il passa par plusieurs épreuves avant d'y réussir; mais celui qui l'appelait lui trouva place parmi les siens, et lui fournit bientôt une belle occasion de le servir avec beaucoup d'avantage. La mission qu'il eut'pour la Syrie a je ne sais quoi de semblable avec celle de saint Matthieu , appelé à la conversion de ceux avec qui il avait traité des affaires du monde et du commerce. Il entre gaiement dans le vaisseau pour faire le li'ajet de la mer Méditerranée , qui n'a pas de tempêtes moins dangereuses et qui a plus de corsaires que l'Océan. Son navire fut victorieux des corsaires, et céda presqu'à la tempête qui s'éleva au port de Seyde ; elle fut si extraordinaire , qu'au récit même du Père Lambert , dans tous les voyages des Indes et de Perse , il n'en avait jamais vu de pareille ; il fut poussé de Seyde à Bayrouth , et sur cette côte, où deux missionnaires que la Providence avait destinés à l'ouverture d'une nouvelle mission, se virent longtemps le jouet des flots et des vents qui les jetaient vers les sables et les relançaient vers les écueils. Les capitaines et les mariniers n'avaient plus d'autres pensées que pour leurs âmes. La tourmente était plus forte que toute l'adresse des hommes. Néanmoins les prières qu'ils firent à la Vierge, furent victorieuses, et le même endroit de la mer Mé-
diterranée qui rendit Jonas à la terre , y remit celui dont la vie que j'ai touchée sommairement, fait une partie de Thistoire de Jonas. On montre entre Bayrouth et Seyde , la plage d'où sortit ce prophète , qui dans sa fuite, s'embarqua à Japha et vint prendre port par un naufrage sur cette côte , dont la terre ne fut pas d'abord favorable à nos missionnaires. Les habitants du pays crurent que ce vaisseau était corsaire, et reçurent ces deux hommes de Dieu comme deux pirates. Ils se désabusèrent bientôt , et la Providence , ^près les tempêtes de la mer et les menaces de la terre , les adressa à un seigneur Maronite comme à un port de grâce où abordent les chrétiens à centaines, fuyant la persécution du Liban : homme qui a relevé nombre d'églises ruinées par le temps ou par les infidèles. C'est Abounaufel , dont la vertu n'a pas besoin de nos faibles expressions ; il régala les serviteurs de Dieu , et ensuite d'un bon accueil , sachant que le travail fait les délices des hommes apostoliques , il leur fit la première proposition de la résidence du Quesroan, leur promettant tout l'établissement qu'ils pourraient souhaiter. Ils ne laissèrent pas échapper une si belle occa-r sion; ils poursuivirent leur établissement, et cette partie du Liban est aujourd'hui le théâtre de nos travaux. Le Père François Lambert y a travaillé avec un merveilleux succès , et s'est acquis les inclinations des Maronites , qu'il a attachés plif? étroitement à Jésus- Christ. Ces montagnes, quelque étendues qu'elles soient, ne pouvant borner son zèle , il s'est employé très-utilement dans la ville de Tripoli, à l'instruction de la jeunesse grecque et maronite , expliquant les mystères de
notre religion aux Grecs dans la cour épiscopale , et aux Maronites dans leur Église , avec tant de succès, que ces deux peuples avouent qu'ils n'avaient pas encore vu, ni une plus belle méthode , ni un plus grand zèle. D fallait bien qu'il sût le secret de ménager ces cœurs , puisqu'il a eu le crédit de mener les Grecs dans le cabou des Maronites (qui est une église creusée dans le roc à coups de marteau), et d'unir les esprits, dont la manière de voir est si différente.
Cependant admirons la conduite de Dieu, dans tout ce récit , bien différente de celle des hommes. Un pilote s'estime heureux quand il peut toujours aller sur une même ligne sans tourner la voile ; au contraire, la Providence mène au port ceux qu'elle chérit par de grands détours, et de longs fourvoyements. Mais, ô abime de dé cette sagesse ! au moment que j'achève cette narration , j'apprends que cet homme de prodiges , achève sa vie dans sa mission du Quesroan, après deux ans et demi de continuels travaux , soit à perfectionner la connaissance qu'il avait des langues orientales , soit à cultiver cette vigne , où Dieu l'avait appelé par une infinité de dangers. La Providence lui avait fait trouver un port au milieu de deux naufrages, la même lui a fait souffrir comme un naufrage au milieu du port ; je veux dire parmi les Maronites qui , éprouvant sans cesse les effets de sa charité , admiraient sa vertu , louaient sa douceur, écoi^taient avec amour sa parole , et suivaient les sentiments de celui qui, par une religieuse complaisance, s'accommodait si bien à leur humeur. Je ne craindrai point de dire que le P. François Lambert a été un missionnaire achevé , et que s'il y a quelque chose à
dire en cet homme de Dieu , son défaut a été l'excès de son zélé. II fallait néanmoins que les ondes des deux naufrages Tayanl respecté , et te fond de la mer l'ayant rejeté deux fois , il s'ensevelît plus noblement dans les feux de la charité.