V. — L'instruction de la jeunesse
On a très-peu de raison, ce me semble , de dire que la jeunesse grecque est si légère , qu'elle n'est pas cap.ible d'instruction , et qu'il y a de l'inutilité dans les petits emplois de l'école que nous ajoutons à notre mission. Supposez même que les Grecs fussent légers de leur complexion , ils ne le sont pas lant à l'égard de la foi ou des opinions schismatiques dont ils sont prévenus. Nous souhailerions qu'ils ne fussent pas si forts, et qu'ils voulussent se rendre aux raisons que nous leur apportons. Je prouverai cette proposition , par un exemple qui peut servir de miroir à la jeunesse. Un aga de la vilîe d'Acre , vit en passant un jeune Grec , âgé de douze ans , dont la modeste beauté lui frappa les yeux , et lui blessa le cœur ; de sorte qu'il fut assez effronté pour le demander à son père, et lui en offrir un grand prix, qu'il rejeta avec un généreux mépris de ce monstre. Cependant son aveugle passion le pressant , il s'adresse à l'enfant même , lui promet de beaux habits , et tous les petits avantages que la jeunesse peut désirer , mais il ne trouva pas seulement un Lacédémonien , qui lui dit ce grand mot : Non serviam : je ne suis pas un esclave , et
mon humeur n'est pas de seirir. 11 apprit de ces paroles, qu'an vrai chrélien esl fort et chaste comme un ange. Elles furent néanmoins une exdtation p«>ur cet infidèle, dont la passion se changea en fureur. Certes, il fit Faction d'un furieux, commandant qu'on se saisit de cet enfant inflexible à ses prières, et que pour l'attacher à Mahomet oo le circoncit. Le voilà dans un pitoyable état , tout ensanglanté et en chemise au milieu de ses gardes. Insensible à la douleur, il déplore seulement son malheur, et la flétrissure qu'il avait reçue au corps , lui l)lesse le cœur : mais comme s'il n'eut pleuré que d'un œil , il observe de l'autre le moment de sa fuite , et sitôt que les gardes ferment les yeux , il sort avec sa sesse turque, ou son habillement de tète , gagne la muraille du camp des Français, fait de cette écharpe comme une échelle pour se couler en bas , et court avec une extrême vitesse au port , où dans le repos de la nuit , il fait entendre sa voix à son père : car l'amour paternel a un cœur tendre et une oreille délicate ; il se jette d'abord dans le navire , dont on coupe le câble qui retenait l'ancre , et puis à voiles déployées , le père et l'enfant se tirent du port. Le père tâche de sauver son fils, qui après avoir presque fait naufrage sur la terre , trouva un port au milieu de la mer. De là , il faut conclure que la jeunesse grecque , si elle veut s'attacher constamment au bien , n'est pas légère comme Von dit, mais bien qu'elle est capable de toutes les grandes vertus. Je conclus encore qu'il n'y a point d'emploi en ces missions qui ne soit précieux, et qu'en instruisant un enfant on forme souvent un martyr, ou du moins un confesseur. Ainsi» un de nos jeunes écoliers maronites, se voyant
pressé d'abandonner sa foi par un chaoux du gouverneur de Seyde, résista aux promesses et puis aux menaces et enfin au fer de la gangearre, que ce valet infidèle tira du fourreau pour blesser celui qu'il ne pouvait pas fléchir, qui lui dit d'un ton de voix hardi et ferme en ouvrant sa poitrine : Blesse, tue ; je mourrai chrétien. Un autre ajouta à une pareille résolution l'adresse de l'esprit et la souplesse du corps, se tirant des mains du même persécuteur.
Il est vrai que tous les enfants n'ont pas un même air de grandeur et de force d'esprit ; un troisième plus petit qui n'avait été que trois ou quatre jours à noire école, se laissa ravir et céda à la violence de ce voleur et à la persécution excitée contre cet âge innocent, ce qui fournit un juste sujet au consul de la nation de porter ses plaintes au gouverneur, pour arrêter le mal en sa source.
Il importe beaucoup de remarquer en passant la différence qu'apporte la religion dans la pratique des vertus en Turquie : si celui qui vend ses denrées à la place n'a pas fait le juste poids à un petit enfant incapable de ce discernement; il est saisi par le collet et mis au carcan des turcs , qui crucifient par les oreilles clouées à la muraille ceux qu'ils punissent pour semblables injustices, et les exposent à la raillerie publique. Que si on ravit des enfants, si on les a circoncis par la force, j'avoue que ce rapt et cet outrage ne seront pas approuvés par les sages turcs, mais ces péchés passent comme véniels et sont peu punis : c'est le propre de la religion chrétienne d'avoir de justes balances et d'observer en toutes choses une exacte justice.
AjoatijDs à la jeunesse de notre êo>le un jeune chrétien allemand â^e île dii-^ept ans enTin:«n. G>mme il Tisitait quelquefois le Père de la niissii:»n, il en recevait de lF>ns avis et A»^ grands secours pi>ar s*opposer i la violence da goavemear . qai tâchait de débaucher cet esprit et le faire mahométan. On lui donna plusieurs tentatives ; mais les rais«>ns quV>n lui apporta furent des coups de hâtons; il demeura néanmoins invincihie durant un an, et s'estima heureux de S4.>uffrir toute sorte d'oùti^es pour une si juste cause. Ils le tirent valet des palefreniers, ce qui ne le dégrada pas pourtant de noblesse, et ne peut affaiblir sa génénjsilé toujours chrétienne et constante. Je ne doute p«jint que la dévotion qu* avait ce chrétien pour le nom de Jésus ne lui ait inspiré les forces nécessaires dans ses combats ; il savait le secret du chifi're de Jésus qu'on forme avec un I, un H et un S, pour signifier Jésus, homînum ^Ivaior ; qu*on ajoute la croix sur la lettre H, pour déclarer qu^il a sauvé 1^ hommes par la croix, et qu'on met un cœur transpercé de clous sous le chiffre pour exprimer l'amour qui l'a cloué.
N'oublions pas un grec de Constantinople, appelé Denis Fusibé qui, à la douzième de ses années, avait tant profité à notre école de Seyde qu'il parlait aisément les langues française^ arabe, turque et greoiilgaire. Quant à la française, il la savait si bien, et d'ailleurs il avait une promptitude d'esprit si grande , que dans la petite salle de notre résidence devant tous les Francs, il harangua en français durant une heure , il substitua plusieurs paroles et des locutions entières très^ropres à celles que la mémoire ne lui fournissait pas, sans hésiter et sans changer l'ordre de son discours, qui était de l'incarnation du
Verbe , sujet si auguste et si élevé. Ceux qui savent combien Tesprit des grecs est brillant ne croiront pas qu'on ajoute quelque chose à ce récit, que je conclus par une remarque bien importante. De mille enfants que nous avons formé dans notre école de Damas et qui sont aujourd'hui la fleur de la jeunesse chrétienne, nul ne s*est perverti, bien que les attaques soient fortes , et les persécutions très-violentes. Cette considération est puissante pour nous faire continuer un emploi qui n'a rien d'éclatant et qui ne peut rebuter les missionnaires capables d'autres fonctions plus glorieuses.