‹ La Syrie et la Terre Sainte au XVIIe siècleChapitre 51 sur 159 · III. — Nouvelle instruction du pays et de l'état · texte numérisé non relu

III. — Nouvelle instruction du pays et de l'état

DES KELBINS.

Après m'être instruit de l'état des Kelbins et avoir écrit les mémoires que j'en avais reçus , le patriarche des Maronites qui a visité ce pays en qualité d'évêque , et les plus savants des Maronites , qui étaient avec lui , nous ont dit ce que j'ajouterai ici pour une plus claire connaissance de ce peuple. Il y a dans cette nouvelle instruction quelques choses différentes de ce que ia première contient , mais en substance les deux s'accordent.

Le Kelbié est le nom du pays habité par un peuple nommé Nassériens qui signifie mauvais chrétiens, en italien Christianacio. Ce pays a deux journées environ d'étendue tant en largeur qu'en longueur; il est tout le long de la mer et commence vers Tortose et va jusqu'au delà de Laodicée. On n'y voit que montagnes difficiles et peu fertiles. Les principales richesses de cette contrée consistent en bétail et en tabac ; huit .ou dix seigneurs gouvernent ce peuple qui ne paye rien aux Turcs. Ils sont néanmoins quelquefois obligés de céder à la violence et de donner quelque sorte de tribut. On dit que ces Nassériens sont un peu larrons; mais d'ailleurs il paraît qu'ils sont fort chastes, bien que les femmes aient le visage découvert comme en France, ce qui n'est point en usage dans tout le reste de l'Orient. Si un étranger pas-

sanl demande le chemin , quelquefois une jeune fille ira avec lui durant une lieue ou davantage pour lui enseigner : ce qui néanmoins est très-dangereux , parce que si l'étranger vient à donner soupçon à la fille de quelques mauvais desseins , elle le tuera s'il est en son pouvoir , ou du moins criant à l'aide le fera assassiner. La même chose arrive dans les maisons des particuliers, lorsque les femmes sont à table. C'est la principale occasion ou le prétexte de tous les meurtres qui s'y font. Ce qui détourne plusieurs personnes du commerce avec ce peuple si soupçonneux.

Personne ne sait le secret de leur religion , d'autant qu'il est défendu au peuple et nommément aux femmes de l'apprendre; il n'y a que les Santons qui aient ce pouvoir, et ceux qui ont charge de faire les prières, d'apprendre la créance et de lire leurs livres et leurs histoires.

Ils font les fêtes de Noël , de la Circoncision et de l'Epiphanie; leurs assemblées sont fort secrètes, ils disent des oraisons sur du pain et du vin qu'on distril)ue à toute l'assemblée; ils n'ont point de jeûne ni d'abstinence, sinon qu'ils ne mangent jamais de la femelle d'aucun animal. Quand on leur demande compte de leur religion, ils disent qu'ils sont Turcs; ils jurent, néanmoins par le nom de saint Matthieu et de saint Simon qu'ils ne connaissent point.

Il y a environ cent Maronites qui demeurent parmi eux et que la pauvreté attache à leur sei-vice. On y voit une église extrêmement belle et semblable aux nôtres. Enfin ils aiment fort les chrétiens , et suivant toutes les apparences, ils sont les restes d'un vieux christianisme ,

que le voisinage des Turcs a altéré. Si quelqu'un est touché de zèle pour la conversion des Nassériens et veut faire la première ouverture à l'Évangile , il ne doit pas beaucoup tarder, d'autant que la division qui règne aujourd'hui entre ceux des plaines avec ceux des montagnes, commence à les affaiblir et les soumettre au croisant. Leur langage est arabe , ils aiment ceux qui leur donnent des remèdes pour leurs maladies ou pour les conserver en santé.

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